‹ Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique (volume 2)Chapitre 16 sur 154 · ROBERTSON · texte numérisé non relu

ROBERTSON

' Gaillard, III, 289.

^ Relation de B. Badoaro.

4 « Notre maître est trop plus vaillant et bardy de sa personne que tous ne vouldrions, dont il a acquis un merveilleux crédit entre tous les gens de guerre... Il a grande prudence et bon jugement en toutes choses de la guerre, continuelle peine et soigneuse vigilance, qui tient continuellement, et de nuit et de jour, à tout ce qui est requis. » Lettre de Granvelle à J . Hannaert, datée du camp devant La Goulette et du U juillet 4536. Reg. CoUect. de doc. hisl., V, fo 444.

^ M. Gachard, Lettre à la Commission royale d'histoire, sur les documents qui existent dans les bibliothèques de Madrid et de l'Escurial. Bull, de ceUe Commission, IX, n« 2.

^ Voir les nombreux faits rapportés, entre autres, par Brantôme, et les Mémoires de Féry de Guyon.

7 Voir surtout l'histoire des guerres d'Italie.

dans le cabinet, s*il écoulait les avis, lui seul tranchait les questions. Doué de ce courage qui n'est ni la bravoure, ni Taudace, Diomède plutôt qu iVchille ou Ajax, il évite le danger sans le craindre ; s'il le rencontre, il ne perd jamais son sangfroid : il redouble au contraire d'énergie, et sa fermeté éclate surtout dans les -revers. Lors du désastre d'Alger, on n'observa aucune altération sur sa physionomie; toujours maître de lui-même, il ne manifesta pas plus d'inquiétude pendant la fuite nocturne d'Inspruck , que s'il avait eu une armée pour couvrir sa retraite ^ Ce fut contre le redoutable Soliman qu'il lit ses premières armes : débuter en arrêtant un tel ennemi n'était certes pas d'un cœur timide. Chevaleresque jusqu'à l'imprudence dans ses expéditions en Afrique", il se montra froidement intrépide dans ses campagnes en France et en Allemagne; quoi qu'en aient dit les panégyristes de François I" et de Henri II, loin de jamais fuir la bataille, il vint mainte fois la chercher, porté en litière et brisé par la douleur ^.

Sans voir absolument dans Charles-Quint un législateur, on doit louer les réformes apportées dans l'administration et dans la législation de ses états. Sa constitution du gouvernement des Pays-Bas subsista jusqu'à la réunion de la Belgique

' Relation de F. Badoaro, I. c.

* Od rapporte, entre autres, que lors de l'attaque de la Goulette, les généraux, voyant des files de soldats enlevées à côté de Tempereur, lui dirent qu'il était déraisonnable de se tenir toujours au lieu du danger, et qu'ils se retireraient dans leurs tentes plutôt que de donner Tattaque, s'il persistait à y assister, a Je suis votre soldat, leur répondit-il, et prêt à vous obéir, si vous pensez que pour vaincre il suffit d'écouter le bruit de l'artillerie. » M. Chotw, Histoire des expéditions maritimes de Charles-Quint.

^ « Il se dit de ce brave empereur que, le jQur môme de la bataille, il étoit si mal mené de ses gouttes, qu'il portoit une de ses jambes appuyée dans un linceul ou nappe attachée à l'arçon de son cheval, qui étoit un genêt d'Espagne très-beau. » Bbantôme, 1, 40.

à la France, et Ton a vu ses édits embrasser tout à la fois la jurisprudence civile, criminelle et ecclésiastique, la police, la navigation, le commerce et Tarmée. La justice, dont il ne cessa de recommander le culte, dans toutes ses instructions à son fils et à ses ministres, dans toutes.ses allocutions aux états, fut l'objet particulier de ses soins. Cependant, jugeant' par ce qu'il a fait, de ce qu'il aurait pu faire, n'est-on pas en droit de le blâmer de n'avoir point consacré son génie à assurer la tranquillité et la prospérité des peuples que Dieu lui avait confiés? Les changements introduits dans les constitutions, dans l'administration, dans les lois, furent en général moins inspirés par le bien public que par le désir d'étendre l'autorité souveraine, et ces tendances despotiques firent éclore le germe des révolutions.

