CHAPITRE XLI
Depuis longtemps Charles-Quint annonçait à Marie de Hongrie 5a prochaine arrivée dans les Pays-Bas \ où la reine réclamait sans cesse sa présence ^ ; mais il avait été traversé dans ce dessein par d'excessives difficultés. L'opiniâtre empereur, repoussant avec arrogance les conditions des protestants, et exigeant réparation des injures essuyées par le chef de l'empire, avait opposé de longs obstacles à la paix. S'il avait remis en liberté le prisonnier de Muhlberg, c'était pour ropposer à Maurice, et il retenait dans une étroite captivité le landgrave de Hesse. D'autre part, quand Jean-Frédéric se montra pressé de se venger du ravisseur de son électorat, Charles-Quint se garda bien de servir cette vengeance, car tandis que sa fierté n'admettait pas de concession aux protestants, sa politique lui dictait des ménagements propres à tourner leurs forces contre la France ^. 11 dut cependant finir par reconnaître que l'Allemagne était décidée à se soustraire au joug. A la nouvelle qu'il avait modifié le traité préparé à Passaw , Maurice se remit en campagne * ; Albert de Bran-
• Voir lettre du 4«' août. Correspondenz, III, 408.
• Voir lettre du ^6 août. Ibid., 464.
' Lettres du comte de Stroppiana, des 20 et 28 mai. 1. c, 247, 2^8.
• Lettre de Louis Orejuela à Gonzalve Ferez, secrétaire de Philippe, du 28 juillet. Archives de Simancas, 1. c.
debourg marchait déjà vers le Rhin ; les états de l'empire, catholiques et protestants, également intéressés à circonscrire la puissance dont le potentat avait abusé, Ferdinand luimême : tous tendaient à un parti extrême'. Marie de Hongrie prévint l'empereur « qu'on tramoit à Heidelberg des choses préjudiciables à son autorité, et que même il ne s'agissoit de rien moins que de le déposer '\ » Plus que cette crainte, que les supplications de son frère, que les dangers de la Hongrie menacée par les Turcs, l'impatience de se venger de Henri II le décida sans doute à céder.
Le traité de Passaw ou de la Paix publique assura, sous une forme provisoire sauvegardant la dignité de Charles- Quint, l'indépendance de l'Allemagne, et détruisit l'espoir conçu par lui de rendre l'autorité impériale héréditaire et absolue dans sa famille. Sans consacrer définitivement la religion évangélique, il accorda aux protestants allemands la paisible possession et le hbre exercice de leur culte. Quant à la délivrance du landgrave de Hesse, qui avait servi de prétexte à la prise d'armes de Maurice, quoique fixée au H ou 12 août, elle restait subordonnée au licenciement des milices de la confédération, et devait être suivie d'un désarmement général ^.
' « Ce sont ceux qui lui avaient le plus d'obligations, et que Ton pouvait croire les sujets les plus dévoués; ce sont ses plus proches parents qui ont été ses ennemis les plus dangereux. » Lettre de Sanche de Lève, prince d'Ascoli, à Philippe, du 31 août. Archives de SimancaSf 1. c.
' Lettre du ^"août. Correspondenz, III, 409.
' Manuscrit de la bibl. royale n» 2^249. — Charles-Quint ratifia le traité le •15 août. « Je Tai bien voulu faire, écrivit-il à Ferdinand, seulement pour votre respect, car pour le mien, je n'en avois pu faire, ni aussi de la raison ; de quoi, toutefois, je me ayde de dire que je l'ai fait par respect des princes de Tempire, qui à icelluy a voient entendu. Car je tiens pour certain que plusieurs d'iceulx eussent été aussi ayses et peult estre eussent trouvé pour meilleur que je ne
SIÈGES DE METZ ET DE HESDIN. 29f
Cette dernière disposition provoqua de singuliers incidents. Le prisonnier qu'il avait été question de transférer à Vilvorde ou en Espagne, était resté à Maiines; mais Tempereur avait recommandé de le surveiller avec soin, car son évasion devait être un nouvel aliment de danger ' . Par suite de cet ordre, Marie de Hongrie avait chargé Viglius de représenter au landgrave que ses tentatives de fuite et les liaisons de ses fils avec le roi de France prolongeraient et aggraveraient sa captivité; le président le prévint même que, si Ton essayait de Tenlever par la force, le capitaine de ses gardes avait ordre de ne le point laisser sortir vivant de ses mains ^ Le prince s'était donc résigné à attendre le résultat des négociations ouvertes pour sa délivrance; mais, peu de jours après la conclusion de la paix, sans se préoccuper de la ratification de Tempereur, une députation, présidée par le maréchal de Télecteur de Brandebourg, vint réclamer la mise en liberté du prisonnier. Cette réclamation jeta Marie de Hongrie dans un étrange embarras. Aux termes du traité, le landgrave devait être rendu à Rheinfels, le 12 août au plus tard, et l'empereur n'avait pas encore donné d'instructions à ce sujet. Dans cette conjoncture, gagner du temps était le meilleur parti ; la reine exposa donc à ces députés l'impossibilité d'exécuter littéralement le traité, et promit, du reste, de diriger le prisonnier vers le lieu de sa destination. Elle ordonna en eifet de le
l'eusse ratifié. Toutefdis je Tai voIod tiers fait, pour non me jecter le tort, et principalement pour votre respect. Dieu veuille qu'il vous profite plus que je n'en vois les apparences et que vous congnoissez mieulx ce que en ce je faiz pour vous, que n'avez congneu plusieurs aultres bonnes œuvres que vous ay faicteset que vous même m*avez bien donné à entendre qu'il vous sembloit comme j'estois obligé à les faire, sans avoir nul response à vous, ce que en ce cas ci au moins ne le me povez dire. >* Lettre du 4 <"' septembre. Corresp. III, 483. • Lettre du 6 avril 4552. Ibid., 462. — • 48 avril. Saalspapiere, 494.
