AZEVEDO
* Ihid. — Rapport de Viglius, précité.
130 RÊGMË DE CHARUSS-QUINT EN BELGIQUE.
arquebusiers. Il prescrivit de rigoureuses perquisitions, pour découvrir les auteurs et les complices de cette tentative; il fut défendu, sous peine de mort, de leur donner asile, et ordonné de les dénoncer \ De son côté, don Juan de Guevara fit pendre à la potence de la ville les cadavres des deux malheureux tués dans le jardin du landgrave. Le page et le valet de chambre , restés près de ce prince, reçurent immédiatement « une strappade, » pour leur arracher des révélations sur les lieux de relais et sur les retraites des conjurés l On arrêta plusieurs personnes en rapport avec les gens du landgrave, entre autres Fhôte de la Rose^, et après avoir chargé de Tinformation judiciaire le bourgmestre et le pensionnaire Matthieu Quesnoy *, l'autorité communale envoya son secrétaire demander des instructions à la régente *.
A la nouvelle de ces événements, Marie de Hongrie réunit le conseil d'état, et des messagers furent lancés sur les routes conduisant vers la GueWre, les pays de Clèves, de Juliers et de Liège; on posta des soldats aux passages de la Meuse, et comme les gardes de l'électeur, ainsi que des Malinois, connaissaient les gens et les chevaux du landgrave, il fut ordonné au nftagistrat de Malines et à don Juan de Guevara d'envoyer leurs meilleurs cavaliers à la poursuite des fugitifs. Us portaient des placards ouverts prescrivant à tous officiers et gens de loi de leur prêter main-forte, « tant au son de la
• Rapport de Viglius, précité. — Rapport du conseil d'état à l'empereur, janvier 1551. Staatspapiere, 443.
» Ibid.
' II ne fut relâché qu'en 1552, en vertu d'un ordre du 1 4 avril, qui lui imposa l'obligation de payer les frais de sa détention, et de se reconstituer prisonnier dès qu'il en serait requis. Lettres des seigneurs, IV, f^ 283.
* Rapport de Viglius, précité.
^ Rapport du conseil d'état, précité.
cloche que aultrement. » La reine ordonna de ne pas épargner l'argent pour hâter les recherches, et prit à la chaîne du trésor toutes les dépenses qui en résulteraient. Les gouverneurs et les officiers des provinces frontières reçurent Tordre d'arrêtar tous les étrangers se dirigeant vers l'Allemagne, et révéque de Liège fut prié de donner de semblables ordres dans sa principauté. Le secrétaire du conseil d'état, de la Torre, se rendit, le lendemain matin de bonne heure, à Malines , pour remercier le magistrat et de Guevara de leur zèle , pour s'enquérir du résultat de leurs recherches et pour presser les poursuites qui se faisaient en ville et dans les alentours, d'après les indications arrachées par la torture à Antoine de Wersebe ^
On crut d'abord à une connivence entre les gens de l'électeur et des habitants de Malines ; on soupçonna aussi les membres de la commanderie de Pitzenbourg, qui comptait beaucoup d'Allemands, de n'être point étrangers au complot; mais on fut bientôt assuré du contraire ^ Les conjurés étaient parvenus à s'échapper; les premiers indices obtenus sur leur compte, furent la nouvelle qu'ils avaient changé de chevaux à Aerschot, où ils abandonnèrent leurs bagages ^, et que sept d'entre eux avaient logé à Bonheydeu *. Les cavaliers, envoyés sur leurs traces, les suivirent jusqu'au delà de Maestricht ; ils les aperçurent même gravissant une montagne près de Heerlen ; mais la nuit qui survint arrêta la poursuite, et le lendemain les fugitifs avaient franchi la frontière ^. Les
• Rapport du conseil d'état, précité. — Voir la déposition de ce page. Staatspapier e, 440.
• Rapport de Viglius, précité.
^ Rapport du conseil d'état, précité.
• Rapport de Viglius, précité. — * Rapport du conseil d'état , précité.
132 RËGNE DE GHARLES-QUINT Efl BELGIQUE.
arrestations continuèrent néanmoins à Halines ; il y en eut plusieurs aussi dans le pays de Fauquemont, et Ton appréhenda à Lierre le clerc de la dépense de Télecteur K Cinquantequatre ouvriers mineurs de la Saxe, qui allaient s'embarquer à Anvers pour F Angleterre, furent retenus à terre, jusqu'à ce qu'on se fût assuré de la vérité de leurs déclarations ^. La capture la plus importante fut celle de quatre Allemands découverts à Heerlen et se disant marchands de harengs. Confrontés avec l'hôte de Bonheyden, ils furent reconnus pour avoir logé dans son aubei^e avec les conjurés ^, et transférés au château de Vilvorde*. Enfln, le 7 janvier 1551, Viglius et de la Torre se rendirent à Malines pour instruire l'affaire ^: « la reine vouloit et entendoit que la vérité fust enfoncée par torture, confrontation ou autrement *. »
Charles-Quint se montra fort irrité de cet événement et ordonna d'arracher des aveux au landgrave, de gré ou de force. « Il n'y a aucun ménagement à garder, dit-il, envers un prince qui, au mépris de sa capitulation, a osé entreprendre témérairement de violer nostre autorité et juridiction en nos pays patrimoniaulx ; qui a fait aguetter et deschai^er arquebuses sur le capitaine à qui nous avyons confié sa garde ; qui davantaige a commandé tenir par ses gens les haulx chemins, pour, par force d'armes, outrager ceulx que le devoir obligeoit d'empêcher son entreprinse. » Il voulait que le prisonnier
' Rapports du conseil d'état et de Viglius, précités.
' Rapport du conseil d'état, précité.
' Ibid., et Rapport de Viglius.
* Consulte du conseil d'état, du 49 février 4554. M. Altmeyer, Du droit d'asile en Brabant.
^ Rapport de Viglius, précité.
^ Lettre de Marie de Hongrie, du 22 janvier 4552. Lettres des seigneurs, III, f«247.
avouât « de poiat à autre ce qui s*étoit passé ; les praticques que, pour sa délivrance, il avoit nouées, soit en France, soit en la Germanie ; la correspondance qu'il entretenoit avec rassemblée qui estoit au côté de Brème; quelz autres moyens il avoit concertés pour penser eschapper * . » Il supposait que les protestants réunis en armes près de Brème, et Henri H n'étaient pas étrangers à Fentreprise, et il était convaincu que le landgrave avait des intelligences « en Allemagne et ailleurs ^. » Aussi les lettres de soumission que lui écrivit ce prince, ses promesses de tout révéler ne lui suffirent pas ; le 17 mars 1551, il ordonna à Viglius de retourner à Malines, pour « admonester le prisonnier, afin que, postposant toutes dissimulacions , il déclarât playnement et distinctement ce qui se passoit en tous les points susdits, et nommât, incontinent et sans aucune restriction, ses complices. » Le président devait lui notifier que, dans le cas où « il ne le diroit de gré, Ton le luy feroit faire par force, lui tenant en ce le point de la sévérité, et faisant semblant de commencer à cest efTect aucuns apprêts, parlant en Toreille en sa présence au capitaine de sa garde, et austres moyens que Viglius jugeroit convenir, pour luy donner la craincte, sans toutesfois expressément luy comminer la torture ^. » Mais, quelques moyens qu'enaployât Fagent de Fempereur, il ne put rien tirer du malheureux prince, qui lui avoua qu'en se voyant menacé d'une prison perpétuelle, « auculne foiz y pensant, le cueur luy avoit fait si mal qu'il avoit désiré d'estre hors de ce monde, et mettre la main à soy-méme ^. »
' Lettre du 47 mars 4554, adressée à Viglius. Correspondenz, 111, 57. ' Autre dépêche du 47 mars 4554 , adressée également à Viglius. Ibid., 60. 3 Lettre du 47 mars, précitée.