Aux yeux de son siècle, Charles-Quint n'était point cruel , et pourtant son inexorable politique n'admit jamais aucune considération d'humanité. On le trouva implacable dans ses vengeances, même à l'âge des plus généreuses a^spirations \ et s'il se montra parfois accessible à la clémence , il faut moins en louer son cœur que sa facilité à régler sa conduite d'après les circonstances. Les supplices qui effrayèrent Bruxelles, la Flandre, Anvers, ainsi que ses édits contre les réformés, le présentent sous de bien sombres couleurs î Dominé par la soif du pouvoir, il soumettait tout aux calculs de la raison d'élat^; malheur à quiconque touchait à son autorité ^î II n'avait ni affection, ni attachement et il ne

' Voir à ce sujet une lettre écrite par Charles de Lannoy à Marguerite d'Autriche, le 7 octobre 4522, et relatant les exécutions qu'il ordonna à son arrivée en Espagne. Reg. Collection de doc. hist., II.

' On se rappelle sa réponse à Marie de Hongrie, au sujet du mariage de sa nièce avec le duc de Milan.

' « Quand il le falloit, et il le fallut souvent, il signifioit avec la sévérité

aïs RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

connut guère plus les charmes de Famitié que les délices de Tamour. S'il témoigna une vive tendresse pour rimpératrice Isabelle, qui fut Fobjet de ses dernières pensées \ il laissa dans un état voisin de Tindigence, la femme qui avait eu peutétre ses premières aniours, la mère de Marguerite de Parme ^. Tous les membres de sa famille furent soumis à ses exigences et il ne les traita pas avec plus de ménagements que ses frères couronnés. « On peut admettre comme proposition générale, dit un homme d'état de ce temps, que les rois et les princes n'aiment ni ne haïssent personne, leurs amitiés et leurs haines étant toutes dictées par leur intérêt personnel ; vérité rendue évidente par l'exemple de l'empereur, qui a été tour à tour l'ami et l'ennemi de tous les autres souverains^. » Constamment maitre de lui-même, il mesurait ses actions, souvent même ses plaisirs. Sa gaieté, tempérée ailleurs par une certaine réserve, était vive et franche en Belgique, où elle lui valut une grande popularité. Tandis qu'il ne se montrait aux autres peuples qu'entouré de Télile de sa noblesse, il se plaisait à vivre dans une sorte de familiarité avec ses compatriotes , dont il possédait bien l'idiome, dont nul comme lui ne connut l'esprit, le génie et les mœurs*. Avec des manières élégantes^, il montrait une

nécessaire, à ceux qui vouloient attenter à ses droits, qu'il ne le soufifriroit point, et qu'il seroit fait justice des grands de même que des petits. » Lettre de Marie de Hongrie à Philippe II, du 7 septembre 4558. M. Gachârd, Retraite et mort de Charles-Quint^ 1, 348.

' VoirU. Amédée Pichot, 1. c. {Bévue Britann.f juin 1857).

' Voir M. Serrure, Sur la naissance de Marguerite de Parme. Messager des sciences historiques, 4836.

^ Relation de Bernardo Navagero, 1. c.

* De Nény.

^ Voir ce qu'en disent les écrivains français, au sujet de son voyage en France.

CHARLES-QUiNT. 313

extrême amabilité , de la simplicité et de la bonhomie même dans ses relations ; il se contentait des plus simples égards de la part de ceux dont il pouvait les recevoir sans compromettre sa dignité \ Sans traduire en faits historiques les ti'aditions rapportées par les compilateurs d'anecdotes, on y retrouve le sentiment populaire. Du reste , si ce prince ne tint pas la lanterne d'un paysan, s'il n'accorda pas aux habitants de Boitsfort le monopole de la coupe des balais dans la forêt de Soigne, si Walcourt ne lui doit point ses canettes à trois anses ^, le potentat vécut du moins en grande intimité

• Relation de F. Badoaro.

