XI-XIII
par la goutte, et obligé de recourir à ia main de sa sœur pour adresser à Marie Tudor une lettre de remercîment * ; cinq semaines durant, cette cruelle maladie le retint au lit sans lui permettre de s'occuper des affaires publiques ^. A la cour, on craignit pour sa vie et lui-même parut frappé de ridée d'une fin prochaine ^. « Le roy a nouvelles certaines , dit une instruction du 20 janvier 1 554 donnée aux ambassadeurs de France à Constautinople, que l'empereur est en telle nécessité de la santé, qu'il a perdu une de ses mains, deux doigts de l'autre, et a une des jambes rétrécies, sans espoir de convalescence. II est tellement affligé de l'esprit qu'on ne lui communique plus rien ou bien peu ; il ne s'amuse plus qu'à monter et démonter des horloges, dont sa chambre est pleine, y employant le jour et la nuit, où il n'a aucun repos. Il est en apparent danger de perdre bientost l'entendement ; déjà ses sujets des Pays-Bas, l'estimant en plus grand danger, le tenant pour mort, ont refusé de payer certains deniers qui lui estoient deus. Pour ceste cause, la reyne de Hongrie a esté contrainte de le faire voir aux principaux de Bruxelles, en une galerie fort longue, au bout de laquelle il sembloit la statue d'un homme demy mort, étant plus maigre et défiguré qu'on ne sçauroit penser *. » Malgré l'exagération intéressée de ce document, il offre trop de coïncidence avec d'autres rapports impartiaux, pour qu'il soit possible de le récuser. Si extrêmes que fussent ses souffrances, elles étaient pourtant moins âpres que les chagrins rongeant l'âme du potentat. Le désastre d'Alger, sa fuite devant Maurice de Saxe, l'échec
' M. Gachard, L'Abdication de Charles-Quint, 880, n. 1.
' Lettre de l'empereur, du 4 9 janvier 4 664. Ibid.
^ Lettre de Corneille de Baesdorp, du 29 janvier 4654. Ibid., note 2.
«RiBiER, 1. c, II, 485.
!â36 REGNE DE GHARLES-QUiNT EN BELGIQUE.
de Metz , avaient effacé les triomphes de Pavie, de Tunis, de Muhiberg. Les succès de ses généraux à Thérouanne et à Hesdin avaient été des palliatifs; Talmas et Renty avaient prouvé que la fortune s'était lassée de lui accorder ses faveurs. Il voyait la France et le pape s'unir pour lui arracher l'Italie ; il pressentait le recez d'Augsbourg, qui allait porter le dernier coup à ses vues d'unité impériale ; ses rapports avec son frère, naguère si intimes, si affectueux, étaient fort altérés depuis ses tentatives pour enlever au fils de Ferdinand la couronne des Césars , et ses desseins étaient contrariés par tous ceux qu'il croyait avoir habitués à une obéissance passive ^ La tombe couvrait les hommes qui avaient posé les assises de sa puissance ; il ne retrouvait plus, dans leurs successeurs, l'affection des généraux et des ministres qui avaient partagé ses périls et ses succès. Le dévouement à son service était éteint ; les peuples étaient mornes; le zèle des grands refroidi^. Cette vie , qui avait été un continuel orage , menaçait d'aboutir à la torpeur, et pour un tel homme, il valait mieux cesser de régner que de régner sans activité et sans gloire.
D'autres causes encore l'affectaient douloureusement. Un soir d'hiver, il s'enferma avec Guillaume Van Maele, en prenant les plus grandes précautions pour n'être ni dérangé, ni écouté par d'autres ; puis, après avoir recommandé à son confident le plus profond silence sur tout ce qu'il allait entendre, il lui ouvrit son cœur, lui dévoila ses plus secrètes pensées. « J'en restai terrifié ; je frissonne même encore en me rappelant cet entretien , écrivit Van Maele au seigneur de Praet ; j'aimerais mieux mourir que d'en rien découvrir à d'autres
» Voir Correspondenz, III. — M. Mignet, 1. c, etc. ' Voir plus loin la lettre de Marie de Hongrie, celle de Granvelle, du 20 août 1555, etc.
qu*à VOUS*. » Quels sombres mystères lui furent révélés? C'est aujourd'hui le secret de Dieu ; mais, sans prétendre le pénétrer, ne peut-on se demander si l'ambition ardente de Philippe, si la crainte de son impatience ne motivèrent pas la résolution de Charles-Quint?
Philippe aspirait à quitter l'Angleterre. Il ressentait pour sa femme une invincible répugnance, et la stérilité de Marie Tudor avait étouffé en lui tout sentiment d'attraction sympathique. L'opinion publique lui était redevenue hostile ; les Anglais , lui déniant le titre de roi, ne l'appelaient plus que le mari de la reine. Il s'était plaint à mainte reprise de ces marques de mépris et des pasquinades qui n'épargnaient ni sa personne ni ses maîtresses"; on prétend même que l'idée de relever la gloire de son fils, détermina l'empereur à la cession de ses couronnes^. Des motifs analogues, dit-on, lui faisaient désirer l'arrivée de Philippe dans les Pays-Bas, où la guerre lui offrait une occasion de se distinguer. A la vérité , il est difficile de trouver en Charles-Quint des indices de la vive tendresse que dénote une pareille sollicitude. Si, dans quelques phrases officielles, dans quelques banales démonstrations, on a cru voir de l'amour paternel, l'inflexible logique des faits renverse ces suppositions. Les caractères de ces deux hommes étaient trop dissemblables ; trop de mésintelligences avaient déjà éclaté pour qu'une affection réciproque subsistât entre eux.
' Ventum est in hiberna alpina; ibi Cœsar, caplata prius opportunitate , occlusis cubiculi foribus, me vocat; imperat altum earum rerum quas auditurus essem silentium; incipit aperire mihi multa ; detegit ipsa prsBcordia, mentem,
animum , celai nibil. Ego fere obstupui, imo etiam nunc borresco referens,
malimque perire quam earuro rerum quemquam prœter te conscium reddere. Lettres de G . Van Maele, 1 . c. , 31 .
' Sleidanus, 1. c, 4o0 ^".
' Strada.
Ainsi, à peine avait-il obtenu le duché de Milan, les royaumes de Naples et de Sicile, que Philippe s'était empressé, malgré les prières de son père , d'en exiler tous les anciens ministres et officiers, pour les remplacer par ses créatures. Puis, pendant qu'il refusait de venir dans les Pays-Bas, avant d'être assuré de la part d'honneurs qui lui serait rendue ', il assiégeait Charles-Quint de sollicitations pour obtenir une part à l'administration de ces provinces, « où beaucoup désiroient déjà son arrivée ^ » Depuis longtemps l'empereur était entouré d'émissaires surveillant tous ses actes, épiant avec ardeur les progrès de ses maladies , ne dissimulant pas même leurs espérances ni leurs désirs.
Le duc d'Albe était l'âme de cette coterie espagnole, qui entretenait, encourageait ou aiguillonnait l'ambition de Philippe. « Chaque jour, écrit un agent du prince, il y a des conférences dans l'appartement du duc ; on y discute longuement et en grand détail ^. » Or, de quoi pouvaient conférer et discuter des hommes qui, déjà en 1 552, mandaient au fils de Charle^-Quint : « Sa Majesté est trop âgée et trop accablée d'infirmités pour aviser à temps à tout ce qui convient et importe pour le bien de l'État ; comme elle veut seule gouverner et pourvoir à tout, tout se désorganise. Si le prince, notre seigneur, n'ouvre pas promptement les yeux, pour remédier et pourvoir à ce qui se passe ici, le temps marchera; l'état actuel des choses amènera une chute et une destruction aussi déplorables que celles d'un grand édifice ouvert de
• DoM Levesque, Mémoires de Granvel'e, I, 24-26.
• Lettre de Granvelle, du 20 août i 555. Papiers d'étal, IV, 463.
' Lettre de Louis Orejuela à Gonzalve Ferez, secrétaire de Philippe, du 28 juillet 4532. Archives de Simancas, ann. au Journal du Siège de Mets, précité.
toutes parts et menaçant ruine. Nous trouvons cependant ici un motif de consolation, en voyant le prince, notre seigneur, réunir des troupes et prendre les armes pour sa défense et sa réputation. Plaise à Dieu qu'il le fasse en toutes choses avec le bonheur que désirent ceux qui l'aiment et le chérissent ' ! » « J'aurai soin, lui écrit, à la même époque, Sanche de Lève, prince d'Ascoli, j'aurai soin de faire connaître à Votre Altesse tout ce qui méritera d'être porté à sa connaissance, d'abord parce que vous avez daigné me le commander; ensuite par l'obligation que m'impose ma qualité de sujet. J'obéirai aux ordres que j'ai reçus ; j'acquitterai une dette en faisant savoir à Votre Altesse ce qui importe à son service et à l'agrandissement de son pouvoir, comme ce qui peut lui être
contraire et opposé Que Dieu garde Sa Majesté beaucoup
d'années, comme en ont besoin Votre Altesse et ses sujets ; mais sa santé n'est pas aussi bonne que nous pouvons le désirer ; enfin Sa Majesté est mortelle. Si Dieu nous Tenlevait pendant que Votre Altesse est en Espagne, et que les affaires de ce pays sont dans un état aussi critique, au milieu de tant d'ennemis et de tant de trahisons, les hommes d'expérience et désireux du bien du service de Sa Majesté et de Votre Altesse, pensent que tout serait dans le plus grand danger. Le véritable remède, le plus sûr et celui qui convient le mieux, serait votre arrivée dans ce pays. Je ne suis pas le seul à penser de la sorte : j'en ai parlé sérieusement avec plusieurs personnes, telles que celles que je désigne à Votre Altesse ; je crois que le plus grand nombre aurait donné le même avis, si on les avait consultées. Je ne remplirais pas mon devoir si, dans ce moment, où les motifs de crainte sont tellement puissants,
• Archives de Simancas, 1. c.
je ne parlais pas en termes clairs et positifs et sans rien redouter de ce qui peut m'advenir : ma fidélité et le zèle que j'ai pour votre service me serviront d'excuse près de Dieu, de Sa Majesté et de Votre Altesse. J'ai déjà fait connaître ma pensée par d'autres lettres; mais je me confirme toujours davantage dans mon opinion, parce que je vois que cette nécessité devient de jour en jour plus pressante*. » Les insinuations sont assez claires; en effet, à quoi bon garder encore des ménagements envers cet empereur qui, à l'âge de cinquante-deux ans , est jugé trop vieux et trop débile pour diriger l'état ?
En annonçant au prince la levée du siège de Metz, Sanche de Lève lui écrit encore : « Je prendrai seulement la liberté de dire que la présence de Votre Altesse est indispensable maintenant plus que jamais... Je crains d'importuner Votre Altesse, en revenant dans toutes mes lettres sur le même sujet; mais, lorsque je vois que cela est d'une si grande importance pour Votre Altesse, j'aime mieux courir le risque d'être importun que d'encourir par mon silence le reproche d'avoir manqué à la fidélité que je vous dois .. Je termine en priant Notre-Seigneur de garder la très-haute et très-puissante personne de Votre Altesse , et de l'agrandir par de grands royaumes, comme le désirent ses sujets et comme cela nous est nécessaire ^. » Malgré le secret dont on cberchait à couvrir ces sourdes menées, Charles-Quint n'ignorait pas ce qui se tramait; et voilà pourquoi, aussitôt après son abdication, il aura hâte de se séparer de son fils. Ce ne sera point pour se reposer, car, dans sa retraite même, il ne cessera de travailler, de s'occuper des affaires publiques, dont on ne l'entretiendra pourtant qu'à
' Lettre du 30 août 4552. Archives de Simancas, 1. c. ' Lettre du 25 décembre 4652. Ibid.
ABDICATION ET MORT DE CHARLES-QUINT. â4l
regret et qu'on ne lui soumettra qu'après en avoir décidé '. D'autres motifs le poussent à la retraite, et le caractère de Philippe les fait pressentir. Gomment d'ailleurs ce prince qui fut mauvais époux, mauvais père, mauvais roi, aurait-il pu être bon fils?
Ainsi, traversé dans ses desseins ; désabusé des hommes et des choses; accablé par de précoces et cruelles infirmités; prévenu , dit-on , par Vésale , qu'il lui restait peu de temps à vivre ; voyant son fils tendre ouvertement à mettre des bornes à son autorité; s'étant aperçu qu'il fallait lui céder ou recourir à la force, et préférant à cette douloureuse extrémité lui résigner tous ses états et se retirer de ce monde, « Charles- Quint, tant de fois auguste, après avoir affronté les roys ses voisins, foudroyé tous les ports de l'univers, desfaict tant d'armées, faict mourir tant de millions de personnes, ensanglanté les mers et la terre, pris un pape et un roy de France, » vu à ses pieds le duc de Clèves, traîné à son char les redoutables chefs de la ligue protestante, repoussé Soliman, conquis Tunis, « sentant qu'il n'en pouvoit plus, avoit résolu de se retirer au service de Dieu, se soubsmettant à ses saincts commandemens pour les observer et aussy pour practicquer le proverbe : De mozo diablOy viejo eremitano, de jeune diable, vieil hermite*'^. »
Cette résolution a été attribuée à d'autres motifs encore. Charles-Quint, élevé avec Louis de Blois, qui avait renoncé, dès sa jeunesse, à l'éclat de sa fortune et de son rang,
' Voir les Lettres inédites, publiées par M. Gachard, d'après les originaux conservés dans les archives de Simancas. — Elles établissent, comme Fa fait remarquer le savant archiviste [Retraite et mort de Charles-Quint) ^ le peu d'attention et de prévenances de Philippe envers son père.
'BaANTÔME,!, 48.
pour entrer dans un monastère, se sentait porté, dit-on, à la retraite « par les éloquents conseils de l'éditeur du traité de saint Jean-Ghrysostome, consacré à la comparaison des pompes de la vie royale et de la sainteté de la vie cénobitique *. » En 1535, après la brillaiïte expédition de Tunis, il manifesta déjà ce penchant, peu d'accord avec l'idée mondaine de se faire épiler, pour plaire aux dames ^. La mort de rimpératrice le réveilla plus vivement, et, en 1542, il en fit la confidence mystérieuse à don Francisco de Borja , duc de Gandia, qui allait bientôt quitter la vice-royauté de Gatalogne, pour entrer dans Tordre des jésuites. On a prétendu aussi que, se reprochant Femprisonnement de Glément VII; son alliance avec Henri VIII, contraire à ses engagements envers le pape; rintérim accordé aux protestants , il avait voulu effacer ces actions par les larmes de la pénitence. Mais ces allégations ne méritent guère d être discutées. Si, dans sa correspondance à ce sujet, percent de nombreux indices d'un profond dégoût, elle ne décèle pas des aspirations religieuses.
Le projet d'abdication de Gharles-Quint, décidément arrêté en 1553, avait été retardé par de nouvelles irruptions des Turcs, par les mouvements de l'Italie, par la continuation des hostilités et par le mariage de Philippe. L'empereur ne voulait pas laisser à son fils une succession embarrassée; il lui fallait ramener la victoire sous ses drapeaux et faire reculer le roi de France. Plusieurs fois il avait entretenu ses ministres de son intention ; mais aucun d'eux ne l'influença ; la plupart, du reste, s'inclinaient déjà vers le soleil levant. Granvelle, qui lui écrivait : « En voyant la détermination que Votre Majesté a prise de se retirer, je fais mon compte de la
• M. Kervyn de Lettbnhove, 1. c, VI, 150.
' M. MiGNET, 1. C, 6, \U.
ABDICATION £T MORT DE GHARLES-QUINT. 3i3
suivre jusqu'au bout \ » Granvelle était dès lors rhomme du prince dont il devait fat^ment servir Fodieuse politique ^ . Si Cbarles-Quiat fut encouragé dans ses idées de retraite , ce fut sans doute par Marie de Hongrie , qui depuis longtemps aspirait elle-même à se reposer.
Cependant, au moment ^abdiquer, Charles-Quint, frappé de tristes pressentiments , pressa la reine de conserver l'administration des Pays-Bas. En voyant ces provinces « si pauvres et tellement mangées des guerres et des subsides qu'il en avoit tirés, et mesme des gens de guerre licenciés, qu'elles n'en pouvoient plus et qu'on ne savoit s'imaginer plus grande désolation ^ , » il prévoyait l'avenir ; mais elle lui répondit : « Monsieur, avant mon dernier retour à Anvers, j'ai vu que Votre Majesté n'a pas trop bien pris ma démission : il m'a donc paru nécessaire de vous déclarer les causes qui m'y ont déterminée, pour satisfaire Dieu, le monde et mon honneur. J'avois pensé différer jusqu'à l'arrivée de votre fils; mais, prévenue que Votre Majesté compte partir bientôt pour l'Espagne, je n'ai pu tarder davantage. » Rappelant dans quelles circonstances et à quelle condition elle avait accepté sa charge : « D'après cela, ajouta-t-elle , j'ai fait diverses poursuites près de Votre Majesté, pour qu'elle pourvût à mon remplacement, tant parce que je reconnoissois de plus en plus mon insuffisance et incapacité, comme femme, de pouvoir gouverner, que pour accomplir un vœu solennel. En 1540, entre autres *, ce ne fut que sur votre promesse d'accéder
'Lettre du 3 septembre 4554. Papiers d'état, IV, 299.
