IX
28 mai, Fayanlrgarde occupa la petite ville de Mont-Saint-Jean, qui fut saccagée et brûlée ^ , ainsi que le château de Soleuvre et « beaucoup d'autres gros villages des environs. » Il y eut là « diverses et braves escarmouches, es quelles tant les François que les Bourguignons monstrèrent grandes évidences de leur hardiesse et vaillance^. » Mansfeld, sorti de Luxembourg avec sa bande d'ordonnances et 300 arquebusiers à pied commandés par d'Arenberg, rencontra, sur la route de Thionville, trois cornettes ^ et quelque infanterie qui couvraient les détachements courant le pays la torche à la main. La difficulté des chemins et du terrain empêcha les gendarmes de donner; mais les arquebusiers assaillirent vivement l'ennemi et le mirent en complète déroute. Les Français , cavaliers et piétons, furent poursuivis jusqu'à leur camp : « On ne leur flt qu'une centaine de prisonniers, car on les traita en boute-feux, les tuant sur place. » Le même jour, la garnison de Thionville donna une alerte au camp royal, où l'alarme fut si grande, que toute l'armée passa la nuit sous les armes ^.
Le 30 mai, Henri II arriva à Longwy, et le connétable occupa Marville, où le rejoignit d'Annebault avec 1 5,000 à 16,000 hommes et 30 pièces d'artillerie de siège ^ La marche de l'armée royale dessinait ses projets, et Mansfeld résolut aussitôt de s'enfermer dans Yvoy. Il laissa le commandement
' Lettres de Mansfeld et de de Glajon, du %9 mai. (.et très des seigneurs, V, fo» 464 et 166. — Rabutin.
» Ibid.
^ Elles étaient commandées par le baron de Fontenay, le vicomte du Mont de Notre-Dame et le capitaine Baron. Le premier perdit dans rengagement son casque et un superbe destrier conduit par son page. Lettre de de Glajon, du 29 mai, précitée.
4 Lettres de Mansfeld et de de Glajon, du 29 mai, précitées.
* Lettre de Mansfeld, du 30 mai. Lettres des seigneurs, V, f<» 473.
COALITION DE HENRI II ET DES PRINCES PROTESTANTS. Sâ3
de Luxembourg à d'Egmont \ qui, voyant l'ennemi s'éloigner, se montra fort mécontent de cette mesure, et pria la reine a de l'envoyer autre part où il pourroit donner plus grand service ^. x» Mansfeld apprit en route que le roi prenait le chemin de Verdun, et il expédia sur-le-champ au seigneur d' Ysendoren l'ordre de conduire en toute hâte ses delix enseignes à Damvillers. Il se proposait de se jeter dans cette place ^ ; mais il n'en eut pas le temps L'armée royale, par une marche de nuit, investit Damvillers, le 2 juin, de grand matin*, tandis que, pour détourner l'attention des Impériaux, un gros parti de cavalerie s'avançait jusque sous les murs de Montmédy, où Mansfeld était arrivé le 31 mai. La garnison de cette ville avait été affaiblie par l'envoi de deux enseignes à Damvillers; néanmoins elle fit bonne contenance, et les Français se retirèrent après avoir escarmouche pendant une heure. Repoussés avec perte, dans une attaque sur un fort établi au village de La Morteau, ils se présentèrent ensuite devant Virton, que le capitaine Ramelot avait quitté pour courir à Montmédy. Il n'y était resté « que quelque peu de bourgeois avec quelques archers et arquebusiers de la bande du comte de Mansfeld; » ces braves gens répondirent par un énergique refus à la sommation de l'ennemi, et il ne tarda pas à se retirer harcelé par les arquebusiers, qui lui tuèrent du monde et lui prirent, entre autres, un jeune page du roi ^.
Damvillers, « située en lieu plain et marescageux, estoit malaisée à approcher, en temps de pluyes et hy ver ; mais la
' Lettre de MaDsfeld, du 30 mai, précitée.
' Lettre du 30 mai. Lettres des seigneurs, V, M 79.
' Lettre de Mansfeld, du <" juin. Ibid., f® 494.
4 Lettre du même, du 2 juin. Ibid., f^ 206.
^ Lettres du 4" et du 2 juin, précitées.
grande sécheresse que fâisoit, fut propice à rennemi. » Elle avait été « nouvellement rebastie, selon les modernes fortifications, avec bouleverts, bastions, plates-formes, remparts larges et hauts, le tout revestu de murailles de bonne mastière et estoffe ; » toutefois, « encore qu'elle fust tonte neuve el bastie avec grand vouloir et délibération de la rendre imprenable, elle estoit assez mal pourveue de desfenses'. » Quoiqu'ils « manquassent de beaucoup des choses qui leur estoieot nécessaires, » ses défenseurs et leur chef, le seigneur de Marcy, « gentilhomme du pays, fort aymé et loué ^, » se montrèrent disposés « à bien recevoir Fattaque ^. » Bientôt le seigneur de Frentz, perçant les lignes ennemies, parvint à introduire deux enseignes et une cornette de cavalerie * dans la place, dont il prit le commandement. La garnison se trouva forte alors d'environ 2,000 piétons et SOO à 400 chevaux, « desquels une partie estoient gentilshommes du pays el le surplus chevau-légers et harquebutiers, que les François ont appelés depuis carabins. Ils feirent bravement leur devoir à sortir aux escarmouches, tant pour empescher que la ville ne fust recognue que pour nuire aux approchas, faisant leur artillerie fort bien son office et grande exécution tant de soldats que de vastadours (pionniers)^. »
Henri II menait avec lui une nombreuse artillerie, tirée de Châlons, de Mézières, de Mouzon et d'autres villes frontières ^
* Rabutin. — » Ibid.
* Lettre de Mansfeld, du 4" juin. Lettres des seigneurs, V, f« 498.
* Lettre de d'Egmout, du 2 juin. Ibid., f« 24 4 .
^ Rabutin. — Lettre du comte de Stroppiana, du 24 juin. L c, 224.
