LIVRE I. CHAPITRE IV
sa rigueur la peine de leur résistance. Le 9 mars 1764, la Cour leur enjoignit « de se retirer du royaume dans un mois, à compter de la publication de son présent arrêt. . . sous peine d'être poursuivis extraordinairement et punis suivant l'exigence des cas. »
La Cour de Normandie était alors en vacances. Mécontente d'avoir été devancée par celle de Paris, mais surtout outrée de colère de voir que pas un Jésuite n'avait satisfait au serment prescrit par ses arrêts, elle s'empressa de consacrer à cette affaire les premiers moments de la reprise de ses fonctions. Elle la traita avec sa violence accoutumée. Après avoir entassé dans ses considérants les calomnies les plus atroces, elle porta le 2 mars 1764 une sentence d'exil, exécutoire dans un mois à compter de la publication de son arrêt.
Il n'y avait plus à délibérer, et la questionn était nettement posée. Le P. de Clorivière qui s'était jusqu'alors opposé de toutes ses forces au départ de son ami, n'hésite plus : « Point de serment, lui écrit-il, quel qu'il puisse être; ne souffrez pas qu'on rompe le moindre des nœuds qui vous lient à Notre- Seigneur. Je ne m'arrête point à vous donner des raisons pour vous y engager; vous êtes trop bien disposé pour en avoir besoin, et d'ailleurs vous ne pouvez pas ne pas les voir. Dans l'alternative où vous êtes, ne balancez pas sur le parti que vous avez à prendre; partez. Vous faites peut-être du bien où vous êtes ; mais c'est un bien que Dieu ne veut pas cpie vous fassiez. »
Mais où se réfugier? Le P. de Clorivière indique au P. Fleury sa propre retraite; il y trouvera des
compagnons, « MM. du Pérou, de la Croix, Dervillé. Vous pourrez y former ensemble une petite communauté sous les auspices de la divine Providertce qui certainement ne vous manquera pas. »
Le P. Fleury céda à des instances si fraternelles, et rompant sans hésiter les liens qui pouvaient le retenir, il prit la route de la Belgique ^
Les Parlements de Toulouse et de Pau imitèrent bientôt ceux de Rouen et de Paris, et les Jésuites des quatre ressorts quittèrent le royaume. Ils se dispersèrent de tous côtés, au midi, au septentrion, à Torient, partout où les circonstances et les ordres des supérieurs dirigeaient leurs pas. Quelques Provinces, celles de Lyon et de Champagne, avaient échappé en partie aux sentences d'ostracisme et les florissantes maisons situées en Lorraine et dans le Comtat-Venaissin sous l'autorité du roi de Pologne
1. A Liège, il trouva effectivement le P. Etienne de la Croix, Provincial de France, et autrefois son niaitre des novices et celui du P. de Clorivière. Ce fut une grande consolation pour les deux amis de retrouver celui dont les leçons les avaient formés à la vie religieuse. Du fond de cette retraite, le P. de la Croix continua de gouverner sa Province dispersée, et il le fit avec un dévouement, une sagesse et une charité qui lui méritèrent de la part du P. Général de la Compagnie, vers la fin de cette année 1761, le plus haut témoignage d'estime et de confiance. A la mort du P. I^ Tallic, assistant de France, arrivée au mois de novembre, le P. Ricci jeta les yeux sur lui pour occuper sa place, et le 10 décembre. 1764, il soumit son choix à Tapprobation de tous les Pères Provinciaux. Mais sur ces entrefaites, la nouvelle du décret par lequel Louis XV supprimait a perpétuité la Compagnie de Jésus dans ses Etats, étant ariivée à Uonie, le P. Général, de favis de son conseil, crut devoir suspendre cette nomination jusqu'à des temps meilleurs. Ces temps meilleurs ne vinrent pas, le P. de la Croix demeura à Liège, et il y resta jusqu'à la suppre:jsion de la Compagnie.