CONFÉRENCES DE MARCQ
France, en lui donnant Milan pour dot; S"" de remettre au concile le jugement des querelles au sujet du Milanois et de la Bourgogne, en obligeant les parties à s'y soumettre sans réclamation; 3** d'unir le duc de Savoie à Marguerite de France, sœur de Henri II, en restituant au duc ses états, à l'exception de quelques forteresses qui seroient occupées par l'empereur, le roi d'Angleterre et le roi de France, en attendant la décision du concile. » Les ambassadeurs impériaux en référèrent à leur maître; mais les Français se répandirent en récriminations et déclarèrent « qu'ils ne feroient point la paix , si l'on ne leur donnoit ce qu'ilz prétendoient estre leur. » Charles- Quint en inféra que le roi voulait obtenir le Milanais, ou, à la faveur d'une trêve, conserver les villes occupées par ses troupes et préparer de nouveau la guerre. Il manda sur-lechamp à ses ambassadeurs que traiter sur ce pied « ne convenoit au bien de ses affaires et moins encore à sa réputacion. » De leur côté, les négociateurs français, informés des armements faits dans les Pays-Bas, notifièrent leur rappel au chancelier d'Angleterre. Ils ajoutèrent que, du reste, le roi ne céderait pas un pouce de terrain en Piémont, si l'on refusait de lui accorder le duché de Milan. Les conférences dès lors languirent et furent définitivement rompues avant la fin de juin '. En parlant aux états provinciaux (septembre) de ce résultat , Marie de Hongrie l'attribua « à ce que l'on avoit clairement trouvé le roi de France n'avoir aucune volonté
' Voir Mémoire des différends entre l'empereur Charles V et le roi de France Henri II, touchant plusieurs roiaumes et seigneuries, et l'iniquité des traités de Madrid, Cambrai et Grespi, mis par écrit, l'an 4 553, par le chancelier Ohvier pour la conférence de Mar, près Ardres. Du Mont, IV, 3« partie, 78. — Lettre de Granvelle à Philippe, du 6 juillet. Papiers d'état, IV, 439. — Lettre de Charles-Quint, du 8 juin. Correspondenz, III, 660. — Lettres de C. Malopera, des 2, 3, 4 et 6 juin. 1. c, 253, 254, 258, 261 .
à la paix, quelque semblant qu'il eu eût voulu faire, pour abuser le monde à son accoustumée, à laquelle On ses députés avoient contredict tous moyens raisonnables, et rejecté ceulx qui par les médiateurs furent mis en avant'. »
L'hiver ni les négociations n'avaient interrompu les hostilités. Dans les premiers jours de janvier, une troupe de Français, revenant de piller les environs de Renty, fut surprise par la garnison de Hesdinfert, qui lui tua son chef, le capitaine Mazières , deux de ses principaux officiers et une centaine de soldats^. Ce combat eut du retentissement; on crut même que, pour s'en venger, l'ennemi assiégerait Hesdinfert ou assaillirait les comtés de Hainaut et de Namur \ « Les nobles et officiers de ces provinces reçurent ordre de tenir prêts, armés et esquippés tous ceulx de leur juridiction, pour s'en servir au besoin * . » Tout se borna cependant à une course du maréchal de Saint -André : il battit, dans le Cambrésis, un détachement d'Espagnols joint à « quelques compagnies du pays , » et ruina la petite ville du Câtelet ^ L'impuissance de lever de grandes armées réduisait les opérations militaires à des actes de brigandage et de piraterie. Ainsi , Henri H accorda « à tous ceux qui voudroient courir la mer à leurs risques et périls, la faculté de se servir de ses navires de guerre ®. » — « Où les . combats et faits d'armes cessoient, toutes machinations, toutes sortes de ruses estoient cherchées, inventées, mises en avant pour suborner
I M. Gaghard, L'Abdication de Charles-Quint, I. c. 940, note 4.
* Rabutin.
' Lettre de S. Renard, février. Papiers détat de Granvelîe, IV, 404.
