‹ Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique (volume 3)Chapitre 13 sur 22 · IX. il · texte numérisé non relu

IX. il

partout OÙ elles passaient elles laissaient la ruine et la désolation ; « n'ayant plus de quoy vivre , la plupart des habitans des frontières étoient contraints d'abandonner leurs maisons, héritages et marchandises '. » Comment dans de telles conditions résister à un ennemi puissant et encouragé par ses faciles succès ? On savait que Henri II se proposait d'assaillir le Brabant sur trois points à la fois, dès qu'il pourrait être secondé par son armée de Picardie. Il pressait Albert de Brandebourg d'attaquer les pays d'Outre-Meuse, et il avait pris à sa solde d'autres capitaines allemands, qui réunissaient, dans les environs de Brème, une armée destinée à envahir la Frise et la Gueldre ^

Si, au début de la campagne, les avis timides avaient été trop écoutés dans les conseils de Marie de Hongrie, la grandeur des dangers réveilla l'énergie de la princesse. Par ses ordres, on exécuta partout de grands travaux de défense, notamment à Bruxelles, où elle voulait attendre l'ennemi ^. Elle pressa les levées de piétons et de cavaliers *, enjoignit aux

' « Le camp de Sa Majesté a fait du grand dommaige eu ceste ville de Maubeuge et aux villaiges en enthour. 11 a failly que ceulx de ladite ville et de la prévosté soient fuyz tant à Mons ou aultre part pour eulx sauver, dont à cesle cause ont beaucolp perdu de leurs biens, et ad ceste heure y a encore en ladicte ville de chinq à six cens chevaulx, lesquels vont journellement au fouraige, prendant bledz, avoines et victoyalles par les champs et villaiges de alenthour, néantmoins que les cappilaines ont fait put)lier sur la hart que nulz ne scavancent y aller, » Lettre de Jean de Werchin, du 28 juillet. Lettres des seigneurs, VI, fo 65. — « Partout où les régipients depuis trois ou quatre mois ont logié, ils ont fait tant de gros dommaiges que le^ sujets et manans la plus grande partie n'ont plus de quoy pour vivre, et sont contraints les aucuns d'abandonner leurs maisons, héritages et marchandises. » Lettre de Philibert de Namur, du 29 juillet. Ibid., f<» 74.

» Rapport lu aux états, avril 4553. Reg. n» 422, f» 7.

' Histoire de Bruxelles.

* Comptes de Ph. d'Orley, de P. E, de Mansfeld (n« 15227), de Josse de

oflSciers du plat pays de se jeter avec leurs milices dans les forteresses \ se multiplia pour exciter le zèle de ses capitaines, pour stimuler Tardeur de ses soldats, pour déjouer les complots des agents de la France^. A sa demande, George d'Autriche envoya à Givet quatre enseignes et 200 chevaux'; et alors, sous le prétexte plausible de protéger les états de révéque contre l'invasion, elle y fit entrer des troupes qui la garantirent contre les dispositions hostiles des Liégeois *. Puis, adoptant enfia les conseils du comte de Rœulx, elle résolut de sauver le Luxembourg par de vigoureuses diversionj^. De Boussu, que des craintes chimériques avaient éloigné des provinces du midi, où ses forces pouvaient être avantageusement utilisées, reçut l'ordre de s'établir avec une forte division à Châtelet, pour couvrir les pays de Namur, de Hainaut, de Brabant et de Liège **. La reine y joignit toutes les

Yelinghen (n« 45069), delà veuve de J. de Hemptines. — A Bruxelles, on leva deux compagûies de piétons. Histoire de Bruxelles, 1, 375.

* Compte de J. B. de Werchin (n® 15354), f« xxiiij, etc. ' Voir Lettres des seigneurs, V.

' Lettre de George d'Autriche, du 43 juin. Ibid.y f* 304.

^ « Et en mesme temps envolai vers M. de Liège, pour Texhorter et admonester afin qu'il tint main envers ses estats, qu'ils se emploient à leur propre deffence contre l'ennemi, qui ne cherchoit que de les suppéditer, et lui ai faict ouffrir assistence d'un bon nombre de gens de pied, pour les gecter en cas de besoing en la ville de Liège, ce qu'il a accepté, où l'on commence jà à descouvrir gens affectionnés au parti de France, et qui sont mal volontaires envers sadile Majesté et ledit seigneur de Liège. » Lettre de Marie de Hongrie, du 48 juillet, précitée.

* « Et comme je sceus lors de plusieurs coustels que ledit roi délibèroit d'assiéger aulcunes places dudit Luxembourg, il fust résolu par l'advis de principaulx seigneurs de par-deçà, que nostre armée entreroit en France pour essaier à le divertir de ses emprinses, puisque l'on ne pouvoit secourir les villes dudit Luxembourg par camp formel, pour la grande nécessité de vivres estant audit pays. » Ibid,

* Lettre de de Rœulx, du 4 i juin. Lettres des seigneurs, V, f« 278. -- Comptes de P. E. de Mansfeld, f» x»», et de Ph. d'Oriey.

us RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

troupes disponibles \ et ordonna à d'Arenbei^ de renforcer l'armée de la Meuse par une nouvelle levée de 28 enseignes d'infanterie ^. De Lalaing et de Glajon , rappelés du Luxemboui^, formèrent un autre camp à Avesnes ^, et de Rœulx se jeta sur la Picardie, où avec une poignée d'hommes il « fil merveilles et choses estranges ^. »

Cet intrépide capitaine s'était proposé d'abord de passer la Somme, de piller Laon, Sancerre et Roye. Il comptait, « en faisant à l'ennemi le plus de mal possible ^ « attirer Henri II au secours de la Picardie, prévenir toute attaque des Français sur le Hainaut, et les empêcher de ravitailler Thérouginne, « où il y avoit nécessité de beaucoup de choses ^. » Mais l'entreprise avait paru téméraire, et en attendant les renforts promis au comte, il fallut se borner à quelques excursions. Un de ses détachements s'avança jusque près d'Amiens et détruisit quatre ou cinq petits forts, « qui nuisoient beaucoup au plat pays '. » Un autre, tiré de la garnison de Bapaume, incendia un château aux environs de Péronne, et attaqué par une centaine de cavaliers sortis de cette ville, il les mit en complète déroute *. Si faibles que fussent les renforts envoyés à de Rœulx, dès qu'ils furent arrivés, il jugea que ces courses, « quoique très-dommageables pour les ennemis, ne venoient en la fin à effet ^ » et que, du reste,

' Lettre du 48 juillet, précitée.

» Reg. aux dép. et mand. des finances, n« 20742, f®» iiij **> et v.

^ Lettre de de Glajon, du 42 juin. Lettres des seigneurs, V, f® 280.

* Rabutin, l. III, 560.

