CHAPITRE XL
Au début de cette nouvelle lutte entre les maisons d'Autriche et de France, tout conspira contre Charles -Quint, soit que la clairvoyance eût disparu de ses conseils avec son vieux ministre Granvelle ', soit que l'heureux vainqueur de Muhlberg, ébloui par l'éclat de ses succès , manquât alors de sa prudence ordinaire. En vain l'avait- on engagé à se défier de Maurice de Saxe, il partagea la sécurité de Tévêque d'Arras, qui jugeait la tête d'un Allemand trop grossière pour former des projets qu'il ne sût éventer. Tout occupé des complots qui se tramaient en Italie et en France, il resta à l'égard de l'Allemagne, impatiente du joug, dans un complet aveuglement, et l'heure de l'explosion le surprit dominé par une idée fixe : celle de soumettre les protestants à Rome et au concile, en conservant lui-même une autorité illimitée sur l'église. Enfin, le 15 août 1551, quand déjà la coalition de ses ennemis s'était formée, il annonça à Marie de Hongrie que, rassuré sur les affaires d'Italie et sur les dispo-
' Granvelle, à qui l'on imputait les actes tyranniques de son maître, fut surpris par la mort (28 août 4550) au milieu de ses négociations, pour rapprocher les partis par de mutuelles concessions. Lorsqu'il perdit ce sage conseiller, Charles-Quint écrivit à son fils : « Mon fils, nous avons perdu, vous et moi, un bon lit de repos. » M. Weiss, Notice préliminaire, précitée.
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sitions de la France et de la Turquie, il comptait partir bientôt pour les Pays-Bas '. Il avait fourni des armes à Maurice de Saxe , en le chargeant du siège de Magdebourg qui seule avait osé rejeter Tlntérim, et, le jour même où les Français attaquaient le Piémont, une trêve ouvrit les portes de cette importante cité au nouveau chef de la ligue protestante. Alors seulement les yeux de Charles-Quint se dessillèrent; alors encore, cet esprit toujours si ferme flotta indécis. Resterait- il en Allemagne? Se retirerait - il en Italie ,v en Espagne ou dans les Pays-Bas ? « Si Votre Majesté se relire en Espagne, lui dit Févéque d'Arras, elle abandonne ses autres états ; votre présence en Italie ne peut être d'aucune utilité, et en Allemagne, vous ne seriez plus en sûreté après le départ des troupes espagnoles. » Après de longues hésitations, Charles-Quint résolut de se rendre dans les Pays-Bas, « où il seroit mieux à portée pour avoir l'œil aux affaires et recevoir des nouvelles de ses autres pays^. » Mais il était trop tard. Le 5 octobre 1S51, Maurice de Saxe, agissant en son nom et en celui de son cousin et pupille, le marquis Geoi^e-Frédéric de Brandebourg, conclut avec Henri II un traité d'alliance, auquel adhérèrent bientôt Jean -Albert, duc de Mecklembourg, et Guillaume, fils du landgrave de Hesse. Ces princes s'en remettaient à la providence pour la défense de leur religion, « qu'ils réputoient juste, véritable, chrétienne et indubitable; > mais ils déclaraient « vouloir résister aux pratiques employées par l'empereur leur ennemi, pour faire tomber leur chère patrie, la Germanie, en une bestiale, insupportable et perpétuelle servitude, comme il avoit été fait en Espagne et ailleurs. » Afin d'atteindre ce but et d'arracher le landgrave à
• Correspondenz, III, 68. — ' Papiers d'étai de Granvelle.
sa captivité, ils s'engageaient à attaquer l'empereur ainsi que ses adhérents ; à ne traiter avec lui ni de paix, ni de trêve, sans Taveu du roi de France; k n'admettre dans leur ligue les enfants de l'ancien électeur de Saxe ou lui-même, s'il venait à recouvrer sa liberté, qu'autant qu'il renoncerait à l'électorat ' . Le roi promettait de payer à ses alliés, le 25 février 1552, 240,000 écus, pour subvenir aux frais des trois premiers mois de la guerre, et une subvention mensuelle de 60,000 écus. Il se chargeait d'attaquer les Pays-Bas. « On trouveroit aussi bon que le seigneur roi s'impatronisàt le plus tôt qu'il pourroit, des villes appartenantes d'ancienneté à l'empire, et n'étant pas de langue germanique, savoir : Cambrai, Toul en Lorraine , M etz, Verdun, et autres semblables, et qu'il les gardât comme vicaire du Saint-Empire, auquel titre les princes allemands se disoient prêts de le promouvoir à l'avenir. » On réservait toutefois « audit Saint-Empire les droits qu'il pouvoit avoir sur lesdites villes, afin que, par ce moyen, elles fussent ôtées des mains et puissance de l'ennemi. » Maurice et ses adhérents promettaient, en outre, d'aider le monarque français à reprendre ses possessions patrimoniales hors de l'empire, et d'agir de concert avec lui, le cas échéant, dans l'élection d'un nouvel empereur ^ Par une coïncidence singulière, le jour même de la signature de cet acte de haute trahison, la régente des Pays-Bas écrivait à l'évêque d'Arras qu'il importait de mettre Maurice dans l'impossibilité de nuire à l'empereur, et
• Voir la « Justification d'aucuns électeurs, princes et estats du saint empire, en laquelle sont déclarées les causes pour lesquelles eulx et autres roys chrestiens, potentats, princes, villes et estats sont esté meus et contraints à la présente expédition et appareil de la guerre. « Reg. Collection de documents his^ toriques, \X, f» 159.
* Traités de paix, II, n» 405, 258. — Du Mont, IV, 3» partie, 34 .
iôâ RÉGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
de l'employer en Hongrie contre les Turcs ^ Ce fut aussi cette princesse qui, la première, donna avis de cette alliance à Charles-Quint ^.
Ce traité fut ratifié par Henri H, le 15 janvier ^5S2^ et dès le lendemain, Charies-Quint fut prévenu que le roi formait un camp en Champagne. Suivant le même rapport, 30,000 Anglais et Écossais devaient débarquer sur les côtes de Flandre, où les rejoindraient 22,000 Français, sous les ordres du duc d'Aumale; deux des fils du duc Jean de Saxe avaient été reçus à Blois par Henri H et s'en étaient retournés fort contents; le roi attendait 4,000 lansquenets en marche vers la Lorraine, et il avait de grandes intelligences en Allemagne ; les Turcs préparaient une descente en Sicile, et Maurice de Saxe se disposait à passer en Champagne avec 12,000 fantassins et 4,000 chevaux *. Il y avait autant d'inexactitude que d'exagération dans ce rapport ; mais la situation n'en était pas moins pleine de périls.
Les Pays-Bas, que venait encore de désoler l'inondation •\ étaient particulièrement menacés. Tandis que la coaUtion des protestants et de la France présageait une attaque des provinces du midi, celles du nord avaient à redouter la confédération des villes maritimes de l'Allemagne, leurs jalouses
• Lettre du 5 octobre 4 55-1 . CorrespondenZj III, 82.
' On voit, par une lettre du comte de Stroppianà, du 27 février 4552, que ce traité venait seulement alors d'être connu. 1. c, 209.
' Traités de paix y 1. c. — Lettre de la duchesse douairière de Lorraine à Marie de Hongrie, du 17 février 4552. Lettres des seigneurs, III, f" 453.
* Advis de nos voisins. Papiers d*état de Granvelle, III, 642.
' Suivant une lettre du comte de Stroppiana, cette inondation enrichit le comte d'Egmont. L'eau de la mer recouvrit un territoire qui ne lui rapportait rien et qui devint excellent pour l'extraction de la tourbe. On prétendait que s'il voulait le vendre, il eu retirerait 200,000 florins. Lettre du 27 janvier 1552. 1. c.,205.
rivales. L*alliance entre la France et l'Angleterre était patente et Ton prévoyait la prochaine défection des troupes anglaises au service de l'empereur'. Comme en 1342, nos provinces allaient se trouver isolées contre tant d'ennemis, car toutes les contrées voisines étaient hostiles ou n'attendaient que l'heure de le devenir'. Comme en 1542 encore, les intelligences de l'ennemi avec les mécontents de l'intérieur étaient des plus alarmantes. La haine des proscrits de Gand n'était pas éteinte ; partout on les retrouvait avec les ennemis du tyran de leur patrie, et dès que la guerre éclata, Yvain Van Waernewyck, fameux par le blocus du château de Gavre, et plusieurs autres Flamands, tramèrent de nouvelles conspirations'. Il n'était pas moins à craindre de voir les protestants des Pays-Bas accueillir en libérateurs leurs coreligionnaires d'Allemagne ; on avait déjà même surpris les indices de trames « en certaines places dont ils comptoient s'emparer*. » En Frise, leurs agents réveillaient les espérances
' « Dit qu'il se faut donner garde, et se point trop fier aux Englois qui sont au serviche de l'empereur par decha, car ung nommé mestre Hestou, demeurant à Galles, s'est vanté au seigneur d'Estrée faire révolter lesdits Englois quand il vouldra. » Rapport du solliciteur des proches, xx« janvier. Lettres des seigneurs, III, 204.
' Voir les rapports des comtes d'Arenberg et d'Hoogstraeten, et de Martin Van Rossem. Ibid., III.
' « M'advertissant en oultre ledit bailly qu'il y a deux Flamens avecq les François, l'un de Gand, appelé Yvain de Vaarnewyck, et l'autre de l'Escluse, nommé Antoine Verplancken. » Lettre de G. de Scheppere, du 30 mars 4552. Ibid., IV, f» 463. — « J'ay eu advertence... que deux jours avant l'arrivée du roy à Joinville, arrivèrent en sa cour deux Gantois, qui par le connestable de France furent tost après leur arrivée secrètement menez parler au roy. » Lettre de Marie de Hongrie, du 44 avril. Ibid., f« 284.
