LIVRE l. CHAPITRE I
grand malheur quand la placQ du père et de la mère devient déserte au foyer. Mais la Providence n'abandonna pas les orphelins. Ils retrouvèrent dans le reste de la famille la sollicitude et la tendresse qui avaient veillé sur leurs premières années. Michel-Alain et Pierre- Joseph étaient à peu près du même âge. Ils furent initiés ensemble aux premiers éléments des connaissances et commencèrent ensemble le cours des belles-lettres ; mais il ne paraît pas que jusque-là ils aient quitté la maison paternelle ou du moins leur ville natale.
Les Bénédictins anglais, chassés de leur patrie par rintolérance anglicane, avaient ouvert sur le continent un certain nombre de collèges. Celui de Douai était un des plus florissants. La famille de Clorivière comptait quelques-uns de ses membres dans cette ville : les deux frères y furent envoyés pour mettre le couronnement à leur formation littéraire : Alain avait quinze ans et Pierre -Joseph quatorze.
Les années de collège passèrent vite. Dans un petit journal écrit plus tard lorsqu'il était déjà religieux, Pierre-Joseph s'accuse d'avoir retiré peu de fruit de ses étude?. Il est permis de croire qu'il se juge avec sévérité : les nombreuses compositions en prose et en vers laissées dans ses cartons prouvent qu'il avait amassé un fonds de littérature très convenable; et quant à l'anglais, il l'apprit assez pour le parler et l'écrire' correctement.
Le caractère semble n'avoir pas suivi la même marche progressive; après deux ou trois ans passés à Douai, il est toujours dans les entraves, incertain
et irrésolu. Au milieu d'une jeunesse toujours prompte au rire, on peut bien penser que son bégaiement avait été pour Joseph la cause de plus d'un ennui : ces petites tracasseries n'étaient pas faites pour lui donner du courage et pour exalter son ambition. 11 revint en Bretagne disposé à faire tout ce qu'on voudrait, mais sans attrait spécial pour aucune carrière. La marine est la gloire de Saint-Malo. C'est du port de Saint-Malo que sortit en 1534 le navigateur qui donna à François P' la colonie de la Nouvelle- France; c'est de là que s'élancèrent les Surcouf, les Duguay-Trouin, les Tréhouart, les La Bourdonnais, et toute cette pléiade de hardis croiseurs et d'intrépides marchands qui furent si redoutés de nos ennemis, et portèrent si haut la prospérité du commerce et l'honneur de notre pavillon. Les parents de Pierre- Joseph l'engagèrent dans la marine, probablement dans la marine à la fois militaire et marchande de la Compagnie des Indes. Les protections ne devaient pas lui manquer. Un Trublet, peut-être un de ses oncles maternels, commandait à cette époque un vaisseau de la puissante Compagnie. Il serait intéressant de suivre notre jeune marin sur cette route nouvelle, de voir son caractère se fortifier au milieu des dangers de l'Océan et au rude contact des gens de mer. Les détails nous font défaut, et du reste l'épreuve ne fut pas longue. Au bout d'une année environ, après quelques courtes expéditions, dont la plus lointaine n'alla pas au delà dfe Cadix, Pierre- Joseph renonça pour toujours à la carrière maritime, et se mit en quête d'une autre position. Différentes maisons de commerce, raconte-t-il dans son journal,