X. iO
203 RËGN£ DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
ressources à fortifier les frontières contre de nouvelles invasions '. Il avait remplacé Martin Van Rossem, dans le gouvernement du Luxembourg, par l%comte de M^en ^ il appela au commandement de Tarmée le prince d'Orange , Guillaume de Nassau^, qui venait de se distinguer aux combats de Gimnée et de Givet. Adrien de Blois fut investi , en même temps, du commandement du fort commencé par Van Rossem*. Ce fort, appelé Charlemont, du nom de Fempereur et de sa situation, était alors à l'abri dun coup de main, quoique la peste eût causé une si grande désertion parmi les travailleurs, que Marie de Hongrie ordonna de poursuivre les déserteurs avec la plus rigoureuse sévérité ^ , et qu'on dut les remplacer en arrêtant les vagabonds et les mendiants **. On avait résolu de recruter de nouvelles troupes pour former la garnison d'Adrien de Blois ; mais le prince d'Orange jugea qu'il y aurait « grande difficulté à une nouvelle levée de gens de guerre, tant pour avoir gens de bien et aguerriz, que pour la praticque que les ennemiz pourroient mener pour entre
' Voir les subsides accordés à cet effet aux villes frontières. Reg. aux dép. et mand. des finances de 1555 [n» 20743).
' Lettres patentes du 25 juin 1555. — Son traitement fut fixé à 2,000 florins d'or de 24 patards pièce. Compte de H. Breissgin, de 4554-^556 (n» 2608), f" xiij.
^ Lettres patentes du 22 juillet. Correspondance de Guillaume le Taciturne. — Dans son Apologie, le prince dit par erreur qu'il fut appelé au commandement de Tarmée, alors qu'il n'avait pas encore atteint l'âge de 24 ans (il était né le 46 avril 4533) ; il ajoute : « bien que les seigneurs du conseil et la royne mesme en présentassent plusieurs aultres, desquels la capacité estoit très? grande, à sçavoir : MM. les comtes de Boussu, de Lalaing, Martin Van Rossem (autre erreur), vieux chevaliers, et les comtes d'Arenbergh, de Meghen et d'Ëgmond, qui estoit âgé de douze ans plus que moy. »
* Lettres patentes du 22 juillet. Correspondance de Guillaume le Tacilwne.
^ Ordre du 20 juillet. Compte de de Berlaymont, f» xxviij vo.
*• Compte de Jean du Jardin (n« 45069), f» Ixxvij *•>.
CHARLEIO^T ET PHILIPPEVILLË. 203
eulx faire eniremesler aucuns trais très ou espyes'. » En conséquence on plaça à Oharlemont (août 1S55) le régiment de Trélon, et, « afin de povoir empescher les courses et feulx de ceulx de Marienboui^, » les abords de la place furent gardés par « les bendes et arquebusiers de de Berlaymont, qui estoient tous de oeste frontière ou du pays de Luxembourg \ »
Bien que Charlemont fût loin d*être achevé ^, dès qu'il eut reçu sa garnison, Charles-Quint arrêta la construction d'un autre fort, plus spécialement destiné à contenir Marienbourg, dont les fortifications* avaient été beaucoup augmentées. Cette décision fut cependant subordonnée à la possibilité de reprendre cette ville, et le prince d'Orange reçut l'ordre de la resserrer le plus qull serait possible. A cet effet il devait tâcher de s'emparer de Rocroy *. Le 5 août, il fit reconnaître la position par don Juan de Mendoça, Antoine Moreno, le capitaine Montaigle, Jacques de la Cressonnière, lieutenant de fartillerie , les seigneurs de La Motte et de Lutteau , et quelques autres gentilshommes, sous l'escorte de 200 chevaux. Ils poussèrent jusque sous le canon de Rocroy, qu'ils trouvèrent protégé par des retranchements de terre et par une nombreuse garnison ; Jacques de la Cressonnière fut blessé d'une arquebusade pendant qu'il en examinait les fossés. Ces capitaines estimèrent qu'avec douze pièces d'artillerie, la
' Lettre du 3 août. Correspondance de Guillaume le Taciturne, I, 68.
' Ibid. — Lettre de Marie de Hongrie, du 7 août. Ibid., 73.
' Le 49 août, ordre fut donné de lever 4,000 à 4,200 ouvriers, pour approfondir ses fossés (Ibid., 85), et, le 6 avril 4557, Pierre Degart remplaça Roland deTournon, dans les fonctions de contrôleur des travaux (Archives de l'Audience).
^ Lettre de Marie de Hongrie, du 4«' août. Correspondance de Guillaume le Taciturne y I, 67.
place serait emportée en trois jours ; mais deux jours étaient nécessaires pour les y mener, les chemins étant à peu près impraticables, et après Tavoir conquise, il faudrait beaucoup de temps pour la démanteler, car la conserver était impossible. Us opinèrent donc tous contre cette entreprise, et le prince fut d'autant plus porté à partager leur avis, que Nevers et Coligny concentraient des troupes à Réthel; leur gendarmerie pouvait être réunie en deux jours, et il importait de se tenir prêt contre une attaque imminente \
En effet, Nevers, instruit du dessein des Impériaux, avait pris ses mesures pour secourir Rocroy, et il espérait nonseulement les battre, mais pousser ensuite jusque dans le Brabant. Le succès semblait facile contre une armée démoralisée par la disette, par la peste, par l'indiscipline et par de longues souffrances. Campée dans une contrée « où desjà le tout estoit consommé, » menacée dans ses communications, un échec devenait un désastre, et, de favis de tous' ses capitaines, le prince d'Orange demanda à s'établir dans TEntre- Sambre- et- Meuse : « Là, disait-il, nous pourrons protéger l'achèvement de Charlemont, défendre le Brabant, menacer Marienbourg et, si nous sommes assaillis par des forces supérieures, nous réunir aux garnisons des provinces voisines^. » Charles-Quint fut d'un avis différent : à ses yeux la position de Gîvet permettait de défendre tout à la fois le Luxembourg, le comté de Namur, le Hainaut, le Brabant et la principauté de Liège. II persista également dans l'idée de faire attaquer Rocroy, dont la prise amènerait peut-être la reddition de Marienbourg^
' Lettre du prince, du 7 août. Correspond, de Gmllaume le Tacitm^ie, I. 77. ' Lettres du même, des 3 eH2 août. Ibid., 68 et 8*1 . — Rabutin. ^ Lettre de Marie de Hongrie, du 7 août. Corresp,, 1, 73.
CHARLEMONT ET PHILÏPPEVILLE. 205
Le prince d'Orange dut obéir et, le 28 août, il fit « sonner le tambourin, » pour avertir les troupes d'être prêtes à marcher le lendemain. A peine cet ordre fut-il donné, que le régiment de Lazare Zwendy se mutina aux cris de : g^lt ! gelt! et l'espoir du butin put seul le calmer. Avec de telles troupes et sous les yeux de Nevers, qui, à la tête d'un puissant corps d'armée, épiait l'occasion d'infliger un affront aux armes impériales, il eût été dangereux d'assiéger Rocroy. Afin sans doute de donner quelque satisfaction aux volontés de son maître, le prince résolut de se borner à détruire les petits forts défendant les abords de Marienbourg. Il partit, le 19, avec quinze enseignes de Hauts et de Bas Allemands, huit compagnies espagnoles, trois canons et trois demi-canons, et toute sa cavalerie, à l'exception de deux bandes d'ordonnances laissées à la garde du camp : il ne lui fallut qu'un jour f)our prendre et ruiner les châteaux de Fagnolles, de Couvin et de Boussu ^
Dans la fâcheuse situation où se trouvaient l'armée et le pays, c'était à de telles entreprises qu'il fallait borner les opérations militaires. « - L'argent manquoit , et sans argent il étoit impossible de faire un seul pas ^. » Les troupes étaient créancières de plusieurs mois de solde, une mutinerie était imminente ^ et le gouvernement hésitait à s'adresser aux états, car « on ne se dissimuloit pas les inconvéniens qui accompagneroient leur réunion *. ^ Quand il fallut enfin s'y résoudre ^ tous les rapports firent pressentir
* Lettre du prince, du 20 août. Corresp. de Guillaume le Taciturne, I, 85 ' Lettre de Granvelle, du 20 août. Papiers d'état, IV. 465.
' Lettre du priDce, du 24 août. Correspondance, I, 87.
* lettre de Granvelle, précitée, et autre lettre du même, du 23 août. Papiers délai, W^iOG.
* Ordre de convoquer les états, 24 août. Compte de de Berlaymout, f*» xxix.
^^ ^^"^^ ^jvr £N BELGIQUE.