* Compte de C. de Berlaymont, f» xxiiij »<>.
* Rabutin.
« Rapport de Cyriacus Hoppe, « ayant esté à Rouen, Honfleur, Dieppe et toute la côte marine. » Lettres des seigneurs , XIV, f" 458.
les gouverneurs des villes de l'un ou l'autre party , pour les solliciter à commettre trahisons contre leur honneur et devoir \ » Les Impériaux faillirent de la sorte s'emparer d'Abbeville, que le lieutenant du gouverneur avait promis de livrer au capitaine de Hesdinfert , « pour se venger d'un sien ennemy ; » et de Metz, où les cordeliers avaient introduit des soldats sous l'habit des moines de leiir ordre j mais les conspirations furent éventées et les traîtres rigoureusement punis ^.
Au moment où les deux souverains se prêtaient à des ouvertures de paix, on les vit augmenter leurs armements, avec l'intention probable d'appuyer leurs prétentions par un grand déploiement de forces ^, D'autre part, la nécessité de ravitailler Marienbourg devint l'occasion de conflits militaires assez graves. Vers la mi -mars, on apprit la concentration de gros détachements des garnisons de la Champagne, et l'alarme se répandit dans les contrées voisines. De nombreux espions furent mis en campagne; mais leurs rapports contradictoires accrurent l'anxiété des populations et l'indécision des généraux. Suivant les uns, et c'étaient les plus judicieux, il s'agissait d'une expédition à Marienbourg; suivant les autres, l'ennemi voulait détruire les petits forts élevés sur la frontière. Quelques-uns assuraient qu'il se proposait de marcher sur Arlon, pendant qu'Albert de Brandebourg, redevenu l'allié de la France, pénétrerait dans le Luxembourg *. Cette dernière supposition était appuyée par divers rapports venus de France, de Lorraine et d'Allemagne; aussi Martin
' Rabutin. — ' Ibid. — Vieilleville.
' Lettre de Granvelle, du 4" mars. Papiers d'état, IV, 407. ^Rapports adressés à Gilles de Sappoigue. Lettres des seigneurs, XI V, fMiS.
Van Rossem s'empressa-t-il de pourvoir à la défense de ce duché, sans pourtant admettre que les Français entreprissent une expédition de cette importance, avec les forces dont ils disposaient en Champagne, et à une époque de l'année où la neige rendait les chemins impraticables. Ses prévisions furent justifiées, et dès qu'il connut les véritables desseins de l'ennemi, il engagea la reine à diriger sur le pays de Namur les troupes destinées au Luxembourg ^
Cet avis n'était point parvenu à la princesse, que le seigneur de Bourdillon arriva à Maubert-Fontaine (18 mars) avec 12,000 à 13,000 piétons, 2,300 gendarmes, 9 canons ^ et ses coureurs prirent la direction de Namur, brûlant tout sur leur passage. De Berlaymont, qui n'avait qu'une centaine d'hommes pour défendre cette ville, se disposa à se retirer dans le château, où il n'aurait pas tenu longtemps, car vivres et munitions y manquaient, les fournisseurs, non payés encore des livraisons de 1 834 , se refusant à exécuter leurs contrats *. Le comte enjoignit aux « nobles , officiers et gentilshommes du comté de lui amener sur-le-champ les sujets et paysans de leurs offices pour la garde de ladite ville*, » et, de son côté, Charles-Quint y envoya en toute hâte les Espagnols cantonnés dans le Cambrésis. Loin de rassurer les Namurois, ce renfort les alarma tellement, que de Berlaymont pria la reine d'ordonner aux capitaines esps^nols de bien recommander à leurs soldats « de vivre gracieusement, sans oppresser les pauvres bourgeois, qui avoient tant
' Lettres de Van Rossem, des 17 et 18 mars. Lettres des seigneurs, XIV, f"» i16, 118 et 120. — ' Rapport du 18 mars. Ibid., f« 124.
' Lettre de de Berlaymont, du 19 mars. Ibid., f» 126.
