‹ Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique (volume 3)Chapitre 17 sur 22 · IX. U · texte numérisé non relu

IX. U

répoque', dans les lettres des seigneurs des Pays-Bas^, et elle ne fut que trop tristement confirmée par Tévénement. Quand Henri II s'était emparé de Metz, « cette ville, grande comme elle étoit, c'est-à-dire de huit à neuf mille pas de tour, n'étoit forte en aucun endroit. Elle n'avoit un seul pied de rempart en toute la muraille, ni espace pour en faire , le terrain étant occupé de maisonnages, d'églises et autres grands bàtimens. La seule plate-forme de Sainte-Marie étoit en bon état, et le meilleur de ses bastions, celui de la porte de Champagne, étoit d'ancienne structure, rond et peu commode à la défense. Outre ce, elle étoit généralement mal fossoyée et mal flanquée partout. Enfin, elle étoit aisée à battre, dominée en plusieurs lieux par des montagnes voisines ^. » Les Français s'empressèrent de réparer l'enceinte, délabrée en plusieurs endroits, et d'approfondir les fossés, d'où ils firent disparaître les jardins qu'on y avait formés. Ensuite ils complétèrent les fortifications naturelles de la place, et y réunirent, en grande quantité , des vivres et des munitions *. L'arrivée du duc de Guise donna une nouvelle impulsion aux travaux et, sous la

personne, quoiqu'il lui donnât le litre de capitaine général En somme, il

n'est pas aimé à la cour, où il passe pour un homme de très-peu de cœur. On lui envoya un jour une lettré anonyme ainsi conçue : « Au très-illustre seigneur, le seigneur duc d'Albe, capitaine général à Milan, pour Tune et Vautre Majesté en temps de paix, et grand majordome en temps de guerre. » Relation de Badoaro. Belalions, 73.

Moncenigo, qui était ambassadeur de la république de Venise auprès de Charles-Quint, dans le même temps que Contarini Tétait auprès de FerdinaDd, reproche également au duc d'Albe de manquer de courage et de la détermination nécessaire à un général. Ibid., 75.

' Rabutin. <- Brantôme.

' Voir les lettres citées plus loin.

^ Salignac Fbnelon.

4 Lettre de d'Egmont, du 7 août. Lettres des seigneurs, VI, f« 480. — « Du XX* de may, nouvelles de Metz par asseuré homme. » Ibid., V, f* 67.

direction d'habiles ingénieurs : le ïnaréchal Pierre Strozzi, Gamillo Marini, les seigneurs de Gonnor et de SaintrRemy, « fort experts et entendus en fait de fortifications \ » s'établit un nouveau système de défense. La démolition d'un grand nombre de maisons, de plusieurs abbayes et de sept églises, fournit l'emplacement et des matériaux pour élever, derrière le mur d'enceinte, des terrassements et de larges remparts. Puis, à peine Guise apprit-il l'approche de l'armée impériale, qu'il incendia les faubourgs et les bâtiments des environs ". Les voûtes des églises furent converties en plates -formes recouvertes de balles de laine et armées d'une nombreuse artillerie battant les hauteurs voisines. Dans la crainte que les assiégeants ne cherchassent à détourner de son cours le bras de la Moselle qui traverse la ville par les deux ponts des Barres, en rompant la chaussée soutenant le canal, et que ces ponts ne servissent de brèches, on établit dans l'eau une forte estacade flanquée, des deux côtés du canal, d'un solide rempart garni d'artillerie ^.

Guise stimulait les travailleufs, et « venoit souvent dîner aux remparts, de peur de mettre trop de temps à aller et à

' Salignac Fénelon. — Bref discours,

* v Premiers, que monsieur deGu^se est audit Metz accompaigDié de plusieurs seigneurs et gentilzhommes que Ton besoigne en très-grande dilli-

gence aux fortiffications de ladite ville, et y a on à ceste fin desmoly et abattu sept églises et grand quantité de maisons. Que les François sont bien délibérez tenir ladite ville contre Tempereur, et que, en cas que Sa Majesté y vient, de mectre le feu aux faulbourgs et tout allentour, afin que Sadite Majesté ne puist avoir commodité de vivres. Que journellement se maynent audit Metz tant de vivres que n'est point à dire ny à estimer. » Rapport de certaine espye ayant esté à Metz et venue à Luxembourg, le v« de septembre xv « lij. Lettres des seigneurs, VI, f" 625.