* Les deux premières de ces traditions sont trop connues pour être reproduites ; mais il n'en est pas de même de la troisième, qui est tout a fait locale et ne se raconte que dans le pays d'Entre-Sambre-et-Meuse. Charles-Quint, dit-on, vint un jour demander à Notre-Dame de Walcourt des soulagements à ses infirmités. Comme tous les pèlerins, l'empereur tint à faire à pied la longue promenade appelée le grand tour, qui, commençant à Gerlimpont, vient aboutir au Jardinet, après un parcours de cinq lieues. Ce jour-là, la chaleur était excessive, et l'auguste pèlerin, en rentrant en ville, était dévoré d'une soif ardente. Il avise un cabaret d'assez bonne mine, y entre, et demande une canette de bière. L'hôtesse, qui a reconnu son souverain, la lui apporte en tremblant, et dans sa frayeur, la tient par l'anse. « Dorénavant, dit l'empereur en lui prenant des mains le grès rempli de bière brune, les pots à Walcourt auront deux anses. » Plusieurs mois s'écoulent, et dans l'entre-temps on a obéi aux ordres du prince : les potiers de Walcourt ont fabriqué des canettes à deux anses. Charles, dont les prières sont restées sans résultat, veut, avant de quitter pour toujours la Belgique, supplier la sainte madone d'intercéder pour lui dans les cieux. Son pèlerinage accompli, il se souvient de sa bonne auberge ; il y rentre et sourit en voyant pendus à leurs crocs quantité de pots à deux anses. L'hôtesse s'empresse de servir a l'empereur une belle canette ; mais la malheureuse, plus interdite encore que la première fois, la tient par les deux anses... « Qu'à l'avenir, s'écrie l'empereur, tous les pots à Walcourt aient trois anses ! ! ! » — Un fait archéologique que nous a rapporté L. Dutraignaux, enlevé trop tôt à la science, donne à cette tradition une certaine valeur. Il y a peu d'années, on découvrit à Philippeville, un ancien puits rempli de décombres, et, parmi plusieurs objets insignifiants se trouva un pot de grès à trois anses. C'était, prétend-on, une des fameuses canettes de Walcourt.

avec son entourage \ abordable à tous, et prêt à recevoir les présents de ses plus humbles sujets ^. Ajoutons à sa louange qu'il n oubliait pas les pauvres et que soil aumônier ne se parait point d'un vain titre '.

Dans sa jeunesse , Charles-Quint rechercha tous les amusements. Il figura souvent dans des joutes, dans des tirs publics , et , suivant l'usage de nos anciens souverains , dans les fêtes populaires des serments. Jusqu à la fin de sa carrière, il conserva ce goût pour la chasse qui réjouissait tant son aïeul, surtout pour la chasse aux sangliers \ dont les

' Toir Brantôme, I, 54.

' u A deux compagnons qui ont présenté ung régnant et autres choses à l'empereur, iiij escuz. — A une femme qui a présenté des brugniolles à l'empereur, i escuz. » Compte de Jean de Douvrin (n® 1834), f° xxviij. — « Paycl pour le Tin d'un homme qui a présenté une bisse à l'empereur, x escuz. — Payet à ung homme qui a présenté ung cerf à l'empereur, iij escuz. — Encore payetà ung homme qui a présenté deux cerfz à l'empereur, iiij escuz. » tbid , f« Ixiiij. — « A deux hommes qui ont présenté deux cerfs à l'empereur, viij liv. viij sols ix deniers. — A deux aultres qui ont présenté de la venaison et jambons de Mayence à sadite Majesté, xiiij livres xiij sols vj deniers. — A ung homme qui a présenté une fontaine à sadite Majesté, et à une femme qui a présenté deux lièvraux, vij livres x sols — A une femme qui a présenté deux oyseaulx à sadite Majesté, xxxvij sols vj deniers. -- A ung homme qui a présenté une hure de sanglier à sadite Majesté, xxxvij sols vj deniers. — A ung homme quy a présenté ung ours à sadite Majesté, et pour le vin d'aucuns veneurs, viij livres xviij sols » Ibid., f« cij ▼*. — » A ung homme qui a présenté ung lièvre et des perdrix à sadite Majesté, xij sols vj deniers. — A plusieurs jeusnes filles quy ont présenté des fruits à sadite Majesté, xxxvij sols vj deniers. — A deux hommes qui ont présenté à sadite Majesté du poisson, vij livres xsols. » Ibid. y f«ciij. — Etc.

^ 28 novembre 4544. « Pour payer au grant aulmosnier deux mil livres pour employer en aulmosnes. » Reg. aux dép. et mand. des finances n» 20737, etc.

4 Ralation de Gaspard Contarini , 1. c. — Pour conserver la mémoire de se» exploits cynégétiques, il fît orner le palais de Bruxelles des plus beaux points de vue de la forêt de Soigne, peints par Bernard Van Orley ; chaque tableau représentait un épisode de chasse. M. Walters, Histoire des environs de Bruxelles, III, 365.

périls augmentent le charme. Porté aux plaisirs sensuels ', il eut de nombreux bâtards ^, indépendamment des quatre enfants nés de son mariage ^ Mais cet esprit positif ne se laissa jamais dominer par les divertissements d'aucune espèce. A rencontre de François I", il ne leur sacrifia ni son temps, ni ses affaires, et jusque dans ses amours il conserva sa dignité : c'était mystérieusement qu'il se livrait à la galanterie *. Dans le choix de ses maîtresses, il ne paraît pas, à la vérité , avoir été d'une grande délicatesse; toutes les femmes, dit-on, étaient à sa convenance , quelle que fût leur condition ^. Il y avait en lui, semble-t-il, plus de luxure que de sentiment, plus d'impudicité que de tendresse ^. « II existe dans Votre Majesté impériale, lui écrivait, en 1 530, son directeur spirituel Garcia de Loaysa, deux principes antagonistes : l'indolence et l'am-

* Relation de Mocenigo, précitée. — Voir ce qu'en dit Brantôme.