* « Tenez pour certain que la guerre se commencera, et est à présumer que les ofifres du duc (Maurice) soient sinon abusion pour détenir l'empereur en
vain espoir La religion sera le prétexte et de n'accepter la détermination du
concile, et ce pour en faire plusieurs partlcipans de la ligue Le feu com-
des anciens partisans de la maison de Saxe et ressuscitaient ses droits sur ce pays, en y parlant « de liberté et du triomphe des nouvelles doctrines *. » Les populations de cette province et de la Gueldre regrettaient leur indépendance et manifestaient ouvertement leurs antipathies pour la domination impériale. Ainsi, lorsque Marie de Hongrie, avertie des projets de Maurice de Saxe, rappela tous les sujets des Pays- Bas servant dans son armée ^, les Gueldrois et les Frisons, de même que les Clévois, refusèrent d'obéir à cet ordre ^. D'un autre côté , plus que jamais la guerre était impopulaire : on l'attribuait à la détention du landgrave, que Maurice de Saxe, disait-on, avait juré « de reprendre, fût-il aii côté de l'empereur \ » et chacun s'indignait qu'une telle cause brouillât le
mencera soubdainement à brusier et tient l'on tout secret. L'on m'a adverty qu'ils ayent quelque intelligence en certaines places de Frise ou du pays bas, lesquels ils pensent surprendre... Il est certain que l'on ne se retirera pas des emprinses commencées. Dieu, par sa justice, veut sans double chastier les péchez d'AUemaigne, et l'ingratitude et orgueil d'aucuns princes. » Lettre de Lazare Swendy à d'Arenberg, du 5 janvier 4552. Lettres des seigneurs, lïl. f« 92. — Voir aussi Mémoire au seigneur de Glajon. Ibid., f*» 312.
» Mémoire au seigneur de Glajon, précité.
' 45 novembre 4554. « Ordonnance aux soldatz subjetz de par deçà, ayant esté au siège de Magdebourg, de ne se mettre au service de princes étrangers, mais de retourner par deçà dans douze jours après la publication, à peine de corps et de biens. » Archives de l'Audience. — Ordonnance du 28 novembre 4 564 , « deffendant aux subjectz de Sa Majesté de faire congrégations en troupes et de se mectre au service des ennemis. » Ibid.
^ Lettre de d'Arenberg, du 46 janvier 4552. Lettres des seigneurs, III, f«465.
** « Madame (la duchesse de Lorraine) manda ledit Tassigny vers elle et
luy dit que le duc Maurice avoit dit à pleine table qu'il reprendroit son beaupère et fust-il au costé de l'empereur. Le lendemain matin, celluy de quy madame le tient, retournant vers ledit duc, dit : « Monseigneur, vous scavez et estes souvenant des propos par vous tenus hier soir ; je tiens qu'ilz seront comme advenus après boire. — Non, dit-il, ce que j'ay dit, je l'entends ainsi. » Rapport adressé à Marie de Hongrie. Ibid., f® 90.
pays avec TAUemagne, « dont l'on espéroit tousjours le secours en cas de nécessité * . »
L'hiver n'interrompit point les hostilités, et les frontières des deux pays furent sans cesse dévastées. La prise des châteaux d'Aspremont et de Gorze faillit attirer sur le Luxembourg toutes les forces des Français réunies dans la Champagne. Le comte de Mansfeld avait résolu de fortifier ces places ; mais' on n'avait pas encore mis la main à l'œuvre qu'il fut averti que le seigneur de Bourdillon, à la tête de 4,000 piétons et d'une nombreuse cavalerie , avec un fort parc d'artillerie , « tiroit droit vers ledit Aspremont; » on assurait que Henri II, «très-marry de la perte de ce château, » accourait en personne pour le reprendre. Le comte de Mansfeld y plaça surle-champ l'enseigne namuroise de Ramelot, et envoya au château de Gorze 50 arquebusiers à cheval ^. Il n'était guère possible que ces places, en grande partie démantelées, résistassent au canon, et il fallait pourtant, à tout prix, arrêter l'ennemi. Or, Mansfeld n'avait à mettre en campagne que sa bande d'ordonnances et deux enseignes de Bas Allemands présentant un effectif de 500 têtes, et il eût été imprudent de dégarnir les villes de leurs garnisons ^ La reine avait autorisé le comte à porter à cent hommes sa compagnie d'arquebusiers à cheval *, et il avait appelé aux armes toute la noblesse
' « Parmy le pays de Brabant, pour l'eflfroy qu'ilz ont de ces rumeurs, Ton commenche souhaiter qu'on fust quitte du landgrave, et en effet Ton voit que le peuple a quelque peur de ceste entreprinse venant du coslé d'Allemagne, actendu qu'il semble que c'estoit le pays dont l'on espéroit tousjours le secours en cas de nécessité. » Mémoire au seigneur de Glajon, précité.
• Lettres de Mansfeld, des 4»' et 2 janvier 4552. Lettres des seigneurs, III, f" 35 et 67.
' Lettre du 4 «'janvier, précitée.
* Ordre du 4«' janvier 4552. Lettres des seigneurs, III, f» 45.
iô6 RÈGNE DE GHARLES-QUliNT EN BELGIQUE.
du duché ' ; mais c'étaient là de bien faibles ressources pour repousser une attaque que le roi de France, disait -on, se disposait à soutenir avec 10,000 piétons et 500 chevaux, déjà réunis à Saint-Dizier et d'autres troupes en marche vers Attigny, rendez- vous général jde l'armée ^. Aussi la régente jugea -t- elle la conservation d'Aspremont impossible; elle ordonna de l'incendier, à la première démonstration sérieuse d'attaque^. Bientôt même, craignant qu'on n'eût point alors le temps de démanteler complètement la place , elle enjoignit à Mansfeld de la détruire, en y employant « autant de poudre et de bois qu'il lui sembleroit convenir*. » Cette opération, en effet, présentait beaucoup de difficultés et n'était point exempte de dangers. On ne put réunir qu'un millier de pionniers, et Ramelot, obligé d'y faire travailler ses soldats, se trouvait exposé à une surprise. Pour la prévenir , ce brave capitaine éclaircit par l'incendie les abords de la place , et Mansfeld lui envoya les 80 arquebusiers à cheval qu'il venait de lever ^. Ce danger prévenu, restait la difficulté matérielle de l'œuvre, et, manquant de bras, il dut enfin y renoncer. On se borna à « démolir quelques portes, à bouter le feu partout, à gâter le puits, en un mot à mettre la maison en tel état que pour s'en servir il auroit fallu faire grande dépense et avoir beaucoup de temps *. »
Il fut aussi question de démolir le château de Gorze, « qui estoit aussi bien mal en ordre ' ; » mais la reine changea d'avis en voyant les Français rester inactifs après le démantellement
' Ordre de la passer en revue, du 23 janvier. Lett. des seign., III, f»22<.
' Rapports adressés à la reine. /6td., f»» 494, 495 et 497.
' Lettre du 5 janvier. Ibid., f» 95 — ^ Lettre du 42 janvier. Ibid., f» 432.
5 Lettre de Mansfeld, du 45 janvier. Ibid., f« 444 .
** Lettre du même , du 23 janvier. Ibid. , f« 224,
7 Jbid., et Rapport du 9 janvier. Ibid., f* 494.
d'Aspremont, et ordonna d*en renforcer la garnison*. Le \ 3 janvier, le gouverneur de Mouzon vint, avec 900 fantassins et 300 cavaliers, « se planter devant le petit château de Malandin, à une lieue d'Yvoy, oultre la rivière le Chier, et à son arrivée le flst sommer de se rendre ; la garnison n'y ayant voulu entendre, il les fit canonner à force, et après avoir perdu quelques-uns de ses gens, se retira honteusement sans aullre chose faire ^. » Cet échec fut suivi, de ce côté, d une tacite suspension d'armes, dont Mansfeld voulut profiter pour réparer les fortifications des places du Luxembourg, la plupart en fort mauvais état. Les nouveaux travaux de défense exécutés au chef-lieu de ce duché étaient si peu avancés qu'on les jugeait plus nuisibles qu utiles^, et ainsi que Thionville, il avait un armement fort insignifiant *. Arlon était ouverte par plusieurs brèches et, « au moindre effort, en grand danger. » A Yvoy, la tour du Puylly s'écroula dans les fossés, « nonobstant que, passé quelques moys, on eût fait décombrer grande partie d'icelle pour luy oster la pesanteur. » Dans sa chute, elle entraîna tout un pan de la vieille muraille, et une grande partie de la plate-forme de Puylly ^. Deux pans de muraille de Montmédy s'écroulèrent également, ouvrant plusieurs brèches, « dont l'une, derrière l'église, étoit fort dangereuse ; » on reconnut de plus que les nouvelles fortifications étaient trop légères et les plates-formes fort délabrées. Le comte de Mansfeld, accompagné du « neveu de maître Donat
' Lettre de Jean d'Immerseel. Lettres des seigneurs, III, f» 491 .
' Lettre de Mansfeld, du 13 janvier. Ibid., f» 441 .
3 Lettres du môme, des 29 janvier et 12 février. Ihid., î^ 281 et 416.
^ « J*ay tant de fois escriptà Votre Majesté que Thionville et Luxembourg sont si mal pourvus d'artillerie. » Lettre du même, du 10 avril. Ibid., IV, f° 232.
« Lettre du même, du 25 février. Ibid., HI, f« 487.
de Bonny, l'ingéniaire, » visita toutes les places de son gouvernement, afin d'y ordonner les travaux nécessaires * ; mais Taisent manquait et, quelles que fussent ses instances, on le laissa sans ressources pour les exécuter ^.
Sur les frontières de l'Artois et du Hainaut, les hostilités se poursuivirent avec plus de vivacité. Dans les premiers jours de janvier, il y eut entre Hesdin et Montreuil une rencontre assez sérieuse, où le capitaine français Lignières fut tué « et la plupart de sa compagnie desfaile ^. » Peu de temps après, les garnisons de Montreuil, de Hesdin, de Frésin et de Saint-Andrieu réunies « donnèrent une grosse alarme » à Contes et brûlèrent les moulins des environs. Cette entreprise, peu préjudiciable à la place, qui avait des moulins et était approvisionnée du reste pour six mois , fut promptement expiée. Le lendemain, la garnison dressa une embuscade à l'ennemi, défit la garnison de Saint-Andrieu, lui tua quelques hommes, ramena 24 prisonniers, et alla brûler le moulin de Frésin. Ensuite les capitaines de Renty et de Saint-Omer, avertis que les Français se disposaient à rafraîchir et à renforcer la garnison de Thienbrone, tentèrent de les surprendre ; mais leurs soldats « se mirent au pillage du pays et firent manquer l'entreprise. » De son côté, la garnison d'Ardres échoua dans une tentative sur une église fortifiée des environs de Tournehem, et après qu'on eut « fort combattu de nuit et de jour, elle dut se retirer avec perte de gens et de chevaux*. » Plus heureuse la garnison artésienne de Contes prit d'assaut un petit château qui incommodait cette
' Lettre de Jean d'Immerseel, du 25 février. Lettres des seigneurs, III, f« 494 .