• Voir les rapports qu'il adresse à Philippe. Ibid.
^ Instructions données aux ambassadeurs de France, précitées.
* En i 538, elle avait déjà donné sa démission, et n'avait consenti à conserver ses fonctions « que tant que le temps seroit autre. » Lettre du 29 avrlL Correspondenz, II, 683.
bientôt à mon désir, que je consentis à attendre votre retour dans les Pays-Bas. Puis, quand l'usurpation de la Gueldre, par le duc de Clèves, vous y eut ramené, je restai, par votre exprès commandement, mon respect, mon obéissance et mon amour me portant à vous obéir plutôt que de remplir mes obligations envers mon créateur. Enfin , après la conclusion de la paix vous parûtes céder à mes sollicitations, et il vous plut alors, avant votre départ de Maestricht, de me dépêcher lettres me déchargeant de mon gouvernement, six mois après votre retour en Espagne , temps nécessaire , disiez- vous , pour envoyer votre fils dans les Pays-Bas. Il n y vint que longtemps plus tard, et, à son arrivée, je vous rappelai votre promesse ; l'année suivante , à Augsboui^, je réitérai mes démarches, mais sans plus de succès. En m'informant de votre intention de renvoyer momentanément votre fils en Espagne, vous m'exhortâtes à avoir patience jusqu'à son retour. Supposant que son absence seroit de courte durée, je me soumis de nouveau à vos ordres; lui-même à son départ me promit de vous rappeler votre promesse dès son retour. Or, aujourd'hui ce prince va arriver, et puisque j'ai tenu, et au delà, tous mes engagemens, je considère, avec votre bonne grâce, et en vertu des lettres délivrées à Maestricht» mon congé comme étant donné et accepté. Que Votre Majesté ne me sache point mauvais gré de ma persistance; qu'elle me continue ses bonnes grâces, qu'elle se contente de l'amour et obéissance que je lui ai montrés, au point de lui sacrifier, non sans inquiétude de ma conscience, une promesse faite à Dieu. Tarder plus longtemps de remplir ce vœu seroit une faute grave que Votre Majesté, prince juste et catholique, ne me voudroit commander ni conseiller.
f* Indépendamment de cette circonstance, il en est d'autres
ABDICATION ET MORT DE CHARLES-QUINT. â43
qui m'obligent, aux yeux de Dieu, de me départir de cette chaîne. Ne me dissimulant pas mon insuffisance, j'ai la con* science peu rassurée d'avoir accepté un tel gouvernement sans avoir toutes les qualités requises. Je manque à mon devoir envers mon prince, en occupant ce poste dans de telles conditions; je m'expose à compromettre mon honneur si je le conserve avec la conviction de ne pouvoir l'occuper convenablement. En effet, tant plus ai eu d'expérience, d'aultant plus ai reconnu mon incapacité. Si mon défaut d'intelligence ou ma présomption me l'avoit caché. Votre Majesté elle-même m'eût dessillé les yeux et donné bon exemple. Doué par Dieu d'un si grand et vif entendement, étant appelé par lui au gouvernement de puissans royaumes, ayant l'expérience de la bonne et de la mauvaise fortune, possédant l'habitude de gouverner des peuples de mœurs et de caractères si différons, sachant manier les hommes, vous regardez la tâche comme au-dessus de vos forces et vous y renoncez. En présence de cette détermination que Votre Majesté n'a pas seulement prise depuis ses grandes indispositions, mais depuis longtemps, comment moi , femme inepte , serois-je assez téméraire pour me croire capable de conserver une charge si difficile, d'administrer même le plus petit pays du monde ?
» Tout étal doit désirer avoir pour souverain le prince le plus savant, le plus entendu aux affaires, le plus vertueux : c'est le meilleur des biens qui puisse advenir à un peuple. Et pourtant le gouverneur d'un pays a besoin de plus de science que le prince même : celui-ci n'a de comptes à rendre qu'à Dieu; celui-là est responsable devant Dieu, devant son prince et devant la nation qu'il régit. Le prince est obligé de gouverner ses sujets ; ceux-ci, de lui obéir, de le respecter, de le servir, de l'assister, de le conseiller selon leurs capa-
i46 RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
cités, et lorsqu'il a leur affection, la tâche lui est rendue focile. Il n'en est pas de même du gouverneur : quelque accompli qu'il soit, il sera sans cesse traversé dans ses mesures, car en général les empéchans sont bien plus nombreux que tes assi'stans. Il ne lui est guère possible de satisfaire à la fois sa conscience et les sujets de son souverain ; combien donc cette responsabilité est-elle plus grande, lorsqu'on accepte une telle mission , sans avoir les talents nécessaires pour la remplir ? Combien serois-je présomptueuse et coupable de conserver une pareille position , alors que , sans avoir l'intention de me comparer à Votre Majesté, je vois entre vous et moi, pour le savoir, l'expérience, la science du gouvernement, la distance de l'ineptie de la femme à la force de l'homme, la différence du blanc au noir?
» Quand même je possèderois tous les talens nécessaires pour me charger d'un gouvernement de cette importance , l'expérience m'a prouvé qu'une femme, même en temps de paix et dès lors bien moins encore en temps de guerre , ne peut le faire au gré de Dieu, de son prince et de son honneur. Outre les travaux et les soins inhérens à toute grande administration, dans c*e pays les gouverneurs doivent se mettre en relations avec tout le monde , afin de gagner les votes , tant de la noblesse que des communes ; car ce pays n'est ni une monarchie , ni une oligarchie , ni aussy du tout en république ; or, une femme, surtout une veuve, ne peut le faire convenablement. La nécessité et le bien des affaires m'ont imposé bien des choses qui me répugnoient, et l'on ne peut disconvenir que, de quelque qualité qu'elle soit, la femme n'est jamais ni respectée, ni crainte à l'égal de l'homme. Quand éclate la guerre , qui est en ce pays plus souvent que de besoin, est-il possible qu'une femme y remplisse son
ABDIGATiON ET MORT DE CHARLES-QUINT. 247
devoir. Elle est responsable de toutes les fautes commises par les autres , et si je voulois rapporter toutes mes tribulations, il me faudroit écrire un volume; d'ailleurs, Votre Majesté les sait et elle est à même d'en juger. Gouverner ces provinces, être chargée de leur défense, sans s'en bien avant mêler, est chose du tout impossible, à moins de se résigner à assumer la responsabilité de toutes les faultes et même des actes coupables ; à endurer les réclamations et les protestations de ceux dont on n'accueille pas les demandes. Alors s'élèvent de toutes parts des plaintes, et les plaignans peuvent parler en plusieurs lieux, tandis que l'accusée, seule contre tous, isolée, incapable de se disculper, se voit imputer les malheurs du peuple et les désastres de la guerre. A elle les reproches d'incapacité, sans d'autres plus graves encore, et elle tombe en mésestime et malveillance près du peuple. Il rejette sur elle l'odieux des sacrifices qu'exige la guerre , et, rendue désagréable à tous, malvoulue, elle est paralysée dans ses efforts, contrecarrée dans ses meilleurs desseins, les malveillans ayant plus de moyens de traverser le bien, que les bons à l'avancer.
» L'homme eût-il moins de savoir et d'expérience que la femme, ne rencontre pas les mêmes difficultés, car il a plus de moyens de les prévenir. Ainsi, sans nul scrupule, il lui est permis de fréquenter la société de toute espèce de gens , de se trouver partout où il pourra rendre compte de ses actions personnelles et de celles des autres. Il a les armes en mains pour se faire craindre et obéir ; il a le pouvoir d'exécuter mille choses qui le feront aimer autant que redouter. Il satisfera chacun, et comme, en cas de danger, il payera de sa personne, on ne lui demandera pas plus que de hasarder sa vie, avec la raison requise, pour le service de son prince et
2i8 RÉGNE DE CHARLESQUINT Eli BELGIQUE.
pour le bien de la patrie. ËnQn, il lui est permis d^apaiser les disputes des malveillans ou maldisans, comme Votre Majesté bien souvent Fallègue. Ce sont là des conditions essentielles pour bien gouverner, et une femme ne les possède pas. Voire Majesté sait que, par zèle pour son service, j'ai souvent fait plus que mon sexe et ma vocation ne le comportoient. Elle a apprécié les inconvéniens que sa présence seule a prévenus durant cette dernière guerre. A quoi n'eussé-je pas été exposée? M'eût-il été possible d'obvier au danger, puisque, femme, j'aurois dû laisser à d'autres la conduite des opérations militaires ? Et si cependant, par leur mauvaise direction, il y avoit eu conquête de pays ou de place de guerre, j'en aurois innocemment supporté les conséquences; Votre Majesté en auroit éprouvé la perle, moi le déshonneur perpétuel.
» Je ne m'étendrai pas longuement sur d'autres points plus accessoires et cependant d'une grande importance pour moi. Quelle que soit mon affection pour votre (ils. Votre Majesté doit considérer qu'il me seroit très-dur, après l'avoir servie jusqu'au bout, d'avoir, à mon âge, à recommencer mon ABC. Une femme de cinquante ans, après en avoir servi vingt-quatre, doit, me semble-t-il, se contenter, pour le reste de sa vie, d'un Dieu et d'un maître. Puis, je vois en ce pays dominer la jeunesse , et je ne saurois ni ne voudrois m'accommoder avec ses mœurs. La fidélité envers le prince et le respect envers Dieu sont si altérés, les hommes dévoués si rares, non-seulement ici, mais presque partout, qu'indignée et irritée de cet état de choses, loin de vouloir les gouverner, je refuserois de vivre privément au milieu de telles gens. Aussi fussé-je homme ; eussé-je toutes les perfections, j'affirme à Votre Majesté que mon horreur pour le gouvernement est telle que, plutôt que de le reprendre, je préférerois gagner
ma vie en travailteût. J'aurois le plus beau royaume que je me hâterois de m'en défaire, pour passer le reste de ma vie dans la retraite et servir Dieu le moins mal possible, sans me mêler aucunement des affaires de ce monde.
» Votre Majesté se souvient que , dès mon veuvage, je lui manifestai l'intention de me retirer en Espagne, afin de m'employer au service de la feue royne madame nostre mère. Il a plu à Dieu de m'ôter celte mission, mais il m'en a tionné une autre. Depuis que la reine de France est redevenue veuve, et que nos relations ont pu être intimes, notre bonne sœur m'a plusieurs fois exprimé le désir de se rendre en Espagne, où elle se trouveroit près de sa fille. Son affection pour moi l'a seule retenue dans les Pays-Bas, résolue qu'elle étoit de demeurer où je demeurois. Je ne veux pas la priver davantage de la présence de sa fille, et je me retire avec elle en Espagne ; outre le contentement de vivre en compagnie si agréable, j'aurai la satisfaction d'être plus près de Votre Majesté et à l'abri des dangers que je courrois dans un pays constammen menacé par la guerre. Enfin, pour dire à Votre Majesté toute la vérité, je craindrois en y restant que, par voie indirecte , on m'y voudroit plus employer que je ne le voudrois; si je m'y refusois, comme je le ferois, car je suis bien délibérée de finir ma vie hors de toutes négociations concernant gouvernement, n'en saurois recevoir que mauvais gré'. »
Cette lettre remarquable offre un saisissant tableau des difficultés et des déboires éprouvés par l'habile princesse. Elle ne dissimule pas ses sentiments à l'égard de Philippe, « qu'elle détestait autant qu'elle en était détestée , » dit un
« Fin d'août. Papiers d'état de Granvelle, IV, 469.
â50 RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN RELGIQUE
homme d*élât en position de bien les connaître touséeux \ Sous rinfluence de celte vive et profonde antipathie, son empressement à se retirer des affaires fut tel que, dès le 1" octobre, elle congédia, ainsi que sa sœur, les officiers de sa maison, n'en réservant qu'un petit nombre pour son service personnel '.
La résolution de Charles-Quint n était pas moins définitive, et Marie de Hongrie ordonna, par lettres du 26 septembre, de convoquer les états généraux à Bruxelles, en recommandant « d'envoyer des députés en grand nombre, pour assister à la renonciation et cession desdits pays au roy d'Angleterre, leur sire et prince^. » L'empereur écrivit, le même jour, a aux gouverneurs, présidens et chanceliers » à qui il appartenait de faire cette convocation. « Ayant, dit-il, communiqué avec le roy d'Angleterre, mon fils, sur les affaires publiques de nos royaumes et états; considérant l'indisposition de ma personne, qui ne me permet doresnavant de voyager et de faire la peine requise et telle que jusques à présent ai prise pour le bien, défense et préservation de mes pays de par deçà et des bons sujets d'iceux, j'ai, pour ces causes et autres bonnes considérations, déterminé et résolu de visiter mes royaumes d'Espagne, et de délaisser audit seigneur roy lesdits pays èequels icellui piéçà a esté reçu et juré , comme mon seul et
• Et il re di Spagna odia lei et lei lui. Helalion de Badoaro, I. c.
' « Les dictes deux roynes ont cejourd'hui rompu leurs estatz, retenant seulement quelques officiers, pour aller avecques elles. Monsieur de Mollembays, messieurs les maistres Haller et Falais demeurent icy, le contreroileur maistre Roger Palhie les suy t. » Lettre de Philippe Nigri à Jean Carette, président de la chambre des comptes à Lille, du 4«' octobre 4555. Archiv>es de Lille. M. GacHARn, Bapport sur ces Archives, A9'i. — Le 45 octobre, les principales daines du pays étaient arrivées à Bruxelles, pour faire leurs adieux à ces princesses. Lettre du prince d'Orange, du 45 octobre. M. Groen Van Prinsterer, L 49.
'' Compte de C. de Berlaymont, f» xxx.
unique héritier, pour futur seigneur et prince. Bien que, avant mon parlement desdits pays de par deçà, j'eusse forr désiré de les visiter, si est-ce que madite indisposition ne le pourroit bonnenaent comporter : par où j'ai trouvé de faire ici convoquer, pour le quatorzième jour d'octobre prochain, les principaux seigneurs et états, poursuivant madite résolution, de faire solempnellement, en leur présence, la renonciation et cession susdites, et de faire recevoir par iceulx ledit seigneur roi pour leur seigneur et prince \ » Afin d'éviter tout retard ou difficulté dans la rédaction des procurations que les états provinciaux avaient à délivrer à leurs commettants, la reine leur envoya (4 octobre) des formules, avec invitation de les examiner dans le plus bref délai possible ^.
L'assemblée fut ajournée au 28, parce que de fortes pluies défoncèrent les chemins et retardèrent l'arrivée des députés des provinces éloignées \ On attendait aussi, paraît-il, l'archiduc Maximilien^. Charles-Quint avait même espéré que le roi des Romains assisterait à la cérémonie de son abdication. Depuis la diète d'Augsbourg leurs rapports étaient restés empreints de froideur, et plusieurs fois des démêlés assez vifs faillirent amener entre eux une rupture complète^. D'un autre côté , les archiducs ne . dissimulaient pas leur éloignement pour leur cousin, qui ressentait pour eux la même aversion ®. Arrivé au terme de sa carrière et prévoyant les
» M. GkCEAhD, Analectes belgiques, 70. — ' Ibid., 72.
* E. De Veer, Chron., f» 43-2,
^ LeUres des députés de Namur, du 18 octobre 4555. M. Gaciiard, 1. c, 76, note 4 .
* Voir Correspondenz, IIL
« Dans son Apologie, Guillaume le Taciturne dit que le cardinal de Granvelle eoapoisonna, par ordre de Philippe, Maximilien II, alors qu'il n'était encore que roi des Romains ; il tenait ce fait de ce prince lui-môme.
35i RË6NE DE GHARLES-QUIN'B^EN BELGIQUE.
funestes conséquences des dissensions qui sépar^ent te branche allemande et la branche espagnole de la maison d'Autriche, Charles-Quint comptait sur l'arrivée de son frère ou de l'archiduc Maximilien , pour rétablir la concorde entre les membres de sa famille ; mais Ferdinand savait que Philippe aspirait toujours à supplanter ses enfants et, après avoir vainement cherché à dissuader son frère d'une résolution sujette, à ses yeux, à « d'irréparables inconvéniens et dommaiges pour les Pays-Bas, pour l'Italie et pour l'Allemagne V » il allégua l'état de l'empire et de ses propres royaumes pour décliner l'invitation qu'il avait reçue. Au dernier moment il consentit pourtant à envoyer le second de ses fils, Ferdinand, qui arriva à Bruxelles le 21 ou le 22 octobre*.
Dès le 8 octobre, Marie de Hongrie avait ordonné aux présidents des conseils de justice de faire graver de nouveaux sceaux aux titres du roi, pour s'en servir après l'abdication de l'empereur •'^. Le 20, Charles-Quint manda au palais les chevaliers de la Toison d'or présents à Bruxelles, et les informa de son intention de céder à son fils, sans aucune réserve, ses pays de par deçà avec le duché de Bourgogne, et de l'investir de la dignité de chef et souverain de TOrdre. A cet effet, ils se réunirent le lendemain en conseil. Après un nouvel exposé des motifs de la réunion, Philippe se retira, afin de permettre à l'assemblée de délibérer librement. Le résultat de la délibération n'était pas douteux : il y eut assentiment unanime et, à sa rentrée dans la salle, le roi reçut les compliments des chevaliers,
' Lettre du 9 juillet. Correspondenz, III, 662. " M. Gachard, L'Abdication de Charles-Quint.