* Salignac Fénelon. — Nolke sur le siège de Metz, de 4552, par M. Verron-

NAis. Metz, 1844.

3â0 RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

venir en son logis ; » on le vit même, dit-on, porter la hotte, exemple qui fut suivi par les plus illustres gentilshommes de France. Ne négligeant rien de ce que la prudence humaine peut prévoir, il réunit en immense quantité le matériel nécessaire à la défense d'une grande place. Il ne se borna pas à tirer de France, du Barrois et de la Lorraine a blés, vins, bestial, chairs salées, poisson, beurre, huile, sel, fromage, riz et tous autres vivres de garde ; » il ordonna aux habitants des villages voisins d'amener en ville tous leurs bestiaux et leurs denrées pour les vendre, « en menaçant d'envoyer ses gens de guerre les prendre sans les payer. » Malgré les courses de la garnison de Thionville et « des Marengeois qui y donnèrent grand empeschement , pillans * les charrois et chevaux en chemin et retenans les laboureurs prisonniers, » il assura de la sorte l'approvisionnement de la place pour un au et, dès qu'il n'eut plus besoin de bras pour ses travaux, il en fit sortir les bouches inutiles. Après avoir retenu 1,200 hommes de travail, charpentiers, maçons, armuriers, maréchaux, boulangers, chaussetiers, etc., ainsi que 60 à 80 prêtres ou religieux « pour continuer le service de Dieu, » il invita les autres habitants à se retirer, soit en France, soit dans les pays alliés. Puis, celte mesure n'ayant pas produit le résultat désiré, il expulsa de la ville les vieillards, les femmes, les enfants et tous ceux dont les sentiments lui étaient suspects ; aux autres il fut défendu, sous peine de mort, de sortir de la ville et mtme de leurs maisons, tant que durerait le siège S

' Salignàg Fénelon. — M. Verronnais. — Bref discours. — Simomde de Sis- MONDi, Histoire des Français, XII. — « Monsieur de Guysea fait cryeràson de trompette, qu'il D'y ait bourgeois sous paine de la hart qui sorte hors de ia ville ny aussy hors de la maison, tant que le siège de Sa Majesté soit devant la ville. » Lettre de d'Egmont, du ?8 septembre. Lettres des seigneurs, VU, f« 2S4.

SIÈGES DE METZ ET DE HESOIN. 3âi

Ce fut en usant de tels moyens que ce grand capitaine se trouva en mesure d'affronter un puissant ennemi et de sauver la France de l'invasion. Entouré de cinq cents gentilshommes des premières maisons de France, à la tête d'une garnison d'environ 8,000 combattants*, il était décidé à s'ensevelir sous les ruines de la place. II engagea Henri II à éviter tout engagement , à laisser les Impériaux se consumer en efforts, et le roi aima mieux adopter cet avis que risquer une bataille, vivement désirée par Charles- Quint ^. Il se borna à chaîner Nevers, d'Aumale, et le gouverneur de Verdun, Vieilleville (un des historiens les plus vantards de ces guerres), de harceler les assiégeants, de guetter leurs fourrageurs, d'intercepter leurs convois ^.