* Lettre de Mansfeld, du 4» juin, précitée. — Suivant un rapport, ilavaii 4 40 pièces d'artillerie, y compris les pièces de campagne {Lettres des seignevn, V, f<> 240) ; mais un second rapport les réduit à 60, dont 24 gros canons. [Ihid,,
Quant à son armée, elle comptait 140 enseignes composées d* Allemands, de Suisses, de vieilles bandes, de Gascons, d'Italiens, de Piémontais, de Champenois, et 9,000 à 10,000 chevaux ' ; mais ces troupes, exténuées par les marches et par les privations, ne montraient guère d'ardeur : Mansfeld assurait que, s'il avait un millier de gendarmes â mettre en campagne, il « empescheroit bien l'ennemi de brusler et gaster le pays ^. » Le 4 juin, des arquebusiers à cheval enlevèrent quelques avant-postes et jetèrent l'alarme dans le camp royal; puis, au retour, ils défirent une troupe de Suisses, dont ils tuèrent un grand nombre'. D'autres partis, formés surtout des gens du pays, harcelèrent les assiégeants en interceptant leurs convois, et en faisant un si grand massacre de leurs fourrageurs, qu'à la suite d'un coup de main, dans lequel on s'empara du munitionnaire « Pierre Servais, riche marchand, » Henri II ordonna « d'avoir toujours mille chevaux en embuscade pour parer à ces attaques *. De leur côté, « ceux de dedans la ville, faisoient du gros meurtre dans le camp royal ; pour un coup que les François donnoient, ils en donnoient dix ^. » Dans une reconnaissance, le cheval du cardinal de Lorraine fut tué par un boulet tiré de la place, et le roi fut en grand danger de sa personne ®. Une autre fois , le cheval du duc de Guise fut blessé de deux coups de feu '.
' Rapport du 7 juin, adressé au comte de Mansfeld. Lelt. des 8eign.,\, f« 240.
* Lettre du 2 juin, précitée.
' Lettre de Mansfeld, du 5 juin. Lettres des seigneurs, V, f« 230.
* « Rapport d'un messagier venant du camp des François. » Ibid,, f« 246. — « Rapport d'un espion venant du camp du roy de France devant Dampviller, » du40juin. /dtd., f«258.
^ Rapport du 7 juin, précité.
^ Lettre du môme, du 6 juin. Lettres des seigneurs, V, f*> 238.
? Rapport d'un prisonnier. Ibid., f« 249.
Les assiégeante établirent néanmoins leurs travaux d'attaque et dressèrent deux fortes batteries : l'une sur la montagne de Moiryaulx qui, « tirant impétueusement, » causa de grands dommages aux remparte et à la ville ; l'autre en face de la porte de Verdun, sur le bord même du fossé que la chaleur avait mis à sec'. Les Piémontais essayèrent de creuser des trous pour arquebuser les assiégés; mais lorsque, accompagnés de pionniers, ils se mirent à l'œuvre, ils furent accueillis par une vive canonnade et si rudement ramenés qu'ils eurent une cinquantaine de morts. Le même jour, deux « grands personnages » furent tués au milieu d'un groupe qui examinait la place ^. Enfin, le 7 juin, « la batterie fut bien à plein, » malgré une vigoureuse sortie des assiégés, qui tuèrent, entre autres, le seigneur de Piennes et prirent le baron des Guerres^. Le feu continua avec vivacité, dans la journée du 8. Le 9, à la suite d'une nouvelle sortie de la garnison *, les Français donnèrent l'assaut, « qui fut bien soutenu et repoussé, de sorte qu'ils y perdirent bien trois mille hommes, et demandèrent assurance et trêve afin de retirer leurs morts des fossés ^ » Nonobstant cet échec, dès le len-
' Rapport d'un messagier, 1. c. — Rabutin.
' Rapport d'un messagier, précité.
' Lettre de d'Egmont, du 7 juin. Lettres des seigneurs, V, f« 242. — « Lesdits François ont hier livré une grosse escarmouche à ceulx de Dampviller, où ilz ont esté très-bien receuz, en sorte qu'il y a demeuré ung baron prisonnier avecq ung comte mort el plusieurs aultres, et dit-on que çà esté une desplas belles saillyes qui soit faite despuis long temps en çà. » Rapport du 8 juin. Ibid, f 247.
4 Rapport d'un espion, précité.
* « Madame, je n'ay voulu laisser avertir Votre Majesté comme les ennemis ont hier donné ungassault à ceulx de Dampviller quy les ont bien soustenus et repoulsés, de sorte qu'ils ont perdu grand nombre de leurs gens, ayans demandé asseurance et trefves à ceulx de ladite ville, afin de rettirer les morte
demain ils rouvrirent le feu, « autant furieusement et soudainement que fut jamais ville canonnée\ » Battant la place de trois côtés à la fois ^, ils y ouvrirent trois brèches, et deux batteries, de quinze canons chacune, firent ébouler le « tourrion de la reine. Le fossé se trouva tellement rempli de décombres que l'on y sust passer quarante à cheval de front ^ » et bientôt les « défenses de toutes les plates-formes furent ostées, sauf celle derrière l'église ^ » Alors, au moment où le neveu de Donatien de Bonny, qui dirigeait les travaux du génie, venait d'être tué, « les enseignes allemands, soit lâcheté, soit trahison ^ déclarèrent à leurs capitaines que, s'ils ne parle-
des fossez de ladite ville Le commun bruit est qu'il en estoit bien demeurez
trois mil hommes. » Lettre de Mansfeld, du <0 juin. Leitres des seigneurs, V, fo 262. — Cette perte de 3,000 hommes, qui semble exagérée, est également indiquée dans la lettre du comte de Stroppiana, du 24 juin, précitée.
* Lettre de Mansfeld, du 40 juin. LeU. des seign., V, f®262. — Rabltin. — Biaise de Vigenère dit que la place « endura des milliers de coups de canon. »
' Lettre ded'Egmont, du 44 juin. Lettres des seigneurs y V, f« 273.
' « Madame, j'ay parlé à ung souldart qui estoit dedans Dampvillers quand elle fut rendue. H certifie que les François avoient battu le tourion de la royne au piet avec deux batteries chacune de quinze canons, de sorte que icelluy tourion est tombé dedans le fossé et Ta remply tellement que Ton y fust entré quarante à cheval de front. » Lettre de d'Egmont, du 43 juin 4552. Ibid., f« 294.
'^ « Touchant la reddition de ladite place il dict que la faulte procède des bas allemands, mais qu'il ne le veult certiffier. Et que la cause aussi estoit que le tourion de la reyne estoit tellement battu, en sorte que Ton leur avoit osté les flancs d'en hault et bas, et que la vossure dudit tourion estoit enfondrée, et qu'il y avoit deux bresches bien près dudit tourion, et Taultre près du mesme pan où il n'y avoit point de flancq, et que les deffences de toutes les platesformes estoient ostées, saulf celle derrière l'église. Ledit seigneur de Frens, le capitaine de la ville et tous les officiers sont détenuz prisonniers, et le reste sont esté tous renvoyez. » Lettre de Mansfeld, du 43 juin. Ibid,, f<> 292.