' Archives du royaume , carton : États-Généraux. — M. A. Pinchart a publié cette lettre dans sa Biographie précitée, 244 .
ReveDant à Tidée qu'il avait déjà plusieurs fois conçue \ Tempereur notifia ensuite à rassemblée sa résolution de renvoyer à Henri II le collier de Tordre de Saint-Michel. « Je ne veux plus le porter, dit-il, non-seulement à cause de l'inimitié qu'en son vivant le roi François I*' m'a manifestée et dont son fils semble avoir hérité, mais parce qu'on admet dans cet ordre des personnages indignes d y entrer, des hérétiques, des traîtres et d'autres infâmes. Du reste, déterminé à me retirer en Espagne, il m'est désormais impossible de me soumettre aux obligations attachées à cet ordre, x^ Approuvant cette résolution, les chevaliers décidèrent que Toison d'or ^
'Cette pensée, que nous avons vu se manifester en 4554, Charles-Quint Tavait déjà eue en 4550, et alors il avait voulu renvoyer tout à la fois Tordre de Saint>MicheI et celui de la Jarretière. « Le roi de France, au dernier ordre qu'il a tenu, a créé chevalier en icelui, le Rbingrave, rebel à Sa Majesté Impériale, ce qu'elle a senti, et comme il y a longtemps qu'il vouldroit bien estre desveloppé et de l'ordre de France et de celui d'Angleterre, il m'a commandé l'escripre à Vostredite Majesté , pour en avoir son advis , le communiquer par delà à ceulx qu'il lui semblera. Et quant à celui de France, il sembleroit quasi qu'il se pourroit faire en ceste conjecture et sans démonstrer mespris ou contentement dudit ordre, ni sentiment à rencontre du roi en particulier, le fondant seulement sur ce que Sa Majesté ne veulle estre comprins en nul ordre^ auquel soit reçu pour confrère un sien sujet rebelle... ». Lettre de l'évoque d'Arras à Marie de Hongrie, du 43 octobre 4550. — « Du fait de l'ordre de France et d'Angleterre, j'en ai parlé à M. du Reulx et de Praet, pour non estre autre chevalier ici de l'ordre, et quant à eulx, ils vouldroient qu'il y eust plus grand nombre pour donner advis sur ung tel point : si est-ce que par manière de devise, et en attendant qu'il y eust plus grand nombre pour donner ledit advis, ils ont bien donné à cognoistre qu'il ne leur semble qu'il soit encore temps de s'en défaire, et mesme que la couleur du Rhingrave ne peult militer, puisque l'on l'a passé à autant d'autres rebelles de Sa Majesté, et que pour Angleterre ne semble estre convenable les irriter davantage pour ce temps : de mon costé je tiendrais que ce seroit le meilleur... » Lettre de Marie de Hongrie à l'évêque d'Arras, du 22 octobre 4550. Reg. Collection de doc. hist., VIII, f«« 33 et 36.
' Ces fonctions étaient occupées depuis 4550, par Antoine de Beaulincourt, seigneur de Bellenville, de Vendeville et de Lanson.
â54 RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
muni d'une lettre pour le connétable de Montmorency, irait reporter le collier, le manteau et le livre des statuts; il devait aussi insinuer, sans toutefois y mettre la moindre insistance, que Henri II manquerait aux convenances, si, conformément aux statuts de Tordre de la Toison d'or, il ne renvoyait pas les insignes de feu son père. Cette résolution ne fut pourtant pas immédiatement exécutée. Après l'abdication de Gharles-Quint, Philippe, qui sembla affecter aussitôt, même dans de petites choses, de mettre sa volonté au-dessus de celle de son père, ordonna (15 novembre ) à Toison d'or de n'exécuter sa commission qu'après la clôture du prochain chapitre, et lorsque ses affaires lui laisseraient plus de loisir. Ce ne fut en effet que le 22 août 1 556, que Toison d'or reçut ses instructions ; comme la trêve de Vaucelles avait modifié la situation, Charles-Quint alors écarta toute démonstration de haine ou de ressentiment, et attribua le renvoi de son collier à l'impossibilité, vu son nouveau genre de vie, de se conformer désormais aux statuts de l'ordre '.
En attendant la réunion des états généraux, Charles-Quint récompensa plusieurs seigneurs qui l'avjiient servi avec zèle et dévouement. Il érigea en comtés les terres de Boùssu et de Culembourg, en faveur de Jean de Hennin-Liétard, son grand écuyer, et de Florent de Pallant. La Vère et Flessingue furent réunies, sous le titre de marquisat, à titre héréditaire, pour reconnaître, disent les lettres d'érection, les services que, pendant vingt-cinq ans, Maximilien de Bourgogne avait rendus tant sur terre que sur mer (21 octobre 1555). Le seigneur de Praet eût obtenu aussi des récompenses analogues, lui qui, dans ces dernières années, avait traité avec Granvelle et
' De Reiffenberg, 1. c. — Voir le récit que fit de cette mission Toison d'or. Archives historiques du nord de la France, 3* série, V, 33.
ABDtCATION ET MORT DE CHARLES-QUINT. â5:>
Marie de Hongrie , la plupart des affaires publiques ' , si la mort ne Feùt enlevé dès le 7 octobre 1555.
L'empereur pourvut, le 22 octobre, à un grand nombre de charges vacantes. Une « autre commission de gouverneur et souverain bailli , capitaine et grand veneur des ville , chastel , comté et pays de Namur, * fut délivrée à Charles de Berlaymont, « au. lieu du comte de Mansfeld, lequel, pour certains respectz et causes, en étoit définitivement depporté. » Le comte de Megen se vit aussi confirmé dans le gouvernement du duché de Luxembourg et du comté de Chiny. Philippe de Montmorency, seigneur d'Hachicourt, reçut la charge de chef des finances ; Pierre Boisot, seigneur de Ruart, Tourneppe et Huissingen , celle de trésorier général. Le gouvernement de Lille, Douai et Orchies passa à Jean de Montmorency, seigneur de Courrières; celui de Tournai et du Tournaisis, à Pierre de Werchin, sénéchal de Hainaut; celui d'Arras, Avesnes, Aubigny et leurs dépendances, à Maximilien de Melun, vicomte de Gand. Philippe de Sainte- Aldegonde, seigneur de Noircarmes, devint bailli et capitaine de Saint- Orner; François, seigneur de Noy elles et de Stade, gouverneur et capitaine de Béthune; George, seigneur deBeaufort, capitaine du grand château de l'Écluse ; Philippe de Chassey, capitaine du château de Rupelmonde ; Adolphe de Bourgogne, grand bailli de Gand ; Jacques du Chastef, capitaine et châtelain du petit château de cette ville; Josse, seigneur de Courteville et de Borst, haut bailli, capitaine et châtelain d'Audenaerde et de Peteghem; Gilles de Courteville, capitaine de Nieuport; Antoine de Northould, haut bailli de Termonde; Philippe de Senzeilles, maïeur de Namur; Ferry de Caron-
' Lettres de Ruy de Gomez, citées par M. Gachard, Retraite et mort de Charles-Quinl, ï, 65, noie 4.
âS6 RÉGNE DE CHARLES-QUliNT EN BELGIQUE.
delet, châtelain d'Ath; Jean Nicod, capitaine du château de Faulcongney; Denis de Berlo, seigneur de Brust, bailli de Waseige^ ; Robert de Bernimicourt, seigneur de Frenin, bailli et capitaine des ville et château de Lens et Hennin -Liétard ; Philippe de Goegnies, châtelain de Braine-le-Comte ; Pierre de La Fontaine, bailli de Bouvignes et louvetier du pays de Namur; Guillaume de Hontoy, bailli de Montaigle; Corneille Van der Ee, commissaire général deà montres des gens de guerre de cheval et de pied. Le docteur Joachim Hopperus et maître Lievin Everaerts entrèrent au grand conseil de Malines; Pierre Asset, seigneur tfAigny et de Stave, reçut la présidence du conseil d'Artois. D'autres obtinrent des dignités ; beaucoup d'emplois secondaires furent remplis, et des pensions ou gratifications , accordées en grand nombre à d'anciens serviteurs \
Il Mut aussi s'occuper d'aplanir les difficultés soulevées, au sujet de la convocation des états généraux et de l'acte qu'ils étaient appelés à consacrer. Les députés de Louvain déclarèrent qu'ils n'étaient pas tenus d'aller « recevoir et adhériter un duc de Brabant qui, selon leurs anciens privilèges, devoit venir tout premier en leur ville faire le serment pour y être reçu ; > ils ne consentirent à assister à l'assemblée qu'après protestation et réserve de leurs droits ^* Les états du Hainaut prétendirent qu'après l'abdication de l'empereur, leur nouveau souverain « se debvoit trouver audit pays et comté, es villes et lieux accoutumés, pour y faire les sermens , et observer les solempnités anciennement requises
' Mandement de Charles-Quint au secrétaire d'état, Josse Bave, 32 octobre 4555. M. Gachard, 1. c, Appendice, 1> E.
" «( La forme que usoit Tempereur en faisant la cession et résignation des Pays-Bas au roy notre sire. » M. Gachard, Analecles belgigues, 75.
et faites, tant par sadile majesté impériale que par ses prédécesseurs , et lors y être reçu ; » ils autorisèrent seulement leurs députés à assister à l'acte de renonciation de Tempereur. Marie de Hongrie chargea de Lalaing de leur représenter que « le pays ne pouvoit longuement demeurer sans seigneur, ni attendre jusques à ce que ledit seigneur roy allât d'un pays en Taultre pour y être reçu ; » ce qui , du reste , ne semblait pas nécessaire, ajoutait-elle, puisque les états avaient déjà, en 1549, solennellement reconnu ce prince pour successeur de l'empereur , et qu'il n'y avait pas lieu dès lors d'en exiger d'autre formalité ou obligation avant le décès de son père. Elle allégua « d'autres raisons encore pour excuser ledit seigneur roy de faire ledit voyaige , tant incommode et non nécessaire, meismes en temps présent de la guerre, et la saison d'hyver, y joint les inconvéniens qui en pouvoient succéder au pays : ainsi, en faisant ledit voyaige en Hainaut, it ne se sauroit bonnement excuser de faire le semblable es autres pays ^ » Les députés hennuyers cédèrent; mais ceux de la Gueldre et de Zutphen , qui élevèrent les mêmes prétentions, donnèrent simplement mission à leurs délégués « de comparoir et d'assister à l'assemblée générale de tous les aultres estatz ^. »
De leur côté, les quatre membres de Flandre demandèrent que la cession des Pays-Bas, et notamment de leur comté, eût lieu avec toutes les chaires personnelles et réelles qui les grevaient ; que le roi l'acceptât et prêtât les serments requis dans la même séance. Il leur fut donné satisfaction sur le premier point; quant au second, Viglius, chargé d'examiner ces réclamations, leur représenta que l'état de santé de
' Lettre de Marie de Hongrie, du 8 octobre 4555. M. Gachard, Anal, belg., 73. ' La forme que usait l'empereur, etc.
es$8 nÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
l'empereur ne permettrait pas d'ouvrir l'assemblée avant trois heures de Taprès-dînée , et qu'il ne lui serait guère possible de supporter les fatigues d'une séance qui serait extrêmement longue, si le roi était obligé de prêter et de recevoir les serments exigés par les constitutions des diverses provinces *. Ce fut alors aussi que les états de Brabant obtinrent la révocation du concordat conclu, en 1546, avec l'évêque de Liège. Enfin , les députés hollandais se proposèrent d'abord de poser la question de savoir ce qui adviendrait si Philippe décédait avant son père ; mais, après en avoir conféré avec les représentants de la Flandre, ils convinrent de ne point toucher ce point délicat ^. Toutes les difficultés se trouvèrent ainsi levées; il n'y eut que la province d'Overyssei, de Drenthe et de Lingen qui s'excusa de ne pouvoir se faire représenter à l'assemblée générale ^.
Dans le même temps, Charles-Quint confirma aussi un privilège récemment accordé (mai 1S55) aux états de Hollande, et déclarant inhabiles à toutes charges et dignités les personnes non originaires du comté ou du moins des Pays- Bas ; il était fait exception en faveur des stathouders et des chevaliers de la Toison d'or aptes, en cette qualité, à exercer des offices dans toute l'étendue de nos provinces. En sollicitant cette confirmation , les Hollandais se montraient déjà alarmés des sympathies de Philippe pour les étrangers; il la signa cependant avec son père et la ratifia même après son inauguration *. Ce fut peut-être cet acte qui suggéra aux
' Lettre des députés dTpres, du i9 octobre 4555, citée par M. Gachard, Hetraile el mort de ChaHes-Quint, I, 69, note 4 . ' Ibid. — Registres Ad. Van der Goes.
' M. Gachard, Anal, belyiques, 80.
* Recueil des Placards. — Reg. Ad. Van der Goes, ad ann. 4655, 54, 77, 90.
états de Hainaut l'idée de réclamer le privilège qui leur fut octroyé par lettres patentes du 2 novembre 1S55 : il stipula que « nuls natifs des pays où ceux de Hainaut étoient exclus des affaires, ne seroient réciproquement reçus à desservir des offices en cette province, excepté bien entendu les gouverneurs et les chevaliers de la Toison d or \ »
Enfin, le vendredi 25 octobre, à trois heures de Taprèsdînée, les députés des états, munis de leurs commissions et pleins pouvoirs, se réunirent dans la grande salle du palais. Elle était « fort bien ornée et tendue de la tapisserie de la Toison d'or ou de Gédéon, la plus riche et exquise qu'on sauroit avoir vue. Au côté de l'ouest, vers l'endroit des bailles, contre la cheminée, s'élevoit une estrade somptueusement garnie ; elle étoit haute de six à sept degrés et si grande qu'elle arrivoit presque jusques aux deux autres cheminées. Sous un dais aux armes de Bourgogne, appelé le riche dosseret, s'y trouvoient trois belles chayères à doz : celle du milieu pour l'empereur ; celle du côté droit pour le roi ; celle du côté gauche pour la reine de Hongrie. A droite estoit mis un banc tapissé pour les chevaliers de l'Ordre ; à gauche un aultre semblable banc pour les princes et seigneurs grandz. Plus bas, il y avoit d'aullres bancs pour les trois conseils collatéraux. Dans la salle, en face de l'estrade, étoient des bancs non tapissés, pour les états ; ils s'y rangèrent selon leur ordre, assçavoir ceux de Brabant, sur le premier, ceux de Flandres, sur le second, et ainsi de suite. » Jamais l'assemblée n'avait été aussi nombreuse ni aussi brillante; la Flandre seule comptait près de cent représentants, et l'on porte à plus de mille le nombre de personnes qui assistèrent à la céré-
' M. Gachard, liotice sur les Archives des ci-devant états de ce comté.
monie. Un espace réservé au public avait été envahi de bonne heure, et, quoique « les huissiers fissent tout leur debvoir d'y donner la meilleure police possible, quand il fallut placer tout ce monde, l'immodestie d'aulcuns en obvia de manière qu'il y eut grande division et foulée à ladicte entrée. »
Un peu avant trois heures, Gharles-Quint, vêtu de deuil et portant le collier de la Toison d'or, quitta sa petite maison du parc, accompagné de son fils, d'Ëmmanuel-Philibert, de son grand écuyer (de Boussu), de son sommelier de corps (de la Ghaulx) et d'autres gentilshommes. Ses infirmités ne lui permettant plus l'usage du cheval, il monta une petite mule, et, à sou arrivée au palais, il alla attendre dans ses anciens appartements que les députations des états fussent placées. Comme la foule avait envahi plusieurs des pièces voisines, il ordonna de les faire évacuer sur-le-champ ; « à quoy il fut obéy en telle manière que plusieurs notables seigneurs et personnages des estatz s'en ressentirent et irritèrent, selon qu'il se put bien veoir et sçavoir. » Après s'être reposé un instant, l'empereur se rendit dans la salle des séances du conseil privé, où étaient réunis Philippe, Marie de Hongrie, le duc de Savoie et les chevaliers de la Toison d'or (d'Egmont, de Beveren, de Bréderode, de Lalaing, de Boussu, de Werchin, de Bugnicourt, d'Arenberg, de Molembais).
A quatre heures, la porte de la grande salle, gardée par les archers et les hallebardiers de la cour, s'ouvrit, et Charles- Quint entra, s'appuyant de la main gauche sur un bâton, de l'autre sur l'épaule du prince d'Orange, récemment arrivé de l'armée. A sa suite venaient Philippe, Marie de Hongrie, le duc de Savoie, les chevaliers de la Toison d'or, les gouverneurs de province, les membres des conseils collatéraux et les gentilshommes de la cour. Tous les assistants s'étaient
levés à rentrée de l'empereur, qui leur rendit le salut et alla prendre place sous le dais, avec son fils, sa sœur et Emmanuel- Philibert, pour qui un siège particulier avait été placé près de celui de la reine. Les autres personnages occupèrent les banquettes qui leur étaient réservées; au pied de Festrade se rangèrent les gentilshommes étrangers à la cour. Puis, sur l'ordre de l'empereur, un héraut invita les assistants à se rasseoir, et les députés ayant déclaré que leurs pouvoirs étaient en règle, la parole fut donnée à Philibert de Bruxelles, membre du conseil d'étal et du conseil privé.