^ Compte de de Berlaymont, f»xxv. — Lettre du même, du 20 mars. Lettres des seigneurs, XIV, f" 135.
souffert par le camp de Tannée précédente et depuis par la peste pullulant derechef. »
Le 20 mars, après avoir brûlé « quatre villages et les maisons des environs ^ , » 800 à 900 chevau-légers français avec plusieurs enseignes d'infanterie investirent Sautour, « au pays de Liège '. » Le capitaine La Fontaine y commandait , au nom de l'empereur, une centaine de piétons et quelques gendarmes ; mais ceux-ci étaient sortis de la place , pour se tenir en communication avec les arquebusiers à cheval chargés par de Berlaymont de surveiller les mouvements de l'ennemi ^ La place fut sommée, avec promesse d'une bonne capitulation, si elle se rendait; et menace de toutes les rigueurs de la guerre, si elle attendait l'arrivée de l'artillerie. Cette sommation ayant été repoussée , se présentèrent deux tambourins, et l'un d'eux, appartenant au capitaine Pavillon, de la garnison de Marienbourg, dit à La Fontaine : « Il fait mal aux capitaines françois que vous soyez aussi opiniâtre, car vous serez tous tués, tandis que si vous capitulez, vous serez fort bien traités. » — « Retirez-vous sur-le-champ, réponditil : qui me donne tel conseil n'est mon ami , mais mon plus mortel ennemi, vu qu'il me conseille si grandement mon déshonneur. Qu'on n'y revienne plus , car j'ai été mis pour garder la place et y faire service à l'empereur ; ce que moi et les miens sommes délibérés faire jusques au dernier homme. » Or, la garnison manquait de vivres et de munitions, le rempart n'avait pas un pied d'épaisseur, et toute
' Lettre du 49 mars. Lettres des seigneurs y XIV, f» 429.
' Lettre de de Berlaymont, du 20. 76id., f* 433. — Lettre du seigneur de Presles, du même jour. Ibid., f« 4 A.
^ Lettre de Tévêquede Liège, du 6 août. Ihid., XII, f" 408.
* Lettre de de Berlaymont, du 20 mars précitée. — Lettre de La Fontaine, du24./6id.,XIV, f«U4.
résistance semblait impossible. Ce brave officier néanmoins repoussa avec la même fermeté une troisième sommation, et les Français, menacés par le seigneur de Presles, qui accourait avec la garnison de Walcourt et la bande d'ordonnances de Carondelet, pour « les venir visiter, » ne poussèrent pas plus loin la tentative '.
Dans Tentre-temps, un autre corps français, sorti de Marienbourg, avait aussi sommé trois fois sans succès le château de Florennes, défendu par le capitaine Warisoul, et s'était retiré en brûlant les villages environnants^. En revanche, rinsufïîsance de forces ne permit pas aux Impériaux de traverser l'objet spécial de l'expédition , et, « nonobstant les neiges et les pluies , » Marienbourg fut ravitaillé ^. Le corps expéditionnaire saccagea ensuite Chimay, dont les murailles n'avaient pas été relevées*. Mais, harcelé par les gendarmes de Carondelet et les arquebusiers de Berlaymont ^ il ne tarda pas à rentrer en Champagne.
Les conférences de Marcq n'étaient pas encore ouvertes, que Charles-Quint avait donné des ordres pour la formation d'un corps d'armée , dont Martin Van Rossem reçut le commandement^. Afin de ne pas éveiller l'attention de l'ennemi,
' Lettre de La Fontaiue, précitée. — Lettre du seigneur de Presles, du 20 mars. Lettres des seigneurs, XIV, f*» 139. — Lettre de de Berlaymont. du 24. Ibid., f« U3. — Rabutin.
• Lettre du capitaine Warisoul, du 20 mars. Lettres des seigneurs, XIV, f« 140.
' Rabutiin. — * Ibld — Lettre de de Berlaymont, du 24 mars, précitée.
^ Môme lettre.