P ji^'^ ^^ ^Aarles-Quint ajourna la réuaion
^ ^^t^'^yoy^ 54,000 florins au prince d'Orange ^^flée^^^^ldsiis les plus intraitables \ '\nri!^ ^ de l'armée cessèrent un instant; mais elle ^ foie aox ravages de la peste, sévissant avec tant /tss»'^'^ .^ que ses victimes succombaient dans les quatre ^''' ' » Ot, parmi les Espagnols surtout, « plus encore ^uroient par misère et faulte de vivres que pour aultre aladie ^ » Chaque jour les approvisionnements devenaient fylas difficiles ; « soubz umbre de la grande peste régnant au camp» » '^s villes refusaient de recevoir les vivandiers et /es empêchaient ainsi de se fournir de denrées *. Poussé au désespoir, le prince d'Orange envoya de Berlaymoat à Tempereur, pour lui exposer cette affreuse situation et pour lui déclarer que son armée était perdue, si l'on ne se hâtait de la déplacer. Charles-Quint appela à Bruxelles « les seigneurs et gouverneurs de province ^ , » et, obligé de se rendre à l'évidence, il autorisa enfin la levée du camp de Givet, devenu une nécropole. Cette mesure entraînant l'abandon de ses desseins sur Rocroy, l'empereur revint alors à son premier projet : il recommanda au prince de s'établir le plus près possible de Marienbourg et de choisir un endroit propre à bâtir le fort destiné à inquiéter cette ville ^
Pour en commencer les travaux , le prince d'Orange recul
* Mémoire de Marie de Hongrie, pour le prince d*Orange, 28 août 4555. Correspondance, 1, 89.
" Lettre de Granvelle, du 23 août, précitée.
' Lettre du prince d'Orange à Marie de Hongrie, du 4 2 août. Correspondance, *» 82.
* Lettre du môme, du 47 août. Ibid., 83.
^ Lettre de Granvelle, du 20 août, précitée.
* Mémoire du 28 août, précité.
GHARLEHONT ET PHILIPPEVILLÉ. 207
1 5,000 florins ' ; mais , sans s'occuper de l'insuffisance de la somme, il s'empressa de quitter une contrée pestiférée (3 septembre) et alla s'établir à Surice ^ magnifique plateau, bien aéré et des plus favorables au séjour d'une armée , si l'eau n'y avait manqué. Un corps de réserve, campé à Châtelet ^, devait le soutenir, dans le cas où des forces supérieures tenteraient de traverser ses opérations. D'après un projet étudié à Bruxelles, il avait été résolu d'élever la nouvelle forteresse sur le Terne-au-Buis * qui domine Marienbourg du côté de FagnoUes. En reprenant une idée conçue par de Lalaing Tannée précédente ^ , on eût établi , à l'abri des canons du fort, une écluse, afin de retenir l'Eau Blanche près de son confluent avec la Broufie et de la refouler sur la ville, sinon pour l'inonder, du moins pour en rendre l'accès difficile aux ennemis ®. Le prince d'Orange jugea la position trop rapprochée de Marienboui^, qui inquiéterait sans cesse les travailleurs', et l'on y renonça. Il fut question alors de Géronsart, ainsi que d'une autre colline située entre Roly et Marienbourg®; mais cette colline fut trouvée « incommode,
' Mémoire précité. — Lettre de Marie de Hongrie, du ^«' septembre. Correspondance, I, 96.
• Lettres du prince d'Orange, des i«', 2 et 3 septembre 1555. Ibid., 92-100. -- Ces lettres disent Sury, suivant Torthographe du temps.
' Ordre d'y transporter des vivres. Compte de de Berlaymont, f<> xxix.
^ Le tienne au buis, et il y en a beaucoup sur ce sol calcaire, est appelé dans le patois du pays : tienne aux paukis, poquys (en wallon le buis s'appelle Pâques, des rameaux qu'on porte à Pâques fleuries). De là Terreur qui a fait donner à cette montagne le nom de Pasquier.
^ Lettre du 10 août 4554« Lettres des seigneurs y XII, f^ 425.
^ Mémoire précité.
? Lettres du prince d'Orange, des 28 et 30 août. Correspondance, I, 92,94.
* Lettres de Marie de Hongrie, des l*"' et 2 septembre; et du prince d'Orange, du 4 septembre. Ibid., 9B, 97 et 400. — Ces lettres disent Jéronson ou Jéronseau, comme dans le patois du pays on prononce Géronsart.
Al
pour y faire la fortiffication , tant pour la faulte d'eaue , que pour Testroicteur de son sommet, » et on lui préféra Géronsart, a propice tant pour l'assiette comme pour donner grande fâcherie au ravictaillement de Marienboui^, et pour s'en servir à la defifence des pays de Brabant et de Hainaut \ »
Charles-Quint eût préféré le choix de la colline, et il jugeait peu sérieux les inconvénients signalés par ses capitaines ^ ; mais, pendant qu'on délibérait, il survint une foule d'obstacles propres à arrêter l'érection du fort. La peste avait suivi l'armée, et la mortalité augmentait sans cesse , propagée par un automne prématuré; d'autre part, le mauvais état des chemins s'opposait aussi au transport des matériaux. Aussi le prince d'Orange proposa-t-il de différer *, et après que deux commissaires spéciaux, de Glajon et Corneille Van der Ee, lui eurent rendu compte de la situation, l'empereur y consentit. En attendant l'armée devait rester réunie, « pour non desnuer les frontières et donner aux ennemys matière de nouvelle invasion. » Or, comme « il ne convenoit aussi d'entretenir les gens de guerre à rien faille, et gaigner leurs gages en oisiveté, lesquels peut-être se porteroient mieulx changeant d'air et faisant quelque bonne traite, » il ordonna au prince de se concerter à cet effet avec de Lalaing*. Celui-ci, se trouvant malade, envoya à Neuville, où le défaut d'eau avait fait transporter le camp (7 septembre) *, son lieutenant, le seigneur de Famars ^ et l'on tint un conseil de guerre, où furent appelés les prin-
• Lettre du prince d'Orange, du 4 septembre, précitée.
' Lettre de Marie de Hongrie, du 5 septembre. Correspondance, I, 403. ^ Lettres du prince d'Orange, du 5 septembre, et de Marie de Hongrie, du 7. /6td.,405,107.
4 Mémoire de Marie de Hongrie au prince du 7 septembre. Ibid., 107. ^ Lettre du prince, du 7 septembre, /fcfd., 406.
* Lettre de Marie de Hongrie, du 9 septembre. Ibid., 144 .
GHARLEMONT ET PHILIPPEVILLE. 209
cipaux capitaines de l'armée. Tous jugèrent impossible de rien entreprendre avec des soldats abattus par les maladies , dépourvus d'argent et de vivres, désorganisés par la privation des choses les plus nécessaires; du reste, depuis six jours, il ne cessait de pleuvoir, et les routes étaient trop impraticables pour envahir un pays ennemi. Il fallait, au contraire, envoyer l'armée sur les bords d'une rivière, de la Sambre par exemple, « afin d'avoir plus grande abondance et commodité des vivres. » Elle y attendrait le retour du beau temps, et alors, remise de ses souffrances, elle « exploicteroit telle chose qu'il plairoit à l'empereur de lui commander ^ »
Obligé de renoncer à des opérations offensives , Charles- Quint reprit sa détermination première; mais cette fois il laissa au prince d'Orange le choix de l'emplacement et du plan de la nouvelle forteresse, « pourvu qu'elle ne fût moindre que Marienbourg, puisqu'elle se faisoit pour tenir à rencontre de cette place ^. » Le prince reçut ces ordres dans la soirée du 14 septembre, et, dès le lendemain, il visita avec ses principaux officiers les alentours de Marienbourg. Deux endroits leur parurent convenir aux vues de l'empereur : le premier, entre Sautour et Senzeilles, sur le territoire du Hainaut, offrait de grandes commodités par le voisinage de bois qui fourniraient des fascines en abondance; le second, entre Sautour et Florennes, sur le territoire de Liège, manquait de cet avantage, mais « étoit de plus belle et spacieuse assiette. » Dans les deux localités il y avait absence d'eau , et situées l'une et l'autre à environ deux lieues de Marienbourg , elles en étaient trop éloignées pour empêcher son ravitaillement
• Lettre du prince d'Orange à Marie de Hongrie, du 41 septembre. Correspondance y l,ii6.
' Lettre de Marie de Hongrie, du U septembre. Ibid., 430.
ilO RÈGNE DE GHARLES-QUiNT EN BELGIQUE.
et pour inquiéter beaucoup sa garnison; Malgré ces inconvénients, le prince les recommanda, car si la forteresse qu'on y élèverait ne pouvait nuire à Marienbourg, elle protégerait le Hainaut et le firabant \ Charles-Quint lui laissa l'option, en lui faisant remarquer pourtant qu'il fallait donner la préférence au premier de ces emplacements « s'il convenoit autant, et même un peu moins, » aûn de prévenir les réclamations de révêque de Liège '.