« Messieurs, dit-il, bien que vos lettres de convocation vous aient informés déjà du but de cette réunion, l'empereur m'a commandé de vous le communiquer plus expressément.' Je dois aussi vous exposer ses conslans efforts, depuis le jour bien éloigné déjà de son émancipation, pour procurer à ses Pays-Bas le bien, repoz et tranquillité. A cet effet il a fait de longs et fréquens," de pénibles et dangereux voyages, délaissé ses autres états. Absent comme présent, il a apporté tous ses soins à vous régir et gouverner en bonne justice et police, à remplir tous les devoirs d'un bon prince, à vous prouver la paternelle affection, dont il avoit hérité de ses prédécesseurs, et que vous méritoient du reste votre amour et votre obéissance envers vos princes. Chez lui cette affection est d'autant plus grande qu'il est né dans ces pays ; il n'en a été que plus enclin à s'employer en leurs affaires, sans y épargner sa personne, qu'il a souvent hasardée pour leur défense. En paix et en guerre, il n'a reculé devant aucun labeur, peine, ni travail, pour leur bénéfice. Il ne le regrette point, car il vous a toujours trouvés bons subjectz. Aussi y eût-il persisté jusqu'à la fin de sa vie, si l'âge, ses travaux et ses fatigues ne l'avaient mis en l'état où vous le voyez.
362 BÉGNE DE CHARLES-QUiNT EN BELGIQUE^.
Incapable désormais de supporter ce fardeau , il e^t obligé de s'en décharger et de le remettre à un autre qui y puisse satisfaire.
» Indépendamment de ce motif, il y a plus de douze ans que Sa Majesté n'a vu ses royaumes d'Espagne, qui depuis longtemps le rappellent. Elle a jusqu'à présent résisté à leurs instances, voulant, autant qu'il lui fût possible, ne se point éloigner de vous; mais aujourd'hui elle ne peut diiférer davantage. De plus, sa santé, qui s'altère grandement par les froidures, exige un climat plus doux, et elle s'est déterminée à passer cet hiver en Espagne, ce qui ne souffrira pas de difficultés lorsqu'elle vous aura remis à son filz. S'il n'en étoit ainsi, il lui seroit trop pénible, après s'être tant occupé de ces pays, d'en retenir la charge, alors que son absence et ses infirmités la mettroient hors d'état de vaquer aux soins de leur prospérité et de leur défense. Mais elle se console de celte dure et difficile détermination, dictée par une impérieuse nécessité, en pensant qu'elle vous remet entre les naains du roi, monseigneur notre prince, ici présent, son vrai, naturel et droicturier successeur, reconnu déjà par vous en cette qualité. En âge de régner, initié depuis longtemps aux affaires du gouvernement, par les charges qu'il a exercées en d'autres royaumes et pays, aidé par vous et par tous les féaux sujets des Pays-Bas, monseigneur le roi convient parfaitement pour suppléer à Sa Majesté Impériale, et elle loue Dieu de la grâce qu'il lui a accordée ainsi qu'à vous tous, de prévenir de la sorte les inconvénieus, qui souvent adviennent à Tavénement de princes n'ayant ni l'âge ni l'ex-périence requise pour bien gouverner. Or, non-seulement Sa Majesté a trouvé en sou fils toutes les qualités suffisantes; mais il lui sait une volonté bien déterminée de se consacrer à ce pays, dont il hérite avec le
cordial amour qui fait partie de cet héritage. Enfin, dans l'intérêt de ses royaumes et de ses pays, elle n'a voulu les remettre à son fils que successivement, afin qu'il prît ainsi plus facilement la charge que si elle lui étoit tombée d'une fois sur les épaules.
» Ensuite de cette résolution, qui a déjà reçu un commencement d'exécution. Sa Majesté Impériale remet ces pays entièrement entre les mains de monseigneur le roi ; elle lui en donne dès maintenant l'entière possession comme à son légitime héritier, afin de dorénavant les régir et gouverner suivant qu'il le jugera convenir à leur propre bien. Elle vous délie donc des sermons que vous lui avez prêtés, pour que vous puiiïsiez rendre à son successeur les devoirs et offices requis, l'acceptant et retenant comme votre prince naturel et souverain seigneur. Sa Majesté vous prie d'avoir pour agréables ses constans efforts pour votre bien , les grands soins et la continuelle vigilance qu'elle a apportés à vous gouverner, habilement et activement secondée qu'elle a été par ses conseillers et par la reine, madame sa sœur, qui y a travaillé si studieusement avec infinies peines et travaux durant tant d'années. L'empereur comprend toutefois que ses indispositions, d'autres affaires et les circonstances l'ont empêché d'accomplir tout ce qui se devoit à si bons , si loyaux et si fidèles sujets; il vous remercie très-affectueusement des grands services que vous lui avez rendus, pour alléger sa charge, en l'assistant de vos conseils et de vos biens. Il vous est recpnnoissant des grandes et notables aides que vous lui avez accordées et qui, vous le savez, ont été employées, de même que ses revenus et les subsides de ses autres royaumes et pays, pour le bien et la défense des Pays-Bas. Il lui est extrêmement pénible, après tant de sacrifices, de ne pouvoir,
avant don départ, vous garantir de la guerre. Hais vous n'ignorez pas les diligences qu'il a faites à Teifet de vous procurer la paix, et en votre dernière assemblée la reine vous a exposé la marche des négociations ouvertes à ce sujet, ainsi que les prétentions exorbitantes du roi de France. Sa Majesté espère bien que Dieu, qui est juste juge, donnera quelque jour le moyen de le ranger à la raison, et que le roi, monseigneur notre prince, ne négligera aucun moyen de vous protéger et de vous défendre , pourvu que , comme on doit Tattendre de votre dévouement, vous l'aidiez à écarter de ces provinces les irréparables désastres de la guerre. Elle vous requiert très-instamment de vous évertuer à l'assister en vos propres dangers, de lui fournir les moyens de sortir avec honneur de la lutte, et de prévenir les calamités que votre défaut de concours attirerait sur le pays. Le roi, de son côté, 6oyez-en certains, s'y emploiera sans y rien épargner.
» Sa Majesté ne veut pas vous quitter sans remplir son devoir jusques au bout. Elle vous pecommande principalement le service de Dieu , et vous exhorte à veiller soigneusement au soutien de la sainte foi et religion , sous la révérence et obéissance due à noire sainte mère l'Église. Elle vous engage à observer et à faire obser\^er inviolablement les édits qu'elle a publiés à cette fin ; elle a appelé très -expressément sur ce point l'attention du roi. Profitez de l'exemple qu'offrent ceux qui se sont fourvoyés du vrai chemin, en remplissant votre devoir envers Dieu qui est le dispensateur de tous les biens, qui vous fera prospérer et vous défendra de tous inconvéniens.
» Que la justice soit toujours tenue en honneur et respect; car sans elle le corps mystique de la république ne se peut soutenir, et par elle vous vivrez tous en bonne union, union
ABDICATION £T MORT DE GHARLËS-QUINT. âd5
si nécessaire à votre sécurité. Quoique les Pays-Bas soient formés de provinces diverses , ils constituent un corps dont les membres doivent rester liés entre eux. En se divisant, ils. donneroient tout avantage à leurs ennemis, tandis quen s'unissant et en s'entr*aidant mutuellement, ils peuvent, Texpérience Ts^démontré jusqu'à présent, résister à quiconque les voudroit outrager.
» Enfin, Sa Majesté vous rappelle le respect et Fobéissance que vous devez au roi , notre prince et souverain seigneur ; elle ne doute pas que vous serez pour lui ce que vous avez été pour elle, de loyaux et d'affectionnés sujets, et que vous donnerez à votre nouveau souverain moyen d'exécuter ses bonnes intentions à votre égard. Quant à lui, Sa Majesté a le bon espoir qu'il vous sera bon prince, parce qu'elle peut juger de son inclination et de ses actions passées. Elle supplie le Créateur d'accorder au roi la grâce de continuer de bien en mieux, et de vous vouloir toujours tenir sous sa protection et sauvegarde. »
Ce discours avait été écouté dans un religieux silence, et Ton rapporte que, comme l'orateur s'échauffait, l'empereur l'invita, à plusieurs reprises, èkse couvrir; mais l'attention devint bien plus vive encore quand on vit Charles-Quint se disposer à prendre lui-même la parole. Philippe alla se placer près de son père, qui resta assis et, après avoir mis ses lunettes, déploya un petit papier lui servant d'aide - mémoire. « Le conseiller de Bruxelles, dit-il, vous a exposé les motifs qui ont dicté ma résolution ; je vais vous en indiquer d'autres qui la motiveront davantage encore. Il vous souvient comment, il y a eu quarante ang, la veille des Rois, dans ce même lieu et presque à la même heure , l'empereur mon aïeul m'émancipa, alors que je n'avois que quinze ans. L'année suivante, le roi
266 RÈGNE DE GHARLES-QUiNT EiN BELGIQUE.
catholique mourut, et, pour suppléer à Tincapacité de la reine ma mère, je fus bientôt obligé de passer en Espagne. Ëo 1519, il plut à Dieu de rappeler à lui Tempereur, et je sollicitai l'élection à l'empire , non par ambition d'avoir plus de seigneuries, mais pour le bien de plusieurs de mes royaulmes et pays, principalement de ceux de par deçà. Depuis ce temps, toujours mû par leurs intérêts, j'ai fait de fréquens voyages : neuf en Allemagne, six en Espagne, sept en Italie, dix aux Pays-Bas, quatre en France, tant en paix qu'en guerre, deux en Angleterre et deux en Afrique, en tout quarante, sans compter mes nombreuses visites en mes aultres royaulmes, pays et isles, et mon passage par la France pour le remède de choses qui pour lors se offroient en ces pays, qui ne se doibt tenir pour le moindre. Dans ces divers voyages j'ai traversé huit fois la Méditerranée et trois fois l'Océan. Ainsi, obligé de me transporter de tant de côtés, j'ai dû mainte fois vous quitter ; mais je vous ai laissé, en mon absence, madame ma bonne sœur, qui, comme j'en a vois l'assurance et vous en êtes d'excellens témoins, a fait bon devoir pour le gouvernement et pour la défense de ces provinces.
» J'ai eu à soutenir bien des guerres, et cela, je puis le certifier, contre ma volonté. Je ne les ai entreprises que lorsque j'y ai été forcé et à regret; aujourd'hui encore il me peine de ne pouvoir à mon départ vous laisser en paix et repos. Vous devez en être convaincus, du reste, par la communication qui a été faite à chaque province en particulier, au sujet des dernières négociations ouvertes avec la France. Or, on peut bien penser que toutes ces choses je ne les ai pas accomplies sans qu'elles me fussent fort pesantes et de grand travail ; il est aisé d'en juger d'ailleurs par l'état où je suis réduit.
AfiDICATlON ET îtfORT DE CHARLES-QUINT. 267
Aussi, je VOUS prie de ne me réputer si ignorant qu'il n y ait longtemps que j'aie senti et reconnu mon insuffisance pour supporter de telles charges : je n'eusse pas tardé à déposer un fardeau qui étoit au-dessus de mes forces, si l'incapacité de la reine ma mère et le jeune âge du roi mon fils ne s'y étoient opposés, car il m'eût semblé chose inhumaine laisser de faire ce que en moi estoit en tel temps et nécessité.
» Toutefois, lors de moii dernier départ pour l'Allemagne, j'avois l'intention et le désir de renoncer au gouvernement ; mais les affaires se trouvoient alors dans une situation si critique, dans une si grande confusion que, ne me sentant pas aussi indisposé que je le suis aujourd'hui , je ne voulus pas rejeter sur un autre la peine de les rétablir. Après y avoir travaillé, autant que mes infirmités me le permirent, je revins, dans ces provinces menacées par une redoutable invasion; et, malgré mes douleurs, malgré le mauvais temps, je me fis transporter devant Metz pour essayer de la recouvrer, pour monstrer à l'empire que je ne voulois laisser de faire rien de ce qui étoit en moi. L'année suivante, après la prise de Thérouanne et de Hesdin, lorsque le roy de France entra en ce pays, je marchai à sa rencontre, dont il s'en retourna, et l'année dernière encore, après la prisé de Marienbourg, je me transportai à Namur, d'où bientôt après je poursuivis dans sa retraite l'ennemi que je forçai de lever le siège de Renty. Dans ces circonstances j'ai fait ce que j'ai pu et il me desplait que je n'ai Su mieulx faire.
» Actuellement, outre l'insuffisance et l'inhabileté que je me suis toujours reconnues, me voyant tout à fait inutile, n'ayant jamais présumé povoir mieulx sçavoir donner à Dieu ni au monde le compte que je dois, et, dans l'état où je suis, mon incapacité devenant plus grande encore, j'ai dû prendre la
résolution qui vous a été communiquée. Bu reste, les obstacles qui s'y sont longtemps opposés, n existent plus. La reine ma mère est morte; mon fils est arrivé à Tâge d*homme, et j'espère qu'il aura, que Dieu lui accordera les talens avec la force nécessaires pour remplir mieux que moi les obligations incombant à un souverain. Je vous prie de ne pas voir dans cette renonciation la pensée de me soustraire aux éventualités de peines, de dangers ou de travaux ; croyez bien que je n'ai eu d'autre mobile que les inconvéniens attachés à mon impossibilité et inutilité si grande. Je vous laisse en ma place le roy mon fllz, et je vous le recommande. Portez-lui l'amour et Tobéissance que vous m'avez toujours montrés; conservez soigneusement entre vous l'union, dont vous ne vous êtes jamais départis; soutenez et maintenez la justice. Surtout ne permettez pas aux hérésies qui vous environnent de pénétrer dans ces contrées. Si quelzcunes en y a, qu'elles soyent extirpées et déracinées. Je sais bien que, en tout mon temps, j'ai commis de grandes faulles, tant par mon jeune âge que par ignorance et négligence, ou aultrement; mais bien puis certiffier que jamais je n'ai faict force, tort ni injustice, à mon escient, à personne de mes subjectz ; si j'en ai faict aucunes, ce n'a esté à mon escient, mais par ignorance : il m'en desplait et j'en demande pardon. »
Puis il termina ce discours en recommandant au roi les pays sur lesquels il allait être appelé à régner. Cette péroraison émut surtout l'assemblée; l'empereur lui-même « montra une telle angoisse en son cœur, que les soupirs lui entrecoupoient les paroles, les larmes lui découlans des yeux; en quoi il fut accompagné d'aucuns. » Puis, quand cette émotion fut dissipée, le fameux pensionnaire d'Anvers, Jacques Maes, répondit à la proposition, au nom des états généraux. Sa
harangue, qui avait été préalablement soumise à l'approbation des états de Brabant , offre un triste modèle de l'éloquence de son temps : dans cette circonstance solennelle, si propre à inspirer de grandes pensées, Jacques Macs, réputé cependant un habile orateur, ne sut être que diffus et emphatique. Après avoir exprimé les regrets causés aux états par la détermi-, nation de leur souverain : « Outre l'incomparable amour, affection et dévotion grande qu'ils lui ont toujours portés, dît-il, réduisans à mémoire les grands biens qu'ils avoient reçus de Sa Majesté, mesme la grande félicité et prospérité leur estant advenue soubz son règne et empire, il n'y avoit chose qu'ils eussent pu désirer plus que de continuer à vivre sous son juste , bénin et modéré gouvernement. Ni la difficulté des circonstances, ni les calamités de la présente guerre , ni d'autres adversités quelconques n'étoient capables d'altérer leur amour et leur dévouement pour lui. Aussi lui eussent-ils adressé d'instantes et d'humbles prières pour le détourner de sa résolution, s'ils n'avoient su qu'elle étoit dictée par des motifs impérieux. Quelque grand déplaisir qu'ils en eussent, ils se soumettoient donc à sa volonté; ils étoient prêts, en vertu de leurs pouvoirs, à accepter lacté de cession, à recevoir et à inaugurer le prince son fils, et à le servir, non-seulement à la mesure de l'obligation qu'ils y avoient, mais de l'extrémité de toutes leurs forces, tant es corps que es biens, et ce avec la même dévotion, amour, zèle et affection qu'ils avoient par ci-devant fait à son Impériale Majesté. »
Passant alors à l'éloge du roi, que les états trouvaient « tant merveilleusement doué de Dieu et de la nature, de toute autre grâce, que, cessant toute obligation, s'ils avoient eu la liberté du choix, c'eût été encore sur lui qu'ils auroient
270 RË6NE DE GHARLES>QUiNT EN BELGIQUE.
jeté les yeux, puisqu'ils n'auroient trouvé au monde uq prince si parfait et si accompli de toute part, » il exprima l'assurance de voir se perpétuer en lui « les divines et héroïques vertus de son père , signamment sa coustumière clémence, bénignité, atempérance, magnanimité, constance et modération. » Il supplia Philippe, « actendu Testât où se trouvoient les affaires de ses pays, qui avoient besoing de tonne et preste ayde, » de ne pas s'en éloigner avant la fin de la guerre. Il termina par une prière à l'empereur de continuer sa bienveillance à ces provinces, en formant « cent mille bons souhaits, » pour l'heureuse issue de son voyage, que les états verraient volontiers remettre à une saison plus propice, afin de ne pas le savoir exposé aux dangers de la traversée pendant l'hiver.