* Rapport de Viglius à l'empereur, du 25 mars 1554 . Correspondenz, III, 62.
1^ RÉGNE DE GHARLëS^QUINT £N BELGIQUE.
Gharies-Quint ayant ordonné de faire exécuter à Malines les quatre Allemands arrêtés à Heerlen et convaincus « d'avoir été de ceux qui dévoient former TaiTière-garde et résister par force à quiconque eût voulu poursuivre le landgrave \ » cet ordre souleva une grave question. Le conseil d'état représenta que <z ces prisonniers avoient été arrêtés au pays d'Outre-Meuse, dans une localité dépendante du Brabant, et que, selon la Joyeuse-Entrée, ils i^ pouvoient être tran^rtés hors de ce duché. Or, les justicier k Malines étoit un point de telle conséquence et importance qu'avant de passer outi^, il croyoit devoir consulter Sa Majesté pour ne pas donner occasion aux états de Brabant de se plaindre d'infracticm de leur constitution. ^ Le conseil proposa « de faire l'exécutioD à Bonheyden, lieu bien proche de Neckerspoel, faubourg de Malines et territoire du Brabant. C'étoit là que, près d'un moulin, les prisonniers attendoient nouvelles de la fuite da landgrave, et la punition y seroit exemplaire et publique, car c'étoit un endroit de grand et commun passage, où le drossard de Brabant faisoit souvent exécution. » Le consdl d'état conseilla , en outre, de charger de cette exécution le prévôt des maréchaux, en se fondant sur ce que les condamnés étaient étrangers et avaient été amenés par lui à Vilvorde ; de la sorte on éviterait l'intervention des « juges ordinaires de Brabant, qui voudroient connoitre des mérites sans prendre considération aux raisons mouvant Sa Majesté à cette rigueur et exemplaire justice, en quoy ledit prévôt ne s'arrêteroit mais feroit précisément exécuter les ordres qu'il recevroit '. » Charles-Quint admit ces observations et ordonna à Thierry de
' Dépêche du 9 février ^1554, mentionnée dans la consulte du conseil d'état, précitée.
' Consulte précitée.
Herlaer d^exécuter à Bonheyden < tous lesdits quatre prisonniers, sans aucune distinction, ni exception \ »
Llnsuccès de cette tentative riva davantage les chaînes du landgrave : il fut question de l'envoyer au château de Vilvorde, « où on le ferait garder plus sévèrement^; » mais on renonça à ce projet, en se bornant à redoubler de rigueur dans sa surveillance. Un soldat espagnol de sa garde qui, par Tappàt d'une récompense de 300 à 400 écus, s'était chargé de lelti'es de ce prince adressées à ses fils, fut arrêté à Anvers, et « les autres souldars de ladicte garde requirent au capitaine de leur livrer le prisonnier, pour le chastier et faire passer les picques. » Charles-Quint « trouva bon que ledit (diastoy se fit en ceste sorte, et ordonna de remettre le délinquant en mains desdicts souldars, avec charge expresse de faire l'exécution en la rue où logeoit ledict landgrave, et que Ton ouvrît la fenestre de la chambre, luy per mectant de voir le spectacle, si voir le vouloit. » Ne se fiant pas trop œpendant à ce zèJe des camarades du prisonnier, il prescrivit « d'avoir bon regard que, sous ombre de délivrer ledit délinquant es mains des souldars pour faire ledict chastoy, ils ne le sauvassent ny autrement fissent eschapper. » En même temps, « puisque ledit landgrave continuoit à chercher de gagner gens par telz moyens, il recommanda très-expressément à la régente de s'enquérir de tous ceulx que l'on pourroit trouver avoir eu intelligence ou sceu à porter d'aulcunes lettres ou autres practiques dudit landgrave. » Il fallait « les feire inter-
' Dépêche de Tempereur, du 3 mars ^1551 . M. Altmeyer, 1. c. — Le page du landgrave fut détenu jusqu'en avril ^1552 ; Marie de Hongrie s'en servit alors pour l'envoyer, de la part de ce prince, à Maurice de Saxe et à ses alliés. Lettre de Marie de Hongrie au roi des Romains, du 20 avril 4552. Reg. Collection de documents historiques^ IX, f« 43.
' Lettre du comte de Stroppiana, du 4» février 4564 . L c, 494.
i36 RÉGNE D£ GHâRLëS^QUINT £N BELGIQUE.
roger très-strictement et procéder contre ceulx que Ton trouveroit coupables, avec toute extrême crudité et rigueur, sans autre respect quelconque. » Quant au prisonnier, l'empereur estima que de « cette affaire Ton ne luy devoit parler ny faire semblant plus avant, ny chose davantage que à la coustume, sinon de recommander à Guevara d*en tenir soigneuse garde \ »
Ces rigueurs ne sauraient s'expliquer que par la connexioa de ces tentatives avec les complots ourdis contre la puissance impériale. Si Charles-Quint s'avei^lait encore sur la situation des esprits en Allemagne , il était au courant des intrigues formées en Italie, il connaissait surtout « la jalousie, la haine, la défiance qui animaient Henri II, le ministère, les ambassadeurs, peut-être la nation française même, contre la maison d'Autriche. » Toute la corre^ondance diplomatique de Henri montre, en effet, ce prince exclusivement occupé de susciter des ennemis à l'empereur, négociant avec les protestants allemands, tandis qu'il livrait à d'affreux supplices les protestants français , poussant les Turcs à se jeter sur la Hongrie, cherchant à allumer la guerre et l'insurrection en Italie, se préparant à envahir les Pays-Bas ^. Déjà , le 1 9 novembre 1 530, Granvelle avait écrit à Simon Renard, que son maître, « mécontent de la conduite des Français en Allemagne, en Piémont, et des nombreux attentats, violences, voies de fait commis principalement en Artois et dans le comté de Bourgogne sur ses sujets par ceux de France, » l'avait chaîné, « avec ung petit de colère, » de prescrire à son ambassadeur
• Lettre de Charles-Quint à Marie de Hongrie, du 7 février 1562. CorrespondenZf m, 90. — âzevedo. Cet auteur dit que le landgrave assista de sa fenêtre au supplice de ce malheureux.
