LIVRE VI. CHAPITRE III
La retraite finie, cédant aux instances filiales qui lui étaient faites, il avait consenti à rester encore deux jours, quand une circonstance imprévue l'obligea de précipiter son départ. 11 se mit en route le vendredi matin, 13 octobre. Ce fut un coup de Providence. Le même jour, à une heure après-midi, une effroyable explosion se fit entendre et porta l'épouvante et la mort dans toute la ville. C'était un énorme magasin à poudre qui avait pris feu , lançant dans les airs une nuée de bombes, d'obus, de boulets, de pierres et de décombres de toutes sortes. Plus de deux cents maisons furent détruites ou grandement endommagées. A la cathédrale, il ne resta pas un seul vitrail; la grande porte, arrachée de ses gonds, fut jetée presque dans le sanctuaire. Quarante à cinquante personnes furent tuées, et près de deux cents autres furent blessées plus ou moins grièvement. Le séminaire, situé seulement à deux cents toises du lieu du sinistre, eut le plus à souffrir. Les élèves étaient alors en récréation. Sept furent écrasés sous cette horrible pluie. La chambre que venait de quitter le P. de Clorivière et celle de son compagnon furent bouleversées de fond en comble; il n'y resta rien d'entier. Par une protection spéciale de Dieu, un seul des Pères fut blessé assez légèrement. Mais le séminaire était devenu inhabitable; il fallut, pour un temps, renvoyer les élèves dans leurs familles : ils ne revinrent que le 9 novembre suivante
Cinq jours plus tard, le 14 novembre 1815, les classes s'ouvraient au petit séminaire d'Auray avec
i. Lettre du P, de Clorivière au P, Général, Paris, 27oct. 1815.
une soixantaine d'enfants, première avant-garde de ces belles et florissantes légions qui, jusqu'aux ordonnances de 1828, n'ont cessé de se presser dans cette demeure abritée sous une protection si puissante et si chère à la piété bretonne.
Avant la Révolution, le petit séminaire de Sainte- Anne d'Auray était une abbaye de Carmes, dont la vieille église, aujourd'hui remplacée par une magnifique basilique, était le centre du célèbre pèlerinage en l'honneur de l'auguste Mère de la très Sainte Vierge. Après la tourmente, il tomba tour à tour aux mains de différents acquéreurs, et enfin il devint la propriété de M. l'abbé Deshayes, alors curé d'Auray et plus tard supérieur des Filles de la Sagesse, qui l'acheta au nom de Mgr de Beausset, évêque de Vannes. M. Deshayes avait connu le P. de Clorivière quand celui-ci était curé de Paramé ou supérieur du collège de Dinan. En 1814, il lui offrit la maison de Sainte-Anne pour en faire une résidence de missionnaires. Le P. de Clorivière n'était pas alors eu mesure d'accepter..Au moment de la dispersion des Cent-Jours, deux prêtres novices, les PP. Chapelle et Rouby, furent envoyés en Bretagne et recommandés à la charité de M. le curé d'Auray. En échange de l'hospitalité qu'on leur donna, les novices mirent leur bonne volonté à la disposition du clergé des paroisses. Les fruits qu'ils recueillirent partout firent naître chez M. Deshayes la pensée d'avoir à Sainte- Anne, non seulement une maison de missionnaires, mais encore un collège qui servirait de petit séminaire ; car il n'y avait alors dans le diocèse d'autre pépinière pour le sacerdoce que le collège royal de Vannes.