Marie de Hongrie avait informé son frère des préparatifs du duc de Guise*; néanmoins on ne jugeait pas la place trèsforte, et on la croyait mieux défendue par sa garnison que par ses remparts*. Dès sa première reconnaissance, le duc

* Le Bref discours dit 8,500. — Suivant Salignac Fénelon,il avait trouvé à Metz 1 2 enseignes, et le roi lui envoya les compagnies d'hommes d'armes de Guise, de Lorraine et de la Roche-su r-Yon, trois cornettes de chevau- légers et sept enseignes de piétons. — « D'après ce que nous avons pu apprendre, il y a dans Metz huit mille bons soldats, en y comprenant i,500 lances. » Lettre d'Eraso, du 46 novembre, précitée. — « Selon les rapports, il y a dans Metz dix mille hommes et plus de mille cavaliers ; ce sont de bons et braves soldats. » Lettre de la cour, du 4 novembre.

* « Le connétable est près de Nancy ou de Saint-Mihiel, à 8 ou 9 lieues de Metz. On dit qu'il rassemble une armée pour venir, suivant les circonstances, au secours de la place, mais je ne crois pas que c'est possible. Du resie, Sa Majesté le désire, pour trouver l'occasion de le battre. » Lettre d'Eraso, précitée.

' Rabutin — Mémoires de Vieille ville.

* Lettre du 43 septembre. Correspondenz, III, 492.

' « Cette place n'est pas très-forte, mais il s'y trouve de bons officiers, plus de six mille hommes d'infanterie et beaucoup de cavalerie. » Nouvelles de la cour de Sa Majesté.

d*Albe fut détrompé à ce sujet, et demanda à la régente d'augmenter son contingent de pionniers, de lui envoyer des canons et des munitions \ Bientôt les moyens d'attaque furent égaux aux ressources de la défense. L'artillerie, tirée des Pays-Bas, de Nuremberg et de Francfort ^, était formidable : elle comptait, dit-on, 114 pièces de campagne et de siège 'et cinq mortiers * avec 4,000 quintaux de poudre^. Aux 3,000 pionniers bohèmes amenés par Charles-Quint, les Pays-Bas en joignirent 4,000 *.

Un tel déploiement de forces était de nature à inspirer de la confiance, et déjà les soldats rêvaient des riches rançons qu'ils tireraient de la foule de gentilshommes accourus dans la place '. Ils n'étaient pas les seuls, du reste, à se bercer de cet espoir : le secrétaire de Charles -Quint, Guillaume Van Maele, rapporte qu'il avait promis une récompense à des Espagnols s'ils lui rapportaient des livres du pillage ®. Suivant Brantôme, Charles-Quint conseillé de sommer la place, répondit : a Non ce seroit une cérémonie de peu de valeur; ce M. de Guyse, ce jeune prince, ce brave et vaillant, ne s'est

' Rapport du 45 octobre, précité.

' Nouvelles de Tarmée, 1. c.

' Don Calmet, 1. c, 700. — Salignac Fénelon.

4 Le GiÊNÉRAL Marion, 1. C, 47. — 11 est à remarquer que dans aucune relation de ce siège il n'est fait mention de projectiles creux.

^ Sandoval. — Outre la poudre venue d'Allemagne, on en acheta dans les Pays-Bas i ,500 quintaux. Lettre du 25 décembre précitée.

^ Nouvelles de l'armée. — Le comté de Namur et le Brabant seuls en fournirent 2.000. Compte de J. B. de Werchin, f» xxv. — Histoire de Bruxelles.

7 « On dit que parmi ces nobles il y en a bien deux cents dont la rançon peut être estimée en moyenne à cinq mille ducats. Cette persuasion continue à donner un grand courage aux soldats. • Lettre de la cour de Sa Majesté, du 4 novembre.

* Magna est spes praedaB. Ego jam Hispanis aliquot veteranis pactus sum praedam librariam. Litt. xxviii, 1. c, 77.

point renfermé céans avec si belle noblesse francoise, grandes et délibérées forces, pour parlementer et se rendre. Aussi ma victoire en la prise de cette façon n*en seroit si glorieuse ; mais je la veux avoir par force et de bravade. Y triumfo mctë bravo sera de haber los por m'ucha sangre devramada, que por gracia y misericordia (Le triomphe sera plus beau de les soumettre par beaucoup de sang que par grâce et miséricorde). » Sans accorder à ce récit plus de crédit qu'il n'en mérite, il faut y reconnaître une certaine concordance avec le refus de Charlês-Quint d'accueillir les ouvertures d'accommodement que fit le connétable de Montmorency, par l'entremise du comte de Vaudemont \ et d'accorder plus tard au duc de Guise la permission de visiter son frère blessé ^.