Après ce discours, qui formulait l'assentiment de l'assemblée aux propositions de Tempereur, celui-ci procéda à la cérémonie de rinvesliture. Philippe se jeta aux genoux de son père et voulut lui baiser la main; mais Charles-Quint, le faisant relever, le serra dans ses bras et lui dit en espagnol : « Mon cher fils, je vous donne, cède et transporte mes pays de par deçà, comme je les possède, avec les amendes, profits et émoluments qui en dépendent. Je vous recommande la religion de la sainte Église, la bonne police et la justice, et je requiers tous les étals de se maintenir en- bonne union. » — « Sire, répondit Philippe dans la même langue, vous m'imposez une très-grande charge. Néanmoins, constamment soumis à Votre xMajesté, je continuerai à me conformer à ses volontés en acceptant ces pays. Je vous prie toutefois de vouloir les assister et de les avoir en bonne recommandation. » L'empereur alors se tournant vers les députés, leur dit d'une voix profondément émue : « Messeigneurs, vous ne devez être
ABDICATION ET MORT DE CHAHLES-QUlNTr 271
émerveillés, si, vieux et débile de tous mes meiubres, comme je suis, et aussi pour Tamitié que je vous porte, je verse quelques larmes. » Après ces mots, un secrétaire donna lecture des lettres patentes de cession, qui portaient la date du même jour et relataient la proposition de lempereur et le consentement des états. Quand la lecture en fut terminée, Philippe, qui était retourné à sa place, dit aux états, sans se lever de son siège : « Messieurs, combien que j*entends raisonnablement le langage françois, si ne Tay-je encoires si prompt que pour vous povoir parler en icelluy ; vous entendrez ce que révêque d'Arras vous dira de ma part. »
« Soit que, dans le public, on accusât le roi d'avoir influé sur la détermination de son père, soit que Philippe voulût aller au-devant de cette^ accusation , Granvelle employa la moitié de son discours à convaincre les états que le commandement exprès et réitéré de Tempereur avait pu seul déterminer son ûls à accepter la renonciation qui venait d'être faite en sa faveur. » Il exposa que le roi n'avait cédé qu'après avoir vu échouer toutes ses représentations et « avec espoir qu'il seroit assisté par les états, pour porter cette charge*, par amour correspondant au sien, comme l'on devoit attendre de si bons, loyaux et afPectionnés sujets. » En les remerciant de la bonne volonté et de l'affection qu'ils venaient de lui témoigner, ce prince les assurait que , « de son côté , il avoit la volonté d'y faire, avec l'ayde de Dieu et leur concours, son debvoir, sans y rien espargner du sien, pas même sa propre personne, qu'il exposeroit très-volonliers à tous travaux et dangiers, pour procurer repoz et bien à ces pays. » Il promettait « de leur administrer justice égale, d'observer leurs coutumes, libertés et privilèges, de maintenir entre eux toute bonne union et concorde, laquelle aussi singulièrement il leur
fJi RËGNE DE CHAH LES-QUINT EN BELtilUUE-
recommandoit, aQn que, par mutuelle intelligence, l'on eût meilleur moyen de se soubstenir et de repoulser ceulx qui continuellement veilloient pour troubler la quiétude et repos de ces pays, où ils vouloient apporter la servitude qui opprimoit les peuples rangés sous leur obéissance. • Il s'engageait à ne quitter les Pays-Bas que lorsque ses affaires l'exigeraleat absolument, et, dans ce cas, à y revenir aussi souvent que sa présence leur serait nécessaire. Promises mensongères, violées presque au même instant. Enfin, Granvelle aanouça que le roi était prêt à renouveler, comme souverain, les serments prêtés en lâi9, comme héritier présomptif, à cbncune des provinces.
Dès que l'évêque d'Arras fut retourné à sa place, Marie de Hongrie demanda à son frère la permission d'adresser quelques mots à l'assemblée: Les instances de l'empereur et celles de Philippe n'avaient pas ébranlé sa résolution, et elle s'était démise, le même jour, de son gouvernement. Dans ud discours entièrement écrit de sa main, elle annonça aux états qu'il lui avait été permis enfin de se retirer et qu'elle allait partir pour l'Espagne avec son frère. « Je vous assure, Messieurs, ajouta-t-elle, que si Sa Majesté n'a pas été Lieu sei*vie et si vous n'avez pas été gouvernés, comme je l'eusse désiré, u'esl en raison de mon insuffisance et non de ma bonne ■■"'—té. Si la qualité, le savoir et les capacités avoient ré- I à la volonté, à la fidélité, à l'amour, à l'affection que apportés, je me tiens sûre qu'il n'y eust eu prince 1 servy ni pays mieulx gouvernés, car je m'y suis eme fidèlement et avec tout l'amour et toute l'affection )le, avec tout le savoir qu'il a plu à Dieu me donner. Je ie, en la plus parfaite humilité, Votre M^esté Impériale, Monseigneur, et vous aultres. Messieurs, de prendre
ABDICATION ET MORT DE GHARLES-QUINT. â73
mes services en bonne part et de les tenir pour agréables, puisque j*y ai usé de toutes mes facultés. S'il y a eu des fautes de commises, pardonnez-les-moi en les attribuant à mon incapacité, qA, je le reconnois, m'eût entraînée dans beaucoup d'erreurs sans Tassistance que j'ai reçue de vos prédécesseurs et de vous-mêmes. Vos conseils, vos avis, votre appui ne m'ont jamais fait défaut pour le service de Sa Majesté , ni pour le bien et la défense du pays ; je ne puis ni ne dois me dispenser de m'en louer grandement devant Leurs Majestés, et de vous en remercier très-affectueusement. Indépendamment du devoir que vous avez ainsi rempli envers vostre si bon prince et dans vostre propre intérêt, ce que vous avez fait personnellement pour moi, vous donne des titres éternels à ma reconnaissance. Aussi, soyez assurés qu'il n'est personne qui vous ait esté et qui vous soit autant affectionné que moi; il n'est personne au monde qui désire plus vostre bonheur. Tout en accomplissant mon devoir, j'ai désiré satisfaire à un chascun et ne me séparer de vous qu'avec contentement. En quelque lieu que je sois, vous me trouverez toujours aussi encline que du passé , tant en général qu'en particulier, à m'employer de tous mes moyens pour servir vos intérêts et pour vous procurer tout convenable plaisir. »
Ce discours renouvela l'émotion de l'assemblée. Charles- Quint remercia sa sœur avec tendresse des longs et fidèles services qu'elle lui avait rendus. Jacques Macs répondit à la reine, au nom des états, et lui exprima leur reconnaissance a de la peine et bon vouloir par elle faits au gouvernement desdits pays. » Enfin, après que l'évêque d'Arras eut prévenu les états que la prestation des serments aurait lieu le lendemain, l'empereur et sa suite se retirèrent, dans l'ordre adopté
pour leur entrée ^ Puis rassemblée se sépara en proie à de vives et douloureuses impressions : les uns touchés de la solennité de l'événement; les autres effrayés de sinistres pressentiments, trop fatalement Justifiés par Favenir '.
L'empereur attendit dans la salle du conseil privé que la foule se fût écoulée et reprit ensuite le chemin de sa petite maison du Parc*. Le même jour, il fit enregistrer et expédier l'acte de transport des Pays-Bas à son fils. « Considérant,
' « La forme que usoit l'empereur en faisant la cession des Pays-Bas. ■ — « Sommaire description de ce que, par un vendredy , xxv« jour d'octobre xv « Iv, fut fait eu la ville de Bruxelles, où estoient appelez et congregez par la Majesté de Tempereur les estatz de tous ses pays d'embas, à raison du dévasement que feit à Philippe, par la grâce de Dieu, son très-cbier et bien«aimé filz prince des royaulmes d'Espaigne et roy d'Angleterre. » ->- « Recueil de ce que Tempereur dit de bouche aux estatz généraux de par deçà, le xxv« d'octobre xv « Iv, après la proposition faite par le conseiller, noté par quelque bon personnage estant à ladite assemblée. » Reg. Coll de doc. hist,, X. — Papiers d'état de Granvell», IV, 480. — M. Gachahd, Anal belg., 84, 87, 94, 97, 99, 408; Des anciennes Assemblées nationales; l Abdication de Charles-Quint. — Mémorial d'Ypres, cité dans ce dernier article. — Paqlot, Mém. litt., lll, 304. — W. GoD£LEVi£is, Historia de abdicatione imperii a Carolo V.
Beaucoup d'historiens ont rapporté cette grande scène de FabdicatiOD, mais en y ajoutant des détails contredits par les documents oQiciels que nous avons pris pour seuls guides.
* Viglius n'avait pas dissimulé à Charies-Quint les craintes que lui donnait le gouvernement d'un prince, dirigé par le clergé d'Espagne, et sans aucune C4>n* naissance des mœurs, ni du caractère des peuples des Pays-Bas ( Viylii vila, n«" Lxvii, Lxviii, 34 ), Ces craintes pour l'avenir on les retrouve chez la plupart des vieux serviteurs de Charles-Quint et de Marie de Hongrie. Voir la lettre de Philippe Nigri à Jean Carette, du i" octobre 4555, précitée. — « Et davantaige, Madame, je voy des choses à l'advenir, encoires qu'eussions paix ou trefve, que bien heureux se porra estimer qui n'aura charge. Je diroye. Madame, voluntiers sur ce propoz plus avant, si je povois pour ceste heure escripre de ma main. » Lettre de de Lalaing, du 30 janvier 4556. lettres dts seigneurs, XV, fo 23.
* M. Gachard, Retraite et mort de Charles-Quint, — Sommaire description, précitée.
ABDICATION ET MORT DE GHARLES-QDINT. 275
dit-il dans ce document, oh il développe de nouveaux motifs pour expliquer sa détermination, considérant qu'en raison de notre âge, de notre maladie et de nos autres infirmités, il nous est désormais impossible d'entreprendre les voyages, d'endurer les peines, d'accomplir les travaux qui incombent à un souverain, et de pourvoir, comme nous l'avons fait jusqu'à présent, au bien, conservation, tuition et défense de nos pays patrimoniaux et autres de par deçà, et de nos bons et loyaux sujets ; .voyant que notre très-cher et très -aimé fils est en âge compétent pour avoir le régime, gouvernement et entière administration de nosdits pays, où même il a élé déjà solennellement juré et reçu, comme notre seul et unique fils et héritier, pour futur seigneur et prince; — considérant, en outre, que le royaume d'Angleterre est bien proche et voisin des Pays-Bas, ce qui donnera à notre fils meilleure commodité de conjointement les régir et de les administrer, de les garder, préserver et défendre contre les entreprises et invasions des ennemis, — Nous avons résolu de visiter nos royaumes d'Espagne, de nous y retirer pour vivre en repos le surplus de nos jours, et à cette fin de céder absolument au roi cesdits pays. A cet effet, pour ces causes et autres justes et raisonnables considérations qui ont été exposées aux états en solennelle congrégation, de notre propre mouvement, franche et libre volonté, autorité et puissance absolue, nous avons cédé, laissé et transporté, comme par les présentes, nous cédons, délaissons et transportons à notredit fils, tous et quelconques les pays de par deçà avec leurs appendances et dépendances, avec les droits et actions qui y sont attachés, sans y rien retenir ni réserver, pour qu'il en jouisse en telle souveraineté, hauteur, prééminence et manière que nous en avons joui jusqu'à présent, à charge de payer toutes nos dettes
et de satisfaire à toutes les obligations que nous avons conlrac* tées pour raisons concernant ces pays. Nous le créons et instituons , par les présentes lettres , prince et souverain seigneur desdits pays, lui permettant d'en prendre dès maintenant entière et pleine possession, de procéder de nouveau, si besoin est, à la prestation des sermens requis, d'y commettre et instituer des gouverneurs et autres officiers, tant pour leur garde et défense, que pour fadministration de la justice, de la police, des finances et en un mot d'agir qn vray seigneur souverain, prince naturel et propriétaire de ces pays, tout comme il le feroit après notre trépas. En conséquence, nous dégageons, par ces présentes, tous évéques, abbés, prélats et autres gens d'église, ducs, princes, marquis, comtes, barons, gouverneurs, chefs et gens de nos consaulx et de nos finances et des comptes, justiciers et officiers, capitaines et gens de guerre, chevaliers, écuyers et vassaux, gens de loi, bourgeois, manans et habitans des bonnes villes, boui^, franchises et villages, et tous autres sujets de nosdits pays de par deçà , de leurs sermens de fidélité , foi et hommage, promesses et obligations, et leur enjoignons bien expressément de recevoir le roi notre fils pour leur vrai seigneur et prince souverain, de lui prêter serment en la manière accoutumée, selon la nature des pays, terres, fiefs et seigneuries ; et de lui porter et démontrer tout honneur, révérence, affection, obéissance, fidélité et service, que de bons et loyaux sujets doivent à leur vrai souverain et naturel seigneur, et comme ils nous Font fait jusqu'aujourd'hui. Nous déclarons inadmissibles tous défauts et omissions, de droit ou de fait, qui pourroient exister en cet acte de cession et transport, et dérogeons, de notre plénière et absolue puissance, à toutes lois, constitutions et coutumes qui y seroient contraires : car ainsy
nous plaît-iP. » Philippe déclara qu'il acceptait cette donation et promit d*en observer les conditions. Puis, il cassa le sceau de son père pour y substituer le sien ; il annonça qu'il conservait tous les officiers dans leurs charges, en leur enjoignant toutefois de rapporter leurs commissions, afin d'en recevoir d'autres accordées en son nom, et de prêter de nouveaux serments entre ses mains ^.
Le lendemain, vers les neuf heures du matin, les états se réunirent de nouveau au palais, à l'effet de reconnaître Philippe pour souverain; les députés de Louvain refusèrent d'assister à cette séance, pour ne pas poser un précédent fâcheux ^. Les députations de chaque province, celle du Brabant la première, furent tour à tour introduites dans la grande galerie, où le roi se tenait debout, appuyé contre une table^ ayant à ses côtés des chevaliers de la Toison d'or et quelques membres du conseil d'état. Le conseiller Philibert de Bruxelles exposa successivement aux députés le but de la convocation et, après qu'ils eurent reçu^et prêté les serments requis, le pensionnaire de chacun des corps d'état « récita au roi une petite harangue, au nom de ses maistres, pleine de bons souhaits, congratulations et offres de services^. »
Charles - Quint espérait - il • par son abdication pacifier l'Europe ? Désabusé des projets qui l'avaient troublée pendant près d'un demi-siècle, appréciait-il toute la somme des sacrifices imposés à ses peuples, toute l'étendue des maux
' Reg. n« 420, f® ij »<>. — M. Gachard, Anal, belg., 402. — Papiers d'état de Granvelle, IV, 486.
* Heg. Ad. Van der Goes, ad ann. 1555, 54-55.
' Die Nieuwe Chronycke van Urabandt, — M. Gachard, Anal. bely. — Leur absence est coDstatée par le procès-verbal de la cérémonie.
4 La forme que usoit l'empereur, etc. — Aclen van de dry slaeten, f"* iij « xj et lîj « xiij .
causés à l'humanité? Des ouvertures faites pour un cartel d'échange des prisonniers étaient devenues l'occasion de négociations sérieuses entre le comte de Lalaing et Gaspard de Coligny ; mais tout en décelant un désir réciproque d'apporter un terme à cette déplorable guerre, elles n'avaient pas néanmoins suspendu les hostilités. Après la cérémonie de l'abdication, le prince d'Orange était retourné à son armée ' , et, le 28 octobre, il annonça à Philippe que tous les rapports s'acco.rdaient à attribuer aux Français l'intention de ravitailler Marienbourg. Ils concentraient de grandes forces à Rocroy, à Maubert-Fontaine, et ce n'était pas sans anxiété qu'on attendait une attaque. Le soulèvement des troupes était imminent : elles venaient de refuser un à-compte de 8,000 florins \ « de sorte que si bientost n'y estoit pourveu , il estoit merveilleusement à craindre, avec la conjoincture de la venue des ennemys, que grandz inconvéniens en pourroient sourdre ^. » En efiffet, dans la soirée du 29, 2,500 chevaux et 50 enseignes de piétons français arrivèrent à Couvin *. Cent cavaliers, commandés par Ferry de Carondelet, vinrent les reconnaître ', et l'armée se disposa à les suivre ; mais les Français la prévinrent par une marche rapide, s'établirent sous le canon de Marienbourg et ravitaillèrent la place ^. Le prince d'Orange, renforcé par un corps de chevau-légers accouru du Hainaut ' et par trois enseignes d'infanterie tirées du Luxembourg*,
' Lettre du prince, du 26 octobre. Correspondance de Guillaume le Taeiiume, I, ^60.
' Lettre du 28 octobre. Ibid,, 464.
' Autre lettre du 28 octobre. Ibid., 463.
* Lettre du prince, du 34 octobre. Ibid,, 474.
* Lettre du 30 octobre. Ibid., 469.
* Autre lettre du 30 octobre. Ibid., 470.
7 Lettre du 5 novembre. Ibid., 483. — " Lettre du 7 novembre. Ibid., 187.
ABDIGATiON £T MORT D£ CHARLES-QUINT. â79
voulut du moins inquiéter leur retraite ; mais Philippe , montrant déjà cette circonspection exagérée qui lui enleva les fruits des victoires de Saint-Quentin et de Gravelines, s'y opposa; il ne voulait même pas qu'on engageât des escarmouches \ Les Français se retirèrent donc (5 novembre) faiblement harcelés par quelques chevauch^urs et par les petites garnisons des châteaux voisins ^.