^ Commissions données à d'Arenberg, pour lever dix enseignes de Bas Allemands; à Philippe de Hamal, pour prendre le commandement des bandes d'ordonnances d'Hoogbstraeten, de Praet, de Boussu, Carondelet, et de la compagnie du ritmeister Carondelet; et ordres pour fournir des vivres à cette armée, M mai. Archives de l'Audience, liasse 1441.
CHâRLËHONT et PHILIPPEVILLE. 193
on prétexta la nécessité « de mettre dehors de Namur les Espagnols et autres gens de guerre , qui y estoient logés et qui y vivoient à discrétion. Ils s'estoient mutinés à cause qu'ils n'avoient esté payés et n'avoient reçu leur solde d'un fort long t^mps ; par quoy ils menassoient de piller et de saccager cette riche ville \ » Il avait déjà fallu en effet, pour calmer l'agitation des habitants, envoyer une partie de ces troupes à Dinant , d'où on les dirigea ensuite avec les autres sur Givet^. Elles furent successivement rejointes par les régiments de Lazare Zwendy , de Van HoU , d'Eberstein , de Nassau, par quelques corps de cavalerie allemande et par quatre bandes d'ordonnances, et s'établirent dans la terre d'Agimont , où il était facile , par la Meuse , d'approvisionner leur camp de munitions et de vivres^. De Megen, avec un corps de réserve fort de 18 enseignes de Bas Allemands, s'établit à Florée*. Cette armée présentait un effectif d'environ 18,000 piétons et 3,000 chevaux \
Charles-Quint se proposait encore un autre but que celui d'influencer les négociations. Pour couvrir les pays de Namur et de Liège , ouverts aux excursions de l'ennemi par la conquête de Marienbourg, il avait chargé, dès le mois d'octobre 1554, Donatien de Bonny et « un ingéniaire italien, ayant servi longtemps en Bourgogne, » de « visiter la rivière de Meuze, haut et bas de Dinant, et aussi dedans le pays vers Marienbourg , à l'effet de trouver lieux avantageux à y
' Rabltln.
" Compte de C. de Berlaymont, f« xxvj.
^ De Berlaymoot réunit à cet effet un grand nombre de bateaux. Ibid., f^xxxvij.
^ Ordre de lui envoyer des vivres, H mai. ibid., f<» xxv »*. * Rabltin.
t94 RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
faire un fortV » D'après leur avis, il choisit dans la terre d'Agimont une montagne dominant la rive gauche de la Meuse, près de Givet, et de l'assentiment de l'évêque de Liège, de qui elle relevait, le comte de Stolberg lui vendit le terrain nécessaire pour 1 45,000 livres ^. En attendant le moment de plus importantes opérations , Van Rossem devait protéger la fondation de la forteresse. Dès que ses troupes furent réunies, on se mit à l'œuvre, et pour hâter les travaux , dont Pierre Butlius prit la direction , sous le contrôle de Roland de Tournon ', Marie de Hongrie leva de nombreux pionniers *, mit en réquisition « tous les manœuvriers , porteurs, escailleurs et autres ouvriers de l'espèce ^ »
Le vieux maréchal de Gueldre, établi dans de solides positions, pouvait faire tête à toutes les attaques ; mais là n'étaient point les difficultés principales. La pénurie du trésor était toujours la même ; les fournisseurs réclamaient le payement de leurs créances et refusaient de continuer leurs services; les soldats se mutinaient et les désordres éclataient avec plus de gravité que jamais. « Madame , écrivait déjà au mois de février, Martin Van Rossem à Marie de Hongrie, par faulte qu'il n'y a icy argent, les gendarmes vont de çà et de là par les villaiges où ils font grandes cruaultés, assavoir qu'ils entreprengnent de forcer les femmes, noyer les enfans, tuer
' Lettre de de Bèrlaymont, du 47 octobre 4554. Lettres des seigneurs, XIII, f« 346.
" LouvREx, I, 444, IV, 455.