Dans le conseil de guerre où la question fut débattue, Philippe de Hamal, Adrien de Blois, Lazare Zwendy, George Van Holl, et Sébastien Van Noen furent d'avis de bâtir le fort entre Sautour et Florennes près d'Écherennes ' ; Fernand de Lannoy, de Glajon, le colonel Tourcoing et le capitaine Navarrete préférèrent l'autre emplacement, et le prince d'Orange , quoiqu'il ne partageât pas leur opinion , l'adopta,
' Lettres du prince d'Orange, des 45 et 47 septembre. Correspondance, \, 423 et 127.
' Lettre de Marie de Hongrie, du 47 septembre. Ibid., 429.
' Les historiens rapportent que Philippeville fut bâtie sur l'emplacement d'un village nommé Corbigny. Il est impossible de s'expliquer cette erreur, car il n'y eut jamais là ni village, ni hameau de ce nom. Le village d'Ëcherennes, qui occupait la droite du chemin de Givet, en sortant de Philippeville , et s'étendait jusqu'au pied des fortifications de cette place, avait une cour de justice, ainsi que l'attestent plusieurs actes antérieurs à 4555, et à partir de ce temps jusque vers 4565, tous les actes portent en tête : « Nous les mayeurs, etc., etc., de la cour et justice de Philippeville et Êcherennes. » A cette dernière époque Êcherennes n'existait déjà plus. Après avoir vu (eur village brûlé et rasé de fond en comble parles Espagnols, dit la tradition, les habitants furent forcés de s'établir dans la nouvelle forteresse; seule, leur église fut épargnée. Elle subsista jusqu'en 4793: elle subit alors le sort de beaucoup d'édifices religieux. Dans les anciens titres, le chemin qui conduit de Villers-deux-Églises à Philippeville est appelé : el voU d'Ëcherennes. — Voir aussi à ce sujet M. Albert de Robaulx de Soumot, Notice historique sur Philippeville (Annales de la Société archéologique de Namur, XVI). Dans une savante digression, l'auteur démontre l'erreur des historiens qui ont parlé de Corbigny.
GHARLEMONT ET PHILIPPEVILLE. 21 1
pour se conformer aux recommandations de l'empereur*. Mais, en faisant sur le terrain le tracé des bastions projetés (21 septembre), on découvrit dans un bois deux ravins, « lesquels ne se pouvoient aulcunempnt dominer desdicts bastions et eussent esté fort nuysables. » On en revint donc forcément à la première localité, qui dominait le pays environnant et pouvait, plus aisément que l'autre, être alimentée d'eau ^.
Bien que le prince eût encore peu de pionniers, sans attendre la permission de l'évêque de Liège, il résolut de commencer les travaux dès le lendemain ^. Cette résolution toutefois fut abandonnée aussitôt que prise : les Français assemblaient de grandes forces et il arriva un ordre de la régente d'empêcher, à tout prix, le ravitaillement de Marienbourg, de renforcer la garnison de Sautour, d'intercepter les communications , de répandre des détachements dans la campagne, « pour despecher sur le champ et laisser extendus par les chemins ceux qui se hasarderoient à porter victuailles audict Marienbourg *. » Le prince et ses officiers jugèrent dangereux de se conformer à cet ordre ; loin de disséminer leur armée, ils voulaient la masser sur le mont de Fresne (?) ou en un autre lieu propre à soutenir l'attaque et à déjouer les desseins de l'ennemi^; mais Charles -Quint et Philippe, récemment arrivé d'Angleterre , désapprouvèrent ce projet. II fut enjoint au prince de conserver ses positions, de ne rien entreprendre qui retardât la construction du nouveau
* Lettre du prince, du 49 septembre. Correspondance, I, -132.
' Non loin de là coulaient deux petits ruisseaux : le Ri des Gattes et le Bridoux. M. Albert de Robaulx, 1. c.
* Lettre du prince du 24 septembre. Correspondance, I, 444.
* Lettre de Marie de Hongrie, du 22 septembre. Ibid., 443.
* Lettre du prince d'Orange, du 22 septembre. Ibid., 443.
2i2 RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
fort, et dy apporter la plus grande diligence possible'. Marie de Hongrie s'empressa de lui envoyer 300 chariots^ et un grand nombre de pionniers et d'ouvriers de toute espèce '. Comme la plupart avaient été enrôlés de force ou pris parmi les vagabonds *, les autorités eurent ordre de poursuivre sévèrement les déserteurs et de les châtier d'une façon exemplaire*. Le prince d'Orange, rassuré sur les projets de l'ennemi, vint camper en avant d'Écherennes, et, le 1" octobre, il jeta les fondements de la nouvelle forteresse, dont Sébastien Van Noen avait dressé le plan ^.
* Lettres de Marie de Hongrie, des 23 et 26 septembre. Corresp , I, H6, 453. ' « Touchant les chariotz, j'en ay fait mander à diligence, jusques au nombre
de iij « d'autour d'Alost, Grandmont, Audenaerde, Courtray, Tournésis, et du gouvernement d'Ath, tant pour estre les plus à la main, que pour avoir icy .semblé les chevaulx de ce quartier-là plus fortz que sur la frontière de Haynnau, qui est plus gastée. » Lettre de Marie de Hongrie, du 20 septembre. Ibid., 136. ' Ordres de réunir à Mons 4 ,400 pionniers (compte de J. du Jardin, précité, fo iijj XX vij ▼*») * ; de lever dans le comté de Namur 500 « manœuvriers (compte de de Berlaymont, f° xxix ▼"), » 400 charpentiers et « 20 paires de scieurs de bois [Ibid., f" xxx), » enfin, « tous les charpentiers, porteurs et scieurs de bois que l'on pourra recouvrer {Ibid., î° xxx »°). » — Jacques deMarnix fut nommé superintendant des travaux ; Jean Baert, commissaire ; Pierre Lorrier, contrôleur ; Pierre Molckman, receveur. Lettre de Marie de Hongrie, du 20 septembre, précitée.
* « Pour avoir esté appréhender prisonnier Philippe de Ruytere, mousnier, pour aller pyonner au fort de Philippeville. — Pour avoir appréhendé Anthoine .losquin et Olivier Ghooris, pour les envoyer pyonner. » Compte de J. du Jardin, f« Ixxj ▼". — « Pour avoir esté appréhender Piero Martin, de Namur, vacabonde, pour pyonner. » Ibid , f« Ixxij. — « Pour appréhender Anthoine Hasnon et Toussaint le Bouille, pour aller manœuvrer et pyonner audit nouveau fort. » Ibid., f« Ixxiij. Voir f" Ixxiij ▼", Ixxiiij, Ixxviij, iiij xx v, etc.
* Ordres des 5 et 47 octobre 4555. Archives de l'Audience, liasse 4444. — Compte de G. de Berlaymont, f»» xxx et xxx ▼".
® Le 24 septembre il acheva le plan des fortifications et le tracé des rues. Lettre du prince d'Orange du 25. Correspondance, 1, 454. Voir la description qu'en fait M. Albert de Robaulx dans son intéressante notice précitée
* Le llainaut dut en foarnir 9,000. M. Alibrt de Robaulx, I. c.
Sur les autres frontières, les opérations militaires n'avaient guère été plus décisives : tout s'était borné à des escarmouches ou à des courses sur le territoire ennemi. Il en fut de même sur mer ; bien que de part et d'autre on eût fait d'assez grands armements maritimes, il n'y eut, que des engagements partiels*. Un seul offrit quelque importance. Le 18 août, une flotte française, forte de dix-neuf vaisseaux de guerre et de six caravelles, rencontra, près de Douvres, vingt-deux hourques flamandes revenant d'Espagne avec de riches cargaisons. Elles étaient plus grandes que les navires français; mais ceux-ci étaient mieux armés et avaient des équipages plus nombreux. Deux bâtiments flamands, poussés par le vent au milieu de la flotte ennemie, furent, au début de l'action, capturés; mais, par une manœuvre habile , quatorze hourques séparèrent du reste de la flotte, l'amiral français, Louis de Bures, seigneur d'Espine ville , et trois de ses vaisseaux. Il leur fallut « faire merveilleux devoir de combattre soutenanz le faiz et l'aigreur de la première furie des Flamens, lesquelz de toutes parts les abordoient, leur donnant tant d'afiaires qu'ils ne sçavoieut auquel entendre ; car les Flamens se metloient fort bien en devoir de secourir l'un l'autre, incessamment battant de leur artillerie à tort et à travers la troupe. » L'amiral, rejoint enfin par toutes ses forces, et de beaucoup supérieur à ses adversaires en matelots et en soldats, commanda l'abordage. Après deux heures d'une lutte acharnée, les Flamands, accablés par le nombre, succombèrent et les quatorze hourques restèrent aux mains des vainqueurs.