Reprenant confiance dès qu'il vit l'ennemi rentré dans ses garnisons, ou informé du mauvais effet produit par ses ordres, peu de jours après les avoir donnés, Philippe écrivit au prince d'Orange de délibérer avec son conseil sur l'opportunité « du dégast qui se pourroit faire au delà de Marienbourg, pour rendre ses forts et frontières de ce costé plus asseurés, comme la reyne sa tante l'avoit autrefois mis en avant, et de quelque bonne rèze avant le licenciement de l'armée ^. » Les capitaines estimèrent que, si l'on voulait causer de sérieux dommages à la France, il fallait que l'armée entière y entrât. Pour cela, il était indispensable d'abord^ « de donner aux troupes ung mois de payement, afin de contenter les vivandiers, ausquelz elles étoient grandement endettées, et de désengaiger leurs harnois, hacquebutes et aultres semblables armes qu'elles avoient de piéçà engaigez pour vivre : sans lequel payement tous les couronnelz doubtoient que l'on les sçauroit faire marcher. » Il y avait encore un autre obstacle : « personne ne connoissoit le pays, ny les ruisseaux, sinon qu'enlendoient iceulx à présent estre trèsgrandz*. » Pourtant des guides assurèrent le prince (H no-
* Lettres du 34 octobre. Correspondance, I, ili et ^3.
' Lettres du prince, des l*', 4 et 5 novembre. Ibfd., 475, HO, 483.
'" Lettre de Philippe II, du 7 novembre. Ibid., 492.
^ Lettre du prince, du 8 novembre. Ibid , 496.
vembre) qu'avec ' i ,000 à 1,500 chevaux et un petit nombre de fantassins, il lui serait facile de brûler vingt à treote villages dans les environs de Maubert-Fontaine \ L'entreprise était tentante; mais il n'osa en prendre l'initiative; or, pendant qu'il attendait l'assentiment du roi , de fortes pluies la rendirent impossible ^.
Le gouvernement n'avait pu tenir aucun des engagements pris envers l'armée, et l'exaspération y était au comble. Il avait fallu au prince d'Orange beaucoup d'habileté pour la contenir jusqu'alors dans le devoir, avec de faibles à-comptes de 8,000, 10,000, 14,000, 20,000 florins, et, après avoir vu la pénurie d'argent et de vivres paralyser ses projets , il courait risque de perdre la vie au milieu de soldats furieux ^. Les caisses publiques étaient vides et l'opposition des états aux nouvelles demandes d'aides jetait Philippe, dès son avènement, dans les plus fâcheux embarras. Qu'attendre d'une armée créancière de plusieurs mois de solde, alors que les ministres les plus dévoués reconnaissaient eux-mêmes que le pays succombait sous le poids des impôts ? Dans cette extrémité Charles-Quint intervint et •« requit les quatre membres de Flandre, trèsaffectueusement de se vouloir esvertuer pour accorder pleinement et promptement la demande qu'il leur avoit faite, pour estre icelle la dernière ^ » Cet appel produisit son effet : la Flandre consentit, le 27 décembre, une aide de 480,000 livres*, et son exemple entraîna le Brabant, l'Artois, le Hainaut, la
' Lettre du H novembre. Correspondance, I, 203. » Lettres des 42, 44, 45, 46 et 47 novembre 4555. Ihid. ' Lettres précitées.
^ Lettre du 6 novembre 4555. Messager des sciences historiques, 4853, 474. — M. DiEGERicK, 1. c. — M. Gachard, Betraile et mort de Charles-Quint, 409. ^ Comptes des aides. M. Gachard, Inventaire précité.
ABDICATION ET MORT DE GH ARLES-QUINT. iHi
Hollande et la Zélande V « Il est digne de remarque que ces accords furent faits à Tempereur lui-même, quoique ce fût le roi Philippe, comme souverain, qui les acceptât '. »
Mais le mauvais temps ne permettait plus de songer à de grandes opérations; il avait même fallu licencier une partie des troupes. Le 23 novembre, en vertu d'ordres du roi, le prince d'Orange notifia aux colonels et aux lieutenants des bandes d'ordonnances « leur renvoy au mesnaige et le cassement des recrues ^, » Le 8 décembre, il licencia la cavalerie allemande, et, les jours suivants, l'infanterie, à Texception des corps envoyés en garnison dans les villes frontières. Ce licenciement ne s'effectua pas sans difficultés ; des régiments rejetèrent les arrangements proposés pour le règlement de leur solde et refusèrent de recevoir leur congé avant d'être intégralement payés. Un corps de cavalerie désigné pour tenir garnison à Mons et à Valenciennes se jeta sur le plat pays du Hainaut et. y vécut aux dépens des habitants ^. Ce ne fut qu'au mois de janvier 1 5S6, après de longues et désagréables discussions, que le prince, qui était venu camper à Oignies (17 janvier) \ parvint à faire admettre ses propositions par les capitaines des troupes licenciées.
Au milieu de ses embarras, le prince n'en avait pas moins poursuivi les travaux de la nouvelle forteresse et, malgré les intempéries qui les avaient beaucoup contrariés, dès la fin de décembre elle put recevoir garnison ®. Le 1 7 janvier suivant,
' Actes d'accord d'aides dn xvi« siècle aux Archives du royaume.
' M. Gaghard, Retraite et mort de Charles-Quint.
^ Lettre du prince, du 23 novembre. Correspondance y 224.
* Voir la correspondance du prince, 1. c.
* Lettre du 47 janvier Correspondance , l, 302.
* Lettre du prince d'Orange, du 29 décembre. Ibid,, 282.
âSâ RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
y entra le régiment de Lazare Zwendy ' et son colonel en fot le premier gouverneur ^. Afin de peupler ce fort, nommé Philippeville « pour avoir esté fondé et bâti à Tavénement du
» Lettre du i 6 janvier ^ 556. Corresp., I, 300. Ce régiment était réduit à 2,500 hommes, et ce nombre diminuait tous les jours; comme on jugeait qu'il fallait au moins 4,000 hommes dans la place, le prince demanda d'y joindre d'autres troupes. Mémoire joint à une lettre du 7 novembre. /6irf., 489.
* FisEN. — Chapeauville. — Cette circonstance fut mentionnée dans une inscription gravée, par les ordres de cet officier, dans l'église de Philippeville, élevée en 4556. Cette inscription, que nous donnons ci-dessous, existe encore sur une belle grande pierre enchâssée près jdu bénitier, d^ns la maçonnerie de la dernière colonne qui soutient le jubé. Les caractères, gravés très-profondément, sont de belles majuscules romaines.
ANNO A CHRÔ NATO MDLV CAL OCTOB DV EXERCITVS CAROL V IMP AVG GïVETI CASTRVM CONSTRUXISSET ATQVE POSTEA HIS IN LOCIS BELLVM CONTRA GALLOS TRAHERET HVIVS VRBIS FVNDA- MENTA QVOD FŒLIX FAVSTVMQVE SIT AD REPARATIONEM MARI^- BVRGl PAVLO ANTE AMISSI I ACI CEPTA AC NOViE VRBI NOVI PRINCIPIS PHILIPPI CVI TVM PATER ADMINISTRACIONE BELGIGI OB SENIVM ET IMBECILLITATEM CESSERAT NOMEN INDITVM SIMVL ET HEC ECCLESIA ANNO SEQVENTI CONSTRVCTA EST IN OVARVxM RERVM MEMORIAM LAZARVS DE SWENDI EQVES C^S MAIEST A CONS QVI PRLMVS PR.ESIDIVM GERMANORVM MlLITViM INDVXIT ATQVfi VRBI PRiEFVIT SAXVM HOC PONI IVSSIT.
Dans le mur d'un bastion on voyait autrefois les armes d'Espagne, sculptées sur un grès peu dur ; le temps et la démolition des remparts l'ont fait disparaître.
C'est Charles-Quint, dit la tradition, qui institua les hommes de fer de Philippeville, qu'on voit encore aujourd'hui, le jour du vendredi saint, garder dass l'église le Christ au tombeau. Ils sont couverts d'une cuirasse allemande du temps, sans brassards, ni cuissards, avec casque à charnière et visière rabattue. Les armures sont complètement noires, de même que les vêtements de velours des jeunes gens de bonne volonté qui tiennent la place des soldats d'Hérode. Les hallebardes sont très-belles et bien conservées ; quant aux dagues, elles ont disparu et ont été remplacées, probablement sous Louis XIV, par de grands sabres droits de cavalerie, à la marque du régiment.de Royal-Condé.
La fabrique possède, dit-on, un titre relatif à la donation de ces cuirasses pour la garde de Dieu, et à l'institution d'une messe à perpétuité, pour le salut de l'àme de l'empereur Charles-Quint; mais nous n'avons pas été assez heureux pour en obtenir communication.
ABDICATION ET MORT DE CHARLES-QUiNT. 283
règne de Philippe II \ » le prince d'Orange distribua les terrains de l'intérieur à quiconque voudrait y bâtir ^. La garnison de Marienbourg ayant été considérablement augmentée, pour prévenir un coup de main de sa part, il mit à Sautour, Senzeilles et Florennes les compagnies de cavalerie de la Fontaine, de Warisoul et de Presles^. En outre, Philippe II ordonna de cantonner les Espagnols du capitaine Navarrete h Marche, Laroche et Bastogne, pour renforcer, au besoin, les garnisons de la nouvelle forteresse et de Givet *.
Cependant les négociations entre de Lalaing et Coligny avaient marché ; déjà étaient posés des préliminaires présageant une pacifique conclusion. La France ne souft*rait pas moins de la guerre que les Pays-Bas, « estant le peuple si appauvri des exactions et contributions, tant ordinaires et extraordinaires, emprunts des rentes, deniers clers, vaisselles et autres semblables meubles; estans les changeurs et banquiers si en arrière par le grand crédit qu'ils avoient fait ; estant le pays si défourni d'argent, pour avoir esté tiré hors d'icelluy es lieu où la guerre et gens de guerre se sont levés et entretenus; estans les églises et ecclésiastiques si rechastrés par les décimes et accrues de décimes et autres impositions, comme des cloches et calices; estant la noblesse si pauvre et désacréditée pour les contributions, pour avoir servi aux bans et rière bans, pour avoir au service du roi et longs voyages soutenu grands frais ; pour estre les domaines du roi du tout vendus, et toutes les inventions des finances mises en exécution ; ne lui restans que les tailles ordinaires, déjà pour la plupart engagées aux banquiers, et auxquelles le
■ Lettre du 29 décembre précitée. — » Lettres du 6 et du 8 novembre. Correspondance, 1, 486, 194.
' Lettre du 23 décembre. Ibid, 272. — * Lettre du 19 janvier. Ibid., 304.
S84 RÈGNE DE GHARLES-QUhNT EN BELGIQUE.
même peuple n'avoit moyen de fournir, tellement que non pour la volonté que ledit sieur roy avoit au bien de paix, mais pour respirer et remettre son peuple du désespoir où l'on le voyoit\ » il ne montra plus la roideur que ses ministres avaient apportée dans les conférences de Marcq. Aussi ces négociations officiellement ouvertes en Fabbaye de Vaucelles , près de Cambrai , aboutirent-elles bientôt ( 5 février 1 556 ) à une trêve de cinq ans , s'étendant par terre et par mer à tous les états de la France et de la maison d'Autriche et rétablissant entre eux la liberté des communications et du commerce. Les deux parties conservaient les positions qu'elles occupaient au moment de la signature de la trêve, et les particuliers étaient réintégrés dans la possession de leurs biens, sans qu'il leur fût permis toutefois d'en réclamer les revenus déjà perçus. Une convention spéciale fixa à trois mois de solde de leur grade , la rançon des prisonniers de guerre, excepté François de Montmorency, Robert de la Marek, d'Aerschot et Mansfeld, exclus nominativement de ce cartel, parce que les capitaines qui avaient pris ces grands seigneurs ne voulurent pas renoncer aux bénéfices de leurs captures '. Charles-Quint s'était proposé de partir pour l'Espagne aussitôt après son abdication. En convoquant les états pour le 14 octobre, il avait compté s'embarquer vers le 22*, et, le 11, il avait prévenu le secrétaire d'état Vasquez de sa prochaine arrivée. Des ordres furent donnés pour tenir dans les ports de la Zélande une flotte prête à appareiller, au plus lard, au mois de novembre ; les reines Marie et Éléonore, de leur côté, avaient enjoint aux ofiîciers de leurs maisons de se
' Lettre de S. Renard, du 8 mai 4556. Papiers d'état de Granvelle, IV, 556. » Du Mont, IV, 3« partie, 82. ~ Ribier, II, 626. * Lettre de Philippe Nigri, précitée.
préparer à les suivre ^ Mais diverses circonstances empêchèrent la réalisation de ces projets. La mauvaise saison, les indispositions de Gbarles-Quint , atteint, peu de jours après son abdication, d*une nouvelle attaque de goutte ^, et surtout le manque d'argent, le retinrent près d'un an encore dans les Pays-Bas. Les gentilshommes et les domestiques attachés à son service étant créanciers de plus de 200,000 écus, on ne pouvait les congédier sans les payer. Or, le trésor était vide^; il n'y avait rien à attendre du pays , dont l'opposition aux aides pétitionnées pour la guerre était alors fort vive , ni de l'Espagne qui ne semblait pas mieux disposée aux largesses. Les nouvelles négociations ouvertes par Philippe II pour obtenir la renonciation de l'archiduc Maximilien au trône impérial, ne furent peut-être pas étrangères non plus à ce retard ^, qui contribua à la cession des royaumes ibériques. Jusqu'alors il n'en avait pas été question, et l'on suppose que l'intention première de l'empereur était de les céder à son fils en Espagne même. Quelles causes pesèrent sur sa détermination?.... Tout à coup et sans que rien l'eût présagé, le 16 janvier 1556, dans sa petite maison du Parc, en présence de ses sœurs, du duc de Savoie, de plusieurs grands personnages, par trois renonciations successives, il transporta à Philippe la monarchie des Espagnes avec toutes ses dépendances dans l'ancien et le nouveau monde ^. Puis, en intervenant au traité de Vaucelles comme chef de l'empire, il
* M. Gachard, Retraite et mort de Char les- Quint. ^ 05-4 06.
' Lettre de Philippe II, du U novembre 4555. Ibid., 407, note 3 — Lettre de Charles-Quint, du 3 novembre. Correspondenz, lil, 693. ' Lettre de Philippe II, du 29 février 4556. M. Gachabd, 1. c, 408, note 2.
* loir à ce sujet une lettre de Philippe II, du 42 avril 4557. Papiers d'état de Granvetle, V, 64. — Relation de F. badoaro, 1. c.
* Voir M. Gachard, 1. c.
trouva FoGcasion de transmettre également à son fils la souveraineté du comté de Bourgogne.
Cette dernière cession avait été retardée par la crainte de donner à Henri II un prétexte de porter la guerre dans la Franche-Comté. Le H juillet 1558, on avait renouvelé les traités de neutralité de ce pays pour un terme de cinq ans, et Charles-Quint ayant stipulé pour lui personnellement , le roi aurait pu se prétendre délié de tout engagement envers un nouveau souverain. Déjà même le parlement de Dôle avait « fait appréhender un nommé Estienne Quiclet, pour avoir tenu intelligence au préjudice du service de l'empereur, instiguant les François à occuper le comté, à Toccasion que la neutralité n*estoit traitée au nom des hoirs et successeurs de ce prince \ » Après la ratification de la trêve, dans une assemblée des états tenue à Dôle, le 10 juin, les commissaires de l'empereur (Claude de Vergy, gouverneur du comté, Pierre des Bai^res, président du parlement de Dôle, et de la Chauix), renoncèrent en son nom à la souveraineté du pays et en prirent possession de la part de Philippe II ^
Dans Fentre-temps les galions d'Espagne arrivèrent, et des ordres furent donnés sur-le-champ (mai 1556) pour ravitaillement des navires équipés en Zélande^ Charles-Quint se proposait de partir « vers la my-juing, ou au plus tard à la fin d'icelluy mois, estant délibéré de en ceci ne faire changement quelconque, pour chose qui pust survenir*. » Cette détermination est reproduite dans une lettre, où il dit à son frère : « pour mille causes, ne se pouvoir en façon quel-
> Lettre de Charles-Quint, du 20 janvier 4556. M.Gacuabd, 1. c, 447, note 4.
' Ibid., 446.
' /6td., 449.
^ Lettre de Charles-Quint, du 5 mai 4556. CorrespondenZy III, 698.
conque détenir à Bruxelles plus longuement que jusques à la fin du mois de juin au plus tard V » Ces causes on les découvre dans la conduite de Philippe II.
