‹ Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique (volume 2)Chapitre 15 sur 154 · ROBERTSON · texte numérisé non relu

ROBERTSON

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mettre les petites, à les enchaîner toutes par ses négociations *. Plein de ressources ^ fécond en expédients, aucun moyen ne lui répugne pour assurer le succès. Là où échoue la force , il emploie la ruse ou la corruption ; souvent même ces trois leviers agissent simultanément.

S'il était le monarque le plus puissant de l'Europe , il en était un des moins riches. Lié par les privilèges des diètes, des cortès, des états, subordonnant les levées d'ai^ent à leur consentement, il usa tour à tour de rigueur et de souplesse pour vaincre ou pour éluder ces difficultés. Puis, quand la persuasion et rintimidation restaient impuissantes, sa profonde connaissance du cœur humain lui montrait les parties faibles de la résistance; il prodiguait les dons, les promesses, et mettait en pratique les moyens si souvent employés depuis pour dissoudre les oppositions. Il savait se plier aux circonstances; supportait la contradiction ; se dérobait aux tempêtes, réservant à l'avenir le soin d'aplanir les obstacles et de venger son autorité. Mais, dès que le calme était revenu, il parlait en maître, sans négliger pourtant les moyens de plaire aux peuples. S'initiant à leur esprit, il réglait sa conduite sur leur caractère^; affectait même des manières populaires; se montrait aimable, affable et prévenant; accordait, au besoin, de légers avantages pour obtenir d'immenses sacrifices.

Aucun prince n'a mieux possédé le grand art de choisir les instruments de sa politique. II discernait l'aptitude de

• Voir Gaillard, III, 288.

* « Il savait plaire aux Flamands et aux Bourguignons par la familiarité, aux Italiens par l'esprit et la discrétion, aux Espagnols par une noble sévérité. » Relation de Marine G^valli, l. c. — Voir aussi ce que dit à ce sujet Champagney dans un mémoire de 1573 édité par M. de Bobaulx de Soumoy (p. 236. Public, de la Société d'histoire de Belgique).

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chacun à raccomplissement de ses desseins * ; il lui confiait l'œuvre à laquelle il l'avait jugé propre , et transformait les uns en bourreaux , les autres en agents modérateurs. Il ne se montrait, du reste, nullement scrupuleux à l'égard de ceux qui pouvaient le servir ^. Il sut provoquer de grands dévouements, parce qu'il savait montrer de la confiance, récompenser dignement les services, n'envier aucun succès, aucun mérite, aucune part d'autorité. Ses ministres n'étaient toutefois que les exécuteurs de ses ordres. S'il demandait leurs avis, écoutait leurs observations, étudiait leurs opinions, il agissait presque toujours selon ses propres inspirations ^. Cette volonté inflexible , il la dissimulait sous des formes gracieuses , en déployant dans ses entretiens avec ses conseillers, comme dans les conférences avec les ambassadeurs étrangers ou

' « Depuis la mort de Chièvres jusqu'à la fin de son règne, il n'employa aucun général, aucun ministre, aucun ambassadeur, aucun gouverneur de province, dont les talents ne fussent pas proportionnés au service qu'il en attendait. » Robertson. — « Il eut toujours à la tète de ses armées les plus grands généraux de Tépoque, dans ses conseils les plus habiles ministres, dans ses intrigues politiques les agents les plus adroits. » Gaillard.

" « On lui a souvent reproché de n'avoir pas corrigé plusieurs de ses ministres qui avaient donné de très-grands sujets de plainte au public, tels que don Pedro de Tolède, vice-roi de Naples; don Juan de Vega, vice-roi de Sicile, et d'autres dans les Pays-Bas, sous le gouvernement de la reine Marie. L'indulgence de l'empereur pour eux a élé attribuée, soit à l'utilité qu'il retirait de leurs services, soit à l'intention de faire voir qu'il ne s'était jamais trompé dans le choix de ses agents. » Relation de Badoaro, 1. c.

' « Il fait, dit Gérard de Pleine, dans une lettre à Marguerite d'Autriche, il fait des choses dépendantes de son vouloir et authorité ; il n'y a si grand ni si sage en son roiaume qui lui fasse changer son opinion, s'il ne lui semble que la raison lui doibve faire changer. J'ai cogneu beaucoup de princes en divers aiges, mais je n'en ai cogneu nul qui ne mette plus de peine de entendre ses affaires, et qui disposast du sien plus absolument que lui. Il est son trésorier des finances et trésorier des guerres; ses offices, évéchés et commanderies, il les donne ainsi que Dieu lui inspire, sans s'arrêter à prière de qui que ce soit. » Lettredu U juillet 4522. Reg. Coll. de doc hist., II, f» 31.

d'autres grands personnages, toutes les ressources de son esprit. Il écoutait avec patience et bienveillance les propositions qui lui étaient soumises qt y répondait promptement quand elles lui convenaient; dans le cas contraire, il se bornait à renvoyer Faffaire à ses ministres, rejetant ainsi sur eux ce qu'il y avait de blessant dans ses refus *.