Le combat semblait terminé ; mais les Flamands, voyant les six navires qui leur restaient « faire la plus grande diligence
Le Petit. — Le gouvernement accorda des subsides aux provinces maritimes, pour leurs armements. Reg. aux dép. et mand. des finances n» 20743.
su RÈGNE DE CHARLES-QUiNT EN BELGrQJE.
« jui leur étoit possible de loyver au vent pour les secourir, » ne désespérèrent pas encore de leur salut. « Cognoissant leurs ennemis estre prompts au butin, ils s'advisèrent despartir sur le tillac quelque nombre de réaies, perles et autres bons pillages, afin qu'ils s'y amusassent, » et, pendant que les Français se gorgeaient de butin, les six hourques assaillirent les plus gros vaisseaux. D'Espineville fut tué dun coup d'arquebuse, et « au même combat et sur l'heure furent tuez, blessez, navrez plusieurs autres vaillans hommes. » Une partie des vaisseaux convoyant les captures, les abandonnèrent aussitôt et « saillirent par l'autre costé en ces hourques qui faisoient ce dernier combat. » Au fort de la mêlée, le feu éclata à bord d'une hourque et d'un vaisseau français qui l'avait abordée « et, pour ce que tous les navires estoient acrochez et meslez ensemble à bort l'un de l'autre, il ne fut possible de les désaborder qu'il n'y en eust douze bruslez. » Ce terrible spectacle « effraya tellement les François, qui estoient dedans les hourques prises, qu'il n'en demeura un seul sur celles qui sembloient en danger. Les Flamens prisonniers qui estoient en bas, n'oyant plus personne en haut, trouvèrent moyen de remonter et de ragréer leurs hourques pour eux sauver, et il s'en échappa cinq en ceste sorte. »
Commencé à huit heures du matin , le combat avait duré jusque quatre heures de relevée. Des 22 hourques flamandes, six étaient brûlées, cinq au pouvoir de l'ennemi et les onze autres si désemparées, « n'ayans ni voiles ni manœuvres entières , » qu'il leur fut impossible de prolonger plus longtemps la lutte. Les Français n'avaient pas moins souffert. Six de leurs vaisseaux avaient été brûlés, et un septième coulé bas ; leur amiral , plusieurs de leurs capitaines , une foule de
matelots et de soldats avaient péri, et le nombre des blfôsés était si considérable « que les barbiers n'y pouvoient fournir. » Aussi les Flamands gagnèrent-ils Douvres sans être poursuivis'. « La gloire de cette journée appartint à tous ceux qui y prirent part. Dunkerque et Ostende perdirent plus de vaisseaux; mais Dieppe regretta ses plus fameux capitaines^. »
Peu de temps après, des navires de Flandre effectuèrent un débarquement dans le pays de Caux et menacèrent Rouen ^ ; mais ces expéditions navales n'exercèrent pas plus d'influence sur la situation politique que les autres opérations militaires. Les deux parties belligérantes, toutes deux épuisées, semblaient dans l'attente de quelque grand événement et elles avaient déjà rouvert des négociations, qui aboutirent à la trêve de Vaucelles (5 février 15S6). Continuer la guerre sans autre but marqué que le pillage et la destruction , était en effet'devenu impossible : les deux pays aux abois voyaient leurs frontières transformées en déserts, leur commerce arrêté,' leur industrie paralysée, la misère étendant ses ravages, et préparant une ruine complète. Mais, si la France, plongée dans la torpeur, subissait en silence cet état de choses, il n'en était pas de même dans les Pays-Bas, où tout présageait un prochain cataclysme.
Partout éclataient les murmures du peuple pressuré d'impôts, levés, pour la plupart, sur sa nourriture. On. voit dans une lettre de Viglius , répondant au conseiller de Hollande Corneille Suys, qui l'avait sollicité d'user de son influence pour obtenir une diminution de l'impôt sur les vins, qu'il
' Histoire de la bataille naval le faicte par les Dieppois et Flamens, au mois d'août en l'an 1553. Paris, 4557. Archives curieuses de l'Histoire de France, i^ série, III. 439-168.— Le Petit, VIII, 225.— Simonde de Sismondi, XH, 284 .
' M. K^RVYN DE Lettenhove, Histoire de Flandre, VI, 147. — ' Ibid,
payait lui-même, malgré les privilèges de sa charge, 48 sols par tonneau , un florin par feu , et le vingtième du loyer de sa maison. « Ce sont là des nécessités, ajoutait-il, auxquelles il faut se soumettre avec patience pour la défense de l'état \ » Si les gros appointements de l'avide président du conseil privé lui rendaient la résignation facile, il n'en était pas de même des malheureux supportant, sans compensation aucune, les rigueurs du fisc, les horreurs de la guerre, les pillages de la soldatesque, le renchérissement des denrées ^. Les preuves de la misère publique surabondent dans les mesures de rigueur incessamment ordonnées contre « les vagabonds et autres gens mal conditionnez ^, » contre « les brigands ou destrousseurs ^ ; » dans les divers règlements sur la vente des denrées et enfin dans les nombreuses émeutes dues à la famine. La
' ViGLii Select. Epist., n" clx, 369.
' A Malines, où le boisseau de seigle se vendait 8 sols en 4547, le boisseau de froment coûtait, en 4554, 3 florins, le boisseau d'avoine 49 sols, le boisseau de pois 2 florins 4 sols. Azevedo.
^ Voir les comptes des ofliciers de justice.
^ « Autre despense à cause de certain exploit fait par le lieutenant de cest escoutette, assisté de certains maronniers, baquebusiers et sergeans dudit Malines, à Tapréhension de sept bringans ou destrousseurs, et une femme, lesquelz ont esté prinz sur Teauvsre entre Malines et Anvers, le xxvij* d'octobre XV c cincquante trois, dont les trois furent tirez et tuez au conflit, le iiij* morut à la prison, les trois aultres ont esté bruslez et la femme noyée, et depuis pendue (pour le meurdre du marquis Alexandre Palavicin et aultres mesuz). — Premiers payé pour le louaige d'une barge, avecq laquelle ledit lieutenant, lesdits maroniers et ses assistens ont poursuivy lesdits bringans, lesquels s'estoient mis en une navire audit Malines, en inlencion (comme ilz disoient) eulx aller en Zeelande , et ont par lesdits lieutenant et sesdits assislans tellement esté assailliz, que après longue escarmouche, qui dura bien deux heures, sont esté prins et amenez audit Malines, et sont audit conflit esté tuez les trois desdits bringans. — En quoy ledit lieutenant s'est exposé avecq ses assistens à faire ledit exploit qui estoit merveilleusement dangereux, yeu la qualité desdits bringans et les munitions de pistoletz et autrement dont ilz estoient
Là Réforme, fin de sa période religieuse. 217
révolution germait au fond de cette situation; car, comme toujours, quoique déjà imminente, elle ne fut point le résultat d'un événement isolé , la conséquence d'un fait unique , elle ne saurait pas plus être attribuée aux persécutions souffertes par les protestants qu'à l'établissement des évêchés; pas plus au désordre des finances qu'à la présence des troupes étrangères, pas plus à l'impopularité de Granvelle qu'aux intrigues du prince d'Orange ; pas plus à la faiblesse de Marguerite de Parme qu'aux atrocités du duc d'Albe : toutes ces causes agirent simultanément et grossirent le courant de l'irritation populaire, ce furent les prétextes ou les instruments d'une démolition que tout avait contribué à préparer de longue main. Ce fut néanmoins des bûchers allumés par Charles-Quint que sortit la torche incendiaire. Les protestants, menacés d'une extermination générale, s'étaient comptés ; si les fautes de leurs chefs avaient un instant compromis leur cause en Allemagne, ils étaient depuis lors devenus redoutables en se constituant les défenseurs des libertés de l'empire. La réforme avait perdu sa couleur religieuse ; son mouvement devenait politique. S'alliant à Henri II qui s'emparait des villes impériales de la Lorraine en inscrivant sur ses drapeaux le mot magique de Liberté, les sectateurs de Luther étaient loin des temps où le réformateur , attaquant le pouvoir des papes , prêchait le respect de l'autorité des princes. Si le vulgaire, habitué à considérer l'autorité spirituelle et l'autorité temporelle comme procédant toutes deux de Dieu, envisageait encore la réforme au point de vue des dogmes, alors que son cercle d'action s'était évidemment agrandi, que les institutions
garniz. » Compte d'Adolphe Van der Aa (n® 16667), f® x. — Lettres de Marie de Hongrie, du 40 décembre 4552, « touchant les bélîtres, brigands et vagabonds, n Archives de Lille. M. Gachard, Rapport précité, 494.
presbytériennes du calvinisme l'avaient démocratisée, des esprits hardis rejetaient ouvertement ces principes d'essence divine. Remontant aux doctrines primitives du christianisme, ils en rappelaient les idées de république et d'égalité. A Érasme, qui avait ouvert avec timidité cette controverse, succédaient des écrivains plus vigoureux, plus hardis : le célèbre Marnix de Sainte-Aldegonde, le plus ardent, le plus fécond et le plus original des champions de la raison et de l'humanité ; l'auteur des Vindiciœ contra tyrannos (Languet) \ qui renversèrent dans une partie des Pays-Bas le trône de Philippe II et la religion romaine.