' Les plus connus sont : Marguerite de Parme; Jeanne, qui épousa le duc de Bresse; Anne, qui devint abbessed'un couvent à Bu rgos; et le plus fameux de tous, don Juan, dont la naissance a été Tobjetde tant de suppositions scandaleuses ou romanesques, et que la gloire de son père a couvert d'une auréole imméritée.

' Philippe, son successeur; Marie, qui fut mariée à Maximilien d'Autriche; Jeanne, qui épousa don Juan de Portugal ; et Marguerite, qui prit le voile dans le couvent des Filles déchaussées de Madrid.

* On conservait à l'arsenal de Bruxelles la cotte de mailles, la lanterne sourde et les deux poignards dont il se servait, disent les catalogues, quand il allait la nuit en bonne fortune.

* Relation de Badoaro, 1. c.

^ Charles-Quint fit écrire pour une femme qu'il aimait, des Heures dont les bordures étaient ornéesde figures extravagantes peintes par Albert Durer. C'étaient des singes qui se donnaient des lavements les uns aux autres, et qui commettaient mainte indécence capable de détourner de la prière. Voir l'abbé d'Ar- TiGNY, Nouveaux Mémoires (Vhisloire, IV, 296. Ce livre, qui était dans une famille distinguée de Tournai, fut acheté, en 1740, par le prince Eugène de Savoie, et passa ensuite dans la bibliothèque de l'empereur à Vienne. II y avait en tête deux vers français, écrits de la main de Charles-Quint, et adressés à sa maltresse. De Reiffenberg, Archives philol. y IV, 73.

3tô RÊr.NE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

bitioD. Jusqu'ici en Italie, cest le second qui a eu rasceadant; j'espère qu'il en sera de même en Allemagne, et grâce à Dieo votre amour de Thonneur et de la gloire triomphera de Tennemi intérieur qui vous excite à perdre la meilleure partie de votre vie dans les fêtes, les festins et la débauche V >

L'intempérance, plus peut-être que ses travaux et les fatigues, ruina ses forces et hâta sa (in. « Ce grand homme qui savait commander à ses passions, ne savait pas contenir ses appétits ; il était maître de son âme dans les diverses extrémités de la fortune, il ne l'était pas de son estomac-. » — .« Pour ce qui est de la table, dit un ambassadeur vénitien, lempereur a toujours fait des excès ^. » Toutes les corres-

' Lettre du <5 août 4530. Car tas al emperador Carlos F, escritas en los anos de 4530-4532, éditées par G. Heine, iD-8«. Berlin, 4848. —M. Amédée

PiCHOT, 1. C.

' M. MiGNET, Charles-Quint, son abdication, son séjour et sa mort au monastère de Yuste.

^ Relation de Badoaro. — « Le matin, ajoute-t-il, il prenait, à son réveil, une boite de chapons pétris, une écuelle de lait sucré et des épices. n allait ensuite se reposer. A midi on lui servait diverses espèces de viande; et, après avoir goûté dans Taprès-dlnée, il mangeait à son souper de beaucoup de choses. Il avait le palais tellement usé, ajoute cette relation, qu'il se plaignit un jour à Monfalconetto, son majordome, de ne trouver sur sa table que des choses insipides. ~ « Je ne pourrais complaire à Sa Majesté, répondit celui-ci, qu'en faisant des pâtés d'horloges. » Allusion à la passion de l'empereur pour l'horiogerie. Roger Ascham, secrétaire de l'ambassadeur anglais, envoyé à la diète d'Augsbourg en 4550, rapporte qu'au banquet de la Toison d'or, auquel il assista, l'empereur mangea successivement de larges tranches de bœuf bouilU, du mouton rôti, du lièvre cuit au four, du chapon, etc., « arrosant le tout, ajoute-t-il, pour le mieux que j'aie jamais vu ; cinq fois, il vida sa coupe aussi bien qu-'aucun des convives, ne buvant jamais moins d'un litre de vin du Rhin chaque fois. {Œuvres de Roger Ascham. Londres 4764, 375, cit. de M. Stirling, reproduite par M. A. Pichot, 1. c.) Après ses repas, il ne buvait que trois fois, mais toujours copieusement. (Badoaro.) Il aimait beaucoup les fruits, et principalement les melons (M. Gachard, Lettres inédites. — Ces lettres abondent en détails à ce sujet, qui absorbe une grande partie de la correspondance de l'empereur).