' Lettre du 42 février, précitée.
3 Rabutin, l. I, 536.
* Lettre de de Rœulx, du 47 janvier. Lettres des seigneurs, III, f" 482.
ville; « tous ceux qui y estoient, furent tués et la place démolie'. »
Un incident qui prouve combien était général le mauvais état des fortifications, faillit à procurer aux Français une éclatante revanche. Une partie des remparts de Bapaume ,s*étant éboulée ^, ils réunirent prestement 1 ,400 piétons français, 400 lansquenets, quelques corps de cavalerie et quatre fauconneaux, pour marcher sur cette ville. Heureusement, de Rœulx était accouru se mettre sur leur passage, et, jugeant le coup manqué, ils renvoyèrent leur infanterie dans ses garnisons. La cavalerie, que des renforts portèrent bientôt à 1,400 chevaux ^, resta sur la frontière, prête à saisir l'occasion de ravitailler Thérouanne ou d'attaquer Fruges et Tournehem, où ses chefs avaient des intelligences *. Ils tenaient beaucoup à s'emparer de ces deux petites places, dont les garnisons, de concert avec celles de Renty et de Contes, resserraient étroitement Thérouanne '. Cette dernière ville était si dépourvue de vivres qu'une foule d'habitants accompagnaient les troupes dans leurs excursions, et qu'on vit « les femmes et les enfans même emporter sur leurs têtes le plus de blé qu'ils pou voient *'. » Aussi de Rœulx jugea-t-il l'occasion des plus favorables pour en former le siège , et sa conviction entraîna celle de Marie de Hongrie , qui lui envoya un plan d'attaque dressé par le conseil d'état \
Enlever « Thérouanne , la plus forte ville du royaume de
' Lettre de de Rœulx, du 30 janvier. Lettres des seigneurs, III, f» 290.
' Voir les rapports adressés, à ce sujet, à la reine. Ibid., f "• 280, 284 .
' Lettre de de Rœulx, du 30 janvier. Ibid,, f» 290.
* « Rapport du solliciteur, fait le xx« janvier. » Ibid,, ('* 204 .
^ Lettre du 30 janvier, précitée.
^Lettre de de Rœulx, du 2 février. Ibid., f« 332.
7/6id.,f«392.
France \ » eût été débuter d'une manière éclatante; mais le plan conçu exigeait des forces considérables, et Ton n'était pas en mesure de les réunir. Le comte de Rœulx proposa alors d'établir, aux abords de la place, un camp fortifié contre lequel l'ennemi serait obligé de déployer des forces considérables, et qu'il ne pourrait attaquer que dans des conditions désavantageuses. Or, s'il ne parvenait pas à forcer cette position,Thérouanne était perdue. De plus, l'occupation de ce camp permettrait aux Impériaux de ravager le bailliage de Hesdin et la prévôté de Montreuil ; il leur serait même facile de tenter une attaque sur Hesdin , où il y avait de grands approvisionnements. « Il n'en coûtera pas davantage, écrivait le comte à Marie de Hongrie, pour exécuter cette importante opération que pour se tenir sur la défensive, car la ligne de l'Artois est longue et difficile à gardera » En effet, déjà l'ennemi avait de ce côté 2,000 chevaux, 2,000 lansquenets, 6,000 piétons français et piémontais ^, et il fallait s'attendre à une prochaine irruption. Un avantage signalé que les Impériaux remportèrent sur la garnison de Thérouanne, à qui ils tuèrent 80 hommes et firent 160 prisonniers, « la fleur de toutes leurs gens de guerre françois *, » corrobora les espérances de de Rœulx ; et, bien que malade ^, il rêvait encore d'autres entreprises ®, n'attendant, pour les exécuter, que de l'argent et des renforts. Or, là se rencontrait la pierre d'achoppement. La pénurie du trésor et la nécessité de pourvoir à la sûreté des autres points du pays, ne permirent pas à Marie de Hongrie
* Rapport du conseil d'état. Lettres des seigneurs, III, f« 392, ' /6!d., f«442.
^ Lettre du 2 février, précitée.
^ Lettre de de Rœulx, du 4 4 février. Lettres des seigneurs, III, f« 423.
' Voir ses lettres des 2, 7 mars et 15 avril 4552. Ibid., IV, f«M , 44 et 299.
* lettre du 26 mars 4 552. Ibid., f« 444 .
COALITION DE HENRI II ET DES PRINCES PROTESTANTS. i7f
de satisfaire aux demandes de l'énergique capitaine , qui vit avec douleur avorter ses projets.
Ce n'était point faute d'activité de la part de la régente. Elle n'avait point partagé la fausse sécurité de son frère ; jamais, au contraire, elle ne parut plus intelligente que dans ces périlleuses circonstances. En même temps qu'elle négociait avec les états provinciaux, pour en obtenir de nouvelles aides nécessaires à la défense du pays, elle ordonnait de « faire processions solempnelles avecq le vénérable sacrement, et de se mectre en estât de grâce faisant jeusnes, oraysons, aulmonnes et autres œuvres méritoires et agréables à Dieu, affin qu'il plust à la divine providence inspirer les princes chrestiens à bonne union et concorde, au bien, repos et tranquillité de l'universelle chrétienté ' ; » elle pressait les levées de troupes dans le pays ^ et en Allemagne ^ ; ordonnait aux nobles de desservir leurs fiefs ; achetait partout de la poudre * ; dirigeait sans relâche sur les frontières des munitions, de l'artillerie, des vivres ^ ; rappelait sous les drapeaux tous les hommes d'armes des ordonnances, pour les distribuer sur les frontières ^, et arrêtait une nouvelle levée de 2,000 chevaux, dont l'appel, fixé d'abord au IS mars, fut avancé d'un mois'. Elle comptait avoir, à cette époque, « sept mille chevaux armés, tous sujets d'iceulx Pays-Bas , et bon nombre de gens de pied ®. »
' Ordre du 49 jau'vier. Compte de P. E. de Mansfeld, f* xxvj.
' Comptes de P. E. de Mansfeld et de Herman Breissgin.
' Lettre de Marie de Hongrie, du 28 janvier. Lettres des seigneurs, III, f» 267.
* Compte de H. Breissgin, f«« xvj vo et xvij
* Compte de P. E. de Mansfeld, f®» ix et x.
* Circulaire du 26 janvier. Lettres des seigneurs, III, f» 240. 7 Mémoire au seigneur de Glajon, précité.
* A la disposition de de Rœulx, 400 lances : sa vieille bande, 200; sa nou-
i7â RËCNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
Il fallut également pourvoir à la. sûreté des provinces maritimes, et Marie de Hongrie venait à peine d'ordonner la formation d'une flotte destinée à protéger le commerce \ que 84 navires menacèrent de détruire les digues de la Hollande et de la Zélande ^. Elle prescrivit sur-le-champ au seigneur de Beveren « de faire passer à monstres les bonnes gens du plat pays , de les armer et équiper ; d'établir centeniers et dizeniers et de désigner les lieux où ils se réuniroient, si les ennemis tentoient de mettre pied à terre '. » Bien que la flotte ennemie, assaillie par une violente tempête, se retirât
velle, 200. Sous de Bugnicourt, 900 : sa bande, 400 ; bande de Wysmes, 200; bande de Renty, 200; bande de Moerbeke, 200; bande du vicomte de Gand, 200. Sous d'Ëpinoy, 800 : sa vieille bande, 450; sa nouvelle, 200; bande
de Bailleul, 450; bande de Praet, 450; bande de , 400; bande de Fia-
meng, 50. Sousd'Hoogstraeten, 4,250 : sa vieille bande, 200; sa nouvelle, 450; bande d'Aerschot, 250; bande de Lalaing, 200; bande de Beveren, 450; bande deMastaing, 450; bande de Famars, 450. Sous d'Egmont, 4,050 : sa bande, 250; bande de Bréderode, 200; bande du prince d'Orange, 200; bande de Noyelles, 200; bande d'Over-Embden, 200. Sous deBoussu, 4,000 : sa bande, 200 ; bande d'Arenberg, 250; bande de Beveren, 200 ; bande de Berghes, 200; bande de Molembais, 450. Sous de Rye, 900 : la sienne, 200 ; bande de GorbaroD, 200; bande de Longastré, 450: bande d'Aix, 450; bande de Gasbeek, 200. Pour demeurer en Haiuaut, 550 : bande de Blois, 450; bande de Helfaut, 450; bande de Noyelles, petit, 400; bande dTves, 400; bande d'Audregnyes, 50. Pour demeurer en Luxembourg, 900 : bande de Van Rossem, 450; bande de Mansfeld, 200; bande de Berlaymont, 450 ; bande de Blétanges, 200; arquebusiers de Mansfeld, 400; arquebusiers de Berlaymont, 400. Archives de V Audience, liasse 444 4. — Lettre du 28 janvier, précitée.
' Lettre de cette princesse, du 28 janvier 1552. Lettres des seigneurs, HI, f« 267.
Suivant une lettre du comte de Stroppiana, du 47 janvier, cette flotte devait être forte de 85 voiles, sans compter les navires fournis par des particuliers. 1. c, 205.
' Lettre du capitaine de Middelbourg, du 4 février. Lettres des seigneurs, III, f» 358.
' Lettre de février. Ibid., III, f 520.
avec perte de 14 ou 15 vaisseaux ', celte tentative jeta le pays dans une si vive inquiétude et causa une telle perturbation dans le commerce, que les marchands écrivirent à leurs facteurs de leur renvoyer sans retard toutes les marchandises embarquées sur des navires en partance dans les ports de la Zélande^. On assurait que Henri II tenait prêts 30,000 hommes et 1 50 vaisseaux, et qu'il ne tarderait pas à renouveler la tentative ^ Ces rumeurs étaient exagérées, mais non dénuées de fondement. Le roi avait, en effet, concentré en Normandie une armée de débarquement, mis en réquisition tous les grands vaisseaux de commerce, et défendu aux navires de plus de 50 à 60 tonneaux de prendre le lai^e. Depuis Ambleteuse jusqu'à Brest les ports regorgeaient de navires; à Rouen on avait réuni 300 à 400 pièces d'artillerie *.