Le 27 octobre, les pluies ayant cessé, l'armée se rapprocha de la place, et l'on prêta au duc d'Âlbe l'intention de la battre en brèche en trois endroits, avec 80 pièces d'artillerie, « canons et demi-canons, coulevrines et demi-coulevrines^. » De leur côté les assiégés, en le voyant établir des batteries sur la colline de Belle-Croix, crurent qu'il avait choisi ce point « fort à propos pour lui, s'il eût voulu donner l'assaut du côté de l'île Chambière ^. » Ils furent confirmés dans cette opinion

* « U y a quelques jours que, par rintermédiaire du comte de Vaudemont, oncle du duc de Lorraine et qui gouverne ses états, on a fait quelques ouvertures de paix avec la France. C'est le connétable seul qui a pris sur lui d'envoyer au comte de Vaudemont un de ses gentilshommes pour faire cette démarche; c'est là sa seule autorisation, Sa Majesté n'a pas voulu admettre ni entendre ces propositions. » Lettre d'Eraso, du 46 novembre, précitée.

" « M. de Guise, par l'entremise du marquis Albert, a envoyé demander un sauf-conduit pour aller voir son frère, M. d'Aumale qui est prisonnier. Sa Majesté Ta refusé et a très-bien fait; le mieux est de couper court à ces pourparlers. Si l'on veut traiter, qu'on suive le droit chemin. » Ibid.

^ Lettre de la cour de Sa Majesté, du 4 novembre.

4 Salignac Fénelon.

par un mouvenient qu'effectua de ce côté l'infanterie allemande \ et par un simulacre d'attaque de quelques enseignes espagnoles et italiennes, qui s'avancèrent jusqu'à la porte Sainte-Barbe en criant : Escalade! Escalade! Aussitôt < ils commencèrent une grande tranchée et un bon rempart derrière, depuis le recoing de la tour des Charniers jusques à l'encoignure de Pontiffroy, afin de mettre tout le quartier de cette île en défense. » Mais le duc d'Albe voulait seulement détourner l'attention de l'ennemi ; peut-être aussi, « connoissant mieux le dedans de la ville, jugea-t-il" que la fortification de ce côté étoit en meilleur état qu'il n'avoit supposé; car la plate-forme des Rats étoit parachevée et battoit dans i'ile, rendant mal aisées les approches et la tranchée? « En effet, dans l'espace compris entre les deux bras de la Moselle, depuis cette plate-forme jusqu'au recoin de la tour des Charniers, tout le rempart et ses traverses étaient achevés; la courtine de terre avec ses deux bastions était en si bon état de défense, « que, quand les assiégeans auroient eu beaucoup travaillé à gagner ce qui étoit de par delà, ils auroient eu encore à recommencera »

Le temps s'étant remis au beau, le 1" novembre, pendant que de faux mouvements attiraient sur d'autres points l'attention de l'ennemi, les Espagnols et les Italiens, renforcés par quelques enseignes de lansquenets, occupèrent l'espace compris entre la Belle-Croix et la Seille. S'aidant des gabions et du matériel du génie préparés pendant les jours de pluie ^ ils s'empressèrent de former un vaste retranchement « sur le

■ Lettre de Charles de Tisnacq, du 4«r novembre. Lettres des seigneurs, VIII, f 8.

' Salignac Fénelon. — M. Verbonnais.

