‹ Histoire du R.P. de Clorivière, de la Compagnie de JésusChapitre 17 sur 315 · LIVRE I. CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I. CHAPITRE II

qui nous procurent l'avantage de souffrir quelque chose sans Tavoir mérité ; c'est l'unique récompense que Notre-Seigneur étant sur la terre a reçue de ses travaux, et c'est pour nous le comble de la gloire d'avoir un partage semblable au sien. Je me souviens encore que dans le temps où nos affaires de Portugal faisaient le plus de bruit, lorsque nous en parlions ensemble, nous enviions, et avec raison, le sort des jésuites de ce pays-là; il me semble qu'à présent tout fervent chrétien doit envier le nôtre. Que cela nous attache de plus en plus à notre vocation ; je l'ai toujours aimée, par la miséricorde de Dieu; mais tout ceci me la rend de jour en jour plus aimable; et je crois que je m'estimerais fort heureux de mourir plutôt mille fois que de lui manquer jamais de fidélité... »

Toutefois, la Compagnie n'était pas privée de défenseurs. De tous les points du royaume, les évêques adressèrent au roi de solennelles protestations contre l'ignominieux arrêt du 6 août 1761. Emu par la vigueur et l'ensemble de ces témoignages, le roi fit tenir le 30 novembre de la même année une assemblée extraordinaire d'évêques, et soumit à leur examen quatre questions sur lesquelles il voulait avoir leur avis. Cinquante-et-un prélats prirent part à cette assemblée, et continuèrent leurs délibérations pendant un mois. Un seul d'entr'eux, celui de Soissons, condamna les Jésuites, et encore fit-il des réserves qui contredisaient la signification de son vote. Cinq se contentèrent de réclamer quelques modifications dans le gouvernement intérieur de la Compagnie. Tous les autres lui donnèrent

une approbation pleine et entière, la vengèrent avec éclat des reproches et des calomnies amoncelées contre elle, et représentèrent sa destruction comme un malheur public pour TEglise et pour TEtat.

Ce n'est pas le lieu de parler d'une tentative imaginée alors par quelques défenseurs imprudents et patronnés par le roi, qui consistait à placer les Jésuites du royaume sous Tautorité d'un Vicaire général, résidant en France, et plus ou moins indépendant du Général de Rome dans l'exercice de son pouvoir. Cette combinaison, qui cachait un schisme, fut repoussée avec indignation par les Jésuites de France \ par le P. Général et par le Souverain Pontife :

1. a II n'est personne, écrit dès le 5 mai 1761 au R. P. Général le P. de la Croix qui n*ait ce projet en horreur... Tant que je gouvernerai la Province, je serai à vous; j'obéirai à vos ordres : a Nullus est e n Societate qui non penitus ah ejusmodi consilio ahhorrecU. . . « Qiiamdiu Provinciam adminiatrabo, vesier ero, vestris parebo fl imperiis ...»

Tous les jeunes gens du collège Louis-le-Grand déclarèrent qu'ils étaient résolus à sortir de la Compagnie s'il y avait un Vicaire général; ce Vicaire général était une innovation qui attaquait la substance de l'Institut auquel ils s'étaient liés, et cette substance changée, ils se croiraient libres de leurs engagements. — Lettre du P. Salvat, Prociir. de la Prov, d* Aquitaine au P, Général^ 25 Janvier 1162. — Le P. Nectoux, Provincial de la Province d'Aquitaine, disait à son tour au nom de tous les siens : « Mon très Révérend Père, de nouvelles prières ont été ordonnées dans cette Province, afm que Dieu dans sa miséricorde veuille à jamais éloigner de nous le très grave malheur qui nous menace. Nous demandons en grâce à votre Paternité de ne pas se refusera porter à notre Père le souverain Pasteur de toute l'Eglise nos vœux, nos craintes, nos anxiétés, notre tristesse et notre désolation, et de lui dire que tous ensemble, prosternés à ses pieds, nous prions, nous conjurons, nous supplions Sa Sainteté de ne pas se laisser fléchir, sachant à n'en pouvoir douter que sur cette proposition d'un Vicaire général, le Roi très chrétien, ne recevra point son refus de mauvaise grâce;

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Si7it ut sunt aut non sintj s'était écrié Clément XIII à la première nouvelle de cet étrange projet. Enhardi par cet échec d'une politique irrésolue et timide, le Parlement reprit sa marche en avant.

Que restait-il donc, sinon de se tourner du côté de Dieu, de faire provision de force et de vertu pour l'heure des suprêmes périls, et en attendant, de rester fidèle à son poste et à la règle, pour mériter la grâce de la persévérance? Le 18 février 1762, le F. de Clorivière écrivit :

<c Mon très cher Père, P. C.

a Je vous remercie des deux lettres que vous m'avez écrites, il y a quelque temps, au sujet des affaires de la Compagnie, notre bonne mère, que nous pouvons justement appeler une mère de douleurs. Depuis ce temps, ces peines ont encore augmenté, et elle se voit to.urmentée de tous côtés. Que le nom du Seigneur en soit béni! Mais s'il lui plait de la tenir dans l'humiliation et l'aflliction, il veut aussi que nous n'oublions rien de ce que peuvent des enfants tendres et reconnaissants pour la soulager et la consoler. Où les choses aboutiront-elles? Nous ne pouvons pénétrer dans les secrets profonds du Seigneur, ni percer dans l'avenir ; mais toutes les réflexions semblent convaincre qu'il faut faire un grand fonds de vertu, et s'armer de courage et de

que fidèle à sa constante bienveillance pour notre Compagnie, Elle veuille bien - s'employer en notre faveur, afin que nous puissions demeurer à l'avenir ce que nous avons été jusqu'à ce jour. » — Bordeaux, 26 janvier 1762.

fermeté contre des événements et des occasions qui pourraient être bien dangereuses à ceux qui manqueraient de force et de générosité. Unissons toujours nos prières. Dites-moi si Ton croit que les classes soient fermées en avril. »

Le Parlement allait se charger de la réponse. Il avait lui-même ûxé cette date trop lointaine pour ses impatiences, et il Tavait fait malgré Tordre absolu du roi. Cependant, à la veille du jour où Tarrêt devait être exécuté, le monarque qui aimait les Jésuites, et dont Téquité naturelle s'était révoltée à la pensée de servir une si criante injustice, essaya de sauver les victimes, à la faveur d'un compromis. Au mois de mars 1762, il fit publier un édit par lequel il les maintenait dans son royaume, mais tout on écartant l'innovation d'un Vicaire général, il modifiait en plusieurs points leurs Constitutions. Il cassait en même temps tout ce qui avait été fait contre eux depuis le 1" août précédent.

Le Parlement ne s'alarma point d'iine mesure qui, sous couleur de fermeté, cachait la faiblesse. Il refusa d'enregistrer l'acte royal et Louis XV, accoutumé à fléchir, retira son édit. Tous les obstacles étant donc levés, et la date du 1" avril étant arrivée, le décret du 6 août 1761 fut exécuté de plein droit.

L'expulsion des Jésuites et la fermeture de leurs collèges avait eu lieu le jeudi de la semaine de la Passion. Le souvenir des humiliations et des injustices dont leur Maître avait été abreuvé consola ses serviteurs. C'était à peu près l'époque où les Jésuites de Compiègne avaient l'habitude de vaquer aux

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