5 Lettre de de Rœulx, du 12 juin. Lettres des seigneurs, V, f« 278.

«Lettredu9. /6«d., f«254.

7 Lettre du 45. /6îd., f» 326.

® Les Impériaux n'avaient que 25 à 30 chevaux et 60 à 60 piétons. Lettre du 45 juin, précitée.

8 Lettre du 43 juin. Lettres des seigneurs, V, f<» 306.

« bouter le feu sur toute la frontière, » comme le proposait de Lalaing, « ne leur feroit que peu de dommages, à cause que la récolte étant encore sur pied, on ne brûleroit que granges vides, tandis qu'au contraire lorsqu'ils feroient leur revanche, ils brûleroient granges pleines '. »

« Pour séparer Feffort du roi, » il fallait, en effet, frapper de grands coups, et le comte, qui avait vu avec tant de dépit repousser ses projets sur Hesdin, crut le moment venu de les reprendre. Ayant des intelligences dans la ville, il comptait s'en emparer par surprise et forcer le château , par « une verte batterie , » en 36 ou 48 heures. En soumettant ce projet à Marie de Hongrie, il lui manda que, s'il n'obtenait pas son approbation, il irait prendre Bray sur Somme, et se fortifier dans cette place, qu'il réduirait à l'étendue du château de Qand, parce qu'elle était dominée par une montagne. « Maître de. cette position, dit-il, je menacerai Péronne et Clermont, je ruinerai toute la contrée, ce qui sera un grand estonnement et dommage pour les ennemis. Si M. de Vendôme vient pour y mettre ordre , sans séparer le camp du roy, je n'en ferai point grand cas. Si tout le camp y vient , ce leur sera grandement rompre leurs desseins. S'ils attendent un mois, quand serons fortifiés, il leur faudra grand temps pour la reprendre. » — Enfin, il projetait aussi d'emporter par escalade Corbie, dont les murailles étaient peu élevées du côté de la Somme ; en cas d'échec dans cette tentative, il battrait la place avec douze pièces d'artillerie et dès qu'il y aurait brèche, il livrerait l'assaut, que les assiégés n'attendraient sans doute pas^

Marie de Hongrie trouva chacune de ces entreprises « bonne

• Lettre de de Rœulx, du U juin. Lettres des seigneurs, V, f** 3H. ' Lettre du -IS juin, précitée.

et Utile, au cas qu'on pût en venir à chief; » elle accorda donc au comte toute liberté d'action , en lui recommandant seulement de faire de nouvelles levées dans la Flandre et l'Artois, afin de porter son armée à 40 enseignes et 8,000 chevaux *. — « Mener ces entreprises à chief, loi répondit de Rœulx, ce point gist en la volonté de Dieu, car les hommes pourront faire les entreprises, mais il faut que Notre-Seigneur les asseure. » Son choix n'était pas douteux : à ses yeux, emporter Hesdin était l'entreprise « la plus honorable et la plus profitable pour la Flandre et pour l'Artois; c'était le moyen le plus sûr de conquérir Thérouanne, Montreuil et Ardres. » Même sans réussir, la tentative seule causerait « un grand dommage en France; » dans ce cas, il « n'y auroit qu'un seul mal, c'est qu'on fût en temps où les blés étoient encore sur terre et que ne se pouvoit, pour l'heure, brûler que maisons vides, tandis que si les grains étoient dedans les granges, on brûleroit autant avec 400 ou 800 chevaux, que l'on ne feroit, à cesle heure, avec i 0,000. » Malheureusement, au lieu des 40 enseignes et des 5,000 chevaux que, suivant Marie de Hongrie, exigeait cette entreprise, le comte n'avait que deux enseignes de Bas Allemands, trois enseignes d'Artésiens, deux bandes d'ordonnances et 1 60 chevaux de crue^. Puis, survinrent « des chaleurs les plus grandes qu'on vit oncques, » et elles furent accompagnées d'une telle rareté d'eau, que la cavalerie eut 225 chevaux en litière, qu'un canon et une serpentine furent démontés par la perte de leurs attelages ^. Il fallut nécessairement donner du repos à la cavalerie et attendre les renforts arrivant du Hai-

* Lettre du 14 juin. Lettres des seigneurs, V, f» 312.

* Lettre du 15 juin. Ibid., f« 326.

3 Lettre du 16 juin. Ibid., f° 330.

COÂUTiaH K Km D ET NS MCICES WOTISTAyrS. ist

naut '. Ce relard permit aux Fmictts de réunir des forces assez consîdéRibles pour prendre eux-mêmes Toffensive; mais de Rœolx ne s » émnl goère et, pour leur en ôter Tenvie, il « donna une grosse alarme » à Péranne et aux postes placés sur les bords de la Somme. Celte excursion jeta on tel effroi dans la contrée que les habitants s enfuirent abandonnant leurs clianqps et leurs maisons; toute la campagne entre Péronne et Amiens se trouva Iransformée en désert \

Cependant les renforts arrivaient lentement et il n y avait guère à compter sur de nouvelles levées, car le pays, fatigué de la guerre, ne fournissait plus que de rares soldats '. Le comte n'avait encore que 1,600 piétons et 796 chevaux, avec une réserve de 334 cavaliers et de 1,000 fantassins^, et la reine, effrayée des pn^rès de Tennemi dans le Luxembourg, le pressait de réunir les troupes placées dans son gouvernement pour porter en France le ravage et Tincendie ^. « On

* Lettre de cette princesse, du 14 juin, précitée. ' Lettre du 46 juin, précitée.

^ « Je trouve estrange que Ton -ne sçauroit lever plus grant nombre d'Ârlhésiens tant de cheval que de pied que m'escripvez, et me semble, si bien m en souvient, que m*avez toujours dit et fait entendre, que quant Ton en auroit à faire jusques à trois ou quatre mil que les pourriez bien recouvrer. » Lettre de Marie de Hongrie, du 47 juin. Lettres des seigneurs, V, f« 363.

* Ibid., f- 334.

* « S'il vous est possible, lui dit-elle, joindez-vous plus fort, tant de gens de cheval que de pied. Levez plus tost gens nouveaux pour vous servir en campagne et pour mettre dedans les forts, en lieu de ceux que pouvez en tirer. Quant à Targent, j'en envolerai ce qu'il vous semblera estre nécessaire, car il importe de faire tost ceste diversion. » Lettre du 16 juin. Ibid,, f* 336. — Le même jour, elle lui écrivit derechef d'agir le plus tôt possible, « car il n'y avoit moyen pour le présent de donner secours ou soulagement aux villes du pays de Luxembourg, qui attendoient siège, que par voie de diversions, mettant toutes ses forces en France, y faisant le pis qu'on pourroit, brûlant et gastant tout. » Ibid., f« 337.