^ Lettre de la cour, du 4 novembre.

bord de la montagne, à main gauche de la Belle-Croix, tirant vers le bourg Saint - Julien , et des traverses pour s'abriter contre Fartillerie qui estoit sur les églises, laquelle tiroit souvent pour les empescher\ » Le lendemain, le duc d'Albe quitta sa position de Ghâtillon , et , après un combat assez vif, Finfanterie allemande s'empara du pont de Magny sur la Seille. L'armée y passa cette rivière le 3, et, refoulant les assiégés dans la place, elle s'établit dans les ruines des faubourgs de Saint-Clément et de SaintrArnould.

L'infanterie occupa le terrain s'étendant entre la porte Saint-Thiébault et la tour d'Enfer; le corps principal, à Saint- Clément, et quelques enseignes espagnoles, à Saint-Arnould. Un détachement de fias Allemands resta au pont de Magny. La cavalerie espagnole, sous don Louis d'Avila, s'établit à la Maladrerie ; le sénéchal de Moravfe avec la cavalerie légère allemande et bohème, à Bléry ; le reste de la cavalerie, à Oléry, Saint-Priech, la Grange aux Dames, la Grange aux Merciers et autres lieux à l'environ ^. La division du seigneur de Boussu, continuant à former un camp distinct ^, fut laissée à Griment et à Ghâtillon, position qu'elle conserva jusqu'à la fm du siège. Elle servait plutôt de corps d'observation et de

' Salignac Fénelon. — « Notre camp a commeDcé hier à s'établir autour de Metz; aujourd'hui le reste des troupes suivra ce mouTement. » Lettre de Jean Zapata au seigneur ambassadeur Figueroa, du 2 novembre. Archives de Simancas, l.c.

* Salignac FÉNbLON. — - Rabutin, l. iv, 575.

^ « Madame, jusques à maintenant nostre trouppe a tousjours esté logée eDsemble, à savoir : le régiment du comte d'Aremberghe, les quatre bendes et les gens du duc de Holstein. » Lettre de de Boussu à Marie de Hongrie, du 23 octobre, précitée. — Les Français appelèrent plus tard ce camp le camp de la reine Marie, non, comme on Ta dit, parce que le comte d'Arenberg (qu'ils appellent comte de Barbançon et même de Brabançon) était réputé Tamant de cette princesse, mais parce qu'il était formé de troupes des Pays-Bas.

3i6 RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

raccordement que de corps d'attaque, et d'Arenberg, qui jusqu'alors y avait exercé les fonctions de maréchal de camp\ en prit le commandement^. Ainsi, cette armée, si formidable aux yeux des historiens , ne put d'abord investir la place de tous côtés, car elle la laissait complètement ouverte à Touest. Même, après avoir été renforcée par Albert de Brandebourg, qui acheva l'investissement , ses efforts furent restreints à un seul point , de la porte Saint-Thiébault à la Tour d'Enfer, située à l'angle occidental de l'esplanade actueUe, qui constituait « le principal flanquement et la plus sûre garde da fossé ^ »

La tranchée fut ouverte devant le front s'étendant de la porte Saint-Thiébault à la porte de Champagne ou Sarpenoise. Les assiégés ne s'attendaient pas à une attaque de ce côté, où il n'y avait qu'une plate-forme, à l'encoignure de la tour Sainte-Glocine. Deux canons, placés au coin de l'abbaye Saint-Arnould, firent taire le feu de deux petites eoulevrines établies sur la terrasse des Augustins, et, en quatre jours, les Impériaux dressèrent un cavalier pour sept ou huit pièces d'artillerie. Puis, sans l'armer encore, ils en commencèrent un second, pour six pièces , à main gauche, et ouvrirent une tranchée tirant vers la porte Saint-Thiébault. Mais ces travaux furent bientôt contrariés par un temps affreux , et ils marchèrent alors si lentement que le duc de Guise, secondé par l'admirable dévouement de la garnison , eut tout le loisir de compléter ses contre-attaques.

Derrière la muraille s'éleva un rempart de vingt-quatre pieds de lai^e, « du tenant de l'égUse des Augustins jusques

' Lettre de de Boussu, du 23 octobre, précitée.