^ 24 juillet 4555. « Taxation de Ix solz de gaiges par jour, pour Pierre Butlius, commissaire des ouvraiges du nouveau fort lez Gyvet. ~ Semblable taxation pour Roland de Tournon, controUeur desdits ouvraiges. » Reg. aux dép. et mand. des finances n» 20743.
* Ordres du 48 mai. Compte de de Bèrlaymont, f*»« xxvj ▼», xxvij, xxviij.
5 /6id., f* xxviij.
GHâRLEMONT et PHILIPPEVILLE. 195
les paouvres hommes, oultre ce qu'ils preignent leurs biens , les battent et foulent. C'est une chose misérable * ! » Les états généraux , assemblés à Anvers , au mois de mars , avaient été saisis de nouvelles demandes qu'ils avaient accueillies, non sans difficultés ^ ; mais, si énormes qu'elles fussent , ces aides avaient été promptement dissipées. « Les nécessités d'ici sont telles que j'ai honte de le dire , écrivait (1 5 juin) le secrétaire Eraso, et je certifie, foi de chrétien, que l'argent manque à l'empereur pour ses besoins journaliers ^ » Le 1 1 juillet, Charles-Quint lui-même déclarait à sa fille Jeanne que, depuis le commencement de l'année, il lui avait été impossible de payer ni les gages de ses officiers , ni les dépenses de sa maison ^ On l'avait même vu engager son
• Lettre du 46 février. Lettres des seigneurs, XIV, f® 6S.
' Les états du Hainaut votèrent une aide annuelle de 400,000 livres, payable pendant six ans (compte de Gautier de Lyere, n® 16476) ; ceux du duché de Limbourg, 45,000 florins carolus, payables en deux ans (compte de Jean Van Eynatten, n« 45809); ceux du comté de Namur, outre une aide extraordinaire de 8,000 livres (compte de C. de Berlaymont, n» 46695) , une aide annuelle de 8,000 livres pendant six ans (compte d'Aymon de Ferry, n® 46692) ; ceux de la Flandre (28 avril), une aide de 400,000 écus de 48 gros, à payer à la Chandeleur suivante, et une aide de 4 ,500,000 écus, payable en six ans, « se confians entièrement, dirent-ils, que ceste fois Sa Majesté Impériale, avecq l'aide de Dieu, feroit une fin de la guerre et remeltroit ses pays en tranquillité (compte de Jean Van Rooden, précité). » Ils exigèrent, en outre, que toute personne liée hors du pays et comté de Flandre, fût déclarée inhabile à y desservir aucun office, et cette concession leur fut octroyée par un édit du 7 mai 4555 (Reg. n» 949, f® 395). Dans le Biabant, les obstacles furent plus difficiles à surmonter, les discussions fort vives, et ce ne fut que le 3 août, que les états accordèrent une aide de 4,500,000 livres, payable en six ans [Acten van de dry staeten, f« ij « xviij. Compte de Jacques de Gramaye, n® 45747). En outre, le gouvernement, pressé par Turgence de ses besoins, vendit à la ville d'Anvers le droit sur les aluns, pour une somme de 240,000 florins (M. Ereglinger, Notice sur la dette constituée d'Anvers).
' Archives de Simancas. M. Gaciiard, Lett. inéd., I, 62, n. 2.
*/6td., 63, note4.
fils à réserver le drap noir qui serait employé en Angleterre aux obsèques de la reine Jeanne , pour la tenture des appartements qu'il viendrait habiter au palais de Bruxelles. Or, Philippe, qui avait donné à sa femme pour plus de 100,000 couronnes de joyaux, qui avait comblé de présents les seigneurs de sa nouvelle cour, ne se trouvait pas dans une meilleure situation : incapable de satisfaire ses créanciers et de suffire au payement de sa maison, il était obligé de manger à crédit *. Aussi, en réponse à cette demande, insinua-t-il à son père de lui épargner les frais des obsèques de son aïeule, et d'attendre son arrivée dans les Pays-Bas pour les célébrer à Bruxelles ^ Non moins que l'entretien des armées, les malversations dévoraient toutes les ressources de l'état ; ainsi, la recette de Nicolas Nicolaï présenta un arriéré de 160,000 florins, ce qui amena l'arrestation de ce comptable ^, et les accusations de prévarication portées naguère contre les ministres de Marie de Hongrie , furent alors de notoriété publique *.
