LIVRE VI. CHAPITRE VII
gardé les pratiques. Il n'avait jamais soufTert, même dans le monde, que personne fit son lit. 11 ne fut pa$ plus tolérant en religion, et malgré la perte de ses yeux, il continua de s'acquitter lui-même, tant bien que mal, de cet humble ofBce. Un jour cependant le F. Mallet, chargé par le P. Simpson de s'occuper plus spécialement de lui, profita du moment où II faisait le matin la visite du saint Sacrement, et mit tout en ordre dans sa chambre. A son retour, lu vieillard manifesta quelque surprise, et quand le Frère vint le trouver à l'heure ordinaire, il demanda ' des explications. Le F. Mallet déclïira simplement ce qu'il avait fait, et annonça l'intention de continuer. Le bon Père ne s'en défendit pas ; il avoua même que c'était lui rendre grand service, car il ne lui fallait pas moins d'une demi-heure pour tout ranger convenablement.
Dans sa chambre, il ne supportait rien qui sort il. de la simplicité et de la pauvreté religieuse; il n'entendait pas que son fige, ou la charge qu'il avait exercée, lui donnassent droit à rien de particulier. M"* de Cicé en fit un jour l'expérience. Elle avait acheté de rencontre et à bas prix une bergère et un canapé, et toute joyeuse elle les avait fait porter chez lui. A peine le P. de Clorivière s'en fût-il aperçu qu'il s'en montra très offensé, et les poussa lui-mémi^ brusquement hors de sa chambre. Beaucoup moins aurait-il toléré aucune exception à table ; il descendait au réfectoire avec les autres et prenait de ce qui était servi à tout le monde. Ses habitudes avaient toujours été très frugales; il jeûnait tous les vendredis, et se contentait le soir d'une très légère collation^ Dans
sa chambre, quelle que fût la rigueur du froid, jamais il ne faisait de feu.
Cet esprit de mortification ne le rendait point chagrin, ni sévère. Il ne manquait jamais d'assist«r à la récréation commune, et il s'y montrait aimable et enjoué. Il avait beaucoup à dire, il racontait avec intérêt et esprit et tous Técou talent volontiers. Dans les premières années de sa vie religieuse, nous Tavons entendu s'accuser plus d'une fois de paroles vives et mordantes. Jusque dans sa vieillesse, il conserva quelque vivacité ; quand il abordait certains sujets, sa voix d'ordinaire très calme, prenait de l'animation. 11 avait accueilli avec respect et résignation le Bref DominiLs ac Redemptor; mais il ne pouvait cependant s'empêcher de regretter la complaisance qui, au lieu de lutter de front, était entrée en accommodement avec les ennemis déclarés de l'Eglise; et il parlait avec un peu de chaleur de la politique de concessions et de compromis, qui en fin de compte, tourne toujours contre ceux qui font des avances.
Il en avait, dans l'ordre politique et social, un autre exemple non moins frappant. Aussi quand arrivèrent les Cent-Jours, il n'en témoigna nulle surprise; la seconde Restauration ne dissipa point ses inquiétudes, parce qu'elle ne lui parut pas s'être instruite aux leçons de Texpérience. Toute alliance systématique entre l'erreur et la vérité lui paraissait monstrueuse et ne lui présageait que des ruines. Mais au reste, il ne s'occupait guère des affaires politiques; il les abandonnait aux hommes, se contentant en général de les recommander à Dieu.