' SiMONDE DE SisMONDi, XII, 434, 493 et suiv.
de ne rien négliger ni épargner pour pénétrer les intentions du roi. Simon Renard devait « parler fermement au monarque françois, pour l'obliger . à déclarer ce qu'il avoit sur le cœur, car il valoit mieux le savoir tôt que tard, afin de se régler en conséquence ' ; » il valait mieux reprendre sur-le-champ les armes, « jouer le tout pour le tout, » que de rester dans l'incertitude et tolérer cette persévérante hostilité l Dans un entretien que l'évéque d'Arras eut avec Marillac, il dit, « en prenant un visage sévère : Et pensez-vous, monsieur l'ambassadeur , que l'empereur doibve tousjours comporter telles choses et qu'il doibve souffrir que vous occupiez et fortisûez ce qu'est sien ?» Ce langage surprit l'envoyé français, « et il comprit qu'il y avoit quelque chose sous le tonnet'. »
Henri II n'était pas prêt encore ; il attendait l'issue de ses secrètes menées. Aussi chercha-t-il à temporiser, et à ces menaçantes interpellations, ses ministres ne répondirent que par des assurances réitérées d'intentions pacifiques. Elles ne trompèrent pas un instant Charles-Quint, et si même son attention soupçonneuse s'était endormie, les faits l'eussent bientôt éveillée. Sur les frontières de la Franche-Comté et des Pays-Bas se concentraient de nombreuses troupes (janviermars 1551) ^ et enfin l'empereur reçut copie d'une lettre du roi prévenant le cardinal de Ferrare « qu'il marcherait contre l'Allemagne avec une armée de 40,000 hommes, que les princes allemands y joindraient une armée considérable, et que, avec ces forces, il attaquerait son ennemi, le chasserait de
' Papiers d'état de Granvelie, lîl, 46< , 463. » Lettre du 20 novembre 4550. Ibid., 468.
* Lettre de ce prélat, du 49 novembre 4550. Ibid., 463.
* Lettre de révoque d'Arras, du 24 février 4554 . Ibid., 484.
la Germanie, le poursuivrait à outrance, par terre et par mer, jusqu'à sa totale destruction. » A la lecture de cette lettre Gharles-Quint dit en riant : « Si le roi est roi et veut tenir sa parole en véritable roi, il doit exécuter ponctuellement ce qu'il annonce; mais, attendu les difficultés de l'entreprise, il devrait l'eflfectuer avant de s'en vanter ^ »
La reine Marie, plus alarmée que son frère des dispositions de l'Allemagne, évitait avec soin de donner prétexte aux hostilités, qu'il importait de retarder jusqu'au complet succès des projets de l'empereur sur la Germanie. Ainsi, elle prescrivit les mesures les plus sévères contre les bandes « d'Anglois sauvaiges « qui, sortant de Calais sous la conduite d'un aventurier nommé Majuswin, avaient traversé l'Artois et le Hainaut, pour ravager la Picardie. Elle défendit, sous peine de mort, de favoriser ces brigands, ordonna de leur courir sus -, et Majuswin ayant été pris dans le Hainaut, elle fit sans délai instruire son procès^. Ainsi encore, elle ne cessa d'exhorter à la patience Guillaume de Nassau, à qui Henri 11 )*efusait obstinément de remettre la principauté d'Orange*. Mais, en même temps, jugeant depuis longtemps une rupture inévitable ^ elle préparait en secret ses moyens de défense; pressait les travaux des fortifications * , faisait augmenter celles de Bruxelles', levait des pionniers ®, armait les côtes*,
' Lellre du comte de Stroppiana, du 26 mars 1551. l. c, 197. ■' Lettre de la reine, du 28 février 1550 Papiers d*état de Granvelle, IH, 407. ^ Lettre de la même, du 16 mars 1550. Ibid., 413. 4 Voir Correspondetiz, lU.
'^ Ibid.
'^ Reg. aux dép. et mand. des finances n" 20741 . 7 Histoire de Bruxelles.
» Compte de J. B. de Werchin (n* 15354), f» xxj.
9 Lettre du conseil d'état à Simon Renard, du 21 janvier 1551 . Papiers détat de Granvelle, III, 483 - Compte de Josse Van den Hecke (n« 13921), f» xviij.
eavoyait une foule d'espions surveiller les mouvements de troupes sur les frontières*. Le 16 avril 1551, elle retourna dans le Luxembourg , pour s'assurer par elle-même de Texécution de ses ordres ^ et elle enjoignit aux nobles et aux hommes de flef de ce duché de se tenir prêts à marcher au premier signal '.
Il fallait être prêt en effet , car la foudre qui grondait dans l'espace, allait bientôt éclater, et de fréquents actes d'agression en signalèrent l'approche. « Dans les Pays-Bas, on courut sur des navires français qui donnaient la chasse à trois bâtiments biscaïens. Les Français rencontrèrent, au retour, cinq vaisseaux de pêche hollandais qui les attaquèrent et les mirent en fuite ; mais en ce moment survint une tempête qui jeta les vainqueurs dans un port d'Angleterre, où ils furent à leur tour attaqués par les Français. Ceux-ci s'étant emparés d un des navires hollandais, les Anglais intervinrent et les forcèrent de le relâcher, ne voulant pas qu'il fût fait injure, dans leurs ports, à des étrangers *. » Enfin, la guerre qui s'alluma ensuite (juin 1551) dans le duché de Parme, « où la France prétendait n'agir que comme alliée de Farnèse, l'empereur, comme allié du pape, sans enfreindre le traité de Crespy \ » fut le prélude de la rupture.
De nouvelles hostilités sur mer devinrent l'occasion de la lutte et, comme toujours, les deux partis s'accusèrent réciproquement de l'avoir provoquée. « Or faut noter, dit Brantôme, que, lors de la partance dudit sieur maréchal de Saint-André
' Reg. aux dép. et mand. des finances n<> 20741 .
* Compte de N. le Gouverneur (no2637), f* xvijvo.
' Ibid.y f® xvij yo.
^ Lettre du comte de Stroppiana, du il mars 155-1. 1. c, 196.