Les soldats « estant mal payés, se trouvant sans argent et en disette de vivres, les murmures éclatèrent ; puis, ils se mutinèrent les uns contre les autres, tellement que les AUemans commencèrent à attaquer les Espagnols, que l'on traitoit mieux qu'eux. Et davantage, parmi cette nécessité, se mesla la peste, ainsi qu'il advient souvent en camp mal ordonné, tumultuaire et qui n'est remué ; laquelle, en peu de temps, esclaircit et fit une grande dispersion de tout ce peuple, tant en en faisant mourir plusieurs qu'en donnant occasion à d'autres de s'esloi-
• Archives de Simancas. M. Gachard, 1. c, 64.
' Lettres de Ruy Gomez, du 45 mai; et d'Eraso, du 47. Ibid., 63, note 2.
'Reg. n<»420, f^c.
4 Voir les Relations des ambassadeurs vénitiens.
gner ^ » Malgré les dangers de cette situation et quoique l'ennemi eût renforcé les garnisons de la Champagne et de Marienbourg^ Van Rossem poussa avec tant d'activité les travaux du nouveau fort, que dans les première jours de juin l'enceinte fut à peu près formée ^. Ayant été rejoint par de Megen, il ne se borna même pas à protéger les travailleurs : il lança à plusieurs reprises en France ses troupes affamées ^, qui dévastèrent les environs de Maubert- Fontaine, brûlèrent un grand nombre de villages, menacèrent Mézières et jetèrent la terreur dans la contrée, où accoururent de toutes parts de nombreux renforts*.
Au moment où il rêvait sans doute à de plus éclatants exploits, Yan Rossem fut atteint de la maladie qui décimait ses soldats et qui l'avait déjà privé du concours de deux braves lieutenants , de Megen et de Trélon ®. Il dut remettre son commandement à de Berlaymont, et tomba bientôt en un tel état de faiblesse que, « vu son âge et avec ce qu'il se rendoit assez difficile à se laisser aider, » on conserva peu d'espoir de le sauver. Marie de Hongrie lui offrit des méde-
• Rabutin. — * Ibid.
^ « Les deux boUewerck contre la plaine d'enhault de la montagne sont jà en haulteur de huit pietz et davantaige La gourdine d'entre deux est à la mesme haulteur, et du costé de la plaine, quy est entre le chasteau d'Agimont etGyvet, le plus grand desdits deux bollewerck est à la haulteur de six pietz, et la gourdine tirant vers le villaige en longueur de six cent pietz à la mesme haulteur... De brief l'apparence de fermeture se verra partout. » Lettre de de Berlaymont, du 2 juin. Lettres des seigneurs, XIV, f" -177.
^ « Le capittaine Navarette m'a déclaré ce soir la povreté et nécessité urgente dessouldars espaignolz, qui meurent de faim... Ledit de Megen m'a dit cest après dîner que la nécessité estoit telle entre ses gens, qu'il ne les povoit tenir en régiment sans les payer. » Autre lettre du 2 juin. Ibid,, 1^*^19,
^ Rabutin.
® « Les sieurs de Megen et de Trélon sont malades de la même maladie. » Lettre de de Berlaymont, précitée.