S5i RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

a résolu, écrivait-elle à d'Egmont et à de Bugnicourt, de user envers le roi de France le contre-quarre et exploicter par les mesmes termes de desgatz, feuz et aultres exploits extraordinaires dont il a donné si grand et cruel exemple, et en démonstration si gaillarde, que en cas qu'il ne fasse la retraite pour garantir son pays , le gaing qu'il pourroit faire, seroit bien près de la perte \ » Jugeant avec raison qu'une simple excursion, si désastreuse (Qu'elle fût pour l'ennemi, serait insulBsante pour le distraire de ses projets, de Rœulx persista dans la résolution d'enlever Hesdin. « Maître de cette place, dont la conquête aura un immense retentissement, disait-il, je ruinerai les campagnes d'Amiens, d'Abbeville, du Crotoy, de Saint-Valéry, d'Étaples ; je mettrai tout ce pays en tel point qu'il ne sera point possible au roi de France d'y venir dedans un an ; j'affamerai complètement Ardres et Thérouanne, qui sont déjà en grande nécessité ^. » Il avait une telle confiance dans le succès, qu'il écrivit à la reine : « Je partiray mardy au soir prochain, Dieu et- le bon droit de l'empereur et de Votre Majesté devant mes yeulx, de sorte qu'il me semble, quand je partiray, que mon entreprise est comme achevée ^ »

Les Français pourtant avaient déjà sur la frontière un corps considérable qui menaçait Renty et Contes*; ils appelaient aux armes tous les habitants de la Picardie et l'on disait que Vendôme accourait avec 12,000 hommes ^ Il y avait près de

' Lettres du 17 juin 1562. Lettres des seigneurs, V, f« 367.

' Autre lettre du 17 juin. Ibid., f« 365. — ' Lettre du 17 juin, précitée.

* Lettre de la reine, du 17 juin, précitée.

^Lettre du seigneur de Moorslede, du 19 juin. Lettres des seigneurs, V, f» 389. — « Le bruyt court au camp du roy que messieurs le connestable de France et Vendosme deb voient aller avec partye de leur camp au-devant de monsieur de Rœulx. » Rapport du capitaine d'Arlon, du 21 juin. Ibid,, f'A^ô.

Saint-Quentin 2,500 chevaux et 800 à 1,000 piétons qui attendaient huit enseignes de lansquenets; les garnisons de Péronne et de Thérouanne avaient été considérablement renforcées \ et, ce qui constituait un danger plus grave, de Rœulx découvrit des intelligences entre ses Bas Allemands et l'ennemi-. Rien ne put le détourner de son entreprise; seulement pour n'être point coupé, il eut l'intention de se porter, par une marche de nuit, sur Saint-Quentin et d'écraser les Français campés sous ses murs ; mais il y renonça en apprenant qu'ils étaient établis trop près de la ville et qu'il serait impossible de les attaquer sans désavantage , parce que « là où ils étoient , la rivière de la Somme alloit tout en tournant, de sorte qu'ils se trouvoient quasi en une île *. » Alors,, après avoir détourné l'attention de l'ennemi par des marches et des contre-marches simulant une attaque du côté de la Somme, il se dirigea brusquement sur Hesdin avec 2,710 piétons et l,25i chevaux*, deux canons, cinq demi-canons et deux demi-serpentines^. La ville fut emportée d'assaut et les vainqueurs y trouvèrent, indépendamment de nombreux approvisionnements, un grand convoi de munitions destiné à Thérouanne®. Sans perdre un instant, de Rœulx

' Lettre du comte de Rœulx à Marie de Hongrie, du 21 juin. Lettres des seigneurs, V, fo 410. ~ Rapport d'un espion. Ibid., f» 413.

' « Les Franchois se vantent d'avoir intelligence avec les bas Almans estant en nostre camp, mesmes ay esté adverty qu'ilz doibvent avoir envoyé quelqu'un vers les deux enseignes estans icy pour les mutiner, et de fait je les trouve à ceste heure, comme semble, assez froids en leur service. Je trouve les capitaines gens de bien et bien marys de ce qu'ilz voient et m'ont dit que la faulte vient de ceulx qui sont au camp pour les advertissemens qu'ilz ont secrètement. » Lettre de de Rœulx, du 21 juin, précitée.

' Ibid.

* Lettres des seigneurs, V, f» 479.

^ Lettre de de Rœulx, du 1" juillet. Ihid., f» 485. — « Ihid.

^U RËGNE DE CEARLES-QUINT EN BELGIQUE.

posta deux enseignes , chargées d'empêcher rentrée de renforts, aux abords du château, qu'il battit avec toute son artillerie. En huit à neuf heures, il ouvrit une brèche d'environ douze pieds de laideur, et Ton estimait pouvoir y monter dans un ou deux jours. Le succès semblait assuré, car c les gens de guerre étoient bien disposés, > quand de graves nouvelles changèrent la situation.

Vendôme était accouru en Picardie avec 22 enseignes d'infanterie et 2,500 chevaux, et de tous côtés se massaient des forces considérables : le seigneur de Villebon était en marche vers Dourlens avec 600 chevaux et quatre enseignes; trois enseignes se trouvaient à Bernauville ; 1 00 chevaux, à Auxy le Château; 200 chevaux et 500 piétons, à Montreuil. De Rœulx apprit, « par une voie sûre, » que Vendôme se proposait de diriger sur Hesdin le seigneur de Villebon avec quelques enseignes et 600 chevaux, pour amuser les Impériaux pendant qu'il se porterait lui-même sur Lillers, où il n'y avait qu'une centaine d'hommes. La petite armée du comte était menacée d'un désastre qu'il fallait prévenir par une prompte retraite. Il n'hésita pas, et, « au plus grand r^ret qu'il eut oncques, » il se retira à Sainfr-Omer, après avoir, « combien qu'il lui en fit mal » brûlé la ville de Hesdin et ruiné ses environs \

Marie de Hongrie loua fort le comte d'avoir pris ce parti, et un autre plan de diversion fut aussitôt arrêté ^. Pour l'exécuter, la reine ordonna à de Rœulx de lever en toute hâte de nouveaux piétons flamands et artésiens'. Il importait de se tenir prêt à faire tête à l'ennemi , devenu mena-

' Lettre du 4 «* juillet, précitée, et autre lettre du même jour. Lettres des seigneurs, V, fo 488.

' Lettre du '4 juillet. Ibid , 1^ 501 . — ' Autre lettre du 4 juillet. Ibid., (• 503.