pondances s'accordent à constater cette gloutonnerie qui lui valut les reproches de son confesseur ', qui attristait ses plus fidèles serviteurs ^ , qui , nonobstant les avis incessants de ses médecins ^ le portait à se rassasier des aliments les plus contraires à sa santé. Jusque dans sa retraite de Yuste, nonobstant les cruels avertissements de la nature, il resta rebelle à toute espèce de régime ^

A en juger par certaines relations de moines % en prenant à la lettre des discours officiels, en le voyant scrupuleux observateur des pratiques religieuses®, Charles-Quint eût été en tout le digne père de Philippe II. Mais ces apparences ne peuvent prévaloir contre la vérité historique. Esprit trop élevé pour être fanatique, il jouait la piété, comme il joua souvent la sincérité, là douceur, la clémence. Que de fois ce prince, qui persécutait les protestants dans ses états héréditaires, n'entra-t-il pas en accommodement avec les luthériens d'Allemagne! Que de tentatives ne fit-il pas pour opérer un rapprochement de doctrines! Plus d'une fois même ses espérances faillirent se réaliser, et s'il échoua, ce fut moins par l'opposition des luthériens, qui ne désespérèrent jamais

' Voir les extraits donnés par M. Gachard, Retraite et mort de Charles- Qiiint.

' Voir les lettres inédites publiées par M. Gachard, et les lettres de Van Maele, éditées par De Rbiffenberg.

^ Voir les lettres de Baesdorp et de Malbys, éditées par M. Gachard. I. c.

4 Voir les lettres de don Louis Quijada, publiées par M. Gachard, 1. c.

* Voir la relation de fray Martin de Angulo, prieur de Yuste, reproduite par Sandoval, et celle de fray Martin, exhumée par M. Gachard (Bull, de TAcademie, XII, 2» partie, 250).

® Tous les jours, en se levant, il entendait une messe privée pour le sîilut de rame delà feue impératrice. Puis, plus tard, il assistait à une messe publique, quelquefois a deux. Le dimanche et les fêtes solennelles, il allait aux vêpres et au sermon, et communiait quatre fois au moins par an. Relation de Badoaro.

318 RÊGN£ DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

de lui, que par celle des catholiques zélés, les plus ardents ennemis de la politique impériale V II parla trop souvent des dangers que les nouvelles doctrines faisaient courir à l'autorité souveraine ", pour qu'on le croie dominé par le sentiment religieux. L'homme qui brisait toutes les résistances du clergé dans ses états; qui refusait d'abaisser sa couronne devant la tiare ' ; qui menaçait Paul III de lancer les Allemands à l'assaut du Saint-Siège ; qui envoyait le duc d'Albe rétablir les Colonna, en menaçant d'un nouveau sac la ville éternelle ; qui disait de Paul IV : « si les furies de Sa Sainteté ne cessent point, si elles sont poussées plus avant, nous serons déchaîné, envers Dieu et envers le monde, des inconvénients et des dommages qui pourront s'ensuivre *, » celui-là était-il un flis bien soumis de Téglise romaine? Tout démontre, au contraire, que la religion était pour lui un instrument et non

' Voir M. Ranke, 1. c. — M. Groen Van Prinsterbr, I, 196. — Voir aussi ce qu'en disaient Mélanchton, Bucer, de Enzinas, etc.

* Ce fut ce motif encore qui fit repousser, en 1553, un étrange projet conçu par Gaspar de Heu , et ne tendant à rien moins qu'au démembrement de la France. Lettres des seigneurs, IX, f«» 191 , 200, 333.

' « Sur quoi j'ai ouï faire un conte plaisant à des Espagnols et Italiens, même dans Bouloigne, où fut fait ce couronnement, qu'avant y aller il y eut aucuns de ses favoris et même Espagnols, qui sont soupçonneux comme singes de cour parmi les pages, qui lui dirent qu'il seroit bien étonné qu'en faisant sa submission au pape, qu'il lui fit l'affront que fist l'un de ses prédécesseurs à l'empereur Frédéric, et lui mist le pied sur la gorge, en récompense de ce qu'il l'a voit fait prendre et retenir prisonnier si longtemps. A quoi répondit l'empereur: « S'il se jouoit à cela, je luy donnerois de mon espée si eslroict sur l'oreiJle, qu'il s'en ressouviendroit pour jamais, et l'endormirois bien pour un long temps. » Et pourtant y songeant un peu, et ne voulant estre pris sans gantelet, il alla par devers lui, non en petit prince 5'humiliant, mais en vrai empereur arrogant, et avec telles forces, qu'il fit plus de peur au pape que le pape à lui, bien qu'il fust sur ses terres et en sa ville de Boulogne. * Bba.ntôme, 1,14.