La Flandre n'était pas moins exposée que la Hollande et la Zélande ; aussi, partageant leurs inquiétudes , s'empressat-elle de fortifier ses côtes, d'armer ses navires, de mobiliser les milices des cantons maritimes *. Heureusement, Corneille de Scheppere , chargé de l'organisation de la flotte , parvint assez promptement à équiper 24 navires®; les vUles maritimes y joignirent leurs vaisseaux de guerre , et ces forces , com-
' Lettre du 4 février, précitée. — Lettre du comte de Stroppiana, du 26 avril 4552. Le, 24^
' Autre lettre du 4 février. Lettres des seigneurs, IV, f« 364.
' Même lettre.
* Rapport fait au seigneur de Vendeville, le xiiij* jour de février 4JJ5i (V. S.). Lettres des seigneurs, HI, f<> 434.
^ « Rapport fait au seigueur de Vendeville, par homme exprès envoyé es ports maritimes de France, lequel arriva le xxvj« jour de mars. » Ibid., IV, f» 436. — Lettre de Corneille de Scheppere, du 30 mars. Ibid,, f® 463. — Lettres de de Rœulx, des 29 mars et 4«' avril. Ibid., f»« 452 et 474 .
^ Lettre de de Scheppere à la reine, du 22 janvier. Ibid., III, (^ 208. IX. 8
mandées par Gârard de Merckere, « qui étoit le plus propice qu'cm pût trouver ^ , » prirent la mer sur-le-champ. Ces mesures déconcertèrent les plans de Tennemi et rassurèrent les esprits; on ne tarda pas à s'apercevoir que < la rumor estoit plus grande que l'effet, » et que tout se bornait à des actes de piraterie. Ainsi, cinq vaisseaux de commerce venant de Hambourg furent attaqués par des corsaires français, et, « après s*étre longtemps combattus avec eux, ils en sortirent sans avoir reçu aucun dommage ^. » Au mois d'avril , une galère française tenta d'enlever quelques hourques sur la côte de Gravelines ; mais le feu d'une batterie, établie sur la plage, l'obligea de se retirer *.
Au milieu de ses préparatifs de défense, Marie de Hongrie ne perdait point de vue les moyens de susciter des entraves aux projets des prolestants, et de déjouer leurs menées dans les pays voisins. Elle fut habilement secondée à cet égard par le comte d'Arenberg, Gérard Van Veltwyck, et l'alsacien {jazare Zwendy *, « conseiller de l'empereur en son conseil de l'empire ^ » un des hommes distingués de l'époque , tant par son instruction ® que par la bravoure qu'il déploya contre les Turcs^ En même temps, elle travailla activement à apaiser les dissentiments qui s'étaient rallumés avec beaucoup d'aigreur entre Charles-Quint et Ferdinand. Sondant l'abîme où leur. mésintelligence allait les entraîner, elle supplia Ferdinand
• Lettre de de Scheppere à la reine, du 22 janvier, précitée. ' Lettre de Laurent Longin. Lettres des seigneurs, IV, f« 466. ' Rapport du 45 avriL Ibid., f«297.
4 Voir leurs rapports. Lettres des seigneurs, lU.
^ Lettre de Marie de Hongrie, du 22 septembre 1554. Lettres des seigneurs, Xm, fM44.
^ Voir ses nombreux rapports dans le tome lU des Lettres des seigneurs. 1 Papiers d'état de Granvetle, IV, 300.
COALITION Bfi HENRI II ET DES PRINCES PROTESTANTS. 175
de sacrifler ses ressenUments à leurs intérêts communs, et de se joindre à Tempereur pour résister aux ennemis de la puissance impériale, qui coloraient leur entreprise « du prétexte de la délivrance du landgrave et du duc Jean de Saxe , de la liberté de TAllemagne , de la protection et de l'observation de l'Évangile ^ » Mais ce prince connaissait l'obstination de son frère , et il se montra peu disposé à reconnaître une omnipotence qui serait funeste à sa propre famille ^.
Quant à Charles-Quint, loin de pouvoir venir en aide aux Pays-Bas, il se trouvait en ce moment dans la position la plus critique. Lorsqu'il s'était décidé à se rendre dans ces provinces, il avait disposé sur sa route deux corps de cavalerie, et ordonné à Marie de Hongrie d'envoyer à sa rencontre quelques bandes d'ordonnances ^. Mais cette princesse était alors dans l'impossibilité de distraire des troupes des frontières menacées. Divers avis lui annonçaient la prochaine exécution d'un vaste plan d'attaque ^, et elle s'attendait à voir Henri II , Maurice de Saxe et leurs alliés la sommer de relâcher le landgrave de Hesse et prendre prétexte de son refus pour assaillir le pays. Elle déclara donc à son frère qu'il était impossible de satisfaire à sa demande, et lui conseilla de rester en Allemagne, pour attendre la jonction de Ferdinand. « Là, lui disait-elle, se décideront les événements. Si Votre Majesté est incapable de faire tête à ses ennemis , elle aura toujours la ressource de les arrêter par une diversion sur la Saxe. La Westphalie vous fournira des soldats, et comme pour les lever il ne faut que de l'argent, malgré la
' Lettre du 42 mars. Correspondeng, HI, 425.
' Voir la lettre de ce prince, du 24 mars. Reg. Coll. de doc. hist., IX, f> 4 .
' Lettre du 7 mars. Correspondenx, UI, 442.
^ Lettre du 34 mars. Ibid., 450.
disette où je me trouve, je tâcherai de desrober 100,000 escus sur les finances *. » Ce refus irrita Charles-Quint; il rejeta avec colère le conseil de rester en Allemagne, prétendant qu'il n'avait rien à attendre de son frère , et qu'il serait contraint à se défendre dans les montagnes avec les paysans '. La régente blessée, à son tour, de ses injustes reproches, outrée de son refus de lui permettre de tirer de l'argent de l'Espagne pour subvenir à ses armements , voulut se retirer du gouvernement, « vu ses infirmités, son âge, la foiblesse naturelle de son sexe, le peu de religion qu'il y avoit dans les Pays-Bas ^. » Charles-Quint se garda bien d'accepter cette démission ; mais , craignant de voir les flottes turques et françaises lui barrer le passage en Espagne, l'Italie se soulever, nos provinces devenir la proie de la France, il persista dans sa résolution, que les événements justifièrent.
Maurice de Saxe avait laissé passer l'hiver en négociations pour obtenir l'admission des théologiens protestants au concile de Trente et la liberté du landgrave de Hesse ; mais, dès que la bonne saison fut venue, il prit tout à coup l'offensive, à la tête de 20,000 fentassins et de 5,000 chevaux (mars 1552). Toutes les villes de l'Allemagne méridionale ouvrirent leurs portes au vengeur de leurs droits, qui promettait aux protestants d'assurer le libre exercice de leur culte , à la Germanie de lui rendre ses anciennes Uberlés, aux fils du landgrave de Hesse de délivrer leur père de la captivité. Le 1*"' avril, il entra dans Augsbourg. A cette nouvelle, « Charles-Quint, sans trouble et sans faiblesse, jugea sa position avec une
' Lettre du 43 mars 4554. Correspondenz, III, 426. ' Lettre du 2i mars 4552. Ibid., 434 .
^ DoM Berthod, Analyse des Mémoires et Lettres de Granvelie. Manuscrit de la bibliothèque royale, précité.
fermeté d'esprit incroyable ^ » Ses vieilles bandes espagnoles et italiennes avaient été renvoyées en Italie ; il était impossible de réunir les garnisons disséminées en Allemagne, et il manquait d'argent pour lever de nouvelles troupes^. Marcher à l'ennemi était donc impossible ; l'attendre , c'était s'exposer à être enlevé. En effet, Inspruck, où se trouvait alors l'empereur, n'avait pour sa défense que 4,000 à 5,000 hommes, occupant les passages du Tyrol, et il ne fallait qu'un heureux coup de main pour les forcer. « Si j'attendois ici plus longtemps , écrivit-il à son frère , je ne pourrois qu'être pris un de ces matins dans mon lit. Le tout bien considéré , voyant k ceste heure les termes où je me retreuve et les inconvéniens avant-ditz et que je suis en nécessité de recevoir une grande honte ou de me mectre en ung grand dangier, j'aime mieulx prendre la part du dangier, puisqu'il est en la main de Dieu de le remédier, que d'attendre ici la honte qui est si apparente. Ainsi, nonobstant mes indispositions, débillitez et foiblesse, je me suis délibéré partir ceste nuyt, prenant mon chemin vers Flandres, pour ce qu'est le lieu où, pour de présent, j'ay plus de forces et plus de moyen de me soubstenir et résister à mes adversaires. » — « Quoi que je fasse , je sais que s'il advient bien de ma détermination , ils l'attribueront à la fortune ; si mal , la coulpe en sera mienne. Mais j'ai mieux aimé prendre détermination que l'on me trouve un vieux fol, que, en mes vieux jours , me perdre sans faire ce que je dois et peut-être plus que mes force>et débillitez ne me conseilleroient de faire ^ »
Il comptait se rendre en Belgique en longeant le lac de
' M. MiGNET, Charles-Quint avant son abdicalion, 44.
* Lettre du 7 avril. Correspondenz, III, 463.
• Lettre du 4 avril. Ibid., 469.
178 RfiGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
Constance et en traversant la haute Allemagne ^ C'était le parti le plus sage, car il devait y trouver une armée que renforceraient bientôt ses partisans d'Allemagne, ses sddats d'Italie et d'Espagne; c'était aussi le parti le plus périlleux, car les chemins étaient fermés, il était exposé à chaque pas à tomber aux mains de ses ennemis, et parvenu à sa destination il aurait à combattre Henri II et les troupes victorieuses de Maurice. Mais le danger, si grand qu'il fut, n'arrêta jamais Charles-Quint. Le 6 avril, entre onze heures et minuit, fl quitta furtivement înspruck, accompagné seulement < des seigneurs d'Andelot, Albert et Rosenberg, Van der Ee son aide-barbier, et deux serviteurs de Rosenberg ; » il n'avait mis dans sa confidence que l'évéque d'Arras et Poupet de la Chaulx, qui n'en fut même informé qu'au dernier instant \ Il marcha toute la nuit à cheval par des chemins détournés, et parvint le lendemain non loin de Fiissen. Mais, trouvant toutes les routes coupées par les coureurs ennemis, accablé par la maladie et par la fatigue, « désespérant de povoir passer oultre, pour non le comporter ses forces, il se détermina à retourner à Inspruck. Van der Ee fut envoyé
' Lettre du 4 avril, précitée.