cins de Bruxelles, et de Berlaymont en appela un de Namur ; mais il les remercia, ne voulant d'autres soins que ceux d'un praticien allemand du régiment de Zwendy \ Il s'affaiblit à vue d'œil , et le 2 juin , à la suite d'un évanouissement, « l'entendement du malade s'aliéna ^; » dès lors tous les efforts de la science échouèrent contre la persistance de la fièvre : bientôt le médecin déclara qu'en la grâce de Dieu restait le seul espoir ^ Or, Dieu avait marqué l'heure du vieux guerrier et, le 7 juin^, « l'empereur fît perte de l'un des meilleurs serviteurs qu'il eust, d'un capitaine autant sage et expérimenté aux armes qu'homme de son temps *. »
Dès les premiers progrès de la maladie du maréchal de Gueldre, le comte de Berlaymont avait engagé Marie de Hongrie à envoyer au camp « personnage qui sust se faire obéyr et donner l'ordre requis aux nombreuses affaires occurantes journellement, vu qu'il ne pouvoit souffrir le travail imposé à chef de telle armée®. » Le gouvernement tarda longtemps à prendre une décision, ce qui faillit avoir de fatales conséquences. Les Français avaient dans le pays de nombreux espions'; ils savaient que les Impériaux « s'affoibUssoient
' Autre lettre du 2 juin. Lettres des seigneurs^ XIV, f» ill.
' Autre lettre du môme jour. Ibid., f" 479.
' Lettres du 3 et du 4. Ibid., f»» 481 et 483.
^ Lettre du 8. Ibid., f« 489. — C'est à tort, on le voit, que les auteurs ont rapporté qu'il s'était fait transporter à Anvers.
* Rabutin.
^ Lettre du 4 juin. Lettres des seigneurs, XIV, f® 483.
7 « Pour ce que ung nommé Gilles Thomas, pour avoir espié le camp de Sa Majesté, par charge du roy de France, a esté traistre, et pour ses desmérites a esté pendu et estranglé, par sentence du xiiij« jour de mai audit an. » Compte de de Berlaymont, f» xix ▼**. — « Pour avoir gardé, nourry et entretenu èsdites prisons, ung nommé Jehan Herwys, natif de Huy, prisonnier, lequel pour avoir faulché sa foi et receu soldée du roy de France, a esté condempné estre eschaffaulté et dégradé d'honneur publicquement, le déclarant indigne de
GHARLEMONT ET PHILIPPEVILLE. 199
journellement, tant à cause de ceste maladie contagieuse qui en despeschoit plusieurs, par quoi on avoit fait retirer, les plus sains en prochaines garnisons; aussi qu'ils avoient envoyé du secours en Artois et en Hainaut, pour défendre le plat pays. » On leur « rapporta que le mutinement des Espagnols et des AUemans s'estoit si fort eschauô'é, qu'ils estoient venus jusqu'à prendre les armes et à se battre, de sorte qu'il en estoit beaucoup demeuré de chacun costé\ » et ils comptaient avoir bon marché d'une armée livrée à tant d'éléments de dissolution. Déjà dans de petits engagements, ils avaient obtenu l'avantage : le lendemain du décès de Van Rossem (8 juin), des détachements sortis de Florennes et de Walcourt furent défaits par la garnison de Marienbourg -, et Nevers put ravitailler cette place sans rencontrer le moindre obstacle '. Cette dernière opération fut pourtant suivie d'un temps de halte, dû sans doute bien moins aux négociations de Marcq qu'au désir d'endormir la sécurité des Impériaux. Puis, tout à coup les Français prirent l'offensive.
Le 1 3 juillet, Nevers, « accompagné de la meilleure part de la gendarmerie, cavallerie et fanterie de son gouvernement, » et le maréchal de Saint-André, venant de la Picardie avec « gendarmerie, cavallerie, gens de pied et les vingt vieilles enseignes du Ringrave, ensemble plusieurs grands seigneurs et capitaines, » opérèrent leur jonction à Maubert- Fontaine. Leur armée arriva le lendemain à Couvin, animée
porter armes ni se mectre au service de Sa Majesté, et banny à tousjours de la comté sur peine deia hart (mai). » Ibid., (° xxj. — Ordre d'exercer la plus grande surveillance, « par ce qu'il y a dans le pays un grand nombre d'espies du roy de France. » Mai. Ibid., î° xxvij.
' Ràbutin.
' Lettre de de Berlaymont, du 8 juin. Lettres des seigneurs, XIV, î^ 489.
' Râbutin.
