LIVRE V. CHAPITRE V
Avant de s'éloigner, Joseph de LimoOlan i-crivit k la famille de sa fiancée pour proposer à oclle-ci de l'accompagner en Amérique, où ils célébreraient leur mariage, et si le voyage ne lui agréait pas, pour lui rendre sa parole. La jeune fille répondit qu'au moment où Limoëlan était plus vivement poursuivi et courait les plus grands dangers, elle avait fait vœu de garder le célibat, s'il parvenait à s'échapper; et pour rester fidèle à la promesse qu'elle avait faite au ciel, elle sacrifia généreusement ses plus légitimes afîections.
Cependant le P. do Clorivière rendait grâces à Dieu de cet heureux dénouement, et comme Joseph, au souvenir du terrible contre-coup que l'attentat du 3 nivôse avait eu pour lui et pour M"° de Cicé, eu exprimait humblement les plus profonds regrets : « Il ne m'est jamais arrivé, lui répondit-il, de me plaindre de ce que je pouvais souffrir à votre occasion ; je n'ai vu en tout cela qu'une conduite amoureuse de mon Dieu; j'ai trouvé mon bonheur dans mes peines. Telles ont été pareillement les pensées des personnes qui ont encori; eu plus de part que moi à ces peines; pourquoi vous en atlligcriez-vous?.. J'étais déjà persuadé de ce que vous me dites; qu'il y avait un bandeau sur vos yeux, qui vous empêchait de voir le mal que votre cœur a toujours détesté. Cela m'a fait espérer que Dieu aurait pitié de vous, et que vous pourriez dire avec l'Apôtre : Misericordiam consecutits suni, quia ignorans feci\ Votre âme m'a toujours été bien
chère, et je vous aime comme un père aime un fils unique... Allez avec la bénédiction que je vous donne au nom du Seigneur. Suivez la route que vous trace la divine Providence. Quand il en sera temps, elle vous ramènera sain et sauf vers nous, et ses adorables desseins s'accompliront en vous. Hœc spes reposita est in sinu meo^. »
Quels étaient ces desseins auxquels le P. de Clorivière fait allusion? Dans cette même lettre, il dit à son neveu qu'il demande à Dieu pour lui <r de grandes choses. » Pensait-il au sacerdoce ou à la vie religieuse? Joseph de Limoêlan avait été vivement touché par la noble réponse qu'il avait reçue de Versailles; mais aucune résolution n'était encore arrêtée dans son esprit. Aux Etats-Unis, il continua de mener une vie franchement chrétienne ; il remplit honorablement plusieurs emplois, mais sans se fixer à aucune place : Dieu le voulait plus immédiatement à son service.
En 1808, il entra au grand séminaire de Baltimore, dirigé par les prêtres de la Compagnie de Saint-Sulpice. 11 avait alors quarante ans. C'était une grande et généreuse résolution, fruit de la prière et d'un appel longtemps étudié de la grâce, mais qui avait besoin, pour être maintenue, d'une énergie et d'une constance à toute épreuve. Après une vie passée au milieu des agitations du monde et des armes, enseveli dans une retraite profonde, fermée à tous les bruits et à toutes les préoccupations du dehors, en face d'études et de livres jusqu'alors inconnus,