^ « Le roi de France at gagné la ville de Damvillers, à demi par force, à demi par traison, car l'on dit qu'il y avoit ung bourgoys qui luy avoit enseigné le lieu où il debvoit faire batterie. » Lettre du prince d'Orange à sa femme, du 47 juin. M. Grobn Van Prinsterer, 1. c, I, 2.
meatoient pas, ils estoient tous morts, attendu que la muraille ayant esté abattue et le rempart rasé, pied et terre, a'estoit possible tenir contre l'assaut ^ Us se rendirent, le 11 juin, à la volonté de Tennemi, qui retint prisonniers tous les capitaines, enseigne^, officiers de bandes et autres gens d'apparence; quant aux soldats , après les avoir dépouillés de leurs armes et de leurs bagages, il les renvoya, un bâton blanc à la main^ »
Le gros de l'armée royale s'arrêta quelques jours à Damvil- 1ers, pour en réparer les brèches ^, et Henri II donna le commandement de la place au capitaine de Yillefranche, qui mourut, peu de jours après, d'une blessure reçue durant le siège. Le roi accorda à Coligny « tous les biens et meubles de la ville, excepté l'artillerie, ce dont les soldats commencèrent à mur-
' n A ceste heure sont arrivés les prisonniers de Dampvillers, environ ix heures du soir, lesquelz disent que le plus de gens perduz et gastez par les ennemis de nostre part ne sont que environ six à sept hommes tuez, et pour le plus seur disent que les enseignes allemaus sont venus dire aux capitaines que s'ilz ne parlementoient quMlz estoient tous mortz, et que la muraille ai esté abattue et le rempart rasé pied et terre tellement que n'estoit possible tenir contre Vassault préparé. Le nepveu de maître Donnas at esté tué d*un coup d'artillerie, regardant par-dessus le tourion de la reyne. Ils sont partiz sans obligation de non faire service à Sa Majesté, excepté quelque vingt compaignons allemans estans sorty ce jourd'huy des premiers, lesquelz ont juré non faire service contre le roy de France six sepmaines de long, à l'occasion qu'ilz ne sont des pays patrimoniaulx de Sa Majesté. Tous les capitaines, enseignes et gens d'estat de ladite garnison sont tous constituez prisonniers. » Rapport du capitaine de Montmédy, i\ juin 4542. Lettres des seigneurs, V, f® 274.
* « La forme de la rendicion a esté à la volunté de Fennemy. Ils ont retenu tous capitaines, enseignes, officiers de bendes et autres gens d'apparence prisonniers, et toute la reste ilz les ont despouillié, leur osté leurs armes, et avecq la blance verge en la main les ont fait passer par leur camp et de là les ont menez jusques auprez de Montmédy avecq convoy de cinq cens chevaulx. » Lettre de d'Egmont, iS juin. Ibid.f f» 294. — Rabutin donne erronément à la reddition de Damvillers la date du 46.
3 Lettre de Mansfeld, du 43 juin, précitée.
murer \ » C'était, paraît-il, un système chez ce prince imbécile, qui « partout usa avec la dernière rigueur de ce qu'on appelle les droits de la guerre. Il livra les villes au pillage ; mais; au lieu de faire du butin une récompense pour ses soldats, seule excuse qu'on pût alléguer pour ce brigandage, il en gratifia ses courtisans. Aussi ses capitaines recueillirent en même temps les malédictions des habitants et celles de leurs soldats -. » Durant cette halte, des détachements *de cavalerie et d'infanterie se répandirent dans les environs, brûlant « villages, maisons et censés^; » ces ravages furent d'autant plus terribles, que des lettres de représaill^ avaient été délivrées aux seigneurs dont les Impériaux avaient désolé les terres, leur <r permettant de brusler, saccager et brancquetter toutes et cbascunes les maisons nobles, chasteaux et biens appartenans aux sujets de l'empereur, sans exception de personne ^. » Sans attendre la reddition de Damvillers, Henri II, qui avait reçu un nouveau renfort de 9,000 à 10,000 hommes.
• Rabutin.
' SiHONDE DE SisMONDi, Histoive des Français f XII, 220.
* Lettre de Marie de Hongrie, du 48 juillet précitée. — Rabutin.
^ o Le duc de Montmorency, pair et connestable de France, et lieutenant général du roy en son armée, ayant entendu que Tarmée des Bourguignons ont puis naguères bruslé la maison du sieur Despaulx, le dégast, pertes et dommaiges qu'il a souffert, au moyen de cela, et désirant qu'il en puisse tirer réparation et luy donner moyen de se venger, Nous, pour ces causes, ayant regard à la rigueur et non accoustumez exploictz de guerre qu'ilz ont usé en son endroit, luy avons permis de brusler, saccager et brancquetter toutes et cbascunes les maisons nobles, châteaulx et biens estans entre la ville de Metz et Thionville, appartenans aux subjectz de Tempereur, et à ceulx qui de présent sont à son sen'ice sans exception de personne. Par quoy nous avons fait la présente signée de nostre main, pour luy servir et valloir de descharge en tout et partout où il appartiendra. Faict à Civry-le-Franc, le premier jour de juing Tan mil cincq cens cinquante deux. Ainsi signé : De Montmorency. » Lettres des seigneurs, Y, f°i96.
était parti, le 10 juin, avec un gros détachement, pour Verdun \ Charles-Quint s'était aliéné cette ville en y mettant, en 1549, une garnison, et il avait commis une double faute en retirant ses troupes au début de la guerre (novembre 1551). A peine les Impériaux s'étaient-ils retirés, que les bourgeois de Verdun, indignés d'avoir vu mépriser leurs privilèges, avaient accepté de Henri II des lettres de sauvegarde*. C'était implicitement adhérer au traité conclu avec les princes protestants, et, bien que ce traité fût devenu une lettre morte, les Verdunois, incapables de résistance ou gagnés par les promesses du roi, lui ouvrirent leurs portes (12 juin). Dans rentre-temps, le connétable avait fait reconnaître Virton et Montmédy ^, et, le jour même de la prise de Damvillers (1 1 juin), un roi d'armes vint sommer Mansfeld *. Le comte, qui était resté à Montmédy, d'où il n'avait cessé d'inquiéter les Français, venait d'être pris d'une fièvre violente ^ il n'en repoussa pas moins fièrement leur sommation. Il était décidé à périr «ir la brèche pour répondre à l'appel fait à son dévouement ® ; mais, sentant ses forces l'abandonner, il pria
' Rapport d*un espion, précité.
' DoM Calmet, 1. c, V, l. XXXII, 627.
' Râbutin.
* Lettre de de Bugnicourt, du 44 juin. Lettres des seigneurs, V, f» 318.