^ SlHONDE DE SiSMONDI, X II, 199.
vers Angleterre, bien que la paix fût entre l'empereur et le roi, toutes fois les mains démengeoient si fort à l'empereur, qu'il ne cherchoit que les occasions à toutes heures pour la rompre. A quoi veilloit la reine de Hongrie, sa bonne sœur, qui le savoit très-bien servir selon son goût, en tout ce qu'elle pouvoit du côté de son gouvernement des Pays-Bas, si bien qu'ayant armé grande quantité de navires, elle leur faisoit tenir la mer de ce côté en grande subjection, et plusieurs insolences en sortoient sur nos navires françois, à les dévaliser de leurs biscuits, vins et munitions, jusqu'aux agrès, ancres et voiles. Ladite reine ayant su le voyage dudit maréchal vers TAngleterre, fit tenir ladite armée entre Calais et Douvres, afin qu'il ne passât qu'à leur merci. De quoi averti, M. le maréchal prit le chemin de Dieppe, là où il fit arrêter deux ou trois navires flamands pour deux ou trois jours seulement, pendant lequel temps il put être passé et pris terre en Angleterre ; ce qui s'exécuta si dextrement et gracieusement qu'il n'y eut un seul marinier offensé, ni chose dans leur navire ôté, ni navire qui ne fut relâché aussitôt qu'on sut ledit maréchal arrivé en Angleterre. A quoi ladite reine prit pied, et pointilla aussitôt qu'elle fit arrêter dans ses ports tous les navires françois à l'appétit de trois petits navires flamands arrêtés pour trois jours seulement. Elle ordonna d'ôter les voiles des bâtiments saisis, de débarquer les marchandises, et ruina les mariniers qui étoient en grand nombre, et les marchands, en frais de poursuites, ne leur donnant autre réponse sinon qu'on avoit retenu en France navires des Pays- Bas. Eti outre, cette colère s'étendit sur les marchands qui par terre traflcquoient à Anvers, bien qu'ils n'eussent rien de commun avec ceux qui naviguoient; on saisit toutes leurs marchandises qu'ils portoient sur leurs chariots, avec autres
insolences par lesquelles on pouvoit à plein connoître combien bonne ministresse étoit cette reine des desseins, secrets, entreprises et actions de l'empereur son frère. Et disoit-on qu'alors si elle eust pu arrêter mondit maréchal et son armement, quelle Teust fort bien retenu et rançonné pour un mignon et favori du roi et butiné, tant l'animosité et ambition d'un grand transporte son âme quelquefois. »
La prolixité de ce récit en manifeste la partialité ; les faits démontrent d'ailleurs que Charles-Quint était trop désireux d'obtenir l'entière soumission de l'Allemagne, pour compromettre ses succès dans une nouvelle guerre avec la France. Les actes hostiles attribués à Marie de Hongrie n'étaient que des représailles; il paraît même que l'agression des Français fut signalée par une trahison \ Mais s'il avait intérêt à retarder la lutte, Charles -Quint ne la redoutait pas : aux réclamations de Marillac contre les saisies ordonnées dans les Pays- Bas, il répondit qu'il approuvait cette mesure, « parce qu'il valoit mieux être en guerre ouverte que de souffrir les pratiques des François, leurs insolences et les outrages faits à ses sujets. » En informant Simon Renard de cette réponse , révêque d'Arras l'invita à régler dans ce sens sa conduite envers Henri H. « Si les François, ajouta-t-il, s'avancent jusqu'à faire les braves du côté de Thérouanne et y entreprendre de fait, pour transporter les vivres hors des pays de Sa Majesté
' Bel]um CaBsari GalliaB rex facit, et simul naves aliquot Belgicas invadit, captasque trahit in portum et diripit... De navibus interceptis, edito scripto, Caesariani ferunt, quum nihil minus quam bellum Cœsar expectaret, ac suis, utessent pacati, mandasset, Gallicum ducem Polinum in bas incidisse, et quasi reginam Scotiœ veheret, nuntiasse iilis ut honoris causa, pro more antiquo atque recepto, ponerent antennas, vêla demilterent, eamque tormentorum tonitru salutarent : id quum fecissent, inermes fuisse per fraudem circumventas et abductas. Sleidânus, 1. c, 375.
par la France, on pourroit bien leur y frotter les oreilles. J ai dit au sieur de Marillac, par le commandement de Sa Majesté, qu'ils ne s'y avancent et qu'ils sachent pour certain que Ton ne leur consentira; que s'ils usent de la force, l'on leur correspondra de même *. » Posée dans ces termes, la question n'était plus indécise, et les conflits se produisirent aussitôt plus fréquents et plus sérieux. Le 24 août 1551, quinze vaisseaux français assaillirent une flotte marchande, sortie des ports de la Zélande , et causèrent au commerce une perte de 200,000 florins. En même temps se commettaient d'autres actes de piraterie sur les côtes d'Espagne; Henri II envoyait à ses généraux l'ordre de chasser les Impériaux du Piémont, et l'on saisissait tous les vaisseaux des Pays-Bas en relâche dans les ports de France ".
Il n'y avait plus de ménagements à garder, et Marie de Hongrie ordonna de courir sus aux vaisseaux français. La guerre pourtant n'était pas encore déclarée et , l'on parut même un instant entrer, des deux côtés, dans la voie dés négociations. Henri II prétendit « n'avoir nullement commandé les saisies faites à Dieppe et dans d'autres ports de la Normandie; avoir trouvé cet arrêt chose fort nouvelle et fort estrange pour avoir esté faite sans son ordre. » Il ajouta qu'il avait écrit à l'amiral d'Annebâult, de faire sur-le-champ restituer ces prises, « attendu que son intention étoit d'observer bon voisinage et bonne amitié et la meilleure dont il se pourroit ad viser, avec les sujets de l'empereur. » En revanche, Basse-Fontaine « requit en son nom qu'il plût à la reine de faire relâcher les navires françois détenus par contre arrest dans les Pays-Bas avec tous autres biens saisis. » Marie de Hongrie répondît à
' Lettre du 26 juillet 455>l . Papiers d'état de Granvelle, IIL 562. ' Wagenaar. — Le Petit.
cet ambassadeur qu elle <( correspondoit à la volonté de son maître quant à avoir bonne paix et amitié, et que telle étoit aussi Fintention de Fempereur. En conséquence, dès que les navires saisis en France seroient relâchés, elle lèveroit, en bonne justice, Tarrêt des navires françois saisis dans les Pays- Bas; mais elle jugeoit nécessaire d'envoyer un bon personnage près de lamiral de France , pour s'enquérir des causes ayant donné lieu à la saisie, parce que si elle avoit été provoquée par leurs propriétaires , elle les châtieroit, et que, dans le cas contraire, ils auroienl droit à des dommagesintérêts ^ » Le ton de cette réponse indiquait peu de confiance dans les cauteleuses démonstrations du roi, qui, au moment où il exprimait des désirs de « bon voisinage et de bonne amitié, » avait déjà ordonné aux gouverneurs des provinces frontières de retirer dans les villes tous les approvisionnements des campagnes, et de détruire ce qu'il serait impossible d'emporter ^. La même duplicité régnait dans les rapports de ce prince avec lempereur.
Le 12 septembre, Charles-Quint chargea Granvelle de rappeler à Marillac qu'à la mort de François I", le roi Henri II et son ministre, le connétable de Mqptmorency, l'avaient assuré que le nouveau règne différerait complètement du précédent, le roi voulant se montrer en tout franc et sincère. « Comptant sur ces assurances et sur des promesses de paix mainte fois réitérées, ajoutait Granvelle, l'empereur a supposé que votre souverain ne commenceroit pas la guerre sans l'avoir informé de ses griefs avec les solennités accoutumées. Cependant des navires marchands des Pays-Bas ont été assaillis à rimproviste, et, le 2 septembre, les François ont attaqué simul-
' Lettres des seigneurs, III, (^ 30.