çant. Villebon, à la tête de forces considérables, « achetoit toutes les faucilles et aultres instrumens qu'il pouvoit trouver, pour scier les bledz, » et l'on prêtait à Vendôme un projet d'attaque sur Arras, « qu'il avoit toujours eu envie d'assiéger ^ » De Rœulx, décidé à se jeter dans cette place, à la première apparence de danger^, fit battre le tambourin dans tous les villages de son gouvernement ; en peu de jours, il eut recruté deux enseignes de Flamands et deux enseignes d'Artésiens*. Ces enrôlements, favorisés par l'imminence du danger, furent activement poursuivis et le comte se trouva à la tête de 10,000 à 12,000 piétons et de 1,400 à 1,500 chevaux *, impatients de retourner « donner quelque bonjour aux ennemis ^. »

La reine étant rassurée sur l'Artois, jugea le moment venu d'exécuter ses nouveaux projets de diversion. Il s'agissait d'assaillir la Picardie du côté du Hainaut. De Boussu reçut l'ordre de renforcer les garnisons des villes de ce comté, « qui n'estoient la pluspart en parfaite deffense, » et d'envoyer le surplus de ses forces au camp d'Avesnes ^. Les troupes réunies sur ce point formèrent de la sorte un corps d'armée de 36 enseignes d'infanterie et de 5,000 chevaux, dont le comte de Lalaing prit le commandement. Entrant aussitôt en campagne, il poussa jusqu'à l'Oise, menaça Guise, « brûla bien grande quantité de villages et bourgades, avec trois villettes ^ »

' Lettre de de Rœulx, du 5 .juillet. Lettres des seigneurs, V, f® 507.

' Ibid,

' Lettre de de Rœulx, du 7 juillet. Ibid,, f» 517.

* Lettre de Marie de Hongrie, du 1 3 juillet. Ibid. , f« 533. ^ Lettre de de Rœulx, du 7 juiUet, précitée.

* Lettre de Marie de Hongrie, du 4 juillet, précitée. ' Lettre de Marie de Hongrie, du 18 juillet, précitée.

336 RÉGNE DE CHARLES-QUiNT EN BELGIQUE.

Cette expédition eut l'effet désiré. Henri II, qui avait déjà renoncé à ses projets sur le Brabant, et qoi n'osait s'aventurer dans le Luxembourg , défendu « par le vaillant comte d'Egmont \ > s'était proposé de marcher sar Liège. Mais les succès des Impériaux lui firent craindre d'être coupé, et il résolut d'effectuer sa retraite, en longeant la lisière du Hainaut, pour obliger de Lalaing à évacuer la Picardie ^. En effet, au premier avis de la marche de Farmée royale sur Avesnes, Marie de Hongrie ordonna au comte € de se retirer incontinent de France et de mettre de puissantes garnisons es frontières de son gouvernement. » De Rœulx reçut Clément Tordre d'y envoyer toutes les troupes dont il pouvait disposer'. Il importait de se prémunir contre les représailles d?s ravages exercés en Picardie, car le roi, oubliant les brigandages commis dans le Luxembourg, accourait altéré de vengeance.

Après avoir laissé de fortes garnisons dans les places conquises, il passa la Meuse sous Mézières, et brûlant, saccageant tout sur son passage, il vint attaquer Chimay. Dans rentre-temps, une de ses divisions s'emparait des châteaux de Trélon et de Glajon, en massacrait les défenseurs, et livrait ces places aux flammes *. Les habitants de Chimay, « ville autant ennemie des François que possible estoit, sçachans bien, que quoi qu ils accordassent, ils seroient saccagés ^ , » s'étaient réfugiés dans les bois voisins, et la place était restée h la garde de quelques soldats. Ces braves gens tinrent ferme,

' Lettre du comte de Stroppiana, du 10 juillet. 1. c, 229.

' Lettre du môme, du 18 juillet, précitée. — Lettre de Marie de Hongrie, de la même date, précitée.

' Lettre du 18 juillet, précitée.

4 Rabutin, l. III, 560, 562. — Lettre de Marie de Hongrie, du 16 juillet. Lettres des seigneurs, VI, f» 5. — Lettre du 18 juillet, précitée.

* Rabutin.

COALITION DE HENRI II ET DES PRINCES PROTESTANTS. â57

et lorsque la brèche fut praticable, ils se retirèrent dans le ehâfeau, où ils arrêtèrent plusieurs jours les assaillants'. « Enfin, le capitaine du chasteau, voyant la bresche qui commençoit fort à s'ouvrir, demanda à parlementer; » mais, pendant qu'on discutait les articles de la capitulation, les assaillants s'introduisirent dans la place. « Us se hastèrent et diligentèrent tant à fouiller et chercher les biens de ces misérables Bourguignons, que devant la voulte d'une des tours du chasteau, où ils avoient retiré les pouldres à canon, furent brûlés et rostis plus de cent ou six vingts soldats françois, où eux-mêmes sans penser avoient mis le feu. » La ville et le château furent mis à sac et brûlés ^ Un corps de cavalerie courut jusque près de Beaumont^, pendant que le connétable allait reconnaître Avesnes. Il trouva cette place, que la reine avait pourvue d'artillerie et de munitions *, en si bon état de défense, qu'il ne s'arrêta pas un instant devant ses murs. Alors le roi , averti que le prince d'Orange, avec son régiment et un gros corps de gendarmerie, « regardoit à lui faire quelque embûche ^ qu'à l'aide de Dieu et des forces de par deçà, la reine avoit donné bon ordre aux frontières et faisoit approcher l'armée^, » voyant de grosses pluies offrir aux Impériaux « plus de moyens de se faire forts', » le roi battit en retraite, « avec grande prestesse et hâte ®. » Marie de Hongrie, qui était accourue à Mons, « envoya

' Lettre de la reine, du 48 juillet, précitée.

' Rabutin.

^ Lettre du 48 juillet, précitée.

* Compte de P. E. de Mansfeld, f*» x ''°.

* Lettre du prince, du 45 juillet. M. Groen Van Prinsterer, l. c, ï, 40.

* Lettre de la reine, du 46 juillet, précitée.

7 Lettre de Marie de Hongrie, du 22 juillet. Correspoudenz, III, 388.

* Lettre du 4 8 juillet, précitée.

238 R£GM£ de GHAALëS-QUINT ËN BELGIQUE.

incontinent bon nombre de gendarmes pour le rateiadre, le suivre et Tadommager le plus possible. » De Boussu, ailrîvé à Maubeuge, reçut Tordre de se lancer avec toute sa cavalerie sur les traces de l'armée royale, et la reine le fit appuyer par les troupes réunies à Mons, « afin de rebouter Tennemi, s il vouJoit tourner bride \ » Mais Henri II ne songeait pas à revenir sur ses pas; précipitant sa marche, « avec grosse perte de bagages et de prisonniers ~, » il fut à peine rentré en France qu'il disloqua son armée, exténuée par les marches et par la disette^. De son côté, Marie de Hongrie, qui avait prescrit à ses généraux de ne rien donner au hasard ^, fit rentrer les troupes du Hainaut et de l'Artois dans leurs garnisons. De Boussu et d'Arenberg retournèrent dans le pays de Namur ^, d'où le premier partit ensuite pour prendre le commandement des troupes laissées entre la Meuse et le Rhiu. « Trois causes, écrivit Marie de Hongrie à Charles-Quinl, m'ont mue de ce faire : l'une qu'il me semble qu'il vault mieux temporiser jusques Votre Majesté aura ses forces ensemble pour lors faire ce qu'il vous plaira nous ordonner, sachans les forces que nous avons; l'aulire pour ce, quand nous aurions moien de mectre nos forces ensemble pour envahir l'ennemi, je ne vois chef à qui les oserois fier, ni y a l'obéissance, l'ung ni l'aulire, comme il convient, et ose bien assheurer Voslre Majesté aulant de fois que nos gens debvoient faire quelque exploit, je me suis toujours trouvée en grande crainte que quelque désastre nous survint pour la

• Lettres du 16 et du \S juillet, précitées.