Loin de fléchir devant ces signes menaçants, Charles- Quint se raidit contre l'obstacle avec sa ténacité naturelle, et prescrivit la rigoureuse exécution des édits, qui répandirent la stupeur et la désolation. En 1553, les inquisiteurs François Sonnius et Herman Lermatius, doyen de l'église de Notre- Dame, à Utrecht, furent envoyés dans les provinces de Frise, d'Overyssel, de Groningue, pour y poursuivre Textermination des anabaptistes, contre lesquels venait de paraître un nouvel édit (29 août) ordonnant d'exécuter « les obstinés par le feu, les repentans par l'épée^. » A cette occasion, la régente renouvela l'instruction générale qui avait accompagné l'édit du 31 mai 1550; mais, en même temps qu'il était prescrit aux inquisiteurs de sévir contre l'hérésie, il leur était fait une recommandation non moins expresse de visiter les monastères de femmes, où régnaient de graves désordres, et d'y opérer les réformes nécessaires \
' Vindiciœ contra tyrannos, sive de principis in popnlum, populiqtie in principem, légitima poteslate, Edimbourg, ib'19. ' Inventaire d'ordonnances, 1 c.
' Instruction du M septembre 4553. Reg. Sur le faict des hérésies, précité,
Au commencement de 1555, parurent deux nouvelles ordonnances au sujet de Texercice de Tinquisition. La première (31 janvier) reproduisit les dispositions du règlement de 1546. De plus, elle prescrivit aux conseils de justice, aux magistratures municipales et féodales, ainsi qu à leurs officiers, d'interdire toute espèce de communication avec Textérieur aux hérétiques emprisonnés, à moins d'une autorisation des inquisiteurs. Magistrats et officiers étaient tenus de déférer aux réquisitions des juges de la foi réclamant leur présence, soit pour présider au prononcé de leurs jugements, soit pour faire l'annotation et l'inventaire des biens d'émigrés infectés ou suspects d'hérésie. Ils devaient aussi empêcher, par tous moyens, les individus incarcérés ou poursuivis du chef d'hérésie , de transporter ou de vendre leurs biens , meubles et immeubles ^
La seconde ordonnance (1" février) enjoignit à tous huissiers et sergents d'armes des cours de justice et du conseil privé de prêter aide et assistance aux inquisiteurs, de dénoncer les citations, ajournements, intimations, ordonnances, tout acte quelconque émanant de ces juges ou de leurs subdélégués *. D'autre part, une circulaire du 27 janvier invita les évêques à se faire signaler, par leurs archidiacres , doyens ruraux et curés , les personnes suspectes d'hérésie ,
f" 364. — Ces désordres, on les retrouve partout. Ainsi, en 4S5S, Charles - Ouint engagea Tabbé de Rolduc, Léonard Dammerscheid, à travailler sévèrement à les réprimer dans le prieuré de Sinnlch, et à recourir, s'il le fallait, au bras séculier. Un commissaire spécial fut, en effet, envoyé de Bruxelles, et la supérieure, Marie de Emsenraedt, fut privée de sa dignité. M. L. C. M., Le Prieuré de Sinnich. — Ainsi encore, le 46 mars 4553, Marie de Hongrie commit les abbés de Ploreffe, du Parc et deTongerloo, pour contrôler la gestion de frère Henri Boerten, maître et proviseur de la maison de Postel, qui était prévenu de malversation. Reg. Sur le faict des hérésies, (• 240. ' Reg. Sur le faict des hérésies, f« 324. — ' Ibid., f» 324.
^âO
RËGME DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
n'assistant ni à la messe, ni au sermon, n'allant pas à confesse, ayant ou étant soupçonnés d'avoir des livres défendus , et à les déférer à l'inquisition . Dans cette circulaire, Charles- Quint se plaignait « non - seulement de la continuation du mal , mais de son aggravation en certains quartiers , par les contraires vigilances et diligences de mauvais esprits. » — « Ils ne cessent, dit-il, de jeter leur venin par tous moyens et en tous lieux. Qui pis est, ils rendent odieux le nom et l'office dudit inquisiteur, dont ils mettent les personnes en mépris , irrévérence et haine du commun peuple ; il en procède que ces juges et leurs subdélégués sont contempnés et en danger de leurs personnes*. » Enfin, aux deux inquisiteurs généraux, Ruward Tapper et Michel Driutius, Jules III en adjoignit un troisième : Corneille Meldert, doyen de Saint- Jacques à Louvain. Le bref délivré à ce sujet confirma les dispositions précédemment prises par Adrien VI, Clément VFI et Paul III, et consacra, à la demande de l'empereur, les principes établis dans les instructions de 1S46 et de 1550 au sujet des lecteurs de livres réprouvés , des curés mercenaires ou concubinaires, des maîtres d'école, des libraires et des imprimeurs. Il permit de choisir les inquisiteurs provinciaux ou subdélégués parmi les ecclésiastiques non constitués en dignité, ni gradués en théologie, pourvu qu'ils fusseAt personnages graves et gens de bien^.
On le voit, la fureur des persécutions ne s'était point ralentie ; en voici quelques victimes : Jérôme Seghers et sa femme^ Martin Petier *, Jeun Van den Oostende ou d'Ostende,
' Reg. Sur le faict des hérésies, f» 344. — ' Bref du 8 mars 4So5. Ibid., f» 276.
^ Le Protestantisme belge. — On attendit que la femme, qui était enceinte
lors de sa condamnation, fut délivrée ; puis aussitôt on la noya dans TEscaut.
^ « Payet audit officier criminel, pour avoir exécuté Martin Petier, corde-
LA RÉFORME. FIN DE SA PÉRIODE RELIGIEUSE. â^f
dit Tromken (correspondant du pasteur de Téglise de Londres , Martin Klein ) ' , Gilles Vivier, Jacques et Michel Lefebvre, Micheline de Caigneule ^ Godefroid Duhamel \ Pierre Leroulx ^ Corneille Volckaert, Lucas Van der Cornière, Jean Sheerlambrechts ^ Philibert de la Heye^, Hubert Timprimeur, Philibert le meunier \ Wouter Kapelle ®, Ghislain de
wanier, natif de Bethune, comme éréticque par le feu. » Compte de Jean de la Porte (nM4558),f»vij,
" « Van Jan Van den Oostende, geboren van Oudenaerden, van dat hy oick âchtervolgen zyne confessie bevonden is geweest besmet te zyne van de lutheriansche secte, al levende verbrant en t*hooft buyten op een staeck gestelt is geweest. » Compte de Jean de Schoonhoven, écoutète d'Anvers (n® 42906), fo j vo. Étude sur le caractère et les vicissitudes de la réforme à Anvers. — .1. DE Wesenbere, 20.
' Exécutés à Vaienciennes en 4551 . J. de Wesenbeke, 1 c.
' Exécuté à Tournai en 4552. Ihid., 29.
* ïbid.y 30. ~ « Pour avoir bruslé et consumé en cendres Pierre Leroulx, hérélicque sacramentaire et contumax. » Compte de Jacques Despars (nH3785),foxj.
'^ J. DE Wesenbeke, 30. — « Pour avoir trenché la teste à Corneille Volckaert, luthérien converti. — Pour avoir trenché la teste à Lucas Van der Carnière, natif de Courtray, luthérien converti. — D'avoir trenché la teste à Jehan Sheerlambrechts, natif de Courtray, luthérien converti. » Compte de J. Despars, f» xj v*.
^ « Pour avoir trenché la teste à Philibert de la Heye, du Quesnoy, luthérien sacramentaire converti. « Ihid-, f» xij.
7 Exécutés à Bruges, en 4552. J. de Wesenbeke, 30.
" « C'était un homme bienveillant, charitable et généralement aimé. Parmi les pauvres qu'il assistait d'habitude se trouvait un idiot, auquel il donnait des aliments. Le voyant conduire au supplice, celui-ci s'approcha des juges en s'écriant : « Meurtriers t vous allez verser le sang innocent ! cet homme n'a fait aucun mal, mais il m'a nourri. » L'attachement de cet idiot ne se démentit point après la mort de son ami. U se rendit au pré des pendus, où se trouvait le cadavre à demi brûlé, et lui caressa le visage : « Pauvre ami ! dit-il, tu ne fis jamais de mal, et ils t'ont tué; pourtant tu m'as nourri. » U retourna souvent en cet endroit; lorsqu'enûn il ne vit plus que le squelette, il l'enleva et le porta chez le bourgmestre, où se trouvaient d'autres magistrats. « Voilà, meurtriers, dit-il, vous avez mangé toute sa chair, dévorez maintenant ses os. » Le Protestantisme belge.