' Rapport adressé à Marie de Hongrie, le 4" août 1551 . Ibid., i® 27.
ianément dans le Piémont les villes de ChierascOj San Damiano et Chierisco. Est-ce de la franchise et de la loyauté ? Le roi négocie avec les hérétiques et il favorise les entreprises des Turcs, à qui un Français vient d'abandonner Tripoli. Sont-ce là des œuvres chrétiennes ? Sont-ce là la prouesse et la bonne foi françoise ? » Marillac assura que son maître était étranger à ces actes et qu'il n'y avait eu aucune participation \ Or, le même jour. Montmorency, notifiant à Simon Renard que sa mission était terminée, le prévenait, en outre, qu'il n'obtiendrait un sauf- conduit qu'après que Marillac et Basse- Fontaine seraient revenus en France ^. Ce fut seulement le 1 S septembre que cet ambassadeur reçut notification des motifs de la rupture. « Loin d'avoir égard à mes bons offices pour conserver son amitié dans l'intérêt de la chrétienté, disait Henri II, l'empereur a sévi contre les Allemands enrôlés à mon service pour recouvrer mon patrimoine sur les Anglois; il a traversé mes desseins, quand j'ai voulu renouveler les anciennes alliances de la France avec les Suisses; il a excité la sédition des Grisons, cherché à enlever Parme et la Mirandole au protectorat de la France, et attribué les succès des Turcs à ma trahison. Ne pouvant plus, dès lors, me fier aux assurances d'amitié d'un prince chez qui elle consiste plus en paroles qu'en actes, j'ai résolu de pourvoir à mes affaires comme j'en aurai le moyen ^. » Au moment où Renard se disposait à quitter la France , il fut arrêté et détenu au château de Péronne, bien que les ambassadeurs de France
' Lettre de l'évêque d'Arras à Simon Renard, du 44 septembre 4550. Papiers d'état de Granvelle, III, 452.
' Lettre du connétable, du 42 septembre. Ibid., 588.
' « Le prétendu sur lequel le roy de France yeult mouvoir la guerre. » Ibid., 589.
près la cour impériale et la cour de Bruxelles eussent été renvoyés ' .
Le 26 septembre, la déclaration de guerre en due forme fut publiée dans les villes des Pays-Bas -, et les hostilités, qui avaient déjà pris un caractère très-vif sur mer et dans le Piémont^, désolèrent bientôt les frontières de nos provinces. Mais Marie de Hongrie ne fut pas prise au dépourvu. Elle avait renforcé les garnisons des places frontières *, commises à la garde de capitaines éprouvés ^ ; créé de nouvelles bandes d'ordonnances®; et, le 24 septembre, elle manda à son frère qu'elle était en mesure de se défendre sur tous les points, s'il lui envoyait 300,000 écus d'Espagne, car l'aident seul lui manquait ^ Elle ne se dissimulait pas toutefois ses dangers, prévenue qu'elle était que les Français, forts de leurs intelligences avec Maurice de Saxe, dont les intentions n'étaient plus pour elle un mystère, assurés du concours des villes de la Hanse et des états protestants, certains de la neutralité de l'Angleterre, « faisoient leur compte sur ce printemps de faire l'extrême de leur effort pour assaillir les pays d'embas par plusieurs costez*. » Sous la garantie de la ville
' Lettre du comte de Stroppiana, du 24 septembre 1651. 1. c, 199. — Basse- Fontaine fut renvoyé de Bruxelles le 17 septembre. Le Petit, l. vin, 190.
' « A luy, pour avoir publié la guerre publicque et ouverte contre le roy de France. » Compte d'A. Van der Aa (n® 15667), de 1551, f» viij v». — Azevedo. — Hièloire de Bruxelles,
* Lettre de l'évêque d'Arras à Bonvalot. Papiers d'état de Granvelle, III, 590. 4 Dépêches de guerre, n* 367, {•» cxlij-cxlv.
'François de Malbrecq, seigneur de Sainte-Marie, à Montmédy; Antoine, seigneur de Mercy, à Damvillers; François de Grandchamp, à Yvoy (Ibid., f»» cxlij *®, clxiij, cxlv); Jean d'Yves, à Landrecy [Archives de l'Audietice, liasse 1111); etc.
^ Archives de l'Audience, liasse 1111.
7 Lettre du 24 septembre 1551 . Correspondenz, III, 76.
• Lettre du 5 octobre 1551 . Ibid., 78.
146 RÉGN£ DE CHARLËS-UUINT EN BELGIQUE.
d'Anvers, elle parvint à œnclure un emprunt de 300,000 livres*, et, en prenant ses mesures pour la défense des Pays- Bas, elle proposa à Charles-Quint de lever dans les pays de Clèves, de Cologne, de Gueldre, de Limboui^, une armée d observation. Cette armée, sous les ordres du comte d'Areoberg, couvrirait ces provinces au nord et menacerait les villes de la Hanse ainsi que la Hesse, contre laquelle elle excitait le comte de Nassau et le prince d'Orange. Par intimidation, autant que par instance , elle arracha au duc de Clèves la promesse de fournir 2,000 chevaux, et le comte de Nieuwenaar lui en promit 800. Si F Angleterre s'alliait à la France, la reioe était d'avis de profiter de ses divisions intestines pour y porter la guerre, « car sembloit à beaucoup que ledit royaulme étoit bien conquestable ^. »
Mais si Tétat de ses forces rassurait Marie de Hongrie sur les projets d'invasion des Français, l'agitation qui tourmentait les Pays-Bas lui causait des inquiétudes d'autant plus vives; elle savait que Henri H comptait être appuyé par les mouvements insurrectionnels de ces provinces*. Le duc de Florence écrivit à l'empereur que « le roy de France avoit de grandes intelligences à Gand, à Bruges, à Arras^ » De nombreux émissaires français parcouraient le pays; on en arrêta sur lesquels on trouva « divers suspectz papiers et principallement ung papier contenant la situation de Brabant et de.Hol-
> Reg. Correspondance en matière de finances, I, f<> 442.
' Lettre du 5 octobre, précitée.
' Lettre de Tévêque d'Arras à Simon Renard, du 46 août 4554 . Papiers d'etai de Granvelle, III, 573.