' Ibid.

' Rabutin. — Lettre du 48 juillet, précitée.

* Lettre du 45 juillet. Lettres des seigneurs, V, f» 563.

5 Comptes de P. E. de Mansfeld, f« xiiij; de J. de YeUnghen, f« xlvj »•; e reg. aux dép. et mand. des finances n® 20742.

COALITION DE HENRI II ëT DES PRINCES PROTESTANTS. 3S9

maulvaise conduicte qu'il y a *. La troisième que je vois que je ne me puis trop asseurer du costel d'Allemaigne, et certes, quant à ce point, ne vois-je comme il me sera possible de résister de deux coustels, si sommes puissamment assaillis ^. » Les imputations de la reine contre ses généraux sont empreintes de dépit et injustes. Aucun de ses capitaines, à la vérité, n'avait eu, comme Henri de Nassau et les de Buren, l'occasion de se produire dans de grands commandements militaires; de Boussu, qu'on avait vu à l'œuvre en

' Ses dissentiments avec les généraux furent souvent extrêmement vifs. Ainsi, le comte de Boussu lui ayant écrit le 4«' octobre : « Je treuve par expérience qu'il fault qu'il y a quelqu'un auprès de Votre Majesté, qui s'efforce d'interpréter à mal tout ce que je fais ou escrips, et si fais tout ce que je puis, sans m'espargner jour ne nuict, dont ai très-grant regret, en tant que n'espère faire ou escripre chose, dont ne me pense bien excuser quand il sera besoing, et vouldroisque celui qui tant me cherche à me controUer, deust assayer la peine que je prens pour léallement servir l'empereur et accomplir tout ce que Votre Majesté me commande d'heure à aultre , » elle lui répondit : « J'ay veu ce que m'avez escript du premier d'octobre, et le resentement que monstrez sur ceulx que dictes interpréter en mal vos faitz et escripz. Si eussiez bien veu vos lettres et bien pesé, et estre souvenant si je vois les lettres qui sont escriptes à vous et auHres, ne jecteriez la coulpe à aultre. Et si voyez bien la lettre qu'avez escripte à monsieur d'Arras, si passion ou ambition d'avoir grande compaignie ne vous aveugle et ceulx en partie qui sont avecq vous, vous serez juge si j'ay plus d'occasion de me repentir de ce que est audit fait que vous avez de moy. Car par ladite copie démonstrez assez combien vous désirez de faire trouver mauvais que l'on n'a envojé ce que vous et auilres avez désiré qu'il se fist. Mais un bien y a que j'ay suyvy le commandement de mon maître et son service, lequel je ferois tort si je ne m'esmoyois plus que serviteur quel qu'il soit de Sa Majesté, pour y avoir obligation et amour plus grande. Et n'est ny à vous, ny à moy juger ce qu'il luy est nécessaire, puisque avoys adverti Sa Majesté pour en sçavoir son bon plaisir. Mais je suis bien ayse d'en estre quicte par la présence du maître de combattre aultant les ambitieux que donner ordre à la résistance des ennemis, p# quoy seray hors de ces disputes, qui est tout ce que pour ce coup je veulx dire. » Âdjousté de la main de la royne à la ieUre de Boussu, du 6 octobre 1552. Lettres des seigneurs, VU, f« 340.

' Lettre du 2à juillet. Correspondenz, III, 388.

â60 RÉGNE DE GH ARLES-QUINT EN BELGIQUE.

1 542, manquait d'initiative et non de courage ; mais Mansfeld, de Rœulx, de Lalaing, à la tête de poignées d'hommes, n'avaient-ils pas semé la terreur en France? Le succès n avaitil pas couronné leurs expéditions? Le premier empêcha peut-être la jonction de Henri II avec les protestants d'Allemagne ; les deux autres sauvèrent certainement le Brabant, le pays de Liège et le Hainaut de l'invasion. Puis, à côté de ces capitaines, ne s'en trouvait-il pas d'autres dont od devait louer le courage, la fidélité, le talent? Van Rossem servait son nouveau souverain avec la même vigueur qu'il l'avait combattu naguère. D'Hoogstraeten était-il devenu infidèle à ses antécédents? D'Arenberg n'avait-il pas révélé les qualités qui l'appelèrent bientôt aux postes les plus élevés de l'armée ? La perspicacité de Marie de Hongrie se trouvaitelle en défaut pour reconnaître le mérite éminent du seigneur de Glajon et du seigneur de Bugnicourt? N'avait-elle pas entrevu le héros qui porterait à son apogée la gloire des capitaines belges de cette époque, dans celui que l'on appelait déjà « le vaillant comte d'Egmont ? » C'est dans cette campagne, en effet, que débuta l'illustre Lamoral d'Egmont, qui, couvert des lauriers de Saint-Quentin et de Gravelines, rendit sa gloire impérissable* en tombant victime de sa haine de l'étranger, de son amour de la patrie \

• Lamoral, comte d'Egmont, prince de Gavre et de Steenhuyse, baron de Fiennes, etc., né à La Hamaide, était second fils de Jean IV d'Egmont, mort glorieusement en Italie (1528). Le 8 mai 4544, il avait épousé à Spire, en présence de Charles-Quint, Sabine de Bavière, sœur de l'électeur palatin Frédéric llï, et avait succédé à son frère Charles, mort le 7 décembre 4541, sans postérité.

« Il estoit homme hault, beau et de belle stature, accordt et de jftn cerveau, ayant aussi grande et bonne mémoire que seigneur que j'ay oncques cogneu, aymant fort la chasse et le déduict, et spéciallement la voUerye, vaiUant, hard; , et aussi galant homme de guerre et prince accompli qui a esté de longtemps, »

Quant aux craintes de Marie de Hongrie relativement à l'Allemagne, elles étaient cette fois fondées. Albert de Brandebourg, surnommé TAlcibiade \ refusant de prendre part aux négociations ouvertes à Passaw, s'approchait du Rhin, à la

dit la Chronique des seigneurs et comtes d'Egmont [éd. par M. Stenzler. Bull, de la Commission royale d'histoire, 2« série, IX ).

