MARIAGE DE LINFANT PHILIPPE AVEC MARIE TUDOR
le germe de la révolte trop vivace pour être extirpé complètement, et il se fortifia contre toutes les éventualités. En même temps qu'il faisait arrêter dans les Pays-Bas « les fugitifs et délinquans venant d'Angleterre \ » aux quatorze vaisseaux de guerre qui avaient rallié à Douvres la flotte anglaise^, il résolut d'en ajouter d'autres^, pour protéger la reine ou pour combattre avec elle les Français^. En outre, on équipait en Hollande 60 à 80 grandes hiUcken destinées à renforcer l'escorte de Philippe ^. L'arrivée des vaisseaux des Pays-Bas sur les côtes d'Angleterre justifia les appréhensions de l'empereur, en montrant la profonde antipathie de la nation anglaise pour Fétranger. Elle vit en nos marins non des alliés, mais des ennemis; à terre ils furent insultés, et il y eut de fréquentes rixes entre les équipages des deux flottes. Les matelots anglais se raillaient des petits navires des Pays- Bas, les appelant « coquilles de moules; » les choses allèrent si loin que le vice-amiral de l'empereur, Adolphe de Bourgogne, soupçonna l'amiral anglais d'êlre vendu à la France. Il interdit toute communication avec les Anglais, et cette défense même n'ayant pas prévenu de nouvelles insultes, il quitta Douvres pour aller croiser devant Falmouth **.
• Ordre du 6 mars. Archives de l'Audience.
' Lettres du 5 mars et du % avril, précitées.
' Il donna le commandement de cette flotte avec le titre de vice-amiral à Adolphe de Bourgogne, seigneur de Wackene. Commission du 4 avril. Archives de VA udiencef liasse 4444.
^ Lettre de Marie de Hongrie, du 27 juillet. Ibid.
* lettre de Gharles-Quint, du 40 mars. Papiers détat de Granvelte, IV, 223. ^ Lettre de Simon Renard, de lé mi-juillet. Ibid , 274. — « Nous avons esté
contrains de venir icy. De tout ce que l'admirai d'Angleterre et les siens nous ont promis, n'ont riens ou peu tenu. Il nous est advis et l'avons trouvé par expé rience, que ledit admirai principalement et aucuns autres, ont cherché moyen et fait leur debvoir dernièrement que estyons icy, et aussi depuis, de nous
80 RÊGNË DE GHARLESQUfNT EN BELGIQUE.
L'absence de Philippe, retenu en Espagne par la peste qui s était déclarée à bord des navires de son escorte, favorisait les menées de ses adversaires : la France attisait les haines nationales. Tandis qu'on alarmait le peuple en répandant le bruit de l'arrivée d'un corps d'armée espagnol ^ dans l'entourage même de Marie Tudor on disait que l'empereur avait conclu cette union pour rétablir ses affaires, et ses ambassadeurs apercevaient même de la froideur dans leurs rapports avec les personnes de la cour ^. Le moindre incident pouvait tout compromettre, lorsque enfln on signala l'approche de la flotte espagnole. Philippe, accompagné des plus grands seigneurs de l'Espagne et des Pays-Bas ^ débarqua à Southampton, le 20 juillet, avec 5,000 fantassins espagnols*; son arrivée décida la question. Le 25, le mariage fut célébré dans l'église de Winchester et « là se présenta devant nostre prince le régent Figueroa, qui lui donna es mains, de par l'Empereur,
povoir contraindre de retourner au pays, ne scay si par aucune jalouzie, ni
autrement. Mais y avons pourveu en temps Je ne me suis en luy, ny aux
siens nullement fié, car d'ainsi faire suis esté paradvisé d'aucuns de cesle nation et autres. Entre les mauvais Ton trouve des bons, et si autrement que bien fust allé avec la royne d'Angleterre, dont le bazard a esté grand, aurions esté en tel paquet qu'il est grandement à craindre que eussions eu beaucoup à
souffrir Les Anglois se sont fort moquez de nos navires de guerre, et la
pluspart en moins que riens estimez les appelant coppe bourse et schute à moule. » Lettre du seigneur de Wackene et de la Chapelle à Corneille de Scheppere, datée de Nieuport sous l'île de Wight, le 24 juin 4554. Lettres des seigneurs, XII, f° 446. — Voir encore une autre lettre du même, du 29 juin. /fe!df.,f«32o.
* « Le bruit est venu en Angleterre que monseigneur notre prince y doibl venir accompaignié avec viij "> souldars espaignolz, dont ilz ne se contentent trop. » Lettre de Gaspar Schetz à Marie de Hongrie, du 49 février 45^. Ibid.,
"XIV, f 73.
' Lettre de S. Renard, du 4 juillet. Papiers d'état de Granvelle, IV, 274. ^ Lettre de la mi-juillet, précitée.
* Lettre de S, Renard, du 30 juillet. Papiers d'état de Granvelle, IV, 279.