^ Lettre du comte, du 8 juin. Ibid., f» 244. — « Monsieur de Glajon, le long temps que ne vous ayt escript, ma maladie en a esté cause, car j'ay eu et ayt encoires une fièvre la plus véhémente que jamais personne eust, et avecq ce ung mal de teste, ayant une extrême chaleur qu'il me semble que je brûle. Je vous laisse penser si le temps de maintenant m'y est propice, tant pour ma maladie que pour le regret que j'ay de ne pouvoir faire le service requis en temps si dangereux. J'escript à la royne qu'elle veuUe envoyer quelque personnaige pour me assister et suppléer à mon deffàult, dont je vous prie de y tenir la main. » Lettre du 40 juin. Ibid., f«255.
* « Monsieur de Mansfeld, lui écrivit la reine, vous voyez la saison qu'il est de se employer jusques à l'extrême au service de Sa Majesté. Je vous prye vous y
la régente de lui adjoindre un lieutenant. Elle lui en laissa le choix \ quoique, au premier avis de la maladie du comte, elle eût ordonné à de Bugnicourt de se rendre à Montmédy, pour le seconder au besoin ^. Ce seigneur trouva le passage intercepté par un corps de 400 chevaux. Après un engagement assez vif, voyant accourir une autre troupe de 600 cavaliers, il rebroussa chemin ^ convaincu du reste et avec raison que les Français n'entreprendraient pas un siège dont les difficultés n'étaient pas en rapport avec l'importance de la place *. Le connétable voulait distraire l'attention des Impériaux et il menaça de même Thionville, d'où Marie de Hongrie ordonna de faire sortir « toutes les femmes et les bagages des souldars, pour plus commodieusement donner ordre aux affaires de guerre et à la défense de la place *. » On ne craignit pas moins pour Arlon et Luxembourg; la terreur fut même telle dans la première de ces villes, que tous les bourgeois émigrèreut, en emportant jusqu'aux cloches des églises *. Elle était, à la vérité, si peu susceptible de résistance, que d'Egmont proposa d'en retirer la garnison, pour renforcer celle de Luxemboui^', où il n'avait que sept enseignes, 18 pièces d'artillerie et 40 hacquebuttes à croc®. Or, il était indispensable de
employer selon la confidence que j'en ay, pas doubtant que icelle recognoistra vos services selon leur mérite, à quoy je tiendrai la main. » Lettres des seigneurs, V, f» 300.
' Lettre du 43 juin. Ibid., f» 303. — ' Lettresdu 40. Ibid., f« 274.
3 Lettres de de Bugnicourt, des 42 et 44 juin. Ibid., f«» 276 et 348 — « Madame, lui dit-il à ce sujet, je vous jure sur mon honneur que je n'eus oncques plus grant regret de chose que de ce que n'ay peu faire le contenu de vos lettres. » Lettre du 44 juin.
* Lettre du 40 juin, précitée.
* Lettre de Marie de Hongrie, du 47 juin. Lettres des seigneurs, V, f*» 357 . « Lettre de d'Egmont, du 43 juin. Ibid., f«294.
7 Lettre du 42 juin. Ibid., f» 275.
* Ibid. — Lettre du môme, du 47 juin. Ibid., f» 370.
m RÉGNE DE GHAKLES-QUINT EN BELGIQUE.
garder la ville basse, car les chaleurs avaient tari les puits de la ville haute, et ces forces étaient insuffisantes pour une aussi « spacieuse et grande enceinte ^ » Marie de Hongrie autorisa le comte à rappeler à Luxembourg l'enseigne de son régiment mise à Arlon, et lui prescrivit toutefois de l'y remplacer par une autre, levée dans le pays *, afin de conserver la nombreuse artillerie de cette ville ^
Cependant les véritables projets de l'ennemi se révélèrent bientôt : l'armée royale laissant une forte garnison à Damvillers, se dirigea tout à coup vers Yvoy. Cette ville, située « au pied d'une montagne assez prochaine qui lui nuisoit fort, avoit, de l'autre côté, une prairie et plaine très lai^ et spacieuse au long de laquelle descend le Chiers, petite rivière qui s'enfle davantage près de là, à cause de plusieurs ruisseaux entrant dedans elle. » Depuis qu'elle avait reçu de nouvelles fortifications, on la réputait imprenable; « pour ce, tout le plat pays y avoit remis le but de son espérance, et la pluspart de tous les gentilshommes y avoient été reçus avec leurs biens *. » Or, les apparences étaient si trompeuses que les hommes de guerre ne jugeaient pas la place tenable. Il y avait insuffisance d'artillerie et de canonniers, et comme il était arrivé en 1 542, au moment où l'ennemi la menaçait, la muraille, entre les bastions Mansfeld et Impérial, s'écroula sur une étendue de 130 pieds*. Philippe de Lalaing, engagé par Mansfeld à prendre le commandement de la place, écrivit
' Lettre du conseil de Luxembourg, du 44 juiD. Lettres des seigneurs^ V, f* 322. — Lettre de d'Egmont, du 42 juin, précitée.
* Lettre de Marie de Hongrie, du 43 juin. Ibid,, f» 308.
' Lettre de d'Egmont, du 43 juin, précitée.
^ Rabutin.
^ Lettre de François de Grandchamp, du 3 juin. Lettres des seigneurs ^ V, f« 242.
à Marie de Hongrie : « Je suis prêt à m'y enfermer, mais la sachant très -mal pourvue, ce me sera un second coup de poignard, s'il y est semblable comme à Stenay ; car on pourra dire que j'ai voulu la garder pour l'abandonner ensuite ^ . » De Sassegnies, invité par la reine à prendre cette charge, déclara « en sorte du monde ne la vouloir accepter ^ ; » toutefois, après avoir décliné la responsabilité du commandement, ce capitaine courut, au premier danger, prendre le rôle plus modeste de chef de l'artillerie. Par suite de ces refus, François de Grandchamp était resté seul investi des fonctions de capitaine^. Mais Mansfeld, qui avait prévu qu'après la chute de Damvillers , les Français formeraient le siège d'Yvoy * , avait résolu, quoique toujours accablé par la fièvre ^ , de s'y faire transporter ®. Au premier avis de la marche des Français, il y arriva, et Marie de Hongrie lui ayant ordonné d'y rester, nonobstant sa maladie, il répondit : « Je n'ai jamais eu d'autre intention, vu que l'ennemi approche. Soyez sûre que je ferai tout mon extrême devoir comme j'ai fait en toutes les autres villes où vous m'avez envoyé '. » La présence d'un capitaine d'un rang élevé était d'autant plus nécessaire que déjà s'étaient manifestés des symptômes d'indiscipline. Les Bas Allemands avaient déclaré qu'ils ne se battraient pas avant d'avoir reçu les arrérages de leur solde, et il avait fallu en pendre quelques-uns pour ranger les autres au devoir ®,
• Lettre du 28 mai. Lettres des seigneurs, V, f^ ^55. » Lettre de Mansfeld, du 13 juin. Ibid., f^ 292.