* Lettre d'Eraso, du 26 novembre, précitée.

' Lettre de Charles-Quint, du 28 décembre, précitée.

SIÈGES DE METZ ET DE HESDIN. 3â7

au recoing de la chapelle des Prez. Le fossé, qui ne valoit rien, le croisa par le milieu en forme de tranchée, large de huit à dix pieds et remplie par les eaux des égouts. En même temps on terrassa la tête du bastion de la porte Sarpenoise, en se servant du limon des fossés, qui étoit fort propre à remparer. » Ensuite un autre rempart s'étendit de la porte Saint- Thiébault à la plate-forme de l'encoignure de Sainte-Glocine, dont le parapet fut renforcé d'un quatrième rang de gabions recouvert de douze pieds de limon. En outre, derrière cette plate-forme, « par dedans le rempart, on en établit une seconde, pour, à toutes aventures, s'en servir, si l'on étoit contraint de quitter celle de devant. » On renforça également la muraille, depuis l'église Saint-Gengoulf, au bout de l'encoignure Sainte-Glocine , jusqu'à la chapelle des Prez , et à son angle se dressèrent quatre batteries, deux hautes et deux basses, flanquant les courtines. Enfin, aux deux côtés de la porte Sarpenoise, deux parapets « servirent tant d'épaule à cacher l'entrée du portail que de flancs pour battre le long des faulses brayes ; » et l'on ouvrit, sur les parapets, une tranchée de huit pieds de large, pour loger des arquebusiers. En même temps que s'exécutaient ces travaux, d'incessantes sorties décimaient les pionniers impériaux, trempés par la pluie et engourdis par le froid \

Ceux-ci poursuivaient lentement la tranchée, qui devait aboutir à l'établissement d'une grande batterie et de deux nouveaux cavaliers destinés à battre les défenses ^. Arrivés à

' Saugnac Fénelon. — Rabutin. — Bref discours.

' « On s'efforce d'exécuter les tranchées et les autres préparatifs, pour construire la batterie, et de terminer deux cavaliers à Taidé desquels on esi)ère faire taire les défenseurs; la batterie sera alors mise en action, et on donnera Tassaut. » LettnM^e Jean Zapata, du 40 novembre. Archives de Simancas, 1. c.

environ 400 pas de la place, ils dressèrent, le 18 novembre, entre la porte Sarpenoise et la porte Saint-Thiébault , une batterie de sept pièces de campagne et de cinq de gros calibre, qui le lendemain ouvrit son feu contre le château de la première de ces portes, et « le perça assez bas, près du portail, à l'endroit où il n'estoit le plus fort. » Le 1 1 , cette canonnade, reprise dès l'aube du jour, abattit « un des deux terrions qui estoient au-dessus du chasteau et laissa l'autre prêt à tomber ; puis, elle fut dirigée contre une tour prochaine de ceste porte, tirant vers l'encoignure Saihte-Glocine. M. de Guise l'allant visiter par le dehors, en la faulse braye, fut en grand danger d'estre emporté d'un coup de canon. Les assiégeans continuèrent jusques à la nuit qu'ils virent avoir fort ouvert cette tour aux deux étages par le dehors. Par même moyen, ils battirent aux défenses de l'église des Augustins et à la plateforme de l'église Saint-Thiébault. Les deux jours suivans , ils tirèrent en batterie 476 coups au bastion de la porte de Champagne qu'ils endommagèrent beaucoup, y faisant jour et brèche par-dessus le cordon, nonobstant qu'il eût l'épaisseur de 18 pieds; mais on y portoit toujours beaucoup de terre des fossés et n'y avoit prince ou capitaine qui s'y espai^âi. Le seigneur de la Palisse y fut frappé d'un éclat par la tête, dont depuis ne profita et mourut. » Ce commencement d'attaque fut pourtant « assez froid et lasche, tellement que la mémoire encore fraîche des canonnades données devant Damvillers et Yvoy, étoit plutôt occasion de s'en moquer et gaudir qu'aucune matière d'esbahissement. En effet, dans l'espace de sept jours, la batterie n'avoit pas passé deux cent cinquante coups par jour et quelquefois beaucoup moins \ »

» Salignac Fénelon. — Bref discours — Rabutin.

