LIVRE VI. CHAPITRE V
verser des larmes : a Voulez-vous, lui demanda-t-on, être crucifié comme Notre-Seigneur ? » — « Oui, » répondit-il. — a Eh bien! étendez vos mains contre la muraille, afin qu'on puisse y planter des clous. » Et aussitôt il mit ses bras en croix avec une admirable dévotion afin de ressembler à Jésus crucifié. A six ans, une grave maladie le conduisit aux portes de la mort. Un prêtre de Besançon, ancien Jésuite, que nous avons déjà nommé dans ces pages, M. Bacoffe, frappé de sa raison précoce et de sa ferveur, jugea qu'il y avait lieu de le faire participer au corps du Seigneur. Cette divine nourriture le rappela presque soudainement à la vie.
Sa pieuse mère, M"* Jacoulet\ Téloigna d'elle, l'année suivante, pour lui faire respirer un air meilleur dans les montagnes, et suivre les classes d'une petite école qui venait de s'ouvrir à la Chenalotte, sous la direction d'un ecclésiastique. « C'était la première fois que Jean-François se séparait de sa mère : il n'avait encore que sept ans ; mais déjà son courage savait accepter les sacrifices. 11 écrivit à M"* Jacoulet : a II est vrai que j'ai été fort affligé de votre départ et que notre séparation m'a été extrêmement pénible; mais je vous promets que dorénavant j'aurai soin de m'appliquer à élever mes vues plus haut, et puisque nous ne devons être réunis lun à l'autre que dans le ciel, faisons à Dieu, avec une égale générosité, tous les sacrifices qu'il nous demande. j>
On a peine à croire que ce soit le langage d'un
1. Mme Jacoalet est la fondatrice de la Congrégation de la Sainte- Famille; elle mourut en 1836 ; nous en avons parlé plus haut.
enfant de sept ans; mais Téducation chrétienne, et surtout la grâce du Saint-Esprit, élèvent et mûrissent les âmes. A cette divine école, François apprenait à lire et à savourer avec un goût merveilleux l'Ecriture- Sainte et surtout le Nouveau-Testament. A neuf ans, il le lisait assidûment en latin, et il en avait même fait une concordance pour sa dévotion personnelle. Dès ce même âge aussi, il était ingénieux à se tourmenter; la croix l'attirait avec une force et une suavité extraordinaires. Comme Tinstrument dont il faisait usage pour se flageller lui semblait trop doux, il arracha les clous de sa chaussure et les mêla aux nœuds de sa discipline.
Il étudiait comme il priait, par conscience et par devoir, (c L'étude est une des branches de ma sanctification; il faut donc m y appliquer, dans l'intérêt même de mon avancement spirituel. )> Il ramenait toutes ses pensées à la perfection : ce Je ne suis au monde que pour être saint. Dussé-je me mettre en pièces, je veux être un saint. »
Il fit deux années de rhétorique au collège de Besançon, et une année de logique au collège de Dôle; il remporta partout les triomphes les plus enviés. Mais loin d'en tirer vanité, il ne paraissait point à la distribution des prix. « Vous ne le trouverez point, disait agréablement un de ses maîtres à ceux qui le cherchaient; il est caché sous ses lauriers. » François avait mieux fait; il était allé dans la modeste chapelle de la Sainte-Famille, répandre son cœur, comme il disait, en présence de Notre- Seigneur Jésus-Christ. Une vertu si belle n'était pas faite pour le monde. 11 sentait déjà dans son âme
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d'invincibles attraits vers la vie religieuse et vers la Compagnie de Jésus. En attendant que la volonté de Dieu se déclarât d'une manière plus manifeste, il commença son cours de théologie au séminaire du Besançon. H y fît l'apprentissage de toutes les verliis religieuses, a Je ne veux pas étudier une ligne, disaitil, former une lettre, dire un mot, concevoir .-t approfondir une pensée qui n'ait pour but la gloire de Dieu et le salut des âmes. » La pratique de l'oraison et de l'examen particulier, selon la méthodo de saint Ignace, lui était familière; la pauvreté, la chasteté, l'obéissance formaient ses vertus do prédilection.
Son amour pour la croix n'était pas moindre : a II avait sur sa table, raconte un témoin oculaire, un petit crucifix, sur lequel il Axait ses regards à chaque instant; je l'ai vu mille fois l'embrasser, le baiser, l'arroser de ses larmes. Pouvons-nous ne pas l'aimer, me disait-il en me montrant la croix? Est-il possible que nous soyons toujours aussi timides, aussi lâches dans le service de Dieu? Quand serons-nous des saints? »
Dès que parut la Bulle Sollicitudo omnium Ecclesiarum, il s'empressa de demander son admission par l'entremise du P. Varin, et le 20 décembre 1814, il franchit le seuil du noviciat. Le bonheur qu'il y trouva ne fut point au-dessous de son attente : « Je ne puis dire, écrivait-il quelques jours après, non, je ne saurais exprimer la paix, le contentement dont je jouis, la joie dont je suis rempli, d
La grande retraite, qu'il fit au mois de janvier suivant, élargit encore ses pensées; il puise dans
les leçons du P. de Clorivière un amour passionné du Cœur de Jésus. II demande à sa mère de prier pour lui a afin de lui obtenir un cœur droit, qui s'oublie et ne chercbo que Dieu seul en toutes choses ; en un mot, un cœur nouveau et formé sur k modèle du Cœur de Jésus-Christ, pour lequel il sent croître sa dévotion d'une manière sensible et qui l'étonné presque lui-même. »
La révolution des Cent-Jours interrompit brusquement son noviciat. Il fut envoyé à Besançon. Il y continua sa vie de retraite et de prière ; en attendant le retour du calme, îl se tenait d perpétuellement aux écoutes » pour partir au premier signal . L'absence se prolongea jusqu'à la fin d'octobre; une lettre l'avertit alors qu'il était temps de revenir : s Le Maitre a parlé, s'écrie-t-il à cette bonne nouvelle; il me rouvre la carrière; je m'empresse de rentrer dans mon régiment pour n'en plus sortir; j'y combattrai toute ma vie, j'y mourrai en brave, les arniew A la main, pour la gloire de mon Roi et de mon Chef... » Le P. de Clorivière, l'accueillit les bras ouverts : « Je suis confus de toutes les marques d'intérêt et de bienveillance qu'il me donne tous les jours. Priez bien avec nous Notre-Seigneur qu'il nous conserve encore longtemps ce saint et vénérable vieillard. »
Ce n'était pas pour combattre, c'était pour mourir que le F. François était accouru se remettre sohs l'étendard de saint Ignace. Il ne fit qu'entrevoir les premiers jours de l'année 1816; une maladie, qui ne donnait d'abord aucune inquiétude, changea tout i* coup de caractère et le conduisit rapidement au