LIVRE II. CHAPITRE III. Uô
fiance, auraient nui à son action, crut devoir donner quelques mots d'explication.
K Plusieurs d'entre vous se sont imaginé, je nu sais sur quel fondement, que j'étais trop sévère et que je portais la perfection trop loin. Je déclare que j'ni toujours eu le plus grand attrait pour la mansuétud<^ et la bénignité de notre Sauveur... Vous ne mr verrez jamais traiter de fautes grièves ces pelils manquements qui échappent à la fragilité humaine ; ni rebuter celles qui montreront de la promptitude ;i s'amender; ni imposer aucun devoir qui no soît prescrit par la règle. Je ne serai pas non plus assez irréfléchi pour demander que vous arriviez tout d'un coup au sommet de la perfection. Je sais que lu grâce, comme la nature, opère par degrés, et que Dieu lui-même permet souvent qu'il reste des imperfections dans des âmes d'ailleurs très parfaites. Oui, je serais trop sévère, si j'agissais contre ces règles; mais je ne suis pas trop sévère, ce me semble, si j'insiste parfois sur la grièveté des fautes commises contre l'obéissance et la charité fraternelle, parce que de semblables fautes s'en prennent au fondement même de la vie religieuse; si j'expose à vos yeux la grandeur de la perfection à laquelle vous êtes appelées, et si je vous excite à y prétendre. Est-ce que Jésus-Christ trahissait sa douceur, quand il donnait ses enseignements sur l'abnégation et sur le renoucemeot à toutes choses? Saint Paul cessait-il d'être bon, lorsque, parlant à tous les fidèles en général, il leur enseignait à crucifier leur chair, à mourir à eux-mêmes et à diriger toutes leurs pensées vers le ciel? »
Ces explications et cette franchise firent tomber promptement les préventions et les fausses craintes, et les religieuses, pleinement désabusées, s'empressèrent de rendre justice à leur saint directeur.
Elles lui avaient demandé quelques entretiens sur ces paroles de TEvangile : Et relictis omnibus, secuti sunt eum. Le P. de Clorivière accueillit volontiers cette demande. Dans une suite de conférences, il montra avec quelle générosité et quel dégagement de toutes choses, les âmes vouées à la perfection doivent marcher à la suite de Notre- Seigneur. C'est par les vœux qu'elles opèrent ce parfait dégagement. Par le vœu de pauvreté, elles ont quitté les richesses et les biens du monde ; mais ce n'est là qu'un prélude. La pauvreté religieuse étend son domaine jusqu'au plus intime de l'âme. L'affection aux biens extérieurs est sacrifiée la première; puis tous les liens qui retiennent le cœur sont successivement rompus, l'amour et les souvenirs de la famille, les secrètes recherches de l'amourpropre, les sollicitudes de la santé, le désir même des biens surnaturels; le P. de Clorivière ne fait grâce à aucune attache trop humaine, et il ne permet à l'âme de se reposer qu'en Dieu, lequel est toute sa richesse et toute sa félicité.
Ces leçons pouvaient paraître difficiles et austères ; le zélé directeur ne se le dissimule pas ; mais il ne juge pas que ce soit une raison de les taire, ni même de les voiler : <k Car je n'ai pas pensé, dit-il, qu'il y eût des choses trop élevées pour ceux qui ont embrassé la vie religieuse et qui se sont entièrement consacrés à Jésus-Christ. »