^ Lettre de F. de Grandchamp, précitée.
4 Lettre du 40 juin. Lettres des seigneurs, V, fo 262.
• Lettre de de Bugnicourt, du 44 juin, précitée. ** Lettre du 40 juin, précitée.
? Lettre du 44 juin, à 40 heures du soir. Lettres des seigneurs, V, fo 324.
• Lettre du 40 juin, précitée.
Le 15 juin, Yvoy se trouva investi par une nombreuse gendarmerie, tandis qu un camp volant bloquait Montmédy et qu'un fort détachement marchait sur Virton. Cette dernière place avait été évacuée, et les Français, à leur tour, ne la jugeant pas tenable, Tabandonnèrent bientôt, après avoir incendié quelques maisons \ De nombreux partis coupaient les communications entre les villes voisines ~ et battaient la campagne, brûlant et pillant Florenville, Orval, Mergny et un grand nombre de villages ^ Le 1 7, arriva le gros de l'armée royale, précédant seulement d'une marche son artillerie de siège ^ tienri II s'établit, avec le connétable, sur le chemin de Neufchâteau, et d'Annebault du côté de Montmédy ^. La garnison, forte de trois enseignes de Bas Allemands, de deux enseignes wallonnes de d'Aerschot et de 600 chevaux *, paraissait décidée à se bien défendre « et à soutenir le plus longtemps qu'il seroit possible, voire même jusques au terme qu'on présumoit l'empereur la pouvoir secourir. Et croys fermement, ajoute François Rabutin, que les assiégés eussent esté opiniâtres jusques au bout, si la volonté de tous eust esté semblable à celle du chef et de beaucoup d'autres qui estoienl dedans. Mais parmi les piétons, il y avoit beaucoup d'Allemands, Clévois et Gueldrois, hommes qui n'avoient accous-
« Lettres de Robert de Boullant, des 15 et ^ 9 juin. Lettres des seigneurs, V, f»' 347 et 386.
» Lettre de d'Egmont. Ibid., f» 349.
' Lettres de Robert deBoullaot, des 48 et<9 juin. Ibid., f"« 373 et 388.
* Lettre de Robert de Boullant, du 48 juin, précitée.
^ Rapport du capitaine d'Ârlon, Jean d'Immerseel, du 20 juin. Lettres des seigneurs, V, f® 404.
^ « Estant en icelle pour chief le comte de Mansfeld avec trois enseignes de bas allemans, deux wallonnes et trois bendes de gens de cheval. » Lettre du 48 juillet, précitée. — Lettres de F. de Grandchamp, du 3 juin ; de Alansfeld, du 5; et de de Bugnicourt, du 44, précitées.
tumé de porter longue faim et soif; qui ne sçavoient que c'est d'estre estroitement enfermés et s'assubjectir à une extrême nécessité. » Pourtant, dans le principe, ils « firent bravement leur devoir à sortir et escarmoucher. Ils ne faisoient guères sorties sans exécuter quelque bonne chose, et emmener des François prisonniers , ou en rendre des morts ou bien malades ; aucunes fois, autant en advenoit d'eux. Pour dire la vérité, ils firent de grands et vertueux efibrts, tant par hommes que avec leur artillerie, pour divertir et empescher Tennemi d'approcher de leurs murailles. Ils avoient soin de ne tirer coup d'artillerie qu'avec occasion et où pensoient astre de bonne portée ; ils desparloient aussi leurs provisions avec poids et mesure, pour le grand désir et bonne affection qu'ils avoient de se défendre longtemps \ »
La tranchée fut ouverte en face du bastion Mansfeld ^ et , le 20, les Français commencèrent à canonner la place avec 14 pièces d'artillerie ^. Puis, ils établirent deux fortes batteries : l'une, entre le bastion Mansfeld et le premier grand bastion; l'autre, devant la porte du château du côté de Mouzon, entre le vieux bastion et la vieille porte. En outre, six longues coulevrines, hissées sur la montagne de Montilien, « tiroient à plomb dedans presque toutes les rues, le long des courtines, droit au dos de ceux qui eussent voulu défendre la brèche*. » Le 22, toutes les batteries tonnèrent, « tirant six, huit et dix canons à la fois ^ avec une tant admirable et
' RABLTirv. — u Ceux d'Yvoi, dit un rapport du 20 juin, tirent à force, et ils ont tué beaucoup d'ennemis. » Lettres des seigneurs, V, f® 404.
• Lettre de Jean d'Immerseel, précitée.
' Autre rapport, du 20 juin. Lettres des seigneurs, V, f» 408.
* Rapport de Jean d'Immerseel, du 22 juin. Ibid., f» 428. — Rabutin. ' Rapport du 22 juin, précité.
terrible furie, qu'on eust dist que tout devoit s'abismer *. » — « Jamais, racontait plus tard le duc de Guise, je n'ai vu ni oui parler dune batterie si furieuse que celle-là; car la ville fut battue, deux jours durant, de trente-six pièces en batt-erie, si assiduellement qu'un coup n'attendôit pas l'autre , même que la nuit elles tiroient si souvent qu'on n'eut pas loisir dedans de se remparer. » Lorsqu'il entendait « des grandes batteries, il disoit souvent qu'elles n'approchoient rien de celles d'Yvoy \ »
Si furieuse que fût l'attaque, le comte de Mansfeld comptait y résister, et diverses circonstances confirmaient cet espoir. Les maladies exerçaient de grands ravages dans l'armée royale, surtout parmi les Suisses ^ Harcelée par les milices du pays, ayant à soutenir des combats acharnés avec la garnison , elle était toujours en alerte , et de nombreuses désertions éclaircissaient ses rangs *. Le 21, les milices d'Arlon et une troupe « d'aventuriers luxembourgeois » défirent, dans les bois entre Florenville et Orval, une division de Suisses et de légionnaires, lui tuèrent 1 00 à 1 20 hommes, ramenèrent un grand nombre de prisonniers ^. Le même jour, la garnison effectua une sortie contre le corps de l'amiral d'Annebault, mit les Suisses en déroute, et, en se retirant devant la cavalerie, elle l'attira sous le canon de la place, qui lui causa d'énormes pertes ®. Les « bois d'alentour étoient pleins de
' Rabutin.
* Brantôme, I, 82. — Biaise de Vigenère dit aussi de cette place, qu'elle « endura des milliers de coups de cauon. »
' Rapport du 22 juin, précité.