Ce héros, traduit de nos jours à la barre de l'opinion publique, atteint et oonvaincu de n'avoir pas eu les idées de tolérance religieuse du xix^^ siècle, à une époque où les bourgeois révolutionnaires de Bruxelles faisaient attester, par acte notarié, leur catholicité [Histoire de Bruxelles, I, 401 ) ; — de n'avoir pas, lui ministre de la régente, signé un manifeste d'opposition ; — de n'avoir pas, lui, le représentant de l'autorité, le défenseur obligé de Tordre, toléré les excès des iconoclastes; — d'avoir vu, lui gentilhomme du xvi» siècle, un roi de droit divin en la personne de son prince; — d'avoir enfin, comme tous les nobles des Pays-Bas, grevé ses biens pour payer ses soldats, et réclamé, non des gratifications, mais de légitimes indemnités ; ~ ce héros était, de son temps, l'idole de l'armée (voir, entre autres, les Mémoires de Féry de Guyo.x), et l'un des personnages les plus populaires des Pays-Bas. Quand il monta sur Téchafaud, pour avoir défendu la nationalité de sa patrie, tout le peuple de Bruxelles se serait jeté sur les soldats espagnols, si la lutte n'avait été par trop inégale; quand sa tête et celle de de Homes furent tombées, « beaucoup trempèrent des couronnes de fleurs et des linges dans le sang qui dégouttait de l'échafaud ; d'autres jurèrent de se laisser croître les cheveux jusqu'à ce qu'ils eussent vengé ces nobles victimes de la tyrannie, et depuis ce moment la commune de Bruxelles voua au duc d'Albe une haine à mort (Histoire de Bruxelles, I, 418, et voir aussi M. J. L. Motley, l. c, II, 333). L'admirable exemple de courage civiquequ'a immortalisé le pinceau de notre grand artiste, si capable d'apprécier nos gloires nationales (Derniers honneurs rendus par le grand serment de Bruxelles, aux comtes dEymont et de Homes, par Louis Gallait), les notables, la foule immense assistant, le lendemain de l'exécution, aux obsèques des victimes, ne prouvent-ils pas combien ces hommes étaient chers à la nation ?

' A la cour impériale on lui donnait d'autres surnoms : » Albert, dit le comte

de Stroppiana, doit désormais, avec l'argent de France, avoir la bourse bien

garnie; ainsi il pourra se tirer d'afifaire et se garantir contre l'hôpital. » Lettre

du 26 avril 4552. l. c, 213. — « Le marquis Albert se retire vers le Rhin, son

seul but est de se procurer de l'argent; c'est là son seul projet et c'est ce qu'il a

fait jusqu'à présent. » Lettre de Louis Orejuela à Gonzalve Ferez, secrétaire de

Philippe, du 28 juillet 4552. Archives de Simancas, ann. au Journal du siège

de Metz, précité.

i62 RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

tête d une puissante armée, dont le passage était marqué par le pillage et par la dévastation * . Les dispositions de la ligue des villes maritimes étaient des plus menaçantes, et il avait fallu former un corps d'armée pour observer la Westphalie, le Holstein et les contrées voisines '. Un bâtard de Charles de Gueldre réunissait près de Lubeck 2,000 chevaux et 40 enseignes, destinés à se joindre aux comtes d'Oldenbourg et Wolfrad de Mansfeld, qui, renforcés encore par d'anciens capitaines de l'électeur de Saxe, se proposaient d'envahir la Frise. Les chefs de cette ligue, pleins de jactance, publiaient hautement que si l'empereur se mettait en campagne, ils iraient sur-le-champ lui livrer bataille. « Mais, disait Renaud de Bréderode, en informant la reine de ces circonstances, il est à croire que, dans ce cas, ils mettront de l'eau dans leur vin^. »

Il fallait pourtant se précautionner, et Marie de Hongrie ordonna à d'Arenberg de rejoindre de Boussu avec ses deux régiments de Bas Allemands*. Ces dix mille piétons,, embarqués à Namur, descendirent la Meuse jusqu'à Maestricht^, et une partie de ces troupes, avec quelque cavalerie, s'établit à Fauquemont, se reliant par d'autres corps à celles qui étaient

• Lettre de Marie de Hongrie, du 48 juillet, précitée.

» Lettre de Marie de Hongrie, du 16 juillet. Lettres des seigneurs, VI, f» 8.

^ Lettre du 47 juillet. Ibid., f> 10.

^ D'Arenberg en commandait un directement, et l'autre était sous les ordres de George Van Holl. Voir lettres de de Boussu, des 15 et 25 septembre, lettres des seigneurs, VII, f«« 120, 220 et 228.

* Lettre de Marie de Hongrie, du 23 juillet. Lettres des seigneurs, VI, f« 31. — « Pour avoir vacqué trois jours à Dinant, Bouvignes et Anseremme, pour faire venir en la ville de Namur tous les basteaux et nacelles qui pouroit recouvrer èsdits lieux, pour mener et conduire les dix mil piétons de monsieur d'Arenberghe jusques au lieu de Maestrich. » Compte de 9. E. de Mansfeld, f* xiiij »".

chargées de la défense des provinces du nord ^ Si Albert de Brandebourg s'éloignait, celles-ci devaient assaillir Brème, restée le foyer de projets hostiles aux Pays-Bas^; si les négociations de Passav^ aboutissaient à un heureux résultat, le camp de Fauquemont devenait le point de concentration des troupes qui opéreraient avec l'armée attendue d'Allemagne^. De Boussu établit son quartier général à Maestricht*, dont la reine ordonna de reprendre les travaux de fortifications, depuis longtemps suspendus. La plupart des localités d'Outre-Meuse avaient refusé de se soumettre aux corvées, et les mandements impériaux, comme les ordres de la régente, étaient restés inexécutés ^. D'un autre côté, on attendit vainement les subsides promis par la princesse ; il fallut vendre beaucoup de propriétés communales et emprunter de grosses sommes qui se trouvèrent encore insuffisantes*. Mais Marie de Hongrie ne s'arrêta pas devant ces difficultés; en ordonnant impérieusement la reprise des travaux, elle en remit la direction à Jean de Locquenghien, seigneur de Coeckelbei^he ; ce célèbre ingénieur étant tombé malade, fut remplacé par un autre Bruxellois, le bourgmestre Jean Pipenpoy, et par le drossard de Grimberghe, Guillaume d'Oyenbrugge'. Alors surgirent de nouveaux embarras : l'évêque de Liège réclama pour ses sujets l'exemption des corvées, et les autres habitants semblaient décidés à s'y soustraire, même par la violence,

' Rapport lu aux états généraux. Reg. n<» ISS, f<> 7.

' Lettre de Charles-Quint, du 30 juin. Correspondenz, III, 342.

* Lettre de Marie de Hongrie, du -1" août. Ibid., 408.