âOO RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
par la certitude d'une facile victoire, < chacun se promettant de faire autant d'exploits d'armes qu'Homère et Vii^le en dient d'Achilles et d'Ulysses ^ » Mais cet ennemi que l'on croyait démoralisé par le désordre et par l'absence de chef, à moitié vaincu par la disette et par la peste, se redressa devant le danger; la honte d'une défaite réveilla dans tous les cœurs le sentiment du devoir. Attaqués à Gimnée^le 15, à Givet le 16, les Impériaux, commandés par le prince d'Orange, repoussèrent victorieusement les assaillants, qui essuyèrent des pertes considérables. Les Français ne trouvèrent pas meilleure fortune devant Sautour, ni dans de petits engagements qu'ils eurent près de Solre-le-Château et de Chimay, et qui leur coûtèrent beaucoup de monde*. Leur retraite, rendue difficile par des pluies torrentielles, grossissant les ruisseaux et défonçant les chemins, leur fit perdre un grand nombre de chevaux, « dont beaucoup de valeur et de service. » Ainsi échoua une expédition dont ils attendaient tant d'avantages et , à leur arrivée à Aubenton , le maréchal de Saint-André reçut l'ordre de courir au secours de la Picardie, que l'on croyait menacée d'une invasion *.
Le seigneur de la Jaille, à la tête de détachements tirés du Boulonnais, de 400 lansquenets et de 1,500 chevaux de l'arrière-ban , était venu piller les environs de Lillers et le gros bourg de Saint- Venant. Au retour, il tomba dans une embuscade que lui avait dressée le seigneur de Haulsimont,
* Rabutin.
* D'après Rabutin, tous les historiens qui ont parlé de ee combat, le placent à Germigny ; il n'y a pas de localité de ce nom dans la contrée, et la description du combat indique bien Gimnée.
^ Rabutin. — Lettres de Granvelle, des 24 et 26 juillet. Papiers d'état, IV, 460 et 464 .
^ Rabutin.
gouverneur de Bapaume. Chargé « par bien petit nombre de gens de cheval avec quelques gens de pied ramassés * , » il fut mis en complète déroute,*blessé et pris avec plus de cinq cents nobles de Tarrière-ban. Cette circonstance valut à ce combat le nom de Journée des Nobles , et « fut cause de ce proverbe militaire qui courut parmi le Haynaut et autres pays : les Wallons prennent les nobles de France sans peser ^. » Cette échauffourée eut un immense retentissement en France. Le maréchal de Saint-André fut rappelé en toute hâte; le défenseur de Metz courut s'enfermer dans Guise, « pour y faire besoigner à la fortifBcation nouvelle en grande diligence; » Coligny, successeur de Vendôme dans le gouvernement de la Picardie, rassembla promptement la gendarmerie et les lansquenets disséminés dans les villes; Henri II lui-même accourut avec toute sa maison militaire jusqu'à Villers-Coterets ^.
Les Impériaux pourtant ne songeaient guère à prendre Toffensive, ce qui eût exigé un déploiement de forces impossible dans l'état de pénurie des finances. Comme Henri H, « pour faire bien grande entreprise, ayant seulement ceux de sa nation, avec quelques corps de lansquenets, n'avoit pas les mains nettes *, » Charles -Quint résolut de consacrer ses
' Rabutin.
' ViNCHANT, V, 262. — Le Petit. — Rabutin. — On sait que le noble était une monnaie. — Sur un des prisonniers on trouva une lettre par laquelle il informait sa femme de ses prouesses, narrait, avec emphase, « le passage de la grande rivière de Naves, » la prise et le pillage « de la puissante ville de Lillers et du port de mer de Saint-Venant, » et détaillait son riche butin. « Bref, ma femme, disait-il en finissant, nous sommes à la guerre jusques au nez. » — « Vous y êtes vraiment jusqu'au nez, mon gentilhomme, lui dit un soldat : votre bourse le saura mieux encore. » Le Petit, l. viii, 322.
^ Rabutin. — 4 Lettre de Marie de Hongrie, du 7 août. Correspondance dti Guillaume le Taciturne, I, 73.