^ « Le duc de Florence m'a donné advertissement que le roy de France a grandes intelligences en Gand, Bruges et Arras. » Lettre de Charles-Quint a Marie de Hongrie, du 30 mai 4552. Reg. Collection de documents historiques, IX, f» 59. — Correspondenz, III, 204 .
lande V » D'ailleurs ces meûées de rennemi étaient fovorisées par la disposition des esprits : on murmurait de ces incessantes guerres attribuées à Tambition du souverain ^, et des résistances partielles aux levées militaires révélaient le mécontentement public^. Il fallait donc prévenir tout à la fois la trahison et la révolte. Il fut enjoint aux aubergistes de déclarer chaque jour à l'autorité les étrangers qu'ils logeraient, « parce que, dit l'ordonnance publiée à ce sujet à Bruxelles, parmi ces nouveaux venus il y a beaucoup d'espions, de traîtres et d'hommes infectés d'opinions mauvaises. » On prit des mesures pour l'éclairage des rues, contre les incendies propres à servir de signal aux malveillants*; enflu, on ordonna à tous les Français de quitter les Pays-Bas ^
La saison était trop avancée pour d'importantes opérations militaires, et le début de la guerre ne donna lieu qu'à des entreprises isolées. Le comte de Mansfeld faillit enlever le duc de Nevers , qui visitait les frontières de la Champagne ; cette
' Compte de J. de Montmorency (n® 13574 ), f® xix *<>.
' « De Blaize le Merchier, demouraul à Joudoigue, lequel avoit la charge d'avoir dit que l'empereur recommenchoit toujours la guerre contre le roy de France, s'est appoinctié à la somme de v livres groz. Et a fait ung escoude honnorable, assavoir de venir ung jour solempnel en l'église paroichiale dudit Joudoigne, en linge, teste et pieds nuz, ayant en sa main une torche de trois livres pesante, extant là durant la messe en deux genoulx, ladite torche ardante et ladite messe finie, comparoir en la maison de la ville dudit Joudoigne et illecq prier l'empereur et justice merchy. » Compte de Ph. d'Orley (n® 42814), f" ij '».
' « De Hoelmont du Grand-Hallet, pour avoir murmuré contre le mandement et ordonnances de l'empereur, pour ce qu'il estoit choisy pionnier, a esté appoinclié, xxx sols. — Avec çà at donné deux torches chacune de deux livres pesante, priant l'empereur et justice merchy. » Ibid., f® iiij ^o.
4 Histoire de Bruxelles.
' Mandement du 1S octobre. Archives de l'Audience. — « A luy, pour avoir publié que tous Franchois se eussent à retirer hors de ce pa>s. » Compte d'A. Van der Aa (u« 15667), de 1551, f ix.
tentative, traversée par la crue subite des rivières qu'avaient grossies de fortes pluies, se borna à une escarmouche près de Montcornet, Peu de temps après, une reconnaissance do duc sur Yvoy provoqua un combat de cavalerie, et peu s'en fallut que le seigneur de Sedan ne fût pris dans une embuscade. A la suite d'une vaine attaque des Français sur le château de Lûmes, les Impériaux s'emparèrent de Douzy; ce village et son église, qui était fortifiée, furent brûlés. Nevers, accouru trop tard pour les sauver, pénétra à son tour dans les Ardennes, où il commit « grand dégast; mais, à son retour, par mauvaises guides, beaucoup de ses soldats s'esgarèrent dedans les forts et bois des Ardennes, sur lesquels les Ardennois deschar^èrent leur furie ; voulant se venger du dégast qu'on leur avoit fait, ils en desfeirent quelque nombre, non de grande estimation, pour estre la plupart coquins et gens de là entour qui s'arrétoient au pillage. » Dans un combat livré près de Maubert-Fonlaine, « un gentil capitaine d'une des vieilles enseignes, nommé Gourdes, » périt avec toute sa compagnie. Le seigneur de Bordillon, lieutenant de Nevers, qui venait le soutenir, n'évita le même sort que par une prompte retraite. Il eut un cheval abattu sous lui, plusieurs de ses officiers furent tués ou blessés, et sa perte en chevaux fut considérable. La mêlée avait été d'autant plus meurtrière que les Impériaux, manquant d'arquebusiers, avaient abordé l'ennemi à l'arme blanche, et leurs piques avaient semé la mort dans ses rangs \ Puis, au moment où les Français essuyaient un second échec devant le château de Lûmes, Mansfeld emporta Aspremont, dont ils s'étaient emparés au n>épris de la neutralité de la Lorraine, et le château de Gorze, positions aussi importantes
' Rabutin, l. I, 533-535.
pour la défense du Luxembourg que menaçantes pour la France \ Dans sa marche sur Aspremont, le comte, précédant ses troupes avec une cinquantaine de chevaux d*avant-garde, rencontra inopinément un corps ennemi fort d'environ 1,200 hommes, infanterie et cavalerie; il le chargea aussitôt et le mit en déroute^. « Sans le temps, qui leur fut difficile et rendit le pays presque inaccessible et contraire à leur délibération, » Âubenton serait également tombée aux mains des Impériaux ^.
De semblables conflits militaires avaient eu lieu sur les autres frontières. Les Français avaient échoué dans une tentative sur Gravelines.^ et Vendôme chercha sans plus de succès à surprendre Arras. Il soudoya un certain nombre d'Anglais qui endossèrent « un uniforme rouge, avec une croix cousue sur la poitrine, » semblable à celui que portaient les soldats de leur nation au service des Pays-Bas, et vinrent sur le chemin d' Arras avec une centaine de soldats français déguisés en paysans, et quelques têtes de bétail. Ils comptaient
• Lettre du comte de Mansfeld à Marie de Hongrie, du 2 janvier 1552. Lettres des seigneurs, IV, f» S7.
« Apremont , situé sur une montagne , regardant vers Saint-Mihiel et la rivière de Meuze, et de Taultre costé vers la rivière de Meuzelle, descouvrant une vallée de l'estendue de xxvj lieues, de Luxembourg à Thoul, fertille, bien habitée et peuplée de gens et de villaiges. » Pour desmontrer que la garde de la maison d* Apremont est très-nécessaire, et la ruyne d*icelle préjudiciable au service de Sa Majesté Impériale, bien et repos de son pays de Luxembourg. /6id., III, f«4i5.
' « Quelques années plus tard, pendant qu'il étoit en route pour le chasteau d* Aspremont, ayant seulement 50 chevaux d'avant-garde avec lui, il rencontra les François qui avoient 4 ,200 hommes d'infanterie et de cavalerie. Ils les attaqua, les défit complètement, et attendit alors le reste de la troupe qui le suivoit. » RécU véritable en bref de ce que le prince et comte de Mansfelt a fait,
^ Rabutin, 536.
4 Lettre du comte de Stroppiana, du 46 décemb-^c 4554. 1. c, 200. IX. 7
150 RËGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
se présenter devant la ville comme ramenant <f une expéditîoo du butin et des prisonniers , et s'emparer d'une pcMrte , où le duc accourrait, à la tête de 400 hommes d'armes et de 9,000 à 10,000 fantassins. Mais un des Anglais, « poussé par la hame contre les Français, éventa la mèche, > et Vendôme, qui s'était déjà mis en route, alla se venger de cet édiec sur le Hainaut \ Cette invasion, marquée par le pillage et rioceodie, répandit la terreur dans la contrée, et l'on crut qu'elle se rattachait aux « pratiques de l'ennemi ^ ; » mais il ne tarda pas à se retirer chargé de butin et des malédictions de ceux que cette éphémère expédition réduisait à la misère.