• Lettre de Charles-Quint à Marie de Hongrie, du 30 mai ^552. Reg. Coll. de doc. hiat.y IX, f<» 54 . ~ M. Bucholtz, IX, 544. ^ Cette lettre donne de grands et curieux détails sur cette tentative ; elle ne parie point du costume de vieille femme dont affuble Charies-Qu in t un récit allemand rapporté par M. Molley (La Hévolution des Pays-BM, I, 494), costume qui ne s'accorde guère, du restQ, avec la manière de voyager de l'empereur. — Suivant un autre récit, qui nous semble tout aussi apocryphe que le précédent, l'empereur « fit entrer dans sa litière son valet de chambre Adrien Dubois, en lui recommandant de couvrir sa bouche d'un mouchoir et de le contredire le mieux possible. Cette litière, ajoute ce récit, fut dirigée d'un côté opposé à celui que prenait Fempereur, accompagné d'un page nommé Hesser ( Histoire des seigneurs de Vancienne maison d*Enghien, par Pibkre Couns, f» 484 . Manuscrit appartenant à M. Defiennes, à Anderlecht). »
devant pour préavertir Tévéqae d'Arras et aussi le valet de chambre de Fempereur, Adrien Dubois, afin que Ton tînt toutes choses prêtes pour que le prince pût rentrer dans sa chambre avec le même secret qu'il en étoit parti ; lequel se garda de telle sorte qu'il n'y en eut nouvelle quelconque. » En informant Marie de Hongrie de cette tentative, Charles-Quint lui recommanda de n'en parler que lorsque « l'on le verroH convenir, aûn que ce fût tesmoignage de sa volonté envers sesdits pays, ayant voulu essayer de se mettre pour eux en tel et si ardent hazard ' . >
Il ne restait plus dès lors qu'à combattre ou à traiter ; il se prépara à l'un et à Tautre parti. Tandis qu'il ordonnait de toutes parts des levées de troupes , des conférences s'ouvrirent à Lintz par l'entremise de Ferdinand ; mais il semblait difficile d'accorder l'opiniâtre empereur et les confédérés, que le succès rendait exigeants, lorsque (au moment où le roi des Romains venait chercher à Inspruck de nouvelles instructions de son frère) un coup hardi de Maurice précipita le dénoûment. Ce prince, à qui Henri H venait d'envoyer un fort subside ^ força inopinément les défilés du Tyrol (18 mai)^ et arriva à Inspruck (23 mai), peu d'heures après que Charles- Quint en était sorti. Perclus de goutte, porté en litière, éclairé à travers les précipices par des torches de paille , le fier potentat gagna , à travers mille dangers , Villach en Carinthie^ Sans aident, sans armée, ne comptant
' Lettre du 30 mai, précitée.
* 300,000 écus, dit une lettre du comte de Stroppiana, du 26 avril 1. c, 24 4 .
' Fotr les détails dans une lettre du comte de Stroppiana, du 20 mai 4542. le, 247. — « M. de Rye et don Ferdande de Lannoy, dit cette lettre, coururent grand risque d*étre tués ou pris. »
^ Ywr à ce sujet une seconde lettre de Charles-Quint à Marie de Hongrie, du 30 mai. CorrevpondmZy III, 203.
f80 RËGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
plus sur la fidélité de personne , pas même sur celle de son frère \ qu'il soupçonnait de traiter secrètement avec Maurice de Saxe et avec Henri II \ il lui fallut enfin céder. Mais, s'il dut renoncer à enchaîner rAUemagne, la politique de Maurice * et les germes de discorde éclatant entre les coalisés lui laissèrent Tespoir de rétablir sa fortune.
Ces événements avaient été favorables à l'ambition de la France , qui se hâta d'en profiter. Après avoir publié contre Charles-Quint un manifeste récapitulant toutes ses prétendues offenses, Henri II tint à Paris (12 février 1552) un lit de justice où furent exposés au parlement l'état des forces du royaume et les chances probables de la guerre contre le pape et l'empereur; « le roi voulait, disait l'orateur, poursuivrece dernier par terre et par mer, jusqu'à ce qu'il l'eût complètement vaincu *. » Au frontispice du manifeste, où Henri II « se comparait à Flaminius partant pour aller délivrer la Grèce ^, »
• Lettre du 7 avril, précitée. — De part et d'autre les défiances étaient si grandes, que le roi de Bohême étant tombé malade en 1552, dès que des symptômes alarmants se produisirent, son père crut à un empoisonnement. « Le roi des Romains estant adverti de sincope et faiblement du cueur, avec extr^e dangier de la vie, print suspition et ferme opinion que il fust empoisonné, comme il escrivit avoir bonnes conjectures. » Lettre de Corneille de Baesdorp à Marie de Hongrie, du 16 février 4552. M. Gachard, Anal, hist., 1. c, VII, 482.
' Instructions données à Jean de Rye, le 3 mars 1552. Correspondenz, HI, 98. •— Ses ennemis cherchèrent, paralt-il, à. confirmer ce soupçon. Lors de la prise d'Inspruck, les troupes de Maurice pillèrent les bagages de l'empereur ainsi que ceux de ses courtisans et des Espagnols ; mais elles respectèrent tout ce qui appartenait à Ferdinand et aux Allemands. Le Petit, l. viii, 198.
^ On sait que ce prince, pressé par le duc de Mecklembourg de poursuivre Charles>Quint, afin de le prendre, répondit : « Je n'ai pas encore de cage pour y enfermer un tel oiseau. »
^ Lettre du comte de Stroppiana, du 23 mars. 1. c, 211 .
^ « Au xvi*' siècle, on ne se piquait pas de scrupules quand il s'agissait de faire une citation. » Lacretellb, Histoire de France pendant les guerres de religion, I, 81 , note 1 .
on voyait gravé « le bonnet de li^rté entre deux poignards avec là devise liberté, et, pour Jégende, Henri , protecteur de la Germanie et des princes captifs ' . » Mais, pendant que Ton prodiguait aux Allemands des marques de la plus vive affection , que les Français se réjouissaient d'avoir avec eux une origine commune, des sentiments bien différents dirigeaient les projets de la cour de France. « S'emparer du pays messin, réduire la Lorraine à Tétat d'un grand fief de la couronne , soumettre les villes et les forts du pays de Luxembourg, s'assurer une domination en Alsace, enfin donner au royaume la puissante frontière du Rhin, voilà quel était le but secret d'un armement, qu'on représentait comme un exemple rare de générosité ^. »
Afin de mieux couvrir ses desseins, la prise des châteaux d'Aspremont et de Gorze avait servi de prétexte à Henri II pour concentrer ses forces dans la Champagne (janvier) ; il feignait même d'y craindre une attaque des Impériaux '\ Au mois de mars, toute son armée, la plus nombreuse qu'on eût vue depuis longtemps, se trouva réunie dans les plaines de Ghàlons : elle comptait environ 40,000 fantassins (15,000 légionnaires français, 9,000 lansquenets, 7,000 Suisses, 8,000 à 9,000 Italiens et Piémontais , 400 archers de la garde) ,
' Lacretelle, I, 81 . -- « Par personnaige seur et secret, suis adverty que le roy de France a bien grand intelligence en Âllemaigne et se tient qu'il va celle part, ayant fait faire plusieurs enseignes où inscription est telle que s'ensuit : Henrico régi Callorum, Imperii Libertatis protectori. » Lettre de Tarcbevéque de Cambrai, Robert de Croy, à Marie de Hongrie, du 9 mars 4552. Lettres des seigneurs y ÏV, f® 32.
Pro parte Galli scriptum lingua vemacula excusum, in fronte pileum inter duos pugiones prœierebat, subtusque erat titulus régis, qui se libertatis ger> manicœ et principum captivorum vindioem appellabat. Chapeauville, III, 367.
' Lacretelle, I, 84.
^ Rapport du 4 février. Lettres des seigneurs, III, (^ 362.
f82 RË6NE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
20,000 chevaux et soixante pièces d'artillerie '. Elle était commandée . par le connétable Anne de Montmorency; le duc d*Aumale conduisait la cavalerie légère, et Gaspar de Goligny Tinfanterie française. En attendant l'arrivée du roi, les opérations commencèrent dans les premiers jours d'avril, par le siège du château de Gorze. Sa petite garnison « fit merveilleusement bien son devoir , » jusqu'au moment où le canon eut ouvert c bonnes brèches, et son capitaine fut fort blessé d'un trait de hacquebute au travers des reins. » Elle obtint alors une capitulation qui lui accordait < vies et baghes sauves; i mais, au mépris du traité, une quarantaine de soldats furent massacrés ^. Les autres parvinrent à gagner Thionville; quant au capitaine, il mourut des suites de sa blessure *. Après cet exploit, entaché déjà de perfidie, l'armée royale entra dans les Trois Évêchés et, le 1 avril , elle prit position h un quart de lieue de Metz.
Cette cité était alarmée depuis longtemps sur les projets de Charles-^uint , qui avait réduit Utrecht et Cambrai sous son obéissance , tenait Liège dans sa dépendance et semblait réserver le même sort aux villes libres de la Lorraine et de l'Alsace. Celles-ci, voyant, dans le traité du 5 octobre 1 551 , un arrangement de nature à leur assurer la protection de la France, avaient toutes consenti sans difficulté à recevoir Henri II en qualité de vicaire impérial. Mais leur adhésion
' Mémoires de Yieilleville. — Rabutin. — M. L. Biwapartb, 1. c, 2U.
* F. Rabutin, et une lettre de Mansfeld du 44 avril {Lettrée des seigneurs, IV, ^ 236) disent que la garnison fut passée au fil de Tépée; mais il résulte d'un rapport ultérieur de Mansfeld (20 avrU 4â52), qu*il n'y eut qu'une quarantaine de soldats massacrés. (Ibid., fo 343.) — « Recueil en brief des longs propos que Gaspard Dehu a tenu à toai Corneille Sceppenis, sieur d'Eecke, le vj« jour de février 4 552 (V. S.), au chasteau de Vilvorde. » Ibid., ^, f»494.