* Lettre de ce seigneur, du 13 août. Lettres des seigneurs, VI, f« 234. ^ Registre des missives de Tan 4552. Pelbrin, 1. o.

^ Pèlerin, i. c.

7 Lettres de Jean de Locquenghien, du 47 juillet. Lettres des seigneurs, VI, f»H2et43.

i6é RÈGNE D£ GHARLES^QUINT EN BELGIQUE.

quand on prit enfin la résolution d'achever les travaux par entreprise; mais, pour les payer, la ville et la plupart des districts voisins eurent à subir un énorme surcroit de con* tributions.

Ces embarras causèrent un profond mécontentement à Marie de Hongrie; elle les attribua à la malveillance des Maestrichtois , toujours hostiles à la cause impériale; et elle voulut, ainsi qu'en 1542, mettre garnison dans leur ville. Le 26 juillet, le magistrat fut prévenu de la prochaine arrivée de huit enseignes d'infanterie chaînées de la défense de la place et de la contrée voisine. La reine , en lui enjoignant de pourvoir aux besoins de ces troupes, le prévint quelle avait prescrit à leur chef, Renaud de Bréderode, ainsi qu'aux autres capitaines, de les maintenir dans la plus stricte discipline. Mais ces promesses n'endormirent pas les défiances des boui^eois : ils refusèrent nettement de recevoir ces soldats, et comme ceux-ci vinrent camper dans les environs, la ville se mit en état de défense. On passa une revue générale de tous les habitants propres au service militaire, el les ecclésiastiques mêmes furent appelés à prendre les armes. Lorsque, au mois d'août suivant, le magistrat autorisa le passage de ces enseignes par la ville, il eut soin de se prémunir contre une surprise : les corps de la bourgeoisie s'armèrent; les chaînes furent tendues dans les rues, el les barrières fermées '.

L'inaction des Français permit à Marie de Hongrie de presser ses nouveaux armements et de réparer le désordre produit par les échecs essuyés sur les frontières du Luxembourg. Elle conféra provisoirement le gouvernement de

' Pèlerin, I. c. — Notules des 18 juin et 3 août 4552. Ibid., 322.

cette province au comte d'Egmont ^ , et nomma Frédéric de Sombreffe, maréchal de camp ^. Pour remplacer les troupes conduites par d'Arenberg au camp de Fauquemont, on recruta des soldats dans le comté de Namur, dans le Brabant, dans le Hainaut'. Huit enseignes de Hauts Allemands furent envoyées dans le Luxembourg S et un gros corps de gendarmerie s'établit à Namur, chargé de contenir les garnisons françaises de Damvillers, d' Yvoy et de Bouillon ^ ; on éleva de nouvelles fortifications à Thionville ®, et Ton releva celles de Chimay^ Pour hâter les travaux ordonnés sur tous les points du pays®, non-seulement les villages, mais les métiers des villes furent obligés de fournir des pionniers®. On ravitailla aussi les places frontières ^^, et de longs convois de chariots y transportèrent des matériaux , des canons et des munitions ^\ Il importait de pourvoir à toutes les éventualités , car

* Lettres patentes du 25 juillet. Manuscrit de la bibl. royale, n« 20444 , f" 24 . ' Lettres patentes du 20 juillet. Ibid., f« 363.

'Comptes de P. E. de Mansfeld, f» xj; de la veuve de J. de Hemptines, f»» xviij et suiv. ; de J. de Y^linghen, f» xlvj ▼« ; de Ph. d'Orley, fo« x et xiij.

* Lettre de Marie de Hongrie , du 46 juillet. Lettres des seigneurs, VI, f« 1.

* Lettre de R. de Boullant et de de Berlaymont, des 46 et 49 août. Ibid., f»«282et346.

* On y éleva, entre autres, deux torions pour couvrir les flancs de la place. Lettre de Marie de Hongrie, du 46 juillet, précitée.

7 Reg. aux dép. et mand. des finances n» 20742.

" Marie de Hongrie projeta alors pour Bruxelles les fortifications que cette commune exécuta plus tard, lors de sa glorieuse résistance aux généraux de Philippe IL Voir Histoire de Bruxelles.

» Ordre du 5 août. Compte de la veuve de J. de Hemptines, f« xx '*». — Le seul bailliage de Namur en fournit 2,000. Ordre du 9 août. Ibid., f" xviij v». — Le Brabant wallon en fournit un non moins grand nombre Compte de Ph. d'Orley, fo« xiij et suiv.

" Reg. aux dép. et mand. des finances, précité.

" Comptes de la veuve de J. de Hemptines, f" xviij ▼" ; et de Ph. d'Orley.

^66 RË6NE D£ GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

Henri II avait disloqué, non licencié son armée; elle était cantonnée dans les villes frontières, en attendant les chances favorables que pouvait lui offrir la fortune. Suivant toutes les apparences, le roi comptait sur la prochaine arrivée des Allemands pour reprendre Foffensive. De Rœulx était prévenu que Vendôme projetait une invasion de TÂrtois ^ ; puis, au moment même où l'on apprenait le refus d'Albert de Brandeboui^ d'adhérer au traité de Passaw (2 août) et son arrivée sur les bords du Rhin, les garnisons de la Champagne ravitaillèrent, non sans combat, Rodemacheren, ravagèrent les environs de Thionville, tentèrent de surprendre le château d'Herbeumont*. Les dangers les plus sérieux étaient cependant ailleurs.

Au premier avis de l'approche d'Albert de Brandeboui^, de Boussu, d'Arenberg, Van Rossem, de Bréderode, d'Hoogstraeten et de Liedekerke, dont les troupes étaient établies entre la Meuse et le Rhin, reçurent Tordre de se réunir. De Boussu , avec d'Arenberg pour maréchal de camp ' , prit le commandement de cette armée qui avait un effectif de 45 enseignes d'infanterie, de 12 bandes d'ordonnances, de quelques cornettes de cavalerie légère fournies par le Holstein *, et qui fut successivement renforcée par un régiment de 12 enseignes de Bas Allemands, sous les ordres du bailli du Brabant wallon ; par quatre enseignes de Flamands et par des reîtres clévois^ Un des régiments de d'Arenberg, commandé par le colonel George Van HoU, celui du prince d'Orange et celui du

' Lettre de Marie de Hongrie, du 40 août. Correspondenz, III, 449.

=• Lettres de R. de BouUant et de de Beriaymont , précitées. — Rabutin, I.. III, 364.

^ Lettres patentes du 44 août. Manuscrit de la bibl. royale, n» 20444, f» 339.

^ Lettre de de Boussu, du 48 août. Lettres des seigneurs^ VI, £^296.

^ Lettres de Marie de Hongrie, du 43 août; de d'Hoogstraeten , du 44; de d'Arenberg, du 46. Ibid., f*»* 232, 246, 454.

