LIVRE I. CHAPITRE VI
se rappelle les promesses qu'il avait faites quelques mois auparavant, le jour de T Immaculée-Conception, dans le cas où il plairait à Notre-Seigneur de lui rendre le libre usage de sa langue. Ses désirs n'ayant pas été exaucés, il eut la pensée de tenter un nouvel et plus décisif assaut, et avec la permission de son supérieur, il changea en vœu les simples engagements de l'année précédente.
« O Dieu, disait-il, soyez à jamais béni de m'avoir laissé jusqu'ici avec ce défaut; si c'est votre divine volonté, je suis prêt à rester ainsi toujours. Mais puisque, par une grâce toute spéciale de votre miséricorde, vous m'avez appelé à un état de vie où il semble nécessaire d'avoir le libre usage de sa langue, humblement prosterné en présence de votre infmie Majesté, je vous en conjure, ô Père très clément, au nom du Cœur sacré de votre Fils Notre-Seigneur, au nom de la Bienheureuse Vierge, mère de ce même Fils et ma protectrice bien-aimée, au nom de mon Ange gardien, de mes saints patrons, Pierre, Joseph, Ignace, Xavier, Louis de Gonzague et de tous les bienheureux habitants de la céleste patrie, accordezmoi ce libre usage, et donnez-moi de me ser\'ir toujours de ma langue pour les intérêts de votre gloire. »
Suit l'énumération des pratiques que nous avons citées plus haut et auxquelles il s'engage par vœu. Cet acte inspiré par des motifs si purs, accompli avec une générosité si désintéressée, fut agréé de Notre- Seigneur. Il en eut dès le lendemain un témoignage sensible : <c A l'oraison du soir, après beaucoup de sentiments d'amour et de parfaite conformité avec la
volonté de Dieu, la pensée de la maladie du P. N. se présenta tout à coup à mon esprit. Je me sentis en même temps détourné de prier pour sa guérison. Il me paraissait qu'il serait meilleur pour ce Père de s'en remettre complètement à Dieu du soin de sa santé... Je me mis alors à me demander à moi-même, si je ne pourrais pas bien prendre le même conseil pour moi. Mais le Seigneur Jésus me répondit, comme il me semble : Quant à toi, je te guérirai lorsque le temps en sera venu. Je dis : comme il me semble, car je n'oserais pas affirmer que la chose m'ait été dite en effet... »
A partir de ce moment, le P. de Clorivière nourrira plus que jamais l'inébranlable confiance qu'il serait un jour guéri de son mal. Cette confiance sera plus d'une fois combattue; elle aura ses épreuves et ses vicissitudes; mais elle demeurera toujours vivante au fond de son cœur, et à la fin, la parole de Dieu aura son accomplissement.
Les méditations de la troisième semaine, sur les souffrances de la Passion de Notre-Seigneur ont pour but de fortifier l'élection, d'enchaîner l'àme à son Sauveur par les liens de la reconnaissance et de l'amour, et de lui communiquer une énergie et une générosité capables de résister à toutes les attaques, et d'accepter tous les sacrifices. Le P. de Clorivière qui depuis longtemps a formé la résolution « d'épouser la croix » s'abandonne à tous les transports de son amour. C'est une sorte d'ivresse, qu'il ne serait point téméraire de comparer à celle de saint André. Transcrivons quelques-unes de ces lignes brûlantes; nous saurons mieux ce que c'est que d'aimer.