LIVRE VI. CHAPITRE VIII, TiBQ
s'offrant à monter au même Calvaire, il avait cru entendre une réponse favorable, et son cœur en avait tressailli d'allégresse. Mais le témoignage du sang lui fut toujours refusé. Les âpres missions de la Nouvelle-France, longtemps convoitées, puis lo? atrocités sanglantes de la Révolution entretinrent l'ardeur de ses désirs sans les contenter jamais. 11 vit tomber autour de lui plusieurs de ceux qu'il avait rangés sous sa milice et qui étaient ses enfants; la mort le menaça lui-même plus d'une fois et vint frapper jusqu'au seuil de sa demeure, mais la main de Dieu le protégea toujours. C'était l'autre fin que le ciel lui réservait.
L'année 1820 venait de commencer : le P. de Clorivière était dans sa 85' année, toujours égal à lui-même, sans aucune intirmité spéciale, suivant le genre de vie commun et ses pratiques habituelles de pénitence et de dévotion. Le samedi soir, 8 janvier, il prit sa réfection habituelle, passa ta récréation avec la communauté et s'y montra très aimable et très gai, fît ses exercices de piété et se confessa au P. Ronsin qui était son confesseur ordinaire. Le lendemain, dimanche 9 janvier, il se leva selon son habitude un peu avant trois heures, mit de côté le linge qui lui avait servi la semaine précédente, et commença son oraison ; à quatre heures, malgré le froid qui était 1res vif ce jour-là, il se rendit à la chapelle domestique pour faire sa visite au saint Sacrement avec la communauté. On a remarqué qu'au lieu de se placer comme les autres jours dans un coin tout près de la fenêtre, il alla s'agenouiller au milieu de la balustrade, juste en face du tabernacle.
Etait-ce un pressentiment, et voulait-il tomber, comme il l'avait demandé si souvent, aux pieds de son Maître, sous ses regards ? Il se tenait les coudes appuyés sur la rampe de la balustrade, la tête inclinée dans ses mains, et priant avec ferveur. Il était environ quatre heures et un quart.
Deux Frères étaient seuls à la chapelle avec lui. Tout à coup, ils entendent un léger bruit de son côté : c'étaient sa statuette de la Sainte Vierge et son crucifix qui s'échappaient de sa main et heurtaient contre les barreaux de la balustrade. Un des Frères, le F. Pélissier, croit qu'il veut sortir, et se lève pour lui ouvrir; le voyant s'affaisser sur lui-même comme une personne qui s'évanouit, il court à lui avec l'autre Frère, et tous deux le reçoivent dans leurs bras et le placent sur une chaise. Ses traits étaient calmes ; nulle gêne dans sa respiration ; nulle pâleur extraordinaire sur son visage; ses yeux seulement étaient fermés comme s'il avait continué de prier. Le P. Ronsin averti accourt aussitôt avec d'autres Pères, il suggère au mourant lés actes de foi, d'espérance et de charité; il prononce à son oreille les noms très saints de Jésus et de Marie, et se hâte de lui donner l'absolution. A peine avait-il achevé les paroles sacramentelles, que le vieillard, entouré de ses frères, sous les yeux mêmes de son Mattre et de son Dieu, réellenient présent dans le saint tabernacle, rendit le dernier soupir, et s'en alla, nous avons tout lieu de le croire, contempler face à face et sans voile, le Dieu qu'il avait tant aimé et si généreusement servi. C'était le dimanche 9 janvier 1820. 11 était âgé de quatre-vingt-quatre ans et six mois.