LIVRE I. CHAPITRE III
pour celle d'Angleterre, où le P. Crooskshanks ' a obtenu que je fusse reçu, sans que j'aie pour cela dit un seul mot. Si le P. Provincial m'a soupçonné quelque temps d'avoir concerté ce changement de Province, ce que vous lui avez dit, et ce que je lui ai marqué moi-même dans deux lettres, l'a certainement tout à fait détrompé. Je pars lundi, 5 de ce mois (juillet) pour Liège, bien convaincu que c'est Dieu qui m'y envoie... J'ai lieu de croire qu'on me mettra d'abord en théologie; on fera ce qu'on voudra; je ne m'en inquiète plus... Je souhaite me tromper; mais je crois que l'on verra des choses
bien violentes... ^. ^.^ .
a Totus m X tuus, »
La persévérance du jeune religieux avait donc été couronnée de succès : il était au port. Mais la sécurité dont il jouissait ne lui fit point oublier ceux qu'il avait laissés en haute mer exposés aux fureurs de l'orage.
Après un court séjour au séminaire des Trente- Trois, son ami s'était retiré en Normandie. Le Parlement de cette province était resté quelque temps en arrière de celui de Paris; mais bientôt, comme honteux de sa lenteur, il sembla prendre à tâche de se la faire pardonner, et il se signala entre toutes les Cours du royaume par les mesures les plus odieuses contre la Compagnie de Jésus.
Le 12 février 1762, il recevait le Procureur général du roi appelant comme d'abus de toutes les Bulles, Brefs, Lettres apostoliques des Souverains Pontifes
i. En 1748, le P. Grooskshanks était Recteur du collège écossais ^ Douai. En i762, il était à la maison professe de Paris, en qualité de procureur des Missions d'Angleterre et d'Ecosse.
concernant la Compagnie de Jésus, condamnait le livre des Constitutions à être lacéré et jeté au feu par la main du bourreau, qualifiait les vœux de a serment impie d'observer une règle impie, y> notifiait aux Pères l'ordre de quitter leurs maisons avant le 1*' juillet suivant, faisait saisie de tous leurs biens et immeubles. Sur la vente de ces biens, il promettait une pension convenable aux religieux dépossédés; mais bientôt il craignit d'avoir été trop généreux, et il se ravisa; le 21 juin 1762, fête de saint Louis de Gonzague, il arrêta qu'il ne serait accordé de secours qu'aux Jésuites âgés au moins de trente-trois ans, et qui ne pourraient prétendre, à raison de leur profession solennelle, à aucune part dans l'héritage de la famille ; et encore cette misérable pension, dont la cour se réservait de fixer plus tard la quotité, était-elle soumise à des conditions si odieusement vexatoires et infamantes, que pas un seul Jésuite ne consentit à les accepter.
« Il nous est impossible, écrivait le P. delà Croix au P. Général, sans manquer à l'honneur et à notre conscience, de faire la déclaration exigée par le Parlement. . . Aussi nos Pères^ qui sont en Normandie, Font-ils refusée avec énergie; ils ont déclaré très haut qu'ils aimaient mieux mendier leur pain ou mourir de faim, que de se déshonorer par une pareille déclaration ^
1 Nostri forti animo recusaoere quominus eam (dedara-
tionem) ederent, et palam a/firmavere sibi satius esse mendxcato viuere aut famé emori^ quamdeclarationeidgenuscommaculiiri... 13 juillet 1762.
Voici cette di^claration : « Je jure d'être inviolablement GdèlQ au