' Rapport du 20 avril, précité.
avait été tenue fort secrète, car dans ces villes placées sous le protectorat de Teàipire, Charles-Quint comptait de nombreux partisans, et beaucoup de bourgeois ne redoutaient pas moins la domination du monarque français que celle de l'empereur \ Il faUait, du reste, Taveuglement de la peur pour croire au désintéressement de Henri II ; n*était-il pas dans les traditions de la France de chercher à couvrir ses provinces orientales mal défendues par les frontières de Champagne, en portant ses limites jusqu'au Rhin ? Depuis longtemps elle avait des vues sur Metz, et le traité de 1551 n'était que le couronnement des tentatives précédemment faites par François V : « Prenez garde, écrivait déjà, le 23 janvier 1543, un des agents de Marie de Hongrie, prenez garde sur Metz des entreprises des protestans, car il se dresse chose estrange^. » Omette ancienne cité n'avait qu'un mur d'enceinte établi d'après le vieux système ; mais elle trouvait des fortifications naturelles dans les méandres de la Seillo et de la Moselle, et armée de 150 pièces d'artillerie, parfaitement approvisionnée de munitions et de vivres ^ , elle pouvait, sinon affronter les efforts d'un puissant ennemi, du moins l'arrêter assez longtemps. Dès que Marie de Hongrie connut les projets de Henri II \ elle avait offert des troupes aux Messins en leur promettant de substituer au serment qu'avait exigé d'eux Charles-Quint , un nouveau serment qui serait prêté au chef du Saint-Empire. Mais la politique envahissante de ce prince avait porté ses fruits : on se souvenait des alarmes qu'il avait causées en 1 544 ; on n'avait pas oublié qu'il avait parlé et
' Recueil en brief des loDgs propos de Gaspard de Hu, etc. 1. c.
' Lettres des seigneurs, II, f<> 9.
' Lettre deMaosfeld, du 24 janvier i552. Ibid., f<» 409.
^ Elle en fut informée par une lettre de Mansfeld, du 49 mars. Ibid., ("* 409.
184 ftÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
agi en maître ^ ; on était encore indigné de l'avoir vu, malgré ses promesses et les droits d'exemption d'impôts, exiger le payement de 35,000 florins d'or pour les frais de la gnerre d'Allemagne. Aussi , loin d'accueillir les propositions de la régente des Pays-Bas, les Messins demandèrent-ils des lettres de sauv^rde à Henri II ', qui « eut grand plaisir d'entendre la bonne volonté en laquelle ils continuoient en son endroict^. »
En vain, les bourgeois qui ne voulaient pas plus de la domination française que de la domination autrichienne, réclamèrent-ils de promptes mesures de défense; en vain l'évéque de Metz, Robert de Lenoncourt, que le roi s'était aliéné*, offrit-il de lever à ses frais cinq enseignes d'infanterie, si les magistrats consentaient à en lever cinq autres , et les adjura-t-il de ne point se fier aux promesses de ce prince, qui foulerait leurs libertés aux pieds dès qu'il serait maître de leur ville * ; tous leurs efforts furent déjoués par le cardinal de Lorraine, qui était venu s'établir à Metz pour mieux diriger les menées des partisans et des émissaires de la France^. Seulement, lorsque l'armée française se concentra à Ghâlons,
' Don Calmet, Histoire de Lorraine, V, 600.
' Lettre de Marie de Hongrie, du 20 avril. Reg. Collection de doc. hist., IX, fo 47 »«.
^ Lettre du duc de Montmorency aux magistrats de Metz. Journal du siège de Metz, éd. par M. Châbbrt, viii. Metz, MDCCCLVI.
4 « Quant au cardinal de Lenoncourt, il avoit bien cause de se repentir du roy de France, veu qu'il luy avoit osté Tabbaye de Saint-Remy de Rheims, le plus honorable et opulent bénéfice du royaume de France, et baillé icelluy au cardinal de Lorraine, frère au duc de Guise. » Recueil en brief des longs propos de Gaspard de Hu.
5 Ihid.
^ Rapport adressé à Marie de Hongrie, février 4552. Lettres des seigneurs, III, f» 607.
les magistrats adressèrent à Mansfeld une demande d'aide et de protection. La duplicité était trop manifeste; le comte comprit qu'en prétendant n'avoir point de soldats pour la défense de leur ville, «ils ne se vouloient qu'excuser l'un après l'autre s'il advenoit autrement que bien , attendu que ce ne seroit pas leur faute et que les pratiques étoient déjà bien avant venues ^ »
En effet, la trame était ourdie ; mais il importait de continuer jusqu'au bout la comédie. Quand les Français parurent en vue de la ville, Tavannes y fut envoyé pour demander aux magistrats de recevoir le connétable avec ses gardes et une enseigne de piétons, en alléguant que « puisque le roi alloit pour la liberté de l'Allemagne, il ne pou voit moins qu'avoir son logis en leur cité ^ » Les magistrats feignirent de « se trouver fort étonnés de cette demande. Voyant l'armée royale aux champs et le connétable venir avec les Piémonlois, ils ne sça voient que faire, » lorsque Gaspar de Heu, seigneur de Buy, un des principaux et des plus influents personnages de la ville, leur dit que « puisque la chose estoit venue si avant et qu'il n'y avoit moyen de résister, valoit mieux faire bon semblant et les recevoir joyeusement que desmontrer avoir regret de leur venue. » Cette opinion prévalut sans peine , et « ainsy luy ( Gaspar de Heu ) salist au devant desdits Piémonlois, combien que contre sa volonté, en tant qu'il n'avoit cause d'estre bon François, parce que feu son beau-père, le sieur de Roignacq, avoit en France esté exécuté par effigie et ses biens confisquez et attribuez à la seneschale duchesse de Valentinois ou à ses favoris, x»
Le connétable entra en ville, le 10 avril, suivi de 1,300 de
' Lettre du comte, du 49 mars. Lettres des seigneurs, IV, f« 109. " Mémoires de Tavannes.
186 BÉGN£ DE CBARLES-QUIMT EN BELGIQUE.
ses mdlleurs soldats et d*une foule de gentilshbinnies. Il s'empara sur-le-champ des portes, tout en faisant répandre le bruit que cette occupation n'était que temporaire, parce que le roi, près de se porter sur le Rhin, « ne pouvoit laisser telle ville à ses espaules sans s'assurer d'icelle et aussi pour s'en servir de vivres, de munitions et autres commodités ' ; » mais si les Messins se firent illusion, il fallut peu de temps pour leur dessiller les yeux. Le 18 avril, Henri II vint prendre possession de sa facile et brillante conquête et, peu de jours après, les magistrats, obligés de lui prêter serment de fidélité, furent dépouillés de leurs plus précieuses attributions, sans oser opposer d'autre résistance qu'une timide protestation. Toul, la seconde des villes des Trois-Évêchés, qui ouvrit ses portes sans conditions, avait été occupée le 13 avril; deux mois plus tard, la reddition de Verdun satisfit la convoitise de la France.
Dans l'entre-temps les Français avaient pénétré en Lorraine, que depuis longtemps ils traitaient en pays ennemi ^ malgré « les belles paroles, » par lesquelles le roi avait cherché à endormir la sécurité de la duchesse douairière*^. En peu de jours la trahison et la terreur leur livrèrent tout ce duché. Le 1 7, Henri II notifia à Christine qu'averti du projet des Impériaux d'enlever le jeune duc, il avait ordonné au seigneur de
' Recueil en brief des propos de Gaspard de Hu.
' Voiries plaintes incessantes de la duchesse douairière, au sujet des ravages commis par les capitaines français. Lettres des seigneurs, III.
' Ibid,, fo 427.— Déjà au mois de janvier, Christine, justement alarmée pour les états de son fils, avait consulté Marie de Hongrie sur la retraite qu'elle se choisirait en cas d'invasion. Pour ne point donner aux Français le prétexte de traiter ce duché en pays conquis, et pour conserver à sa nièce la protection du corps germanique, la reine lui conseilla d'en référer à Charles-Quint, et, au l)esoin, de se retirer dans les états du comte palatin ou de quelque autre prince allemand. Lettre du 21 janvier. Ibid., f« 125.
fiourdiUon de le conduire à Joinville, et il rengagea à y suivre son flis, en lui garantissant un accueil digne de son rang^ Puis, il retira à cette princesse toute autorité sur les places fortes de la Lorraine et du Barrois, expulsa du pays les sujets de l'empereur, exigea que tous les officiers lui prétassent serinent , mit garnison à Nancy et renforça celle de Stenay \ où il avait déjà deux enseignes d'infanterie, sous les ordres d'un capitaine qui, bien que lorrain, était complètement dévoué à la France*. Aux réclamations de la duchesse, on se borna à répondre : « C'est l'entière et finale résolution du roy, laquelle il veut estre ensuivye *. »
« Madame, écrivit Christine à Marie de Hongrie, la fâcherie et extrême douleur que j'ai de la violence et force qui m'a été faite par le roi de France, est cause que je ne saurois faire longue lettre à Votre Majesté, comme mériteroit la matière. Si est-ce. Madame, que je ne puis délaisser lui faire entendre ce que j'avois écrit à Votre Majesté par peur de l'arrivée dudit sieur roy en ce pays, lequel sous ombre de bonne foi et pour récompense de la bonne chère que je lui ai faite, par force a fait emmener mon fils avec une telle rudesse que si j'eusse été esclave, ils n'en eussent su faire davantage. Non content de cela, ils m'ont encore ôté partie de l'autorité que j'avois, de sorte que je ne saurois plus demeurer ici avec honneur et réputation; encore plus je n'aurai plus le moyen de faire service à Votre Majesté, qu'est l'un de mes plus grands regrets. Je supplie très-humblement, Madame, avoir pitié d'une pauvre mère à qui l'on a ôté son fils. Le roi s'est fait
' Lettres des seigneurs, VI, f» 349.