MARIAGE DE L'INFANT PHILIPPE AVEC MARIE TUDOR. 8t
ung privilège en parchemin. Après avoir leu ledict privilège, le prince le bailla à la reyne, laquelle le bailla au grand chancelier d'Engleterre ; lequel, après avoir leu ledict privilège , publia que l'Empereur faisoit don, dès à présent, du royaume de Naples à son fils le prince d'Espagne ^ »
Dès les premiers jours, Taversion du peuple anglais pour les soldats espagnols se manifesta avec tant de violence, que, pour prévenir des collisions, il fallut les rembarquer tout de suite ^. Les seigneurs de la suite de Philippe ne furent pas mieux accueillis par Taristocratie , et demandèrent à quitter cette terre inhospitalière. Philippe lui-même ressentit si bien les effets de cette répugnance, que Simon Renard lui conseilla de s'absenter momentanément; à cet effet, il pouvait prétexter l'obligation de présenter ses devoirs à son père, « de démontrer son affection aux Pays-Bas en les aidant, les secourant, les défendant de sa propre personne, » de décharger l'empereur d'une partie de ses travaux, d'encourager l'armée, de se montrer aux ennemis et d'intimider ses adversaires. L'habile diplomate l'engagea, en outre, à demander à Marie Tudor une escorte de SOO chevau-légers et de 2,000 piétons, qu'on aurait soin de prendre parmi les mécontents et les suspects ; par cette mesure, non-seulement on eût affaibli l'opposition, mais on eût encore alarmé Henri IF , en lui montrant les Anglais prêts à se joindre à l'empereur.
Ce conseil ne fut pas goûté, mais on résolut alors de caresser le peuple pour l'opposer à la noblesse ^ Elisabeth venait d'être condamnée à mort par un arrêt du parlement, et ce n'était pas de Marie Tudor qu'elle devait espérer de la clé-
' M. Gachard, Anal, hist., ]. c, V, 214.
" Lettre du 30 juillet, prédtée.
^ Lettre de S Renard, fin d'août. Papiers d'état de Granr>elle, IV, 293.
menée. Philippe, inspiré par Simon Renard , et peut-être par la prévision de certaines éventualités, obtint la grâce de la princesse, et le pardon s'étendit à beaucoup d'autres per-, sonnes compromises dans les derniers événements '. Elisabeth restant un épouvantail pour les catholiques et une espérance pour les réformés, les ministres proposèrent de renvoyer dans les Pays-Bas , s'il plaisait à la régente de l'admettre dans sa maison, où il serait facile de la surveiller \ et Charles-Quint pressa la reine de l'éloigner, en la mariant au duc de Savoie*^. Mais il fut impossible < d'induire Madame Elisabeth à mariage étranger ^ ; » dans sa résistance aux vues de l'empereur, elle révéla cette habileté qui fut plus tard fatale h Philippe II. Cependant, comme tout acte de clémence ^est populaire, la nation anglaise sut gré à l'époux de la reine de cet heureux début. Beaucoup de préventions cessèrent; l'or répandu à pleines mains rallia la majeure partie de la noblesse, et bientôt le succès parut si complet que Simon Renard écrivit à Charles-Quint : « Avant peu, vous aurez pour combattre la France, autant d'Anglois que vous en voudrez ; l'Angleterre vous fournira même des subsides ^ » Les faits ne répondirent pas à ces prémisses, et Philippe, éprouvant une invincible répugnance pour sa femme, saisit avec empressement l'occasion de la quitter.
Le commerce des Pays-Bas seul retira quelque avantage de cette alliance, entourée à son origine de tant de rêves
» Rapin Thoyras.
' Lettre de la mi-juillet, précitée.
' Lettres de S. Renard, des 23 novembre 4554 et février 4565. Papiers (Vétat deGranvelle, IV, 341,398.
^ Lettre du 23 novembre, précitée.
^ Lettre de S. Renard, du 43 octobre 4354. Papiers d'état de Granvelle, IV, 347.
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ambitieux. En 1552, à la suite de représentations établissant que les marchands de ces provinces absorbaient tout le prolit commercial de son royaume, quen 1551, par exemple, ils avaient exporté 44,000 pièces de drap, tandis que les Anglais n'en avaient pas débité plus de 1,100 pour leur compte, Edouard VI avait aboli la hanse allemande établie à Londres, sous le nom de Still-Yard; en outre, il avait augmenté les droits d'entrée et de sortie au point d'obliger les marchands de la Hanse et des Pays-Bas à renoncer à leurs affaires. Marie de Hongrie et la ville de Hambourg avaient en vain réclamé contre ces mesures, qui avaient été exécutées avec rigueur. Aussitôt après le mariage de Philippe, la ligue hanséalique sollicita le rétablissement de ses anciens privilèges, et, sur les pressantes recommandations de Marie de Hongrie, les marchands de la Hanse et de nos provinces furent réintégrés dans tous leurs droits. Hs obtinrent même la faculté d exporter diverses espèces de drap dont l'exportation était autrefois interdite \
' Rymer, Acta publica Angl., VI, 4« partie, 15. - Rapin Thoyras.