^ Lettre du 4 octobre 4555. M. Mig.net, 1. c, 87.

CHARLES-aUINT. 319

une convictions que son orthodoxie religieuse n'était qu'une orthodoxie politique , que sur Timnautabilité des dogmes, il voulait asseoir l'immutabilité du pouvoir souverain. Dans son entourage, ce critérium des penchants secrets des hommes, les seigneurs qu'il affectionnait le plus, n'étaient rien moins que de pieux catholiques : Philippe et Maximilien de Bourgogne, les Buren, les d'Aerschot, d'Épinoy, de Praet, de Bréderode, de Bugnicourt, d'Egmont ne se gênaient guère pour tourner en ridicule les pratiques de la religion romaine \ Ceux qui de bonne foi ont accordé à Charles-Quint la vertu de la piété, l'ont jugé sans doute d'après le bigotisme affiché à la fln de sa vie ". Or, cette austérité, qu'il poussa jusqu'à l'ascétisme dans sa retraite de Yuste, n'empêcha pas l'inquisition de faire le procès à sa mémoire*; jusqu'à sa dernière heure, paraît- il même, il lutta contre le doute qu'Augustin Casalla avait éveillé dans son âme.

Charles-Quint savait le français, le flamand, l'allemand *,

' Voir les reproches qui leur furent adressés à ce sujet dans les chapitres de la Toison d'or.

' Relations de F. Badoaro et de M. Cavallt.

A Ingolstadt, lorsqu'il se trouva en présence de l'armée des protestants, on le vit à minuit dans sa tente, à genoux, les mains jointes, devant un crucifix. Avant son départ des Pays-Bas pour l'Espagne, il avait pris l'habitude d'en tenir souvent un entre les mains. Pendant le carême de 4556, il défendit sévèrement à toutes les personnes de la cour de manger de la viande, et recommanda au nonce de n'accorder aucune dispense, autre que pour cause de maladie très-grave. Relations de Badoaro et de M. Cavalli.

^ On sait que l'archevêque de Tolède, Barthélémy Caranza, qui l'administra, fut arrêté, en 1559, comme hérétique, et ne sortit des cachots de l'inquisition, en 1576, qu'après avoii fait une abjuration solennelle. Constantin Ponce, son prédicateur ordinaire, moins heureux, mourut en prison, et son cadavre fut brûlé, en vertu d'une sentence de ce sombre tribunal.

4 Suivant les Allemands, ce n'était pas leur langue, mais le flamand qu'il parlait; ils en donnent pour preuve cette phrase, qu'il adressa au landgrave

l'espagnol, Titalien, et il avait coutume de dire : « Autant de langues on possède ; autant de fois on est homme ^ . » Tout en cherchant à restreindre l'intelligence humaine dans le cercle tracé par son despotisme, il encouragea les travaux de l'esprit et les entoura d'une juste considération. Il attira dans ses états, appela dans ses conseils, admit à sa cour et même dans son intimité les hommes qui s'étaient fait un nom dans les sciences et dans les lettres. Lui-même offrit aux muses quelques hommages; on lui attribue des connaissances en mathématique et en géographie ^ , et mainte fois sa main délaissa le sceptre et l'épée pour la plume '.

Charles-Quint ne manquait pas d'une certaine éloquence; si l'on en jugeait par les paroles qu'on lui prête , il pourrait même être placé au premier rang des orateurs militaires.

de Hesse, lorsque ce prince, forcé de s'humilier devant lui, ne put retenir un sourire : « Woll, icksoUdi lachen lehren. » Kohlrausch. II[, 79.

' Brantôme, I, 42.

' Il corrigea, dit-on, une faute dans la Mappemonde de Reinerus Gemma. A. Teissier, Les Éloges des hommes savanfs, I, 2:25. — 11 emporta à Yuste beaucoup d'instruments de mathématique , et avec une carte marine que lui avait envoyée Doria, des cartes d'Italie, d'Espagne, de Flandre, d'Allemagne, de Constantinople et des Indes. M. Mignet, 1. c, 244. — « Comme Sa Majesté Impérialle estant dernièrement à Bruges, j'avoy fait remonstrer à Votre Majesté comment Sadite Majesté prend grand plaisir es chartes géographiques, et supplier qu'il plairoit à Votre Majesté me faire rendre les chartes géographiques que à mon partement vers Espaigne j'avois laissé es mains de maistre Rimbault ou aultre. » Lettre de Lievin Panagathus à Marie de Hongrie, du 20 avril 4544. Lettres des seigneurs^ I, f" 3.