GOALITlOiN DE HENRI II ET DES PRINCES PROTESTANTS. ^67

comte d'Egmont formaient la réserve*. L'archevêque de Cologne, tremblant pour sa capitale, regretta alors de n'avoir pas accueilli les propositions de Marie de Hongrie ; il la supplia de lui envoyer des secours, et d'occuper Cologne même^. Mais les généraux des Pays-Bas refusèrent d'acquiescer à cette demande, sans un ordre direct de l'empereur. Toutefois, pour rassurer ce prélat et pour défendre le passage du Rhin , on décida, dans un conseil de guerre, de s'établir à Munster-Meyfeld « villette quasi aussi bonne que Duren, à deux lieues près de ce fleuve et vingt lieues de Maestricht, sur le chemin de Luxembourg et de Trêves. » — « Estans là, écrivit de Boussu h la reine, le marquis Albert ne se pourra tirer quelque part, que fussions toujours au-devant de lui à notre grand avantage; nous couvrirons les Pays-Bas, et les riches villes et les nombreux villages de la contrée fourniront abondamment aux besoins de l'armée^. » La reine en jugea autrement: avertie par de Rœulx et de Lalaing que les Français se massaient sur les frontières de la Flandre, de l'Artois et du Hainaut, elle jugea dangereux de trop éloigner ses principales forces, et enjoignit à de Boussu de rester dans les environs de Maestricht ^

Le 1 5 août, Albert de Brandebourg passa le Rhin à la tête de 20,000 vieux soldats, semant partout la terreur et acquérant à bon droit le surnom de Fléau des prêtres. Il menaçait à la fois Cologne et Trêves *, et l'on apprit bientôt qu'il se portait

' Lettre de Marie de Hongrie, du 46 août. M. Gachard, Correspondance de Guillaume le Tacilume,

' Lettre de Marie de Hongrie, du 26 août. Correspondenz, III, 479.

^ Lettre du 45 août. Lettres des seigneurs^ VI, f» 263.

* Lettre du 46 août. Ibid., f 265.

^ « Le marquis a commencé le xv< de ce mois bien matin faire passer le Rhin à ses gens et son artillerie, et le tout fait colloquer près de Mayence , dont l'on

268 RÊtiNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

sur cette dernière ville. L'arrivée de TAlcibiade, les mouvements des Français en Picardie, la réunion d'une nombreuse gendarmerie à Pout-à-Mousson , l'arrivée du duc de Guise à Metz et les nombreuses levées faites en France, où « l'on sonnoit le tambourin à tous costez \ » présageaient une attaque combinée par les coalisés ; il y eut un moment de grande perplexité. De Boussu, à qui la reine venait d'adjoindre de Praet, la pria de se rendre le plus tôt possible à Maestricht ou à Tongres, afin d'y décider du plan de fcampagne qu'il fallait suivre ^. Elle ordonna de défendre Trêves, d'y envoyer le régiment de Geoi^e Van HoU avec six enseignes tirées des régiments d'Egmont et d'Orange^. Par ses ordres, d'Egmont se rendit dans cette ville pour négocier leur admission, et le magistrat l'autorisa avec empressement, décidé qu'il était, dit-il, à se bien défendre. Il demanda même au comte d'accélérer la marche de George Van HoU * ; mais les habitants, « à qui la contention ancienne qu'estoit entre le duché de Luxembourg et ladite ville, faisoit craindre toutes gens de guerre à la solde de l'empereur comme prince et seigneur des Pays-Bas et duc de Luxembourg ^ » refusèrent de recevoir ces troupes^*; vainement Marie de Hongrie s'engagea-t-elle à

présume qu'il se mettra sur la rivière, et il doibt avoir dit qu'il a encore à pillier ung ou deux, et que après il sera content de faire paix. L'on tient que ce seront les archevêques de Coulogne et de Trêves. » Lettre de Marie de Hongrie, du iS août 1652. Lettres des seigneurs, VI, f» 269.

' Lettre de d'Egmont, du 48 août. Ibid., f° 302.

^Lettre du 19 août. Ibid., f« 326.

' Correspondance de Guillaume le Taciturne, I, 26. — Lettre du seigneur de Boussu à Marie de Hongrie, du 20 août. Lettres des seigneurs, VI, f« 334.

4 Lettre de d'Egmont, du 20. Ibid., f» 329.

5 Lettre de Granvelle, du I"" octobre. Reg. Coll. de doc. hist., IX, f« 97.

« Lettre de Jean d'Immerseel, du 28 août 1552. Lettres des seigneurs, VI, f« 43< .

les délier des serments qu'elles avaient prêtés à l'empereur, ils persistèrent dans leur refus ^ et, au moment où la reine se berçait encore de Tespoir de triompher de cette résistance, ils ouvrirent leurs portes à Albert de Brandebourg (28 août) ^

L'Alcibiade se présentait « comme serviteur du roi de France, lequel ayant conquis les duchés de Luxembourg et de Lorraine, étoit devenu protecteur de ladite ville de Trêves^. » Dès qu'il y fut entré, il y mit une forte garnison, changea les serrures des portes, et, s'il ménagea les bourgeois, en revanche les maisons des gens d'église furent pillées et saccagées^. En même temps, il « commanda aux villages voisins par delà la Moselle que chaque paysan eût à lui apporter un sac de farine de la charge d'un cheval, sous peine d'être brûlé ^. » Ses bandes farouches, maîtresses d'une position qui leur livrait le passage de la Moselle, les reliait aux Français et leur permettait de donner la main à Metz, étendirent leurs courses dans toute la contrée, « pillant, détruisant le pays, et se liguant du côté de la Saxe avec le comte Ulrich de Mans-

' Lettre de Granvelle, précitée.

• Lettre de Marie de Hongrie, du 30 août. Correspondenz, III, 485.

' « Et nous ont montré certaine patente du marquis Aelbrecht, par

laquelle il demandoit ouverture de ladite ville, et ce comme serviteur'du roy de France, lequel roy il disoit avoir conquis la duché de Luxembourg et aussi celle de Lorraine, et que de tout temps lesdits ducz avoient esté protecteurs de ladite ville de Trêves. » Lettre de Jean d'Immerseel, du 28 août, précitée.

* « Les gens du marquis Albert ont prins les clefz d'icelle ville, mesmes fait changer les serrures, ayans dit ausdils de Trêves qu'ilz se meissent à repos et ne se meslent plus de ladite ville, et qu'ilz en feroient bonne garde. Et a ledit marquis logié dedans ladite ville cincq enseignes de piétons, et le reste de ses gens dehors icelle es monastères. Ses gens pillent et saccaigent toutes les maisons des gens d'église, laissans les bourgeois en paix. » Lettre de d'Egmont, du 4*' septembre. Lettres des seigneurs, VI, f» 487.

5 Lettre de d'Egmont, du 30 août. Ibid., f« 456.

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