* Rapport du 23 juin. Lettres des seigneurs , V, f» 432.
' Rapport de Robert de BouUant et de Jean d'Immerseel, des 22 et 23 juin /6«d.,f««422et436.
^ Rapport de Robert de BouUant, du 22 juin. Ihid., f» 448.
paysans faisans grand dommage aux ennemis estons esgarrez par les champs ; embastonnés et armés à leur mode, pour se venger de la ruine de leurs villages \ comme gens désespérés ils n'épargnoient personne ^. » Mais, pour sauver la place, il fallait des efforts plus sérieux, et Ton ne pouvait les attendre que de la part de Tarmée. Malheureusement on l'avait condamnée à une déplorable inaction, dont les assiégeants profitèrent pour presser leurs travaux, et, en peu de jours, ils dressèrent deux nouvelles batteries de quinze canons, Tune sur la colline de la Belle Croix, Fautre du côté de la porte d'Aisne '. Le 23, dès le point du jour, elles foudroyèrent la place *y et ouvrirent « au château, près de la tour de la prison, une brèche assez large pour qu'on pût y entrer à cheval *. »
« Quand les AJlemans entendirent ceste estrange feste qu'on leur sonnoit, et veirent qu'il ne leur estoit loisible de se pourmener sur le pavé sans être esmouchés bien souvent si près des oreilles que le poil y demeuroit, le cueur leur commença à défaillir. » Ils s'assemblèrent tumultueusement dans la halle, en criant qu'ils ne voulaient plus combattre. Mansfeld, « ayant les armes sur le dos et prest à se présenter le premier h l'assaut, » chercha vainement à les rappeler au devoir ; ils déclarèrent « qu'il en délibérast comme bon luy sembleroit, mais que, si les François le combattoient par devant, ils le defferoient par derrière. Dont il se trouva merveilleusement
• « Les ennemys brusient tout ce qu'ilz rencontrent en leur chemin, et ont bruslé La Ferle et auUres divers villages et maisons de la prévosté d'Y voix. » Rapport de Jean d'Immerseel, du 24 juin 4552. Lett. des seign., V, f» 447.
• Rapports du même, du 22 juin. ïbid., f»« 426 et 428. ' Rapport de Robert de Boullant, précité.
* Rapport de Jean d'Immerseel, du 23 juin, précité.
* Lettre de Robert de Boullant, du 24 juin. Lettres des seigneurs, V, f» 452.
iO.
estonné et esbaby, car ils estoient les plus forts là dedans, et ne sçavoit plus qu'y penser, ne donner remède qu'avec grandes exclamations, maugréer et détester son malheur \ » Il alla jusqu'à « se jeter à leurs genoux, les suppliant de vouloir résistera » Puis, voyant tous ses efforts inutiles, il rendit à la liberté un gentilhomme français, son prisonnier, « afin qu'il fût, dit-il, tesmoing de ceste infidélité et défenseur de son honneur et innocence, quand il oyroit parler de ceste lâcheté, » et, « avec de grosses larmes aux yeux, il se retira en son logis, passionné de véhémente douleur ^ cuydant enrager et de despit rongeant ses poings ^ »
Alors les officiers des Bas Allemands envoyèrent des députés au connétable ^ et la ville fut rendue à discrétion, le 23, à onze heures du matin. Mansfeld, le seigneur de Blétanges, François de Grandchamp, Henri de Havre, tous les oflBciers furent retenus prisonniers. Quant aux soldats, comme à Damvillers, après avoir été dépouillés de leurs armes, ils furent renvoyés un bâton blanc à la main. De Sassegnies parvint à s'échapper sous un déguisement*. Suivant son système, le roi donna le butin à Montmorency, « dont les soldats des vieilles bandes se mutinèrent ouvertement, et dès lors commencèrent à se rompre et à secrètement abandonner leurs enseignes ', »
• Rabutin.
' Lettre du comte de Stroppiana, du 30 juin. I. c, 226. 3 Rabutin. — * Brantôme, I, 82.
• « Les soldats ne voulurent pas se défendre et firent, à son insu, un accord avec l'ennemi. De cette manière, il tomba au pouvoir des François, qui remmenèrent prisonnier. » Bécit véritable, en bref, de ce que le prince et comte de Mansfeld a fait, etc.
• Rapport de Jean d'Immerseel, du 24 juin. Lettres des seigneurs, V, f» 451. — Rabutin.
7 Rabutin.
Ainsi succomba cette place, parce que de misérables « lans quenets eurent la peur en Festomach ' . » Mansfeld, conduit devant Montmorency, « qui estoit grand bravache, luy dit, sur ce que le connétable Tadvisoit d'avoir bien fait de capituler, car il y fût aussi bien entré par assaut et eût tué tout : Âh ! monsieur, si tous mes gens eussent été Boui^uignons ou Espagnols, vous ne l'eussiez pas eue si aisément ; mais les Allemands m'ont fait fausse pointe et grand tort ". » Le comte fut conduit en France avec ses officiers et resta détenu au château de Vincennes jusqu'en 1556. Cbarles-Ouint, irrité de la prise d' Yvoy, traita Mansfeld avec une extrême rigueur ; il ordonna sur-le-champ de rayer ses appointements des comptes généraux de la province, « voulant qu'on tînt ses gages en surséance jusqu'à ce qu'il en eût autrement décidée » L'année suivante, lorsqu'à l'occasion de la célébration de la Saint-André, les chevaliers de la Toison d'or le prièrent de traiter de réchange ou de la rangon dé leur confrère, il repoussa leur demande, en disant que le comte était soupçonné d'avoir manqué à son devoir dans la défense d'Yvoy et n'avait pas encore justifié sa conduite ^.
D'Egmont, qui « ne se sut assez esmerveiller de la prise d'Yvoy, » se prémunit sur-le-champ contre une attaque. 11 fit
' I>ettres de Marie de Hongrie, des 4 et 48 juillet, précitées.
' Brantôme, 1, 82.
^ Compte de H. de Breissgin ( n» 2638], f**" xij et xiij.