A peine en possession des Pays-Bas, ce prince avait voulu y laisser son père et retourner en Espagne". Le 27 mai, il était revenu à la charge, en prétextant la nécessité de se procurer de Taisent. « Pendant que je me rendrai à cet effet en Angleterre et en Italie, disait-il, si l'empereur et la reine de Hongrie abandonnent ces provinces, elles seront bientôt , au mépris de la trêve , envahies par les Français ; il suffit à lempereur de rester à Bruxelles, pour tenir le roi Henri II en respect'. » Le lendemain encore il renouvela ses instances, et Marie de Hongrie écrivit à Granvelle : « Je crois que 8a Majesté se trouvera difficile de retarder si longuement son voyage, et, pour dire vérité, non sans motif : car ne sçais si ce seroit la réputation et honneur du roi de laisser son père, en Testât qu'il est, au broully, et luy se retirer en Espagne. Je tiendrois que, en cas que Ton sceust persuader à Sa Majesté de se mesler de quelques négoces, devant son retirement, pour le bien des affaires de son fils, il seroit plus décent que ce fussent celles d'Espagne que de icy et en Italie : ceci est plus le manger de ceux qui entrent à régner, que de ceux qui ont le tout habandonné. Geulx qui donnent tel conseil, me semble-t-il, regardent plus à leur particulier que à l'honneur, réputation et devoir de leur majesté ^ »
Philippe , prévoyant une prompte reprise des hostilités, et
• Lettre de Charles-Quint, du 46 mai 4556. Correspondance, III, 699. ' Lettre du contador Antonio de Eguino, du 49 novembre 4 555. M. Gacuard, 1. c, 422, note 2.
'/6td.,424.
4 Lettre du 29 mai 4556. Ibid., 424.
S alarmant de la situation du pays, désirait aussi conserver Tex-régenle à la tête du gouvernement. Pour se conformer aux désirs de l'empereur , elle avait consenti, durant son séjour dans nos provinces , à aider le roi de ses conseils : ils lui étaient devenus, parait-il, si indispensables, que lors d'un voyage qu'elle fit dans sa terre de Turnhout , il lui écrivit coup sur coup pour hâter son retour à Bruxelles \ « Je ne veux celer à Votre Majesté, mandait Granvelle à la reine, sous la confiance et la conjuration qu'elle m'a fait, que en parlant le roi de combien ces pays demeureront asseuUez, s'il exécute son dessein de les quitter, Sa Majesté impériale vint à dire : Et qui pourroit persuader k icelle qu'elle voulut demeurer par deçà aux affaires, ce seroil un grand bien. Mais je lui répondis que le tenois impossible, selon ce que j'avois connu de la résolution de Votre Majesté, fondée sur le besoin et nécessité, et les raisons qu'il savoit, m'eslargissant pour lui supplier de non mettre icelle en la peine de refus que je doutois Votre Majesté faire encore contre sa volonté. Sadictc Majesté me respondit qu'il n'en presseroit plus Votre Majesté, puisqu'elle lui avoit donné ses raisons et qu'il tenoit que Votre Majesté ne se laisseroit persuader ^. » Charles-Quint consentit pourtant à différer soux départ jusqu'au mois d'août ; mais il prévint son fils qu'il ne le retarderait pas davantage ^. Ce fut moins , à la vérité , le désir de le satisfaire que celui de voir sa fille et son gendre, qui le décida à cette concession *. Au mois de juin, l'empereur licencia sa maison : elle
' Voir la réponse de celte princesse (31 mai), et une autre lettre du 44 mai. Reg. ColL de doc. hist., X, f« 87 et 85.
• Lettre du 28 mai 4556. Ibid., f» 97 ><>. — M. Gachard a donné des extraits de ces lettres, I. c, I, xli, notes 2 et 3.
^ Lettre de Granvelle, du 28 mai 4556. M. Gachaud, 1. c, 425.
4 /fticT., 424.
ABDICATION ET MORT DE GHARLES-QLINT. â89
comprenait, outre les archers et les hallebardiers de la garde, encore plus de quatre cent cinquante personnes, qui la plupart étaient espagnoles ou belges. Il ne conserva que le comte de Rœulx, les seigneurs de la Chaulx, de Herbeumont, de Licques, Guillaume Van Maele, un certain nombre de serviteurs attachés au service de la chambre, de la cuisine, de la cave, de la table, de Técurie, et une compagnie de 99 hallebardiers. Il se fît précéder en Espagne, dit-on, par l'ingénieur Sorbion, chargé de disposer ses appartements au monastère de Yuste *, et par un jardinier, bruxellois, qui prépara le jardin, dont il avait lui-même dessiné le plan et qu'il se proposait de cultiver de ses mains, à l'exemple de Dioclétien -. En remplacement de Corneille de Baesdorp, passé au service des reines ses sœurs, il prit le médecin de son fils, Henri Mathys. Quant aux meubles, il n'emporta que l'ai^enterie indispensable à ses besoins personnels, quelques reliquaires, quelques tableaux du Titien et d'un autre peintre désigné sous le nom de Michaël. Les diamants , les bijoux, les perles, les pierreries et les autres objets précieux furent remis entre les mains des officiers du roi '.
Pendant que l'empereur attendait à Bruxelles l'arrivée du roi et de la reine de Bohême, la peste régna avec une désastreuse intensité, sous l'influence d'un été brûlant. Le 5 juin, le magistrat ordonna de loger les malades dans les tourelles des remparts, et leur nombre croissant sans cesse, on fut obligé
' Les lettres inédites, publiées par M. Gâchard, ne font point mention de cet ingénieur. Suivant une lettre du 9 août 4554, les travaux pour la construction des bâtiments destinés au logement de Tempereur, furent commencés à la fin de mai 4554, sous la direction de fray Juan de Ortega, et la surveillance spéciale de fray Melchior de Pié de Concha.
* Chronique abrégée de VHistoire de Bruxelles. Manuscrit.de la bibl. royale.
^ M. Gacbard, 1. c, 425.
â()0 RË6NE DE CHARLES QUINT EN BELGIQUE.
de construire, entre les portes de Cologne et de Schaerbeek, des maisons qui subsistèrent jusqu'à nos jours sous le nom de Pesthuyskens, Une quête générale fut faite et les fondations pieuses furent imposées, pour fournir des secours aux malades pauvres \ Des ordonnances des 16 et 29 du même mois, prescrivirent d'indiquer, par des torches de paille, les maisons infectées de l'épidémie , d'y interner leurs habitants pendant six semaines , ou de les transférer dans les locaux affectés aux pestiférés, avec défense d'en sortir, sous peine de flagellation^ et de bannissement perpétuel. On menaça des mêmes châtiments quiconque, à l'exception des curés, des confesseurs, des médecins, des religieux assistant les malades ou des personnes leur portant des aliments, s'introduirait dans leurs logis'. Des ordres supérieurs prescrivirent à l'administration communale le curage des canaux et des égouts ; on jeta de la chaux vive dans les retraits communs ; de gi*ands feux de bois furent allumés trois fois par semaine dans les rues ; on transporta les pestiférés hors de la ville , dont l'entrée fut interdite aux habitants de localités infectées; tous les pauvres sans domicile reçurent ordre de déguerpir, et les autres, défense de sortir de leurs habitations. On recommanda de tenir fermées les fenêtres donnant au midi, et d'ouvrir celles qui se trouvaient du côté du nord. Enfin, il fut sévèrement interdit d'exposer en vente des fruits gâtés, des viandes et des poissons corrompus ^.
Malgré ces mesures, la mortalité fut considérable, surtout dans les quartiers de la rue Haute, de la rue de Louvain, du
' Geel cotTBCtie boeck aux Archives de la ville de Bruxelles. — Histoire de Bruxelles, 1, 385, dS6.
* Geel correctie boeck. — M. GàciuRD, 1. c.
•^ M. Gachard, 1. c.
ABDICATION ET MORT DE CHARLES-QUINT. 29t
cimetière de Sain tr Antoine et de l'église de Saint-Géry ^ Dans son désespoir, le peuple se livra aux plus étranges soupçons : ainsi la rumeur publique accusa le receveur du canal de Willebroeck, Pierre Vanderhaegen, d'avoir introduit la contagion. On prétendait qu'il avait importé beaucoup de mauvais seigle contenant a le feu de l'enfer, » et qu'il en avait jeté de grandes quantités dans la Senne. Vanderhaegen sut se disculper aux yeux du magistrat, qui imposa silence à ses accusateurs, mais qui promit en même temps une récompense de 100 florins carolus à qui produirait des preuves de ces imputations ^.
La cour avait fui devant le fléau. Charles-Quint était allé s'établir au château de Sterrebeek, appartenant à Antoine le Sauvage, fils du chancelier (29 juin)% et Philippe II à Tervueren (38 juin) *. Pourtant, à la nouvelle de l'approche de son gendre et de sa fille, l'empereur résolut de revenir à Bruxelles , et , afin de purifier l'air, il ordonna de brûler journellement , vingt jours durant , cent fagots dans la rue de Louvain, à laquelle touchait son habitation ^. Il y rentra le 15 juillet, pendant que son fils allait à la rencontre (16 juillet) du roi et de la reine de Bohême, qui arrivèrent deux jours après, et furent reçus en grande solennité®. Dérogeant aux anciens usages qui , à l'entrée d'un souverain dans une ville, permettaient aux bannis de réclamer leur grâce , Philippe décida « que , pour ceste fois , sur le fonde-
' Histoire de Bruxelles, I, 385.
* Ordonnance du 22 juillet i556. Geel correctie boeck. — Ilist. de Bruxelles, 1,386.
' M. Alpo. Wauters, Histoire des environs de Bruxelles, HI, <84.
4 M. Gachard, 1. c, 130.
^ Ordre du 44 juillet 4556. Ibid,, 434 , note 5.
^ Histoire de Bruxelles, l, 384.
ment de la venue du roy de Bohême, les bannis et délinquans ne seroient menés en ceste ville de Bruxelles, pour bonnes considérations \ »
Pendant les trois semaines que Maximilien et Marie passèrent à Bruxelles, on leur prodigua les fêtes de tout genre, sans tenir compte, paraît-il, des ravages de la peste. Le 2 août, entre autres, il y eut sur la place de l'hôtel de ville un brillant tournoi, et ils assistèrent aussi à une grande partie de chasse à Groenendael-. Mais les plaisirs n'occupèrent pas seuls la cour : Maximilien ne négligea point les intérêts de son père. Dès le mois de septembre 1S5S, Charles-Quint avait annoncé l'intention de déposer la dignité impériale en même temps que ses couronnes héréditaires, et retenant seulement le titre d'empereur, il avait remis à sCm frère l'administration du corps germanique ^. Peu rassuré sur les sentiments des électeurs à son égard, Ferdinand avait cherché à le détourner de ce projet ^ ; mais Charles-Quint avait persisté, et il était bien décidé à signifier sa renonciation à la diète convoquée à Ratisbonne '\ quand Maximilien, secondé par sa femme , par Marie de Hongrie, par Philippe II lui-même ®, obtint une sorte de transaction, conciliant la résolution première de son oncle avec tes déi^hrs de son père. Charles-Quint s'engagea à réclamer la faculté de remettre à Ferdinand le titre d'empereur et l'administration de la Germanie, librement et purement sans en rien retenir ; si cette démarche échouait, ses ambassadeurs
' Ordre du n juillet 4556. M. Gachard, 1. c, 432, note 4. > ' Histoire de Bruxelles, 1, 38o.
' Lettre de Philippe Nîgri, précitée.
* Lettres de Charles-Quint, des 49 octobre 4555, 28 mai et 8 août 4536. Cotrespondenz, III, 688, 702, 707.
^ Lettre du 22 mai 4556. Ibid., 699.
* Lettre de Charles-Quint, du 42 septembre 4556. Ibid., 740.
devaient demander aux électeurs qu'il lui fût permis, tout en conservant son titre, de transférer le gouvernement au roi des Romains, ou de se choisir un lieutenant durant son absence '. Le roi et la reine de Bohême quittèrent Bruxelles le 8 août. Le même jour, Charles-Quint se rendit à Gand, « afln de deslà s'embarquer, par le canal, vers les bateaux qui se tenoient prêts pour son passage ^. » Deux flottes : Tune de quinze* navires biscayens, asturiens, castillans ; l'autre de dixneuf bâtiments flamands et zélandais, devaient le convoyer. La dernière, qui comptait huit' vaisseaux de guerre, était sous les ordres du seigneur de Wacken et du vice-amiral Gérard de Merckere ^. Maximilien de Bourgogne avait revendiqué l'honneur de conduire lui-même son ancien maître en Espagne ; mais Charles-Quint le remercia de ce témoignage de zèle et d'affection , et l'engagea à rester plutôt dans son gouvernement, où sa présence était fort nécessaire*. On comptait en effet sur l'influence de ce seigneur, pour aplanir les obstacles que la levée des aides rencontrait en Hollande et en Zélande, ainsi que dans le Brabant ^ Quant aux flottes, lorsqu'il s'agit de les avitailler, on s'aperçut que les vivres précédemment achetés avaient été gâtés par les chaleurs , et peu s'en fallut que cet incident ne retardât encore leur départ. L'argent manquait, et sans l'assistance de l'abbé et des bourgeois de Middelboui^, on ne serait point parvenu à se procurer de nouveaux approvisionnements ^.
' Lettre du 8 août, précitée. — M. Gachard, l. c, 132.
• Lettre du 8 août, précitée. ^
' M. Gachard, 1. c, 443, et Âpp. !• L. — Compte d'Aert Molkeman ( n» 264-15) aux Archives du royaume.
4 Lettres de Maximilien de Bourgogne, du 24 mai 4556; du duc de Savoie, du 28. M. Gacharo, J. c, 443, 444.
* Histoire de Bruxelles, I, 384-385. — • M. Gachard, 1. c, 449, note 2.
^4 RËGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
Philippe, les deux reines et toute la cour suivirent Charles- Quint à Gand , où il resta jusqu'au 28 août. Faisant alors ses adieux à son fils, il se dirigea vers la Zélande et alla attendre à Zouburg des vents propices. C'est de là qu'il expédia ses pouvoirs et ses instructions au prince d'Orange, au vicechancelier George Sigismond Seld et au secrétaire Wollgang Haller , chargés de résigner , en son nom, dans la prochaine assemblée des électeurs, la dignité impériale ^ Enfin, le 15 septembre, il s'embarqua, avec ses sœurs, à Flessingue; mais, à peine les flottes avaient-elles pris la mer, que te calme d'abord , les vents sud-ouest ensuite les retinrent à la pointe de Ramekens. Philippe II, qui, dès le 5 septembre, avait ordonné aux magistrats des villes du littoral « de l'advertir en diligence quand l'armée de sadicte Majesté se mettroit sur mer, désirant le savoir au vray ^, » vint, le 17 , visiter son père ; le même jour , le vent fraîchit et prit une direction favorable^. Les flottes déployèrent aussitôt leurs voiles, et Charles-Quint vit disparaître les rivages de ces contrées où il était né, où il avait été tant aimé, qu'il avait cruellement ruinées, qu'il livrait à un monstre de despotisme. Une flotte anglaise rallia son escorte ^ et, par lettres du 23 septembre, Philippe II commanda dans toutes les provinces des Pays-Bas « processions générales, prières et oraisons, afin qu'il plût au créateur de garder la personne de l'empereur, lequel s'estait
' Les événements ne permirent pas à ces commissaireâ de remplir leur mission. Ce fut seulement le 24 février 4558 que la renonciation de Cbarles- Quint à Tempire fut déclarée au collège des électeurs, à Francfort; le ii mars • suivant, Ferdinand fut reconnu comme son successeur. Voir, pour les détails. M Gachard, 1. c. , 4 38-4 43
' Circulaire du 5 septembre 4556. M. Gachard, 1. c, 445, note 5.
* Papiers d'état de Granvelle.
mis sur mer, pour tyrer es Espaignes, et de donner à icelluy bon ef heureux voiage *. »
Le séjour de Charle&-Quint en Espagne n'est plus du domaine de notre histoire. Il résida d*abord quelque temps à Xarandilla , atteint de la goutte à Tépaule et attendant « certaines pièces » que devait lui apporter son greffier ^ Ses sœurs rayaient accompagné jusque-là; elles seules, parmi les personnes de son entourage ^, se montraient heureuses d'avoir trouvé le repos; Marie de Hongrie surtout avait recouvré la vivacité de la jeunesse , et « surpassait tout le monde en activité *. » Ce fut seulement le 21 février 1 5S7 qu'il entra dans le couvent de Yuste, et dans les premiers mois de son séjour, la douce succession d'une vie paisible aux orages de son règne calma ses douleurs, endormit ses infirmités. Avec la santé se réveilla le besoin de mouvement et, s'il ne redevint pas le « conducteur du royaume \ » il ne refusa pas à son fils les conseils de sa vieille expérience, dans les complications qui amenèrent et suivirent la rupture de la trêve de Vaucelles.
On connaît la peinture romanesque de Robertson représentant le grand empereur vivant familièrement avec le peu de serviteurs qu'il avait conservés auprès de sa personne, bornant ses plaisirs à des promenades solitaires, et à la culture de son jardin, confectionnant avec Gianello Torriano d'utiles ou de frivoles machines, expérimentant leurs pro-
' Compte de C.de Berlaymont, f* xxxv ^". — M.Gachard, Docum, inéd. , 1, 307.
» Lettre de S. Renard, du 22 novembre. Papiers d'état de Granvelle, IV, 493.
' Lorsque Charles-Quint entra dans le monastère de Yuste, 98 Belges qui Tavaient accompagné jusque-là retournèrent dans leur pays. M. Amédée PicHOT, 1. c, février 4863, 432.
* Lettre de S. Renard, précitée.