âiâ RÉGNE D£ GHARLESQUINT EN BELGIQUE.
Meulemeere ^ , Guillaume Cornélis '• , Thomas Golbei^é * , Jean Malo, Damien Witcocq ^ (chez qui se réunissaient ses co-religionnaires de Mons), Charles de Craeninck\ Massin Dupont *", Waudru Carlier et sa femme , Jean Pourceau, Laurent le Soletier, Jean Fasseau^ les frères François et Nicolas Thys®, enfin une famille de Lille ^, ainsi que des centaines d'anabaptistes, furent décapités, noyés, brûlés, enterrés vifs
' « Ghylein de Muelemeere, dict Caen, a esté livré par Tinquisiteur de la foy es mains de la justice séculière, et, par sentence des eschevins d'Audenaerde. esté condempné pour le feu comme héréticq obstiné. — Audit exécuteur, pour l'exécution. » Compte de Josse de Courtewille (n® 13608], f» vj. — Le Protestantisme beige.
' Compte de François de Mol, maïeur de Louvain ( n" 42663).
' Exécuté à Tournai, en 1554. J. de Wesenbeke, 29. — « Un Toumaisien, poursuivi pour avoir lu des chants manuscrits copiés d'un livre imprimé à Genève, avoua les avoir reçus en communication de son ami Colbergé, fabricant de tapis. Celui-ci, assigné, comparut, confessa sa foi, et fut brûlé le 25 juillet. » Le Protestantisme belge.
4 Exécutés à Mons, en 4554. J. de Wesknberb, 29.
* u Pour avoir bruslé et consommé en cendres Charles de Craeninck, héréticque et sacramantaire impénitent. » Compte de J. Despars, f*» xv.
^ « Jacques Willemart fut constitué prisonnier avecq Michel Henry, Godeffroy Des Massures et Massin Dupont, lesquelz estoient chargiez d'hérésies... lesquelz furent banuys sur peine de la hart, et ledit Massin Dupont fut exécalé par Tespée. » Compte de J. de Hemptines (n» 45555), f»» xiij »«-xiiij, xv-xviij.
7 Exécutes à Mons en 4555. J. de Wesenbeke, 30.
^ Exécutés à Malines en 4555. Ibid.y 30. — Azevedo.
^ 4555. « Le vendredi devant le Laetare, on brûla vifs devant les balles, le père et le fils, et le 42 du mois ensuivant, furent aussi brûlés la mère et son autre fils, pour crime d'hérésie. » Tiroux, Particularités et antiquités de Lille.
'« « Janne Lievenss., geboren van Gbendt,die van der secten van der anabaptisten bevonden is geweest, al levende aen een stake gebrant is. » Compte de J. de Schoonhoven, précité (n« 42906), de 4550-4554, f» iij. — « Van Peeter Van den Broecke, geboren van Ghendt^ oick van der secten van der berdo<H pers, al levende aen eenen stake verbrant. — Van Gielis Van Aerde, geboren van Lyere, van der secten van der herdoopers, tôt Lyere verbrant is geweest. ~ Van Janneke Van Roosbroecke, geboren van Lyere, oick van der voirscbreve secten, tôt Lyere verbrandt is geweest. — Van Godevaert Mertens, geboren
Un grand nombre d'autres furent jetés dans les cachots, torturés, fouettés, bannis, piloriés, mutilés ou condamnés à de dégradantes cérémonies expiatoires, qui justifient la confiance
van Sinte-Peeters buyten Maestricht, die herdoopt was, tôt Lyere verbrant is geweest. — Van Marie VIeminckx, geboren van Sint-Truyen, die herdoopt was, lot Lyere aen eenen stake verbrant is gevireest. W6td. , iij v». — « Van Jeronymus Seghers, ketelere, die is geweest herdoopt, al levende aen een stake metten brande geexecuteert is geweest. — Van Henrick Benerts, silversmit, oick herdoopt, al levende aen een stake gebrant is geweest. » Ibid. de 4 551 --l 552, £• j. — « Van Henrick van AVestel, geboren van Bitbourg, die bevondenis geweest van den geselscape derherdoopers, àen eenstake al levende verbrant is geweest. -— Van Martin du Petis, herdoopt, al levende metten brande geexecuteert is geweest. « Ibid., f» j »». — « Van Jacob Peeters Aertssoone, herdoopt, al levende metten brande geexecuteert is geweest. — Van Pluenis van den Huevele, herdoopt al levende aen een stake verbrant is geweest. — Van Jan Van den Wouwe, herdoopt, al levende aen eenen staeck metten brande geexecuteert is geweest. — Van Peeter Bruyn, jonck geselle, herdoopt, al levende metten viere geexecuteert is geweest. » Ibid., f* ij. ~ « Van Assuerus Van Gheemont, herdoopt, al levende metten brande geexecuteert is geweest. » Ibid , f» ij v«. — « Van Lysbeth Aertss., huysvrouw van den voirgen. Jeronymus Zegers, herdoopt, al levende in een sack gesteken en verdroncken is geweest. » Ibid., f» iij. — « Van Hans de Druckere, herdoopt, al levende aen een stake metten brande geexecuteert is geweest. >» Ibid., de 4652-4554, f» j. — « Van Adriaen Wouters, herdoopt, al levende aen eenen stake metten brande geexecuteert is geweest, — Van Guillaume Van Roosendale, herdoopt, al levende aen eenen stake metten brande geexecuteert is geweest. — Van Merhtelt Melis, dochter, herdoopt, al levende by nachte in een sack gesteken en verdroncken is geweest. » Compte de Jean d'Immerseel, seigneur de Bauldri (n» 42906), fo j ^0 „ Van Adriaen de Wintere, herdoopt, al levende aen een stake verbrant. — Van Anthonis Jacobszoon , herdoopt, al levende aen eenen stake verbrant is geweest. » Ibid , f»ij. — « Van Jan Boullyn, herdoopt, al levende aen eenen stake metten brande geexecuteert is geweest. »> Ibid,, f<» ij ▼<». ~ « Van Frans Joriszoon , herdoopt , al levende aen een stake metten brande geexecuteert is geweest. -- Van Hans de Scheemaker, herdoopt, al levende aen eenen stake verbrant is geweest. » Ibid., f» iij. — « Van Tonneken Verleyen, die van herdooperye bevonde is, al levende in eenen sack gebonden ende verdroncken is geweest. — Van Frans Deenâ, die bevonden is geweest geinfecteert van der secten der anabaptisten, ende herdoopt, daer omme al levende aen eenen stake verbrant is geweest. — Van Jan Deels, die herdoopt, al levende aen eenen stake verbrant is geweest. — Van Hans Verhoeven, her-
du pape et de l'empereur dans le zèle des membres du saint office'. La presse, la liberté de la pensée étaient plus que
doopt, al levende aen eenen stake verbrant is geweest. — Van Peeter Van Beeringen, herdoopt, al levende aen een stake verbrant. »» Ibid., de 4554-4556, fo iij. — a Van Berthelmeeus Cornelisz, herdoopt, al levende aen eenen stake verbrant is geweest. — Van Bombout Sunt, gelaesschryvere, herdoopt, al levende aen eenen stake verbrant is geweest. » Ibid., f« iij v. — Van Abraham Van Roey, herdoopt, al levende aen eenen stake verbrant is geweest. » Ibid., de 4555, f® j. — Van Jan Van Cutssegem, herdoopt, al levende aen een stake verbrant is. » /6id., f° ij. — « Pour avoir exécuté par l'eau we Marie Willems, anabaptiste.» Compte d'Adolphe Van der Aa (n<» 45667), f° xvo. « Pour avoir bruslé vif et consumé en cendres Jehan Helleman, anabaptiste, codtumax, Ix sols, pour pouldre de canon, xij sols. » Compte de Jacques Despars, (o xij vo. -^ (( Josse Hemt, anabaptiste, pour ceste cause, a été exécuté par le feu et bruslé en poudre et en chendres. — Pour avoir fait autour du feu ung parcq de quatre bailles, aflln que le peuple tiendroit ordre. — A cause que ledit patient estoit bourgeois et manant de ladite ville de Courtray, et que la communauté tenoit grande assemblée chacune fois qu'on menoit ledit patient hors la prison, pour faire les examens, tortures et aultres nécessitez, par ordonnance de la toy a esté ordonné le hault bailly de envoyer tous ses serviteurs et sergans demourans par toute la chast^Uenie, pour tenir bonne garde le jour de l'exécution, et faire assistance à la justice. » Compte de Jean de la Vichte (n" "4 3823), f*»» xxvj vo et xxvij.
