LIVRE VI. CHAPITRE VII
On lui lisait de temps en temps les gazettes, et lui dont la mémoire était encore si sûre pour d'autres objets, il en perdait presque aussitôt le souvenir, en sorte que ses jeunes lecteurs pouvaient se donner rinnocent plaisir de recommencer la lecture des mêmes articles, sans qu'il s'en aperçut.
Une fois retiré dans sa chambre, le P. de Clorivière consacrait à la prière le temps qu'il ne donnait pas à l'étude. Toute sa vie, il avait senti un attrait spécial pour le silence et pour l'oraison. Cet attrait, né dans son cœur avant môme sa vocation à la vie religieuse, s'était fortifié et développé avec le temps, et lui avait fait prendre de bonne heure l'habitude de retrancher à son repos pour ajoutera la prière. A Tâge de quatrevingt-trois ans, il demeurait encore fidèle à cette pratique. Tous les jours, quelle que fût la rigueur de la saison, il se levait à trois heures du matin pour commencer son oraison, qu'il finissait avec la communauté à cinq heures et demie. Mais on peut dire qu'il ne cessait pas de prier. Quand on entrait dans sa chambre, on le trouvait presque toujours qui allait d'un coin à l'autre, en égrenant son chapelet. Depuis qu'il était exempté de la récitation du bréviaire à cause de sa cécité, il ne disait pas moins de trois rosaires par jour. La lecture spirituelle occupait aussi une place importante dans son règlement, a Le F. Fouillot et moi, raconte le P. Le Délaizir, nous allions alternativement lui faire une lecture d'une heure. Cette lecture se faisait dans le dernier volume de son ouvrage sur l'Apocalypse de saint Jean. On commençait par une page ou deux du commentaire des Epîtres de saint Pierre. La lecture
terminée, il noas demandait si nous avions bien compris, et si on lui faisait quelque question, il nous développait tous les sens du texte avec la même animation qu'il aurait mise parlant à un auditoire^ > Depuis quelque temps il avait cessé d'offrir le saint Sacrifice*. Il avait obtenu d'abord le privilège de dire tous les jours la messe de Beat a; mais divers accidents lui étant survenus, il dut renoncer tout à fait au bonheur de monter à l'autel. Nous n'étonnerons aucun de ceux qui aiment Notre-Seigneur -en disant que nulle privation ne pouvait lui être plus pénible. Mais de la messe comme de tous les autres sacrifices, il est vrai de dire : Vobéissa7ice vaut mieux que les victimes. Le P. de Clorivière inclina la tête avec une humble soumission, et s'appliqua aussitôt à se dédommager par de plus ardents désirs et un plus grand amour de Dieu. La communion quotidienne remplaça la sainte Messe ; il s'y préparait par une fervente oraison et prolongeait longtemps après son action de grftces et ses amoureux colloques. Il quittait le moins possible Notre-Seigneur ; tous les jours, il passait des heures entières en adoration devant le tabernacle. Il restait ainsi fidèle à l'attrait dominant de toute sa vie. A l'ainour de Notre- Seigneur, il avait toujours uni celui de sa Mère, ou plutôt ces deux dévotions n'en faisaient qu'une dans son cœur. Dans ses dernières années, ne pouvant plus ni contempler leurs images, ni lire les ouvrages
i. Souvenirs du P. Mathurin Le Délaizir, entré dans la Ck>inpagnie le 19 décembre 1817, mort le 18 février 1889, à Page de 93 ans.
2. Il en donne la nouvelle au P. Général dans une lettre en date du 5 décembre 1817.