^ Il traduisit en prose espagnole le Chevalier délibéréy d'OuviER de La Marche. On lui attribue une relation de la prise de Tunis, adressée à Marie de Hongrie , et , dans les derniers temps de sa vie, il composa des psaumes. Voir au sujet de ses Mémoires, les lettres de G. Van Maele; — M. Gachard, Noies sur les commentaires de Charles-Quint (Bull, de l'Académie, XII, 4"' partie, 29; XXI, 4** partie, 502). — M. Arendt, Becherches sur les commentaires de Charles-Quint (/6id., 2« série, VI, 246).

GHARLES-ftUINT. 321

Témoin cette belle proclamation, rapportée par Sandoval, et dont une image a été reproduite par le grand capitaine de notre époque : « Soldats, le jour tant désiré est enfin venu ! Songez que du haut des ruines de Carthage où vous combattez, toute la chrétienté vous contemple. Porte -enseigne du Christ, je serai avec vous aux batteries et aux brèches : c'est là qu'il est glorieux de mourir ! »

Accessible à toutes les idées de grandeur personnelle, ce prince, qui ramassa, dit-on, le pinceau du Titien, son peintre préféré, favorisa les arts, non pas, à la vérité, pour les jouissances qu'ils procurent , mais à cause de l'éclat qu'ils répandent sur un règne : il était trop positif pour être doué du sentiment artistique. On connaît sa passion pour la mécanique, et certes celte passion s'accordait bien avec le tempérament de celui qui n'eut jamais les élans du cœur, qui n'apprécia que les calculs de la politique, qui, rapportant enfin tout à ses seuls intérêts, leur immola jusqu'à l'avenir des générations.

Qu'on taxe ce jugement de sévérité, mais non d'injustice. A côté de grandes actions, que d'iniquités! Comment même étudier ce règne sans gémir sur les calamités qu'il engendra? Dans les fausses peintures . qu'on en a faites parfois, on ne peut voir que des éloges indirectement adressés au pouvoir régnant, sans tenir aucun compte de la vérité historique. Sous ce règne, l'Italie, ce berceau de civilisation, tombe dans la barbarie , et il lui faut trois siècles pour se relever ; l'Espagne épuisée prévoit sa prochaine décadence; l'Allemagne porte déjà en elle les germes de l'aÉTreuse guerre de trente ans. Et les Pays-Bas!.... S'ils virent alors leur prospérité commerciale à son apogée, la décadence fut prompte. Des mesures prohibitives, des taxes écrasantes, la piraterie,

d'effroyables dévastations arrêtèrent l'essor que prenaient le X. jr>

Zn RË6NE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

commeiY^e et rindustrie. « L'administration des finances fut un gouffre que les plus grands et les plus fréquents sacrifices ne parvenaient point à combler ' ; » Tincessante pénurie du trésor livra le pays aux brigandages de la soldatesque ; elle créa les embarras qui, dès l'avènement de Philippe II, annoncèrent à la nation de sombres destinées.

D'autre part, les plus heureuses conceptions échouèrent. Ainsi, les idées d'unité de Charles-Quint étaient certes fort louables ; mais, empreintes de l'esprit de despotisme, elles soulevèrent de légitimes résistances. Favorables à notre indépendance nationale , elles étaient des plus hostiles à cette liberté qui, procédant de l'individu, de la commune, de la province, s'est toujours perdue dans les grandes centralisations. Elles achevèrent d'altérer la physionomie particulière des diverses fractions de nos contrées, naguère indépendantes les unes des autres, et qui, réunies politiquement et soumises à des règlements généraux , subirent une uniformité propre à les façonner à la servitude. L'action gouvernementale, en cessant d'émaner de la province ou de la commune, ne s'adapta plus au caractère des populations appelées à la subir ; la valeur morale des franchises s'affaiblit, perdit de son influence sur le peuple, et le souverain eut d'autant plus de facilité à violer ses droits. Les anciennes métropoles furent éclipsées par Bruxelles, qui serait devenue le siège d'un pouvoir exorbitant, si la noble cité brabançonne n'avait gardé précieusement le foyer des libertés nationales. L'uniformité dans l'armée, dans l'administration, dans la justice, dans les finances, devait

' M. Steur, Mémoires sur les troubles de Gand, — Voir les remontrances adressées à Philippe II par le duc de Savoie (juillet et novembre 4556. M. Gachârd, Anal, hist., 1. c, VIII, MS et 424). Elles présentent un saisissant tableau de la situation dans laquelle CbarlesrQuint laissa les Pays-Bas.

réunir en corps de nation des états hétérogènes ; mais cette homogénéité de la nation amena Funité du pouvoir : il n'y eut plus qu'un prince et des sujets ; plus tard, peut-être, il y aura un despote et des esclaves.