conduire, à petites journées, à Maestricht, et d'y attendre des ordres ultérieurs \
Le 7 août, don Juan Guevara prévint le bourgmestre de Malines que le landgrave partirait le jour suivant, et qu'avant de quitter la ville, les Espagnols de sa compagnie seraient passés en revue pour toucher leur solde. Il engagea le magistrat à en donner avis à leurs créanciers, afin qu'ils se présentassent à rheure fixée pour cette revue. Le lendemain, de bonne heure, ces créanciers se rendirent devant Fhôtel occupé par le landgrave, et il s'y joignit un si grand nombre de curieux, que le capitaine plaça à la porte un sei^ent avec quelques soldats, en lui donnant pour consigne de ne laisser entrer que les personnes qui avaient à faire des réclamations. Cet ordre eut des suites fâcheuses. Infidèle à sa consigne, le sergent interdit à tout le monde l'accès de l'hôtel, et ses camarades, payés dans l'entre-temps, bafouèrent leurs créanciers. Ceux-ci, exaspérés, escaladèrent alors les fenêtres de l'hôtel et la muraille du jardin ; mais ils furent rejetés dans la rue et poursuivis par les soldats, frappant à tort et à travers dans la foule, de leurs épées, de leurs piques et de leurs mousquets. Il s'ensuivit un indicible tumulte : les boui^eois, insultés et battus , coururent aux armes et quand , grâce à l'intervention des magistrats, ils s'apaisaient, de nouvelles brutalités ranimèrent l'agitation. Des créanciers s'étant représentés à l'hôtel du landgrave, les soldats leur jetèrent des pièces de bois par les fenêtres, les chassèrent et en blessèrent plusieurs. Des rixes entre des Espagnols et des ouvriers éclatèrent sur divers points de la ville, notamment dans la Befferstraete et au marché aux Bestiaux ; il devint impossible de
' Lettre du ^0 août. Correspondenz, HI, 448.
contenir le peuple, et une grêle de pierres assaillit les soldats. Le prévôt de la garde du landgrave, entre autres, fut arraché sanglant des mains de la foule, et courut à l'hôtel du prince en criant : « Espagne! Espagne! » A ce cri, don Juan de Guevara et sa compagnie sortirent en armes, pour occuper la rue conduisant au marché, et, dans la bagarre, un jeune homme fut tué. De toutes parts accoururent des bourgeois armés, et les serments se tinrent prêts à marcher au premier appel.
Une catastrophe était imminente, quand on apprit tout à coup que le landgrave, déjà à cheval, se disposait à partir. Aussitôt le magistrat en corps vint, à la tête des serments et de quelques compagnies boui^eoises, ouvrir la marche au cortège. Il se plaça devant la garde espagnole pour la protéger contre la fureur du peuple, et l'accompagna jusqu'au delà de VOverstepoorte, à la limite des deux routes conduisant à Bruxelles et à Grimberghe; mais de nouvelles scènes de désordre eurent lieu dès qu'il se fut retiré. De jeunes garçons suivirent l'arrière-garde escortant les chariots de bagages où se trouvaient les femmes et les concubines des soldats; ils leur lancèrent des pierres, les couvrirent de boue et les accablèrent de grossières injures \
De l'enquête ouverte par ordre de Marie de Hongrie ^ , il résulta que « aucuns souldarts principaulx en aliroient esté l'occasion, ayant agressé ceulx qui demandoient avoir payement de ce qui leur estoit deu , frappans et blessans autres qui rien ne leur avoient meffait, estans illec venus pour veoir
' Relation du désordre, tumulte, forces et violences commises à Malines et en dehors de la ville, entre les bourgeois et manans de cette ville et la garde du iBodgrave de Hesse, au jour du départ de ce prince, le 8 août 4552. Staatspa^ piere, 548. — Rapport adressé à Viglius par Jean Baert et Matthieu Strick, 22 août. Correspondenz, HI, 470.
' Lettre du \\ août 1552. Lettres des seigneurs, VI, f» 205.