' Lettres de Maosfeld, du 29 avril. Ibid., f<>* 395 et 405. * /6id., f 322.
prêter serment par tous mes serviteurs et par mon propre frère le seigneur de Yaudemont, de sorte que là où j'étois la première en autorité, je demeure dénuée de tout pouvoir et comme une esclave, prévoyant encore qu'ils m'enlèveront tout le reste, malgré tous les traités existans. Qu'est la cause que m'en veux partir et aller à Blamont attendre le bon avis et conseil de Votre Majesté \ »
Que pouvait Marie de Hongrie pour venger ces attentats, menacée qu'elle était elle-même d'une formidable invasion? Aussi se borna-t-elle à répondre à sa nièce « que ce lui étoit un merveilleux desplaisir d'apprendre le traitement que lui avoit fait le roi et à l'engager à se retirer dans le pays de son douaire^ » Quelques mois après (juillet 1552), le seigneur de Bassompierre lui offrit, de la part du seigneur de Vaudemont, d'occuper Nancy et les places fortes de la Lorraine, à condition qu'elle s'engageât h les rendre au duc après la guerre. Cette offre fut acceptée avec empressement; mais un laquais de la duchesse douairière qui portait la ratification du traité conclu à cet effet, fut arrêté par les Français, et Henri II en prit prétexte pour expulser celte princesse des états de son fils, qui furent étroitement surveillés '.
Assuré des Trois-Évêchés et de la Lorraine, Henri II entra en Alsace (3 mai); mais ayant été repoussé devant Strasbourg, il n'alla pas plus loin que Weissembourg. Bientôt son armée manqua de vivres \ et il attendit en vain les con-
' Lettre du 47 avril. Lettres des seigneurs, IV, f® 324 . —Kotr aussi, au f«>330, une autre lettre de cette princesse à ce sujet, ainsi qu'une lettre du comte de Stroppiana, du S6 avril, pleine de détails sur la rudesse dont Henri II usa envers cette malheureuse femme. 1. c, 242.
' Lettre du 26 avril. Lettres des seigneurs ^ IV, f» 377.
^ /6fd., VIII, fo 603.
^ « Le camp du roy est fort estroitement traictié de vivres, où il est présente»
tingents promis par les protestants. L'occupation de Metz et sa tentative sur Strasbourg avaient éveillé les défiances, les plaintes, les menaces des Allemands et des Suisses ; ses alliés se récrièrent contre la t foule et chaîne de son armée \ » et, jugeant qu'il n'avait pas « en la Germanie si grande correspondance , comme l'on luy avoit promis et persuadé , il craignit que par les négociations d'accord qui se desmesloient, l'on ne vînt à quelque appoinctement dont luy pourroit résulter préjudice et d'aultant plus grant qu'il seroit plus avant en la Germanie^. » Sur ces entrefaites, il eut « nouvelles que les Impériaux, avecq une grosse armée, avoieht pris Stenay et desjà estoient entrés en ses terres, bruslant et dégastant tout le plat pays à l'environ ^. » S'il y avait encore irrésolution
ment, et n'y peult guères arrester sans prendre chemin, quelque part ce soit. » Du xx« de may, nouvelles de iMetz par asseuré homme. Lettres des seigneurs^ V, fo 47.
' Rabutin.
' Lettre de Charles-Quint, du 30 mai 4652. Correspondenz, III, 204 .
' Rabutin. — « Et disent que le roy est retourné à cause qu'ils ont eu nouvelles en leur camp que nous estions entre Rains et Ghallon, et que tout le pays se perdoit, aussi que le duc Mûris avoit fait paix avecq l'empereur. Il en y a entre les autres qui disent que le bruit couroit en leur camp que Votre Majesté estoit en personne audit camp en France, dont avons bien ry. » Lettre du seigneur de Glajon à Marie de Hongrie, du 27 mai. Lettres des seigneurs, V,f»U6.
« Ung gentilhomme appelé Dietrich Sibrecht (de la garnison de Thionville) ayant esté aux adventures, a rué jus un François, soy disant serviteur du cardinal de Metz, sur lequel il a trouvé certaines lettres ayant esté escriptes de certains souldars du camp du roy estant à Saarbruck et Waldersingen, et là eotour, à leurs amys en France, estant entre aultres en efifet que le soudain retour du roy des Allemaignes estoit parceque le duc Maurize avoit fait appointement avec Sa Majesté, et que les villes de Corbie et Sathenay estoient desjà prinses par l'armée que Votre Majesté avoit en la Picardie. » Lettre du conseil de Luxembourg, du 20 mai 4552. Ihid., f» 48.
« J'entens les choses ont pris changement dois vos dites lettres escriptes,
par le retour du roy en France, pressé de Ventrée que mon armée de par delà
190 RËGNE DE GHARLES•QU1^T EN BELGIQUE.
dans ses conseils, ces dernières nouvelles la levèrent; la retraite fut décidée, et le roi se contenta d'abreuver les chevaux de son armée dans les eaux du Rhin, en témo^nage de son expédition, réputée lointaine et aventureuse*.
En portant leurs efforts vers FAllemagne, les Français avaient donné à Marie de Hongrie le temps de terminer ses armements ; elle se trouvait « pourveue de gens de guerre qui sembloient souffisans, si chacun eust fait son debvoir, pour la défense du pays, avec le moyen qu'elle avoit de, avecq le temps, se pourveoir davantaige ^. » Le 20 février, on avait passé les montres des 7,000 chevaux organisés dans le pays; les comtes d'Hoogstraeten , d'Arenberg et Martin Van Rossem avaient été chargés d'y lever cinquante-six enseignes de piétons ', et la régente se proposait de recruter encore dans les Pays-Bas et dans le pays de Clèves 7,000 cavaliers « qui ne cousteroient pas plus qu'il ne lui en auroil cousté pour en lever 3,000 dans le Holstein^. » Au premier avis de la concentration de l'armée française, elle avait résolu de réunir ses forces et de livrer bataille; mais Charles- Quint l'avait dissuadée de courir cette chance dangereuse, et lui avait enjoint de se tenir sur la défensive ^. Obtempérant à cet ordre , elle répartit ses troupes dans les villes frontières, forma deux camps, l'un entre Florennes et Châ-
y a faicte, et pour la double et jalousie qu'il a eu que avec les négociations, le duc Maurice ne se laisse affleschir, et n'avoir trouvé en la Germanie tant de correspondance comme il se persuadoit. >» Lettre de Charles-Quint, du 34 mai. Reg. Coll. de doc. hist., IX, f» 73.
' Lacretelle, 1. c.
' Lettre du 4 juillet. CorrespimdeHZ, III, 343.
' Lettre du comte de Stroppiana, du 46 février. 1. c, 20S.
4 Lettre du 40 mai. Corregpondenz, Ili, 494.
5 Lettre du 45 avril. Jbid^, 470
teleU l'autre près de Marche*, et prescrivit d*augmeater et de réparer les fortificatioQS des forteresses ^. A Luxemboui^ , pour accélérer les travaux que dirigeait Douatieu de Bonny, on mit en réquisition tous les habitants des quartiers voisins; riches et pauvres furent obligés de se mettre à Tœuvre. Après la prise de Metz, on redoubla encore d'activité et les corvées furent si rigoureuses que le conseil de Luxembourg, effrayé des nombreuses victimes faites journellement par les ibtigues et par les maladies, supplia la reine d'alléger ce labeur^.
Le château de Limbourg, qui couvrait les pays d'Outre- Meuse et défendait l'entrée de la principauté de Liège, fut mis sur un formidable pied de défense ^ Adrien de Blois fut envoyé à Maestricht pour corriger les défectuosités de ses fortifications ^, et la reine ordonna au magistrat de faire exécuter sur-le-champ les travaux proposés par cet ingénieur (32 mars 1S52). Elle promit de contribuer aux dépenses et enjoignit aux officiers des pays d'Outre-Meuse d'y envoyer des pionniers ®, Le comte d'Over-Embden l'ayant priée de ne pas exiger de nouveaux sacrifices de ces contrées, ruinées par le passage incessant des troupes ^, elle ne tint nul compte de ces représentations; elle exigea des chariots, des chevaux et des travailleurs : le Limboui^ dut fournir 1 ,500 hommes ; le
' Ordres d'y envoyer des vivres. Archives de C Audience. — Comptes de P. E. de Mansfdd (n« 45227), f« ix, et de la veuve de J. de Hemptines (n« 15656), f XV »•.
' Lettres des seigneurs, IV. — * Lettre de ce conseil, du 1« mai. iWd., f* 416.
4 Lettre de d'Hoogstraeten, du 40 avril. Ibid^, (• 225.
^ « Maestricht en aucuns endroits n'est guaires forte, mais la ville est puissante, et, sans intelligence, il seroit bien difficile aborder. » Mémoire au seigneur de Glajon, précité
'^ Begistres des missives de l'an 4552, dt. par Pelbun.
7 Lettre du 30 mars 4552. Lettres des seigneurs, IV, f» 45S.
pays de Dalhem, 600; celui de Fauquemont, 1,000; celui de Rolduc, 400; Grondsfeld, 400 ; le Vroenhof, 300; les seigneuries du chapitre de Saint-Servais, 1,400; celles du chapitre de Notre-Dame, 300, et les districts du pays de Liège, 1,500 '. A Maestricht huit corps de métiers furent journellement employés, et chacun fut tenu de participer aux cor\^ées ; les suppôts même des chapitres y furent astreints, et Ton ne dispensa les chanoines du travail personnel qu'au prix d une contribution pécuniaire. Les commissaires du gouvernemeat n'accordaient pas de relâche : une ordonnance du magistrat prescrivit de travailler aux fortifications le lundi, le mardi et le mercredi de la Pentecôte , bien que ce fussent des jours consacrés qu'on fêtait scrupuleusement^. Enfin, pour prévenir toute tentative de nature à entraver les travaux, un petit corps de troupes liégeoises vint occuper les abords de laplace^. C'était à la vérité sur ce point que le péril semblait le plus imminent; car, suivant divers rapports, les princes protestants projetaient une attaque sur les villes du Rhin, avec l'intention d'envahir ensuite les Pays-Bas^. Tant pour prévenir cette invasion que pour leur ôter les moyens de recruter des soldats dans les contrées voisines , il fut résolu d'établir trois camps : un entre le Rhin, la Meuse et la Moselle, au village de Lowerschen , dépendant de Carpen ; un autre en Frise , et le troisième sur les frontières extérieures de la Gueldre, « le plus loin possible des pays de Tempereur. » Le pre-
' Pèlerin, 1. c, 465.
• Résolutions du magistrat, des 25 avril, 23 mai, 2 et 18 juin i5o2. Ibid., 164, 165.
^ Lettre de Mansfèld, du 12 avril. Lettres des seigneurs, IV, f«> 240.