Les relations extérieures absorbèrent principalement Charles-Quint; elles usèrent peut-être son génie. Ses pays patrimoniaux furent sacrifiés à des vues qui ne manquaient pas de grandeur, mais qui manquaient souvent de justice. Machiavel, dit-on, était pour lui l'objet d'une étude particulière, et il n'était pas homme à reculer devant une perfidie pour atteindre son but. Aux princes qui attaquèrent sa bonne foi, on peut à la vérité ^dresser la question du Christ aux accusateurs de la femme adultère. Dévoré d'une activité inquiète, il se complut dans les voies tortueuses des négociations secrètes; de son règne date l'influence dominante de la diplomatie, ainsi que les ambassades permanentes. Souverain de nombreux états, dont les intérêts, comme les constitutions, étaient divergents, il fut engagé dans les spéculations politiques les plus diverses et les plus compliquées : de là naquit le*besoin d'entretenir à l'étranger des surveillants privilégiés qui, ostensiblement chaînés de ses intérêts et du patronage de ses sujets, établissaient un vaste espionnage et conduisaient ses intrigues dans les pays où ils étaient accrédités ^.

Il nous est impossible d'attribuer à Charles-Quint des idées de monarchie universelle : si pareille utopie l'avait occupé, ce n'est ni en Espagne, ni dans les Pays-Bas, mais en Italie qu'il eût établi le siège de sa puissance. Ses projets furent assez

» Relation de F. Badoaro

> Voir Bulletins de r Académie, XII, 4'« partie, 54.

vastes pour qu'il ne soit pas besoin de les exagérer. Soumettre r Allemagne à Tunité impériale; tenir Rome dans sa dépendance et, en rétablissant Torthodoxie , dominer les consciences mêmes ; abaisser la France, dont il pressentait la grandeur; inféoder TAngleterre à sa maison; étendre sa suzeraineté sur le Nord : voilà où visait son ambition. Mais à ces gigantesques conceptions, il manqua les bases sans lesquelles croulent tous les projets des hommes. D'un autre côté, gâté par ses premiers succès, il s'abandonna à une confiance démesurée, et son opiniâtreté dans ses résolutions le jeta dans les entreprises les plus inconsidérées. L'expédition d'Alger, le siège de Metz, combattus par de sages avis, furent la source de déplorables revers. Sa présomption à soumettre les protestants par les armes des protestants, amena la nuit d'Inspruck et le traité de Passaw. Ses luttes contre toutes les libertés l'isolèrent de ses peuples, et il n'en obtint plus qu'un concours forcé , qui les ruina sans avantage pour luimême. Après avoir répandu des flots de sang, épuisé tous ses états, il entendit à la fin de sa carrière, le dernier râle de ritalie; il entrevit le linceul où allait s'ensevelir TEspagne; il vit les Turcs maîtres de Rhodes et de la Hongrie, la Réforme fermement assise, la révolte imminente dans les Pays-Bas, l'empire enlevé à sa descendance directe.

Il en fut des qualités guerrières de Charles-Quint comme de son génie politique. « A l'âge où le caractère a le plus d'ardeur et d'impétuosité, il resta dans l'inaction ; mais, lorsque enfin il prit le parti de se mettre à la tête de ses armées, son génie se trouva tellement fait pour s'exercer avec vigueur sur quelque objet qu'il embrassât, que bientôt il acquit une connaissance de l'art de la guerre et des talents pour le commandement qui le rendirent Tégal des plus habiles généraux

de son siècle ^ » Suivant une relation adressée au sénat de Venise, en 1 546, par Bernard Navagero, et d'après l'opinion générale de son temps, exprimée dans ce rapport, l'empereur n'avait pas de général qui le valût.

« En tout, dit un historien non suspect de partialité, Charles-Quint était peut-être plus général,- et François I" plus soldai ^. » Il avait Fart de combiner des opérations, de faire marcher et d'approvisionner des troupes, de les mettre et de les maintenir en campagne ^ A l'armée, il était infatigable, et remplissait l'office du moindre de ses capitaines^.. Au jour du combat, il était le premier sous les armes, le dernier à quitter le harnois. Son ardeur, son intrépidité le faisaient chérir des soldats^, qu'il traitait avec une familiarité militaire^*, et dont, au préjudice de sa gloire, il tolérait les excès'. Les campagnes qu'il dirigea en personne contre les Turcs et contre les Barbaresques, contre les Français et contre les protestants, confirment les jugements portés sur ses talents militaires. Sa correspondance prouve que, dans le conseil de guerre comme

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