^ De Reiffeabbrg, Histoire de la Toison d'or^ 438. En 4556, les chevaliers, réunis en chapitre à Anvers, réitérèrent cette demande à Philippe 11, et lui déclarèrent qu'ils tenaient leur confrère pour tout à fait irréprochable et innocent des accusations portées contre son honneur. Philippe accueillit cette demande et promit de donner à Mansfeld des marques de sa bienveillance, lorsqu'il se serait justifié de toute inculpation. (De Reiffenberg, 1. c, 447.) Cette justification fut bien complète sans doute, puisqu'on vit le successeur de Charles-Quint donner au comte les plus grandes marques de confiance.
travailler jour et nuit aux fortiûcatioûs de Luxembourg et obligea < grands et petits à y mettre la main. » Il avait reçu récemment quelque artiUerie et trois enseignes, assez mal fournies du régiment du prince d'Orange; aussi, quoiqu'il manquât de canonniers, « bien décidé à faire tout devoir d'homme de cœur, le 25 juin au matin, il tint gemeyne avec les gens de guerre, et les trouva fort volontaires et délibérés faire comme gens de bien doibvent\ » Partout ailleurs la chute d'Yvoy avait jeté la consternation et le découragement. Jean d'Immerseel évacua Arlon, qui « n'étoit pas pourvue de gens pour faire résistance contre le moindre effort de l'ennemi, et dont le peuple tout ému estoit prêt pour s'enfuira » Ce capitaine s'établit d'abord dans un petit fort au village de Wiltz ; mais, se voyant bientôt menacé d'être coupé, il se rendit à Bastogne '. A Montmédy, que les Français investirent après avoir pillé Marville ^, il y avait deux enseignes d'Hennuyers, « qui montroient bonne volonté de tenir bon^. » Peu de jours auparavant, ils avaient encore fait leurs preuves dans un combat acharné livré au camp volant chargé d'observer cette place ^; et cependant elle « se rendit sans attendre le canon, quoique très -bonne et pourvue de ce qu'estoit requis à sa
• Lettre de d'Egmont, du 23 juin. Lettres des seigneurs, V, f» 462. ' Lettre de Jean d'Immerseel, du 25 juin. Ibid., 458.
' Autre lettre du même, du 25. Ibid., f» 459.
* Lettre du même, du 23 juin. Ibid,, f» 436.
5 Lettre du 25 juin, précitée.
« Ils lui avaient tué beaucoup de monde et fait de nombreux prisonniers. Parmi les tués se trouva le jeune d'Estanges, « gentilhomme bien plaint et bien regretté, » et parmi les prisonniers a trois gentilshommes, dont l'un se nommoit le seigneur de Fontenas, et les deux autres sembloient estre de bonne maison, mais ne se vouloient donner à cognoistre. *> Lettre de Robert de Boullant à Marie de Hongrie, du 49 juin 4552, et Rapport de Jean d'Immerseel , du 20. Lettres des seigneurs, V, f®» 386 et 404 — Rabctin.
défense V » La garnison, qui ^ la quitta sans coup frapper, obtint vies et bagues sauves, réservé l'artillerie ". » Dans le même temps, le château de Lûmes, « pris naguère à la France par un gentilhomme flamand (Jean d'Apremont) qui toujours l'avait bien défendu ^, se rendit sans coup tirer*; » et ce déplorable exemple n'eut que trop d'imitateurs.
Pendant que l'armée royale se délassait de ses faciles conquêtes en pillant et en ruinant les territoires qu'elle occupait, le maréchal Robert IV de la Marck marcha sur le château de Bouillon, à la tête des légionnaires de Champagne, de 2,000 à 3,000 lansquenets, de sa compagnie d'hommes d'armes et de 1,200 à 1,500 chevaux, avec six pièces de grosse et moyenne artillerie*. La place était gardée depuis trente ans, au nom de Févêque et de l'église de Liège, par Guillaume, bâtard de la famille de Horion , qui avait donné dans sa jeunesse mainte preuve de courage et de fidélité®. Il avait pour lieutenant Sébastien de Duras'. Le 1" juillet, un héraut d'armes somma les assiégés « de se rendre au roi de France, car, s'ils laissoient tirer un coup de canon, ils seroient tous au hazard de la guerre ®. » Cette sommation ayant été repoussée, pendant la
' « Et tost après ledit Montmédy se rendist aussi sans attendre le canon, combien que ladite place fust très-bonne et pourveue de ce qu*estoit requis à la deffence d'ioelle. » Lettre de Marie de Hongrie, du 48 juillet, précitée.
' Rabutin.
' Lettre du comte de Stroppiana, du \S juillet. 1. c, 230.
* Lettre de Guillaume Van Horion à l'évoque de Liège. Lettres des seigneurs, V, f 493.
* Rabutin, l. m, 558.— Suivant une lettre de Marie de Hongrie, du 4 juillet, il n'avait que 3,000 à 4,000 hommes; mais ce chiffre semble moins exact que celui de Rabutin, mieux placé pour connaître les forces des Français et plutôt enclin à les diminuer qu'à les augmenter.
* FouLLON, Hist, Leod. comp,, ad ann. 45Ô3, 492. — Ce capitaine signe : Van Horion.
' Lettre de Guillaume Van Horion, précitée. — * Ibid.
24â RÉGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.
nuit, de la Marck « fit affûter son artillerie » sur la crête d'une montagne dominant la place du côté de Sedan, « sans que les Liégeois tentassent aucun effort pour empêcher celle périlleuse opération, qui s'exécuta « tant malaisément qu'avec gros câbles falloil retenir les pièces, pour qu'elles ne rouiassenl de hault en bas \ » A ce que rapporte Rabutin, le maréchal « fit passer et repasser par un mesme lieu les compagnies de cheval et de pied, afln que ceux de dedans, voyant tant grand nombre d'enseignes , pensassent que ce fust toute l'armée ; » mais les lettres de Van Horion ne mentionnent pas cette ruse, peu propre, du reste, à justifier sa conduite.
Le 2 juillet, au point du jour, les Français commencèrent h battre la place , elle riposta faiblement, sept de ses pièces ayant éclaté aux premiers coups et une huitième étant démontée par la batterie ennemie ^ A midi, de la Marck réitéra sa sommation, qui, cette fois, fut honteusement accueillie. On arrêta la reddition de la place, si elle n'était pas secourue dans les quatre jours; la garnison obtenait « vies et bagues sauves, réservé l'artillerie; » Van Horion livra trois otages en garantie de sa promesse. Il informa de ce traité i'évêque de Liège ^, qui s'empressa d'en donner avis à Marie de Hongrie, et la reine ordonna sur-le-champ à d'Egmont et à d'Arenberg de voler à la délivrance des assiégés*. De son côté, soit remords, soit dissimulation. Van Horion manda aux prévôts des cantons voisins que, s'ils lui envoyaient cent
' Lettre de Guillaume Van Horion, précitée. — Rabutin.
' Lettre de Van Horion, précitée.
^ Ibid. — Rabutin réduit le délai fixé à trois jours et le nombre d*otages â un, le fils du capitaine. — Nous avons suivi le rapport de Van Horion.
