LIVRE I. CHAPITRE III
Nous avons fait ce que nous avons pu, les fonds manquent; ce n'est pas notre faute ^ i»
Le correspondant avait assez bien deviné ce qui allait se passer ; il continuait en conjurant le P. Général d'accorder lui-même, ou d'obtenir du Souverain Pontife, les dispenses que l'état anormal dans lequel on était sur le point d'entrer rendrait nécessaires. Des instances analogues, sur le conseil des Pères Provinciaux, arrivaient à Rome de toutes les parties des Provinces menacées ; les Provinciaux eux-mêmes joignaient leurs prières à celles des profès. Une réponse était indispensable. Le P. Général, après avoir prié et longuement discuté la situation avec son conseil, recourut au chef suprême de la Compagnie et le conjura d'approuver et de sanctionner les dispositions qu'il avait arrêtées. Clément XIII accueillit avec bienveillance la demande trop juste*^ ment motivée du P. Général; et celui-ci, dans une lettre commune en date du 19 mai 1762, transmit aux Provinciaux de France les concessions obtenues ; il en ajoutait quelques autres qu'il pouvait accorder de sa propre autorité.
Permission était donnée aux profès et à ceux qui n'avaient fait que les vœux simples, de revêtir l'habit des prêtres séculiers et de se retirer dans des maisons particulières, d'accepter des bénéfices ecclésiastiques et d'en toucher les revenus, de recevoir des honoraires pour les messes et pour les autres ministères de la Compagnie, de garder de l'argent, de le donner, de l'employer à des usages honnêtes, etc. Il était
i. Lettre du P. Salvatj Procureur de la Province d'Aquitaine au P. Général, 24 mai 1762.
seulement défendu de tester. Permission encore de se confesser à tout prêtre approuvé par ses supérieurs religieux bu par l'Ordinaire, sans être obligé de recourir aux supérieurs de la Compagnie, parce que le P. Général entendait déléguer tous les pouvoirs au confesseur qui aurait été choisi.
Cependant, tant que la ruine n'était pas consommée, il restait l'obligation de tenter les derniers efforts pour la conjurer. A défaut dés Pères de la Compagnie, qui avaient cru devoir garder le silence dans leur propre causé, les évoques se firent entendre. Le 24 juin 1762, ils adressèrent au Roi les plus vives remontrances au sujet de la conduite tenue par les Parlements de son royaume dans l'affaire des Jésuites ; d'une voix unanime, ils lui demandèrent la conservation d'un corps solennellement approuvé par l'Eglise, accueilli en France par les rois ses prédécesseurs, et auquel on ne pouvait reprocher, après plus de deux siècles, que d'être demeuré fidèle à son Institut.
En même temps, le Souverain Pontife faisait arriver jusqu'au monarque la voix de ses plaintes et de ses réclamations. Mais sa parole et les remontrances des évêques, tout devait être sans efficacité. Louis XV avait donné trop de marques de sa faiblesse et de son indécision, pour que des démarches si augustes fissent espérer un retour dans la voie de la justice, ou même un simple arrêt sur la pente des concessions. Il était dominé par de Choiseul, la marquise de Pompadour et les Parlements. La ruine complète de la Compagnie avait été jurée dans les conseils de ces personnages, obéissant à des passions diverses.