* « Pour avoir tourturé ung nommé Simphorien des Barburs, prisonnier dudict mquisiteur (Titelman). » Compte de J. de la Porte (n° 44563), f» vij. — « Joosse Van Reux, suspicion né de grande hérésie, a esté battu de verges et bany. » Compte de Jean de Montmorency (n® 43574), f® xxvj v©. — « Pour, par forme d'examen, avoir fustigié Pierre Bollaert, errant en foy. » Compte de J. Despars, f» xij *•». — Jos. Lefebvre, pour la secte d'hérésie, a esté fustigié de verges et banny des terres de Flobecq et Lessines. » Compte de Jean d'Yves (no 45078), f*» xij. — Pour avoir mis au pillory ledict Pierre Vondelync (suspitionné d'hérésie), condempnez par ledit seigneur inquisiteur. » Compte de J. de la Porte (n® 44562), f» vij v« et viij. — « Pour avoir, enst. la sentence de messieurs les eschevins, ensamble la carge des inquisiteurs, mis à une estarque sur ung eschafifault, Jacob Wattel, dict Bucq, bruslant ses livres en sa présence. » Ibid. (no 44563), f* vj vo. « Franchois de Houck , alias Franche de Zaghere, suspect de hérésie, a esté eschaffaulté par l'espace d'une heure ie jour de marchié, et ayant enthour de luy penduz plusieurs refereyns, chansons et livretzdeffenduz, et le tout en sa présence publicquement bruslez. » Compte de Guillaume de Ghendt, bailli de Deynse (n* 43905), f» xj. — « Guillaume
jamais Tobjet des plus grandes rigueurs. On flagella Érasme Van der Ëecke, « imprimeur de Lulherye, » et Ton brûla ses livres \ Guillaume Arents, de Menin, « parce qu'il se avoit advanché de lire et chanter publiquement livres et chansons deffendus à cause de la secte de hérésie, » fut pilorié, a ses yeulx bendez, pendus lesdits livres et chansons à son cou, » fustigé de verges et interné pour trois ans à Gand. Josse Broedzone, de Courtrai, « suspicionné d'estre facteur desdites chanchons et balades , » se vit également interner , « oultre aultres amendes et interdictions^. » Mais l'eau, la terre et le feu, à qui l'on avait demandé des supplices, ne tuaient que le corps : l'idée nouvelle , restée libre et insaisissable , survécut et se multiplia à TinOni. « Il y a à Ronquières, dit le curé de ce petit village, cent et plus des manans infestés de la secte lutériane *. » Et qu'est-ce donc dans les villes, le siège de rintelligence? Partout on signale la présence de luthériens et d'anabaptistes \ Charles-Quint lui-même propage la doctrine proscrite, en permettant à ses lansquenets « d'entendre la parole de Dieu et de jouir des exercices de leur religion ^ »
l'Hermite , à cauBe de lutherye, a esté mis sur le hourt, fustigié de verghes et perchié sa langhe d'uDg fer, et fust baoDy le terme de six ans. » Compte de Frédéric Larchier, bailli d'Haerlebeke (n* U233), f» ix^». — - Jérôme Katgheers, famé de hérésie, esté condempné prier merchy sur ses genoulx à Dieu et justice, et ordonné de se régler comme ung bon chrestien, à peine d'estre rigoureusement corrigié. » Compte de Ph. d'Ongnies (n» 43749), f®xxxvij.
' Compte de J. Despars, (*> xij.
' Compte de J. de la Vichte, fo« xxj, xxij.
^ Compte de J. du Jardin, f» xliiij.
4 « Il existe toutefois parmi eux un grand nombre de luthériens et d'anabaptistes. La Gueldre en est toute infectée. Il y en a beaucoup dans le Brabant et surtout à Anvers ; mais ils sont plus nombreux encore dans la Hollande et TArtois. » Relation de Frédéric Badoaro, 1. c, 79.
^ « On at de tout temps tolléré que les AUemans servans Tempereur ayent publicquement entretenu, tant au camp que es garnisons, leurs prescheurs X. Il
A la requête des visiteurs des chartreux, il est obligé de publier un mandement pour la poursuite et Tarrestation des religieux fugitifs et apostats de cet ordre '.
Si Tardeur de Tinquisition ne tiédissait point, il n'en était pas de même des autorités légalement constituées : elles semblaient reculer devant la multiplicité et Thorreur des supplices. « Beaucoup , dit Philippe II , dans une dépêche fameuse, montroient de la négligence, flocheté et dissimulation , les uns de crainte de quelque tumulte , les autres par absence de plus de cœur et de meilleur zèle ^. » — « Mon cousin, écrivait (27 janvier 1554) Charles-Quint ao comte de Lalaing ( et la même lettre fut sans doute adressée aux autres gouverneurs de province ) , combien que de longtemps nous ayons fait devoir pour extirper les sectes et hérésies, et pour en préserver nos sujets de par deçà, malgré les ordonnances, placards et édits publiés à ce sujet, peu de fruit s'en est suivi, parce qu'ils n'ont été
évangélicquês, lesquels y ont, à leur accoustumé, à tous venans annoncé continuellement la parole de Dieu, et jouy des exercices de leur religion au sceu des princes, sans estre reprins. Et qui plus est at (entre autres) le mesme esté impunément fait et continué au régiment de Lazarus Swendy, dedans la "Ville d'Anvers (4655) , par tant de mois, qu'il y estoit accompaignant la pei^ sonne de la royne Marie régente : auquel temps leur fut aussi pubiicquement consenti de vendre, achapter et user de chair durant la quaresme. » Jacques DE Wesenbeke, 27. — Voir une lettre du 5 septembre 4555, écrite par Maiie de Hongrie au comte Charles de Lalaing, au sujet d'un canonnier d'Avesnes, « pertinax en ses hérésies. » M. A. Loin, 1. c, 42.
' Reg. Sur le faict des hérésies, f® 299.
' Dépêche du 47 octobre 4565. Correspondance de Philippe i/, 1. c. — « Et combien, ditni encore dans une dépêche du 8 août 4559, que, par lesdictz placcars et édictz, soyent deffendues toutes sectes tant de Luthere et des sacramentaires que des^ anabaptistes, ce néantmoins nous entendons que plusieurs teuans peu de compte desdictz luthériens et sacramentaires, font tant seulement quelque debvoir contre les anabaptistes. » M. Gâchard, Documents concernant Vhistoire de Belgique, I, 337.
observés ni exécutés selon leur forme et notre intention. Cette fauter procède , comme nous l'apprenons , du peu de zèle que quelques-uns de nos officiers, juges, échevins et autres gens de loi démontrent avoir au fait de la religion catholique. Afin d'y remédier, nous vous mandons et ordonnons bien expressément d'avoir soin dorénavant, lors du renouvellement des lois de notre comté de Hainaut, de n'admettre ni commettre en loi, ou en autre office de judicatare, que des personnes de bonne vie , famé et renommée, et signamment non entachées ni suspectes d'erreur ou d'hérésie quelconque, ayant toujours eu réputation d'être bons chrétiens et catholiques, gardant les constitutions de l'ÉgHse. Nous voulons aussi qu'avant de procéder à ce renouvellement, vous enjoigniez de notre part à tous magistrats et officiers subalternes ayant la nomination de gens de loi, de ne nommer ou élire personne qui ne soit entièrement sincère et catholique ; car autrement nous nous en prendrons auxdits électeurs et ils seront châtiés comme fauteurs d'hérésie. Au surplus, vous ferez partout exécuter rigoureusement nos édits contre les sectes, selon qu'il vous a été enjoint en vous commettant au gouvernement de notre comté de Hainaut : c'est chose dont dépendent l'honneur de Dieu, la conservation de notre sainte foi, religion catholique, le repos universel de la chose publique, et qu'avons le plus à cœur. Nous vous ordonnons, en outre, d'avoir soigneux regard sur tous magistrats et officiers, et de vous enquérir s'ils remplissent leur devoir en se conformant à nos édits. Vous vous ferez signaler les personnes entachées, ou suspectes d'hérésie se trouvant dans les limites de leurs juridictions ; et dans le cas où ils appôrteroient de la négligence à les poursuivre, vous les appellerez fréquemment devant vous, afin de vous rendre compte de
leur diligence et devoir. Si, à votre exhortation et admonition, ils ne s*en acquittent ou s'ils font difficulté de se rendre à votre invitation, vous en advertirez la reine-régente qui y pourvoira comme elle trouvera au cas appartenir ^ . »
En même temps le peuple s'émeut; ce n'est plus sans danger que les inquisiteurs conduisent au bûcher leurs victimes^, et si les plus timides émigrent ^ , les autres ne tarderont pas à tirer l'épée. Quelques-uns manifestent hautement leur mépris pour les hommes et pour les choses qu'on veut les contraindre à vénérer ; les sermons des moines sont traités « de bourdes, » les prédicateurs, « desmentys avec aultres injures et opprobres*; » les prêtres sont maltraités'^; les images des saints deviennent des objets de raillerie ^. D'autres , indignés des
' M. Arsène Loin, Documents concernant les placards, rinquisition, etc-, 1. c, 40. — Un édit, du 27 janvier 4555, confirma néanmoins aux habitants du Hainaul le privilège d'exemption de la confiscation des biens statuée contre les hérétiques. Reg. Sur lefaict des hérésies, f» 390.