* Voir ses lettres à l'évéque de Liège et au seigneur de Boussu, du 6 juillet. Lelires des seigneurs, V, f«« 540 et 542.
hommes sûrs, il chasserait du château une vingtaine de mutins qui allaient le contraindre à livrer la place; quant à la capitulation il ne se croyait plus tenu de Fobserver, attendu que l'ennemi l'avait violée en entrant dans le village de Bouillon, dont il avait enlevé les cloches'.
D'Egmont et d'Arenberg accouraient à marches forcées, el la position de de la Marck eût été fort compromise, si les assiégés avaient tenu quelques jours de plus'. Malheureusement le délai fixé était trop court, et, à l'heure dite, ils se rendirent. Cette conquête entraîna , sans plus de difficultés , celle des forts et des châteaux de ce petit duché, qui rentra ainsi dans la maison de Sedan et conféra aux successeurs de Robert de la Marck le titre de ducs de Bouillon*. Quant à Guillaume Van Horion, mis en jugement à son retour à Liège, il paya de la vie sa faiblesse ou son crime*. Là sentence de mort fut prononcée à l'unanimité par le tribunal des échevins; en vain sa femme et ses amis firent-ils toute espèce de démarches et de sollicitations ; en vain en appela-t-il lui-même à
' Lettres du 6 juillet, précitées.
' Lettres de Marie de Hongrie, précitées.
'FiSEN, L. XVI, 347. — De Villenfagne d'Ingihoul, 1. c, 1, ^33. — Dewez, Histoire de Liège. « Le duché de Bouillon fut rendu par le traité de paix de Gâteau Cambrésis à Téglise de Liège, en laissant à la maison de la Marck le pouvoir de faire discuter les prétentions pécuniaires qui pouvaient la regarder.
^ « Le capitaine qui en avoit la charge est chargé qu'il avoit intelligence avecq l'ennemi, car il la pouvoit facilement deffendre selon ce qu'elle estoit bien munie et en bien forte situation, avec ce que Ton lui envoia de ce coustel quelque nouveau secours pour la renforcer selon qu'il l'avoit requis, lequel secours il ne voulust accepter. » Lettre de Marie de Hongrie, du 48 juillet, précitée. — Ërateo loci Guilhelmus nothus ex nobili familia Horiona qui abjecte pertidoque animo arcem alioqui invincibilem régi dedidit. Chapeauville, III, 368.-~Daus une lettre du comte de Stroppiana, il est dit que Van Horion vendit la place pour U,000 écusen numéraire et 6,000 francs de rente en France. » Lettre du <8 juillet, précitée.
Tempereur, il fut décapité, le 14 avril 1553, et ses biens confisqués. Son flls, qui était médecin de Tévéque, en mourat de chagrin \
Ainsi, en moins de six semaines, et pour ainsi dire sous les yeux des corps d'armée de Van Rossem et du seigneur de Boussu, les Français avaient ravagé toute la lisière du Luxembourg, de Test à Touest, ruiné cette charmante et fertile contrée qui descend, au midi, du plateau des Ardennes entre la Moselle et la Meuse. Cette rapidité de fortune plongea le pays dans la consternation. « J'ay reçu, écrivit de Rœulx à Marie de Hongrie, la lettre de Votre Majesté du 4 de ce mois et par icelle vu la reddition de Bouillon; à quoy ne sçaurois que dire, sinon qu'il fault que nous ayons tous perdu le cueur ou que soyons tous traîtres^. » La reine, convaincue de la trahison de Van Horion, craignit qu'il ne trouvât des adhérents à Liège ^, et, « s'esmerveillant grandement aussi que les autres places se fussent ainsi soudainement rendues, elle ordonna des informations pour savoir la vérité d'où procédoit la faute *. » — « Dieu me fasse ce bien, s'écriait-elle dans un rapport à l'empereur, que je puisse veoir Votre Majesté accompaignée comme je désire ; car je tiens que nous sommes tous deux si gros pour nous descharger et le tout pour vostre service, que ce me seroit merveille, si la bosse de mon costel se crevoit pour non estre si contente que besoing seroit, mesme voiant la lascheté, meschanceté de ceulx à qui j'ai commis les villes fortes. Et peult Votre Majesté penser quelle
' FiSEN, 1. c. — FouLLON. — Chapeauville. — ■ Dewez. ' Lettre du S juillet. Lettres des seigneurs, V, £« ^7. ^ « Ceux de Bouillon ont capitulé et ne suy bien asseurée de ceulx de Liège. » Lettre de Marie de Hongrie à de Rœulx, du 4 juillet. Ibid., f» 503. 4 Lettre du 48 juillet, précitée.
patience je puis avoir, d'avoir mis tant de peine à les faire et pourveoir de toutes choses nécessaires, et de les veoir perdre si lâchement ! Dieu par sa grâce y veuille pourveoir, puisque la provision des hommes ny peult aider!... La source de tout ceci procède de la maulvaise conduite : par quoi ne vois guère d'amendement à faulte de bon chef, car aultre chose jusqu'à cette heure nous a failli '. » Voyant « les gens de guerre si esperdus à tenir place qu'elle ne savoit si bonne place en tous ces pays de laquelle avec eulx elle se puist asseurer, » privée des troupes jetées dans les villes du Luxembourg, c'est-à-dire « de environ une trentaine d'enseignes de piétons, pour estre tous désarmez et ayant encore la peur en l'estomach, et de quinze à seize cents chevaulx, qui estoient desmontez, » la princesse était décidée, « en cas qu'elle n'eust le temps de augmenter son armée de nombre compétent, et en cas que l'ennemi voulust entrer en pays, à jeter ce qui lui restoit de ceste armée en deux, villes, où elle pourroit faire teste aux ennemis, selon qu'ils tireroient, soit Mons, Bruxelles, Louvain, Maestricht ou Liège, dont elle seroit en l'une, et le plus d'autres personnages que pourroit en une autre, pour défendre l'entrée ou morir en la peine. » Toutefois elle n'avait plus d'espoir qu'en la présence de son frère et elle le supplia d'accourir pour sauver le pays ^.
Les périls étaient grands en effet. La désertion éclaircissait les rangs des troupes démoralisées^, et leur indiscipline n'était pas moins fatale au pays que les ravages de l'ennemi ;
• Lettre du 26 juin. CorrespondenXy III, 299.
' Lettre du 4 juillet. Ibid., 343.
^ Voir les ordres réitérés d'arrêter « les landskenets qui quittent Tarméesans passeport. » Compte de Ph. d'Orley (n» 42844), et un ordre donné à cet égard par Martin Van Rossem, le 42 juin. Compte de P. E. de Mansfeld (n® 45227), f« X, etc.