* Instructions données à G. Van Veltwyck. Staatspapiere, 498. — Lettre de la duchesse de Lorraine et rapport adressé à Marie de Hongrie en janvier 1552. Lettres des seigneurs, III, f» 94.
mier fut placé sous les ordres du comte d*Hoogstraeten ' ; d'Arenberg eut le commandement des deux autres. Il fut enjoint à ces capitaines de faire appel à tous les hommes disposés à s'enrôler et de les retenir pour deux ou trois semaines, en leur allouant une bonne paye. De cette manière « on donneroit crainte aux ennemis, pour autant que le bruit est toujours plus grand que Teffet, et on leur feroit croire qu'on vouloit leur tenir tête hors des Pays-Bas. » Si les desseins prêtés aux protestants ne se réalisaient pas, ces troupes seraient licenciées ou organisées en régiments. D'après l'avis de Martin Van Rossem, on passa la revue de tous les hommes de la Gueldre, de la Frise, de l'Overyssel, en état de porter les armes, « afin de démonstrer aux ennemis que le pays étoit prêt à les recevoir, ainsi que pour voir les contenances des sujets,- s'assurer s'ils étoient bien volontaires ou non, connoître les propos dont ils usoient. » La plupart des bandes d'ordonnances se trouvant sur les frontières méridionales, on leva des reîtres dans les pays de Juliers, de Clèves et de Cologne, pays catholiques opposés aux fauteurs d'hérésie. D'après l'avis du maréchal de Gueldre encore, on prit « le moins possible de rytmaîtres parmi les étrangers, attendu que les chevaucheurs de Clèves, Juliers et Westphalie ne se souciant de quels rytmaîtres ils étoient conduits, mais de la solde, se laisseroient aussi bien commander par des gentilshommes sujets de l'empereur que par des chefs de leur propre nation. Or, on étoit assuré de les mieux gouverner et d'être mieux obéi par ces gentilshommes que par des étrangers qui souvent se mutinoient et déroboient la solde des soldats ^ »
' Commission du 26 mars. Il lui fut alloué un traitement de 400 livres par mois. A rehives de l'A udience, liasse Ui^:
* Mémoire au seigneur de Glajon, précité.
Le 16 mars, sur le bruit que les protestants avaient fraoehi le Rhin, Marie de Hongrie ordonna à d*Hoogslraeten et à d'Arenberg de réunir leurs troupes le plus tôt possible; mais ces deux capitaines se sentaient en force : ils avaient déjà cinq régiments de Bas Allemands * levés par d'Arenberg, le prince d*Orange, le marquis de Berghes, Lamoral d'Egmont et Martin Van Rossem, 3,000 à 4,000 chevaux, avec un beau parc d'artillerie^, et ils rassurèrent si bien la princesse ^, qu'aussitôt que les Français pénétrèrent en Lorraine, elle ordonna à d'Hoogstraeten de lever le camp de Carpen. Il vint s'établir au village de Borchette, près d'Aix-la-Chapelle, d'où il pouvait en un jour soit se porter sur le Rhin, soit voler h la défense des pays de Liège, d'Outre-Meuse et de Namur *. D'Arenberg n'ayant pas tardé à le rejoindre avec dix enseignes de Bas Allemands ^, il envoya une partie de son infanterie sous le marquis de Berghes, dans le Luxembourg^, et se tint prêt à l'y suivre au besoin '.
On craignit de voir l'armée française se porter sur Thionville, où Mansfeld, de Berghes, une foule d'autres gentilshommes coururent se jeter, « bien délibérés de la défendre et d'en rendre bon compte®. » Mansfeld, rappelé à Luxem-
» On ne recruta pas de piétons étrangers, parce que, demandés de toutes parts, ils étaient devenus trop exigeants. « J'ay adverty Vostre Majesté de la chierté des piétons estrdngers, et comme ilz se recouvrent présentement à malaise, parce que de tous costez on leur présente argent de par les malveuillans. » Lettre de d'Arenberg, du 24 janvier. Lettres des seigneurs, II!, f* 205.
* Archives de l'Audience, liasse M 44. — Compte de la recette générale. — Lettres des seigneurs
' Lettres des seigneurs, IV, £•» 79, 82.
4 Lettre du comte, du 7 avril. Ibid., IV, f» 206. - * /^-j.
* Lettre du même, du 44 avril. Ibid., £• 274. 7 Lettre du même, du 48 avril. Ibid,, f« 336.
* Lettre de Marie de Hongrie, du 20 avril. Reg. Collectim de doe. hisl , IX, f47'o.
bourg non moins menacée, donna le commandement de Thionville au seigneur de Bugnicourt, qui venait de lui amener des renforts d'infanterie et de cavalerie '; mais celui-ci, jugeant cette place en état d'arrêter toutes les forces de Henri II, demanda à être employé ailleurs , à Luxemboui^, par exemple, « qui étoit moins tenable et où il pourroit faire quelque service *. » La reine consulta à ce sujet le comte de Rœulx et celui-ci, estimant aussi que les Français attaqueraient Luxemboui^ ou Damvillers plutôt que Thionville ,^ « car ce seroit s'exposer à une ruine totale *, » elle donna à de Bugnicourt le commandement de Damvillers. Il n'y resta pas longtemps et fut envoyé à Luxembourg, qu'il trouva dépourvue de vivres et si peu préparée à la résistance, que beaucoup d'habitants se disposaient déjà à l'abandonner. Mais ils furent bientôt rassurés par l'approche de Van Rossem et du comte d'Egmont , que d'Hoogslraeten détacha de son armée avec leurs régiments, quelque cavalerie et un parc d'artillerie^ D'un autre côté, on annonçait la prochaine arrivée de dix enseignes wallonnes que recrutait le duc d'Aerschot; les bandes d'ordonnances de Lalaing, de Trélon, de Bailleul, d'Aix et de Noyelles étaient dirigées sur Namur, et un corps d'armée se formait sur la Sambre ^
De Bugnicourt conseilla à Marie de Hongrie de faire occuper Trêves par Martin Van Rossem : « Cette entreprise, disait-il, sera secondée par les bons Impériaux de cette ville en
' Lettres de Marie de Hongrie à de Mansfeld et à de Bugoicourt, du 43 avril 45^. Lettres des seigneurs, IV, f»* 266 et 267.
• Lettre du 46 avril. Ibid., f» 307.
» Lettre du 47 avril. Ibid.y f<» 325.
4 Lettre de de Bugnicourt, du 49 avril. Ibid., f» 343.
^ Lettres d'Adrien de Bloig et de Tévéque de Liège, du 49 avrU. Ibid,, f** 33S et 339.
opposition avec leur archevêque, qui est favorable aux ennemis de l'empereur et qui, en ce moment même, procure des vivres au roi de France. » La possession de cette ville eût compromis les opérations de Henri II, et garanti les Pays-Bas de l'invasion toujours imminente des princes protestants '. Mais la reine craignit de se créer de nouveaux embarras, et, fidèle observatrice des volontés de son frère, elle prescrivit à ses généraux d'éviter toute rencontre, de se borner à fortifier les villes et d'en renforcer les garnisons ^ Un parti français s'étant approché de Thionville , 30 à 40 arquebusiers à cheval, avec une vingtaine de piétons, « sortirent à l'escarmouche, » et l'attirèrent sous le canon de la place, qui lui fit essuyer de grandes pertes. Si peu importante que fût cette affaire, la reine s'en montra mécontente et réitéra l'ordre de s'abstenir de tout engagement. ^. Aussi, encouragés par l'inactivité des Impériaux, qui du reste manquaient de cavalerie, les chevaucheurs français avaient pu courir le pays et s'avancer jusqu'aux barrières d'Yvoy *.
Cependant les forces réunies dans le Luxemboui^ étaient déjà en état de prendre l'offensive, et la difficulté de les nourrir ^ obligea enfin de se départir de ce système passif. L'armée royale n'avait pas encore quitté la Lorraine que les Impériaux, poussés par la faim, y firent une excursion ® qui devint le prélude d'importantes opérations. Sur ces entrefaites, Mansfeld, apprenant par deux habitants de Metz enlevés par
' Lettre du 20 avril. Lettres des seigneurs, IV, f» 344 . " Lettres des 22 et 24 avril, et lettre de George de Waba, capitaine d*ÂrloD, du 22. Ihid., f«352, 355, 368, 369, 370.
^ Lettre de Mansfeld, du 20 avril. Ihid., r»344. ^ Lettre de de Bugnicourt, du 19 avril, précitée.
' Ibid, — Lettre de Mansfeld, du 25 avril. Lettres des seigneurs, IV, (* 374. * Lettre de Mansfeld, du 25 avril, précitée.
ses coureurs, que le roi y avait laissé pour toute garnison huit enseignes d'infanterie, y entrevit Toccasion d'un coup de main. Il informa de son projet Marie de Hongrie, en lui proposant, en cas de réussite, de bâtir sur-le-champ dans cette ville « quelque fort, pour la tenir en meilleure subjection et chastier ceux qui estoient cause qu'elle estoit tombée es mains des François. » La nombreuse garnison de Thionville, récemment renforcée par les gentilshommes de la maison de la reine, pouvait, à l'aide de quelques ren for tSj tenter l'entreprise ^ ; elle présentait d'autant plus de chances de succès que, comme l'avait prévu de Rœulx, « ceux de Metz comprenoient qu'ils avoient fait une grande folie de laisser entrer le roi de France, et s'en repentoient vivement ^. » Il leur avait été ordonné de remettre leurs armes, « ce qu'ils n'étoient délibérés de faire, et il pouvoit en résulter une mutinerie. Or, ce n'étoit grand'chose de la garnison, beaucoup de bourgeois étoient bons pour l'empereur, et tous les rapports s'accordoient à dire qu'il ne faudroil pas grand eifort pour s'emparer de la place. » Les conséquences de cette conquête eussent été incalculables : du même coup, les Impériaux se seraient emparés des vastes magasins établis à Pontà-Mousson ; Henri II , en marche sur l'Alsace , aurait dû revenir sur ses pas; et « alors tout promettoit autres bons exploits. » Mansfeld pressa Marie de Hongrie de se décider le plus promptement possible, « car le retardement d'un jour eraportoit un mois ^. » Dans l'entre-lemps, il réunit en conseil de guerre, à Arlon, de Bugnicourt, Martin Van Rossem et le
' Lettre de Mansfeld à Marie de Hongrie, du 22 avril 4552. Lettres dea sei-^ gneurs, IV, f» 349.
' Lettre du 47 avril. Ibid., f<» 325.
' Lettre de Mansfeld, du 2S avril. Ibid., IV, f«371.