' Â Mons, à Valenciennes, à Maiines, il y eut des tumultes au sujet d'exécutions de réformés. J. de Wesenbeke, 29, 30.
*« Aile die goederen bevonden ten huyse Cornelis Van den Bossche, die welcke beloopen, cxxiiij 1. vj s. vj d. — AUe die harffelycke goederen bevonden ten huyse meesteren Huybrechts Van der Poorten, de welcke beloopen, cxxviij 1. xvj s. viij d. — AUe de harffel. goederen bevonden ten huyse van meesteren Rutssaert Hermanss., die welcke beloopen, cxj 1. ij s. » Compte de Jean Boel. de 4555 (n^ 19665), f<»' iij et iiij. — Voir aussi Azevedo, ad ann. 4555. — Parmi les émigrés de cette époque, se trouvait Pierre Dathenus, d'Ypres. qui après avoir exercé quelque temps l'état d'imprimeur à Londres , passa en Allemagne , d'où il revint dans les Pays-Bas, où il fut un des plus redoutables antagonistes de TE^pagne et du catholicisme. M. Goethals, lectures, III, 84-405.
* Compte de J. du Jardin, f»» xliij »<>, xlvj vo, xlvij.
^ « Pour sur ung eschaffot avoir coupé la main dextre à ung Jacques Lindeman, et incontinent après l'avoir exécuté à l'espée, à cause qu'il avoit donné d'une rapière à ung prebtre, curé de Houttave, dont il mourut incontinent. » Compte de Ph. d'Ongnies, f" xvij.
** « Jehan Dupuisse, pour cause qu'il avoit profiféré que certaipe ymaige de
LA RÉFORME. FIN DE SA PÉRIODE RELIGIEUSE. i^
horreurs commises au nom de Dieu et de la Vierge , s'en prennent à Dieu et à la Vierge de la cruauté des hommes. L'indignation et la colère arrachent des blasphèmes '. « Dieu est un diable et la Vierge Marie une diablesse ! » s'écrie un enfant de douze ans ^. L'un « parle indiscrètement du clergé'; » l'autre s'en va écrivant aux portes des églises et des monastères : Cecidit Babylon magna * !
La persécution enfante le fanatisme; déjà grondent les fureurs des iconoclastes. A l'heure des vêpres, Jacques de Chasure monte sur l'autel de l'église de Singhem, le couteau à la main, et, saisissant une image du Christ, il s'écrie : « Roi des Juifs, que Dieu te donne la peste ! avec plusieurs aultres paroUes infâmes et irrévérentes ^. » A Tournai , le jour de la Noël 15S4, pendant la célébration de la grand'messe à
la remembrance de Saint-Pierre, estant en la maison du lieutenant bailly audit lieu de Spy, n'estoit que ung corbaux ou semblables parolles, at estez banny à tousjours dudit bailliaige. » Compte de Jean de Feroz (n» 45465), f» xj.
' a Pour ce qu'il a mis sur ung eschaufault et lyé à une estaque ung nommé Jehan Verportere, merchier, et luy bendé le front et perché la langue d'ung fer ardant, lequel esloit banny sur sa teste le terme de vingt ans hors le pays et comté de Flandres, à cause de plusieurs énormes et horribles blasphèmes par luy proférez. » Compte de Noël Caron, châtelain de Maie (n» 44264), f« iiJT<», etc. — Édit du 9 février 4654, contre « ceux qui profèrent paroles infâmes, desbonnestes et abominables. » Inventaire d'ordonnances, 1. c.
' « Ung appelé Jeremias Tamineau, ûlz Pasquier, aigié d'environ xij ans, auroit dict en Téglise dudit Ronquières, que le crucifix estoit ung diable et la Vierge Marie une diablesse et aultres paroles. » Compte de J. du Jardin, f'xliiij.
' Ibid., f<»xlviij.
4 « A esté constitué prisonnier ung nommé Gédéon de Béer, natif de Bruxelles, en chantant plusieurs desbonnestes et infameuses chansons, et escripvoit es plusieurs églises , monastères et hospitaulx , aux parois et portaulx en latin : Cecidit Babilon magna , et en thiois : Vaghemer zielen essen pelgrenagien gaen en 'tsrapen vischpaen. » Compte de G. de Ghendt, précité,
*€ompte d'Ange Nachtegale, bailli d'Aspre et de Singhem {n« 43599), f» v.
i30 RÉGNE DE GHÂRLES-QUINT EN BELGIQUE.
Notre-Dame, au moment où le curé Jean Laloux levait Thostie consacrée , un ouvrier en velours, ancien homme de guerre, nommé Bertrand de Blas, la lui arrache des mains et la foule aux pieds, en disant : « Ce n'est qu'une idole, puisque ce n'est que du pain ! » Arrêté et appliqué à la torture, il soutient qu'il a été poussé par l'esprit de Dieu. « Traîné sur une claye, la bouche bouchée d'un étœuf , depuis le chasteau jusqu'au marché, où se dressoit l'échaffaud, il eut le pied et la main droicte tenaillés et brûlés dans un gauffrier de fer, la langue coupée et le corps suspendu avec une chaîne de fer, brûlé à petit feu; lequel suppUce il endura avec un courage obstiné et sans repentance. S'estant eslevé une grande pluye, le gouverneur chargea le seigneur de Rongy, son lieutenant, de rester sur le marché jusqu'à ce que le corps fust réduict en cendres. Qui offensé et despité de cet ordre, qui regardoit plutost le bourreau que le prévost des maréchaussées, se desporta de sa lieutenance et se retira à* Rongy, au lieu duquel le gouverneur commit Jean du Chasteler, seigneur du Moulbais '. » L'année suivante, à Gand, un ouvrier en soie, Otto Van der Katelyne , interrompit un moine qui prêchait sur la transsubstantiation, en criant : « Mon ami, votre sermon est tout à fait contraire à l'Écriture Sainte ! » Le prédicateur, homme sage et modéré, lui conseilla en vain de se retirer ; l'ouvrier exaspéré le traita de « faux prophète faisant accroire au peuple que le pain de l'Eucharistie est le vrai corps de Jésus-Christ. » 11 repoussa le conseil de fuir, et subit avec un inébranlable courage le supplice réservé aux hérétiques ^.
' Manuscrit de M. de Galonné à la bibliothèque de Tournai. Cit. de de Reiffenberg. Bulletins de la Commission royale d'histoire, III, 480. — J. de Wesek- BEKE, 29. — G. Brandt.
' G. Brandt. — Een waer-achtege historié van Hoste (gheseyt Jooris)
Alors aussi, circonstance qui se reproduit partout où règne la tyrannie, apparaissent des sociétés secrètes inspirées sans doute par l'esprit de liberté, et formées par des influences hostiles au gouvernement. « Depuis plusieurs années ençà , écrivit, le 20 mai 1S56, Philippe II, en la ville de Lille et autres villes voisines, s'est dressée une sorte de confrérie de gens de diverses qualités, qui s'appelle la Confrérie des Compagnons du pourpoint. Elle consiste en ce que avant que d'être reçus en icelle, ceux qui désirent y entrer, jurent de tenir secret ce qui s'y fera. Et s'en vont iceux confrères souvent de ville en ville voir leurs compagnons ; y étant arrivés, ceux-ci les logent et nourrissent à leurs dépens. S'entre connoissent iceux compagnons par signes que nul n'entend que eux-mêmes, et il y a entre eux des malconditionnés et des suspects de mal sentir de la foi \ » Ces compagnons du pourpoint, qui ne sont pas sans analogie avec les francs-maçons, contribuèrent peut-être à développer l'organisation de la fameuse société des frères de la Rose-Croix fondée vers 1 484 par Christian Rosenkreuz, moine gentilhomme de Franconie, et dont un des plus célèbres propagateurs fut ce protée historique qui s'appela tour à tour Joseph Balsamo, le vicomte Phénix, le marquis Ana, le comte de Cagliostro,
van der Katelyne, te Ghendt, om het vry opentlick strafiFen der afgodischer leere, ghebrandt (den 27 april 4555), ten grooten nutte ende verstrootinghe aller christenen gheschreven... doer Marten Microen. Ghedruct t'Antwerpen, by Steven Mierdmans (MCXLIII au lieu de MGLXIII sans doute, par suite d'une transposition de lettre, plaçant le X avant le L). ' M. Gachard, Anal, hist., 1. c, VII, 493.