Les armements ordonnés par "Marie (Je Hongrie avaient rapidement épuisé le trésor. Si les revenus du domaine s'étaient accrus , par les retraits effectués dans les dernières années , ainsi que par l'amélioration de la situation commerciale , il ne pouvait pourtant suffire aux dispendieuses nécessités de la guerre. Un édit du 29 octobre avait établi un droit d'un demicentième sur l'importation , et d'un 1 00* sur l'exportation de toutes les denrées , « outre et par-dessus tous droits et tonlieux accoutumés ^ » mais c'était là une faible ressource, et il fallait obtenir le plus tôt possible des aides, car, pour couvrir. les frontières si vulnérables par leur étendue, les gouverneurs, les chevaliers de la Toison d'or et les généraux estimaient qu'une dépense de 3,000,000 de florins était néces-
• Lettre du comte de Stroppiana, du 49 décembre. 1. c, 201 . — Rabutiiy.
* Lettre de Marie de Hongrie, précitée.— On a dit, d'après Pontus Heuterus, que cette princesse, ne se croyant plus en sûreté à Bruxelles, quitta c^lte viUe, le 25 décembre, pour se retirer à Bruges avec sa sœur Ëléonore. Mais ce lait, si contraire au caractère de rénergique régente, est infirmé par cette circonstance que, dès le 4 décembre, longtemps avant l'invasion de Vendôme, eUe avait convoqué à Bruges les états généraux.
3 Archives de V Audience.
RUPTURE DE LA PAIX DE CRESPY. <5i
saire K En conséquence, la régente convoqua les états généraux à Bruges ^, et la séance d'ouverture s'y tint le 5 janvier
Ressuscitant leurs prétentions , les députés du Brabant et ceux de la Flandre se disputèrent de nouveau la prééminence; Marie de Hongrie, suivant l'exemple de sa tante, décida que, sans préjudice des droits des deux parties, les états de Brabant « procéderoient et seroient assis au premier siège, mais que le pensionnaire de Bruges, pour les estats et membres du pays de Flandre, proposeroit, recueilleroit les opinions et porteroit la parole, pour les estats en général ^. »
L'orateur du gouvernement exposa d'abord les événements survenus depuis la dernière réunion des états, et s'étendit ensuite sur les causes de la guerre. « Jaçois, dit-il, que, dès le commencement de son règne, le roy de France a toujours fait asseurer Sa Majesté qu'il ne désiroit rien plus que de vivre en bonne paix et amitié avecq icelle; davantaige, par motz exprès, il a fait déclairer que le temps de sondit règne estoit et seroit différent au règne dernier , et quand il diroit ouy et non, sa parole se observeroit entièrement, l'ayant aussi, à diverses fois, fait déclairer à la royne nostre très redoubtée dame. Déplus, il a promis qu'il feroit traiter en son royaubue les subgectz du pays de par deçà comme les siens propres. Néanmoins Sa Majesté impériale s'est depuis bien apperceue que l'effect que debvoit suyvre ledit ouy et non, n'estoit correspondant aux paroUes. » L'orateur rappela tous les actes hostiles qui avaient préludé à la guerre : les
• Reg. no 422, f« 4 et 2.
» I.ettres du 4 décembre. Compte de P. E. deMansfeld, f« xxv. 'Acte du 5 janvier 4562. Reg. n»672 fo cclxxxîj vo. — Actôn van de dry staelen, f® ij«xxx.
intrigues du roi en Turquie, en Allemagne, en Italie; ses rapports avec les Barbaresques, qui avaient désolé les côtes d'Espagne et de Sicile. Il réfuta les motifs allégués par ce prince lors du renvoi de Simon Renard, et énuméra les griefs de l'empereur : l'occupation d'Aspremont en Lorraine, l'asile donné aux pirates écossais, les incessantes entreprises du roi sur les enclavements du comté d'Artois , son refus de réintégrer dans leurs biens les sujets des Pays-Bas, le prince d'Orange entre autres , comme il y était obligé par le traité de Grespy, la saisie de navires marchands à Dieppe et sur les côtes de Normandie, l'arrestation de Simon Renard et la détention des courriers impériaux.
« Puis doncques, ajouta-t-il, puis doncques qu'il n'est permis à Sa Majesté de vivre en repoz, et qu'il fault recevoir des ennemys la guerre, quand ilz sont déterminez de la faire, reste résister à la force, et se disposer à la guerre. — En quoy, Messieurs, debvez espérer que, d'aultant que le prétexte dudit roy est plus injuste et desraisonnable , Dieu sera plus de nostre coustel. Sy ne vous fault-il riens oublier ni obmettre de ce qui sera nécessaire et convenable pour rebouter une telle violence : mais vous fault faire vos préparatifs, en raison des desseings et conseils de l'ennemy. Il importe, en premier lieu, de peser que ledit roy, sachant que nos pays sont fondez sur la communication de marchandise, dépendant une bonne partie de la marine, est délibéré de faire tout ce qu'il luy sera possible pour vous guerroyer non -seulement par terre, mais aussy par mer, taschant vous fourclore la navigation, vous priver des prouflStz et opulences que en recepvez, diminuer le traflicque, oster le moyen de dispenser vos artz et industries, suppéditer votre liberté, entièrement vous ruyner. Il vous fault aussy considérer la diversité des causes pour lesquelles
il a emprins cette guerre : il est incité à icelle, contre aucuns royaumes et païs de Sa Majesté , par ambition ; contre vous , par envye qu'il a de longtemps eue de vostre félicité et par convoytise de vos biens. Par quoy, puisqu'il est ici question de si grandes choses, on ne peut compter y résister par provisions qui ne soient grandes, mais debvez oster toute tardité, longueur et nonchaillance, et, vous préparant tant par mer que par terre, vous esvertuer à monstrer de tel cœur et afTection en la deffence de vostre bien et prospérité, que avez souvent montré par expérience contre le meisme ennemy et nation es moindres guerres ^ »
Ce discours servait de préambule à une demande de 3,000,000 de florins adressée aux députations particulières, avec invitation d'y répondre le plus tôt possible^. Malgré l'évidence du péril, cette pétition rencontra de nombreuses résistances. La Flandre, à qui l'on demandait 480,000 florins payables la moitié au mois de mars, l'autre moitié à la Saint- Jean ^, « n'y voulut point entendre, à cause du petit trafic de la marchandise qui couroit lors. » Les députés flamands, relevant la tète, offrirent de nouveau de fournir « tel nombre de gendarmerie que leur cotisation pust porter ; ce dont la gouvernante ne fut guère contente *. » La Hollande éleva des difiicultés plus sérieuses encore : sans disconvenir de la nécessité de mettre l'empereur en état de résister à ses ennemis, les villes obérées déclarèrent ne savoir où prendre de fargent^. Enfin, après plusieurs convocations et de vives
' M. Gachâro, Des anciennes Assemblées nationales.
*Reg. nM22, f»M et 2.
' Ibid.
* Le Petit, l. viii, 490.