Ainsi encore , l'idée de former de nos provinces un état séparé était fort heureuse. Réalisée, que de calamités n'eûtelle pas prévenues ! Et notre patrie aurait conquis sans doute un rang brillant parmi les puissances de l'Europe. Mais, conçue dans le seul désir d'établir une puissance rivale du roi de France, elle vouait le nouveau royaume à d'implacables luttes. L'acte réunissant les Pays-Bas au corps germanique ne mériterait pas moins d'éloges, s'il n'avait été illusoire. Des restrictions, dictées par une politique égoïste, privèrent notre patrie de la sauv^rde qui l'eût préservée des fureurs de Philippe II, garantie contre les envahissements de la France, et rattachée aux pays rhénans, sympathiques à une union intime, union retardée par l'ineptie, par une véritable trahison envers notre nationalité.

La prédilection de Charles-Quint pour les Belges * était naturelle ; mais elle était surtout adroite. Nos provinces lui fournirent les armées les plus fidèles, les subsides les plus considérables, une foule de vaillants capitaines et des ministres habiles, qui tous répondirent à sa confiance par un entier dévouement^. Quant à la nation, qui avait accueilli son avé-

■ « L'empereur se servoit volontiers de Flamands et Bourguignons; aussi, quand il tenoit sa cour de Flandres, il la faisoit très-beau voir, étant composée de force braves et grands seigneurs, de force nations étranges, et principalement de Flamands et Bourguignons qui avoient la vogue, ainsi que j'ai ouï dire à ceux et celles qui Tontvue. » Brantôme, I, 86.

* « Les habitants des Pays-Bas avaient alors tant de fidélité et de dévouement pour leur prince, que c'est surtout avec leur aide et assistance que Charles- Quint, de glorieuse mémoire, réalisa ses vastes desseins et conduisit à bonne

nement avec la joie la plus vive, qui l'avait vu avec orgueil ceindre la couronne des Césars, les besoins intarissables de son ambition, les atteintes portées aux libertés semèrent dans tous les rangs la désaffection et le mécontentement. La noblesse, appauvrie par ses dépenses de luxe et de guerre * ; le clergé, dont les immunités furent tant de fois violées; la bourgeoisie, dont il lacéra les privilèges; le peuple, écrasé d'impôts, en proie à toutes les calamités, pouvaient-ils conserver de l'affection pour un prince qui sacrifiait leur or, leur sang, leurs larmes, dans l'unique but d'étendre sa puissance et son autorité? Or, cette puissance et cette autorité, qu'ontelles produit? De ce vaste empire , dont le poids fatiguait le monde, il n'est resté que des tronçons épars; de ces tendances d'asservissement, préméditées par le génie du despotisme, appuyées par la richesse et soutenues par la force, rien ou presque rien n'a survécu, si ce n'est le plus douloureux souvenir et la hideuse et sanglante traînée des guerres civiles.

Et pourquoi a-t il suffi de quelques jours pour anéantir ainsi l'œuvre de géant qui semblait devoir braver les siècles ? C'est que la compression et la violence ne sauraient édifier

fin ses grandes guerres. » Relation de Tambassadeur vénitien Laurent Priuli, 4576. Bulletins de la Commission royale d'histoire, 2« série, IX. — « A cette époque aussi la Flandre jouissait d'une complète sécurité, non-seulement à cause de ses nombreuses forteresses, mais bien plus encore à cause de la promptitude avec laquelle les populations concouraient à la défense du pays. » Jbid. — Voir Robbrtson, etc.

• « Le prince d'Orange confessa à la feue royne d'Hongrie, devant le parlement d'icelle pour Espagne, qu'il devoit 800,000 franbs lors. » Mémoire des sources et causes des troubles du Pays-d'Embas, rédigé par Granvelle. M. Groen Van Prinsteker, I c, I. 38. — « Aile de groote heeren staecken in schulden en armoed, en waren deshalven tôt veranderinghe niet ongheneycht. • Reidt, 4. — Voir tome V, page 233.

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