^ Manuscrit de Quesada et de Vasquez de Molina, cité par M. Henri Wheaton, ministre des États-Unis à la cour de Prusse.
priétés respectives, comprenant enfin, par d'infructueux essais pour rendre uniforme la marche de ses pendules, que vouloir imposer aux hommes l'uniformité de sentiment et de croyance, est une absurde utopie. A ce tableau poétique il fallait des ombres, et les poursuites dirigées, à son instigation, contre les protestants espagnols n'en fournissent que de trop sanglantes '.
Dans les premiers mois de 1558, la goutte, qui avait accordé une longue trêve à son auguste patient, reparut et prit un caractère très-aigu ; elle lui enleva, avec ses dernières forces, le reste de son énergie. Alors, sentant sa fin approcher, appréhendant l'heure de comparaître devant ce Juge suprême à qui rien n'est caché, devant qui tombent tous ces mensonges politiques colorés du prétexte d'ordre et d'intérêt public, il se voua à toutes les austérités de la vie monastique; il renonça à toute distraction, ne voulut plus voir que des moines, passa son temps à chanter des hymnes ou à se donner la discipline ^. Le châtiment commençait : il avait peur et non sans raison, car des milliers de voix s'élevaient contre lui devant le tribunal de Dieu.
La fièvre le saisit dans le temps où il prenait des dispositions pour ses prochaines obsèques ', et l'enleva le 21 sep-
' Relation de F. Badoaro. — M. Mignet, I. c.
' On lit dans une relation de la mort de Philippe II, tirée d'un manuscrit appartenant aux archives de la Flandre occidentale, relation attribuée à une personne attachée à la maison de ce prince, les lignes suivantes : « II (Philippe II) fit encore apporter une discipline dont les bouts étoient ensanglantés, et rayant levée, il dit : « Ce sang est de mon sang, mais ce u*est pas le mien; a'est celui de mon père qui est au ciel ; c'est mon père qui se servoit de cette discipline : je le déclare pour qu'on conuoisse le prix qu'elle a, et la vérité da fait. » M. Gachard, Parlicularités inédites sur les derniers moments de Philippe II. Bulletins de l'Académie, XV, 2* partie, 405. — Rouertson.
^ M. Gachard, Sur le séjour de Charles-Quint au Monastère de Yusle.
tembre. Moins d'un mois après, sa sœur Marie de Hongrie le suivit au tombeau. Au nioment où la maladie de cœur, dont cette princesse souffrait depuis longtemps, devint mortelle, elle projetait de retourner dans les Pays-Bas. Philippe II, pressé de revoir son Espagne et n'osant s'éloigner de ces provinces exposées alors à de graves dangers, obsédait sa tante pour qu'elle reprît les rênes d'un gouvernement qui périclitait déjà. Le duc de Savoie n'avait ni assez d'expérience, ni assez d'autorité pour arracher aux états les subsides réclamés par la guerre, et il désirait se débarrasser d'une charge qui eut compromis sa gloire; mais lettres pressantes, démarches, influences, obsessions de toute espèce : rien jusqu'alors n'avait pu triompher des résistances de la reine'. Charles-Quint lui-même l'avait trouvée inflexible, et il avait renoncé à de nouvelles démarches, lorsque Luis Quijada le décida à une dernière tentative ^. En même temps qu'il écrivait directement à sa sœur (27 août), il chargea sa fille Jeanne de lui « remontrer la nécessité de ne pas permettre que, de leur temps, la maison d'Autriche subît l'aff^ront et la déconsidération de perdre, avec infamie pour eux et pour le roi, qui était son fils aussi bien que le sien, l'honneur et le patrimoine reçus de leurs aïeux, et pour lesquels elle-même avait supporté tant et de si grandes fatigues. » — « Dites à votre tante, ajoutait-il, que, confiant dans sa bonté, dans l'amour et l'aflection que toujours elle me montra et qu'elle a également montrés au roi, j'ai l'assurance que , nonobstant ce qui s'est passé là-dessus , soit entre elle et moi, soit avec d'autres personnes, sans se préoccuper d'aucune autre considération, elle se déterminera,
' M. Gachard, Retraite et mort de Charles-Quint, xli-xliii. — Post-scriptum
d'une lettre de Quijada, du 34 août 4558. Ibid., 324.
' Lettre du même, du 47 septembre 4558. Ibid., 370.
en présence du danger menaçant notre maison, à se rendre dans les Pays-Bas. C'est le service le plus notable envers Dieu, c'est le plus grand bien pour tous et pour notre maisoo en particulier; le roi et moi nous lui en aurons une extrême obligation. Gertiflez-lui, d'ailleurs, que, si j'avais la santé et les forces nécessaires, je ne lui donnerais pas cette peine; mais je la prendrais bien volontiers moi-même. » Dans uo post-scriptum écrit de sa main, il pressa encore Jeanne de bien exposer à la reine « que la perte, le déshonneur, la ruine du roi et de leur maison, comme les moyens d'y remédier, dépendaient d'elle '. »
Marie de Hongrie reçut la lettre de son frère à l'instant où elle avait derechef repoussé les offres de Philippe II, et ces nouvelles sollicitations la jetèrent dans une douloureuse perplexité. « D'un côté, la tendresse et la vénération qu'elle professait pour l'empereur; l'habitude qu'elle avait contractée de lui obéir en tout ; cet appel fait à ses sentiments de sœur, de tante, de princesse du sang d'Autriche ; ces conséquences funestes à la grandeur de sa niiaison, autant qu'à l'intérêt de la monarchie, qu'on lui représentait comme devant être le résultat de son refus, et dont on la rendait responsable, troublaient son esprit, ébranlaient sa résolution. D'autre part, sa conscience lui défendait de violer l'engagement qu'elle avait pris envers Dieu, de rester désormais étrangère aux affaires publiques ; et puis son âge, le mauvais état de sa santé, là conviction qu'elle ne pourrait rien pour le rétablissement des affaires aux Pays-Bas, étaient encore autant de motifs qui la détournaient d'acquiescer à ce qu'on désirait d'elle -. Dans cette alternative, elle mit à son retour dans ces provinces trois
' M. GaCHARD, 1. C, XLIV-XLV.
• Ibid., xLv-xLvi. — Lettre de Marie de Hongrie, du 7 septembre. Ibid., 341
conditions : la première, de ne s'y mêler, en aucune manière, du gouvernement; la seconde, de n'y pas rester plus long:* temps que le roi lui-même, et de revenir avec lui en Espagne ; la troisième, d'obtenir de l'Espagne l'aident nécessaire pour soutenir la guerre pendant les dsux premières années de son retour. Elle exigeait, avant de partir, des garanties pour l'accomplissement des deux dernières conditions, et n'entendait, du reste, ni durant le voyage, ni durant son séjour dans les Pays-Bas, rien innover dans son train de maison ni dans sa manière de vivre V La mort empêcha Charles-Quint de se prononcer; quant à la reine, persuadée, paraît-il, de l'assentiment de son neveu', elle se rendit à Cigales, d'où elle comptait aller s'embarquer à Laredo, dès qu'elle aurait définitivement mis ordre à ses affaires particulières. Mais Dieu avait marqué la fin dé ses jours. Sa maladie de cœur, aggravée par le chagrin que lui causa la perte de son frère, se développa rapidement : en moins de huit jours, elle eut deux attaques si violentes qu'on la tint pour morte, et bientôt elle fut prise de la fièvre qui l'emporta dans la soirée du 18 octobre'.
Huit mois auparavant, le 18 février, Éléonore avait cessé de vivre. Ainsi , par une fatale coïncidence , en moins d'un an moururent, l'une le précédant, l'autre le suivant de bien près dans la tombe, ces deux princesses qui avaient eu une 3i large part à l'affection de Charles-Quint, qui avaient si bien servi ses projets, qui mieux que personne avaient été initiées à ses vues et à ses secrètes douleurs.
• M. Gachard, 1. c, xLvi-xLvii. — Lettres de Marie de HoDgrie, des 9 septembre et 8 octobre. Ibid., 356, 417.
» Lettre du 8 octobre, précitée.
^ Lettres de Tévéque de Palencia et de Jeanne, du W octobre. Ibid., 436-439.
Philippe II se trouvait encore dans les Pays-Bas . quand il reçut successivement les nouvelles de la mort de son père, de sa femme, de ses tantes. Le 1 3 décembre, le magistrat de Bruxelles fit célébrer dans l'église de Sainte-Gudule un premier service pour le repos de l'âme de l'empereur ^ Le 18 et le 16, eurent lieu les obsèques de Marie Tudor, et celles que Philippe y ordonna pour son père, le 29 et le 30, furent, malgré la détresse du trésor, d'une magnificence inouïe : le cénotaphe seul coûta, dit-on, 7S,000 ducats. Le roi y assista accompagné des chevaliers de la Toison d'Or, des conseils du gouvernement, du clergé, des ordres religieux, du magistrat, des députés des provinces. Deux mille bourgeois, la torche à la main, bordaient les rues sur le passage du cortège, dans lequelon remarquait, entre autres, un vaisseau haut de cin- (juante pieds et orné d'écussons, de bannières, d'inscriptions allégoriques^. L'oraison funèbre de l'empereur fut prononcée par François Richardot, suffragant d'Arras^ Les obsèques de Marie de Hongrie furent célébrées sans éclat dans la chapelle du palais, le 18 et le 19 janvier 1559*.
Charles-Quint avait régné quarante ans sur les Pays-Bas; trente-neuf ans sur les Espagnes; trente-six ans sur la Germanie, et de son aveu même, dans les temps les plus heureux, les plus brillants de sa vie, il n'avait goûté aucun plaisir exempt d'amertume \ — La gloire et la puissance n'exercent.
' Histoire de Brvxelles.
' Ce vaisseau, nommé la Victoire, fut donné à la ville de Bruxelles, qui le fit figurer dans ses brillantes cavalcades. Histoire de Brvœetles, I, 389. — Voir Théâtre funèbre, par A. Van Mekrbebk, d'Anvers.
' Elle est reproduite dans le Journal de Vandenesse.
* Histoire de Bruxelles, I, 390.
* Apologie du prince d'Orange.
GHARLES-QUINT. 301
en effel, guère d'influence sur le bonheur, alors surtout que l'une n'est pas consacrée au bien des peuples, que l'autre n'est pas acquise par des services rendus au genre humain. Or la gloire de Charles-Quint réside tout entière dans l'accomplissement de ses desseins ambitieux; tandis que sa puissance, due autant aux circonstances qu'à son habileté , fut exclusivenaent employée au profit de ses vues personnelles.
Son histoire se lie intimement aux destinées de l'Europe pendant la première moitié du xvi* siècle; elle la domine, comme il dominait lui-même ses contemporains. Les plus grands souverains, les plus illustres personnages de son temps semblent n'être que les satellites de cet astre éclatant. Pour les Pays-Bas, dont il recula les frontières au nord et au midi, son règne est sans contredit l'une des époques les plus mémorables. Ce demi-siècle acheva la transition du moyen âge à l'ère moderne; aussi présente-t-il tous les aspects d'une société s'émancipant par un pénible travail de transformation. Malgré des guerres désastreuses, malgré mille entraves, les lois s'améliorèrent; l'administration tendit à sortir de ses vieilles ornières; les arts, les lettres et les sciences fleurirent; le commerce et l'industrie se développèrent. Au milieu d'eff*royables persécutions, la raison humaine se dégagea de ses limbes, et il se fit un heureux rapprochement dans les idées de peuples séparés jusqu'alors par des barrières réputées infranchissables, et que de communes calamités devaient rompre, pour les mener à l'unité nationale.- Le génie de Charles - Quint contribua sans doute à ces résultats; mais que de maux causés par son ambition et par son despotisme ! Si brillant que fut son règne; il fut plus funeste encore à notre patrie, car il y devint le prologue d'un drame aff*reux. II serait injuste, en effet, d'imputer exclusivement à Philippe II les
troubles qui amenèrent le démembrement de nos provinces et qui les couvrirent de sang et de ruines ; ni les mesures cruelles et impolitiques de ce prince, ni le protestantisme, ni l'ambition des grands vassaux ne suffisaient pour produire cet élan terrible, explosion de mécontentements longtemps contenus. Foulé par une hideuse soldatesque ; dépouillé par le fisc; désolé par tous les fléaux; compriiôé dans. ses instincts de liberté et d'indépendance, le bon homme des Pays- Bas se souleva enfin, et dès lors rien ne pouvait plus prévenir la révolution.
« Sa Majesté Impériale, dit un ambassadeur vénitien accrédité près de Charles -Quint dans les dernières années de son règne, est d'une taille moyenne et d'un extérieur grave. Elle a le front lai^e ; les yeux bleus et d une expression énergique ; le nez aquilin et un peu de travers ; la mâchoire inférieure longue et large, ce qui l'empêche de joindre les dents et feit qu'on n'entend pas bien la fin de ses paroles'; ses dents de devant sont peu nombreuses et cariées; sa carnation est belle; sa barbe courte, hérissée et blanche. Elle est assez bien proportionnée de sa personne. Sa complexion est flegmatique et naturellement mélancolique. Elle souffre des hémorroïdes et souvent de la goutte, qui lui a roidi les mains-. » Délivré, après son mariage, des attaques épileptiques qui avaient mis plusieurs fois sa vie en danger, il ne cessa d'éprouver des douleurs de tête qui l'obligèrent, en 1 529, à faire couper sa longue chevelure ^.
Quant au moral, suivant de Thou : « on peut dire à l'égard
' o Une seule chose lui gale la figure : c^st le mentoD, » dit un autre ambassadeur vénitieD (Gaspard CoDtarini).
• Relation de Badoaro, l. c.
^ M. MiGiXET, 1. c, 21.
de ce prince que la vertu sembla disputer avec la fortune pour l'élever, à Fenvi l'une de Tautre, au plus haut point de la félicité dont il étoit digne. Je ne crois pas, ajoute le président, que notre siècle ni les temps les plus reculés, puissent nous donner un modèlç d'un prince orné de plus de vertus et plus digne d'être proposé aux souverains qui veulent gouverner par des principes de justice et de vertus. » Il est impossible d'admettre cet éloge sans réserve. Certes, s'il suffit d'actions éclatantes pour constituer un grand homme, ce titre ne saurait être refusé à Charles-Quint; mais, quiconque le juge à un point de vue plus élevé, d'après le but et d'après les résultats de ses actions ; d'après leur influence sur la civilisation, sur les progrès et sur le bonheur des peuples; quiconque juge qu'il n'y a point de vraie gloire en dehors des lois de l'humanité, ne voit en ce prince qu'un potentat employant les précieuses qualités que la Providence lui avait départies, à satisfaire ses passions, et leur sacrifiant, sans remords, sans scrupules, le bien-être et le bonheur des hommes. De tels princes ne peuvent être les élus de la Providence ; à qui n'a-t-on pas prodigué ce nom ? mais, moins complaisante, la conscience publique les qualifie diff^éremment et les appelle les fléaux de Dieu.
Au point de vue politique, Charles-Quint fut un des souverains les plus complets. Vaste et profond dans ses desseins, il embrassait d'un coup d'œil l'ensemble des combinaisons les plus compliquées, subordonnait les détails à ses vues générales, enchaînait l'avenir au présent. Aussi dut-il moins de succès à la fortune qu'à sa perspicacité et à son génie. Ses talents s'étaient développés lentement; il devait à cette circonstance d'apporter une attention réfléchie, une prudente réserve dans l'examen des affaires. Il s'en occupait avec la
30i RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
plus grande sollicitude * ; il s'y arrêtait avec une application soutenue, avec une ténacité même qui lui valut maint reproche de lenteur. Mais il se justifiait par cet axiome : « les longues réflexions sont les cautions des bons succès. > Pourtant ces mêmes qualités Fempêchèrent quelquefois de tirer parti de circonstances survenant en dehors de ses prévisions. Ainsi, il ne sut pas profiter des révolutions qui afiaiblissaient le Nord ; ainsi , absorbé par une idée fixe, il ferma les yeux sur les intrigues de Maurice de Saxe. Mais, s'il n'était pas prompt dans ses décisions, il Tétait dans ses démarches; dès qu'il avait arrêté ses projets, il en précipitait l'exécution et les suivait avec une inébranlable fermeté ^.
Il s'était habitué , dès son jeune âge , à une vie dure et laborieuse; aussi, malgré ses infirmités, déploya-t-il sans cesse une incroyable activité : sa longue carrière ne fut qu'un long combat. Ici il organise ses armées; là il presse la levée de subsides; inquiété par les commotions des peuples , il court les réprimer, et ses rares instants de repos sont consacrés à l'administration de ses états. Sans relâche il agit, il prépare, il exécute, il intrigue, il divise ; il est en Espagne, en Italie, en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Afrique. Presque toujours la Turquie , la France, l'Italie > la moitié de l'Allemagne, la Gueldre, le Danemark, la Suède, lui sont hostiles ; l'Angleterre même le sert moins qu'elle ne le traverse; cependant il déjoue leurs intrigues, repousse leurs attaques , parvient à contenir les grandes puissances , à sou-
' « Il est prudent, réservé, et s*occupe avec la plus grande sollicitude de ses afifaires. » Relation de Gaspard Gontarini.
' « Sa célérité dans Texécution n'était pas moins remarquable que sa patience dans la délibération. Il consultait avec flegme, mais il agissait avec activité. >