' Beg. Ad. Van der Goes, ad ann. 4552, 2 etsuiv.
discussions, dans une nouvelle réunion tenue à Bruxelles, les étals accordèrent 1,452,000 florins K
A la première assemblée générale les députés de la noblesse et du clergé de Flandre n'avaient point comparu, et les députés des villes prévirent qu'ils se prévaudraient de cette abstention pour se soustraire au payement de Faide. En conséquence ceuxci stipulèrent que la quote-part du comté serait « trouvée par telles impositions et assises qu'ils aviseroient et que nul, de quelque condition ou qualité qu'il fût, ecclésiastique, laïque, noble ou autre, capitaine, châtelain, soudoyé, privilégié ou non privilégié n'en seroit exempt. » La reine agréa cette proposition, par lettres patentes du 8 février 1582 ; en outre, elle écrivit au conseil de Flandre qu'elle voulait qu'à l'avenir les députés de la noblesse et du clergé comparussent aux assemblées des états ^. Le clergé réclama contre une décision qui le chargeait directement. Déjà dans de précédentes délibérations avec les quatre membres, ses délégués s'étaient récriés contre l'intention de les comprendre dans l'accord et de les obliger, « sans leur consentement et l'octroi de leur spirituel seigneur, contre l'expresse disposition du droit, contre toute raison et équité, en leur très-grand grief, et en vilîpendance et asservissement de tout l'ordre et état ecclésiastique. » Ils offrirent, en considération du pressant danger qui menaçait le pays, de contribuer au subside d'une autre manière ; mais les députés des villes déclinèrent cette offre et s'en tinrent aux impôts proposés. Le clergé s'adressa alors à Marie de Hongrie; il lui représenta qu'en toutes circonstances, il s'était montré disposé à aider l'empereur; que depuis 1532, il avait payé trois fois la subvention de la moitié de tous ses revenus, indé-
' Reg. n<» 422, f«xvo.
' M. Gachard, Lettre aux questeurs.
BUPTCRE DE LA PAIX DE CRESPT. 155
pendamment de la part supportée dans les charges ordinaires doDt ses fermiers, à cause de leurs usances, n étaient pas exempts ; que de plus il était tenu de payer mensuellement un subside de 100 livres de gros pour le Concile ; enfin il demanda que, eu égard à ses grandes charges, on l'exemptât de toutes impositions ultérieures. Ces réclamations n'ayant pas été accueillies, il consentit à payer la moitié des nouveaux impôts, « c'est-à-dire un gros là où les laïques payeroient un patard, et ainsi à l'avenant, en y mettant cette réserve qu'il agissoit de son propre mouvement, par libre vote, et sans être obligé aux accords et compréhensions des autres députés vis-à-vis desquels il n'avoit pas d'obligation. » Cette nouvelle offre fut également rejetée, et il lui fallut se soumettre à payer les contributions telles qu'elles étaient établies. Seulement il demanda que cette concession fût acceptée « comme procédante de son consentement et nullement de Taccord desdits quatre membres, » et qu'on lui en délivrât lettres d'acceptation et de non-préjudice, pour que son consentement ne le liât pas dans l'avenir. Il réclama aussi le droit de déléguer deux députés à l'audition des comptes des nouveaux impôts. Les quatre membres acceptèrent ces conditions, que Marie de Hongrie agréa également, sur le rapport de Viglius \ « D'où est venue l'assemblée appelée celle des députez des ecclésiastiques et membres *. » Puis un octroi du 1 9 février autorisa la vente de rentes héréditaires « pour rendre l'impôt moins grevable *. » Le 3 mars, le Brabant vota une aide de 400,000 florins carolus, payable par moitié à la mi-mai et à la Saint-Remy *.
' Apostille du 10 février 1552. Reg. n« 422.
* Exposition des trois états du pays et comté de Flandre, 89-90.
* Reg. n» 422.
* Acten van de dry staeten, f« ij « xxxj. — Reg. n« 672, f« ij ' Ixxxiilj. — Compte de N. Nicolaï {n<» 45746).
Le 20, les états de Namur accordèrent une somme de 24,000 livres * et la portèrent ensuite (26 mars) à 40,000 ^. Ceux du duché de Luxembourg et du comté de Chiny, après avoir voté une aide de 20,000 livres de 40 gros, consentirent (17 avril) à établir, durant quatre années, un impôt d un florin philippus de 25 patards sur chaque foyer ^. Les autres provinces complétèrent le subside alloué par les états.
Celte nouvelle guerre avec la France fut marquée, dès le début, par une ardeur haineuse qui n'en présageait que trop les horreurs. Le 1" décembre, Marie de Hongrie consulta les chevaliers de la Toison d'or présents à Bruxelles sur le dessein de l'empereur de renvoyer à Henri H les insignes de l'ordre de Saint-Michel. Ils l'approuvèrent d'abord. « Notre chef et souverain, dirent-ils, ne peut plus porter l'ordre de l'allié du Turc, d'un prince qui, au mépris de sa foi et de ses promesses, a suborné le duc de Parme, suscité la guerre, préjudicié gravement aux intérêts de la chrétienté en entravant les travaux du concile. » Cependant une discussion plus réfléchie produisit des considérations qui les déterminèrent à émettre unanimement un avis contraire, plus prudent et plus conforme, suivant ces chevaliers, à l'esprit de douceur et de modération que Charles-Quint avait toujours montré. Renvoyer les insignes d'un ordre qu'il ne tenait, du reste, pas du roi, c'était envenimer les diff'érends, pousser les choses à l'extrême, fermer toute issue à la conciliation. L'empereur n'avait pas usé de cet injurieux procédé envers François I"; pourquoi donc agirait-il diff'éremment avec son successeur? Il n'avait pas renvoyé à Henri VIII l'ordre de la Jarretière,
' Compte de Jacques Bizet (n« 46688).
" Compte du même (n» 46689).
^ Comptes de Herman Breissgin (n® 45907).
quoique ce prince fût séparé de l'église et excommunié, il s'était borné à ne plus en porter les insignes jusqu'à ce que la face des affaires eût changé. Il convenait d'agir de même en cette circonstance, de dissimuler et d'attendre des conjonctures plus favorables. C'était déjà ne plus honorer l'ordre de Saint-Michel, que de n'en plus revêtir les insignes, et quant à ses statuts, ils ne pouvaient empêcher de traiter en ennemi un monarque infracteur des traités*.
Un édit du 28 janvier 1 552 ordonna « à tous estrangiers natifz du parti contraire, adomiciliés es pays de par deçà, n'ayant satisfait au mandement du 15 octobre 1551, de se présenter, dans les vingt jours, par devant les conseils provinciaux, pour y déclarer leurs noms, prénoms, qualités, lieux de naissance et domiciles, et pour faire serment d'estre bons et léaulx subjectz à Sa Majesté Impériale, ou bien d'évacuer le pays dans les vingt-quatre heures ^. »
» De Reiffenberg, Histoire de la Toison d'or, 436-437. * Archives de V Audience.