Aussi, alors que Févêque d'Arras écrivait à Marie de Hongrie : « Les approches sur Metz procèdent de jour à autre de mieux en mieux, et semble que les capitaines et gens de guerre en ont tous les jours meilleur espoir * ; » chez les assiégés « on pouvoit desjà cognoistre à quel train se réduiroient les choses de ce siège ^. »

Au moment où la confiance naissait chez les assiégés, de nombreux symptômes de démoralisation apparaissaient dans l'armée impériale. A peine arrivée devant Metz, elle s'était vue en proie à la disette ^ produite moins encore par la diflBculté des transports et par la dévastation de la Lorraine, ravagée tour à tour par les Impériaux, les Français et les bandes de l'Alcibiade ^ que par l'indiscipline des soldats , qui détroussaient les vivandiers et se livraient à tous les excès ^

' Lettre du 42 novembre. Reg. Coll. de doc. hist., IX, f» 443.

' Salignac Fénelon.

' « Avons bien à faire pour recouvrer pain, et la plupart n'ont depuis six jours mangé leur saoul de pain. » Lettre de de Boussu, du 23 octobre, précitée. — Alf. Ulloa, Vita deW invitissimo imper alor Carlo V. Venise, 4573.

< « Je arrivai hier en ce lieu (Nancy) où trouvai M. de Vaudemont bien empesché, car il laisse l'armée de Tempereur dedans le bailliage d'Allemagne, qui a fait de grands desgals; celle du roi au bailliage de Saint-Miel, qui ne fait rien mieux, et le marquis Albert est au bailliage de Voges vers le Neufchatel, qui fait pis que ne sauroit faire le diable..... C'est la plus extrême pitié de ce pays que Ion sauroit dire; les François ont pris la place de Clermont et mis des gens de pied dedans; ils brûlent et rompent tous les moulins de par deçà. Ce peuple, si Dieu n'y pourvoie, s'en ira mourir de faim pour ne avoir pain, encore qu'ils aient bled à souffire. Voilà comme de tous costés nous sommes traictés. » Lettre de M. de Bassompierre, du 22 octobre. Reg. Collection de documents historiques, \XJWi3.

^ « Madame, avant de conclure, ne puis délaisser d^advertir Votre Majesté que depuis que le monde est monde je ne pense point qu'il y eust jamais eu tant de désordre en une armée que en caste, car tout ce qui se treuve à quatre lieues à l'entour du camp est pillé et saccagé, et mesmes les vivandiers sont destroussez de tout ce qu'ils portent, et encores de leurs chevaulx et chariots, et crains que ceste armée sera contraincte de se rompre pour la nécessité de

Puis, la dyssenierie attaqua ces troupes obl^ées de camper sur un sol humide \ et quand les pluies cessèrent, survinrent des gelées « très-<^ruelles et violentes , » qui jetèrent le découragement dans tous les rangs ^. D'activés mesures' ayant ramené l'abondance ^ on tomba dans d'autres inconvénients. Il était déjà dû à l'armée des sommes considérables et, pour prévenir une mutinerie générale, Marie de Hongrie avait proposé « d'engager tout le monde à porter sa vaisselle à la monnoie, à Anvers *, » lorsque arriva « la flotte des galions®. » On put alors payer l'armée; mais on ne diminua pas ses maux, et la désertion se mit surtout parmi les Italiens, « tant à cause des défauts qui estoient en leur camp, que pour la défiance qu'ils disoient qu'on avoit d'eux et de leur nation, auxquels fut baillé passage et moyen de se retirer en France ^»

vivres, si Von n'y veult mettre autre ordre. Il n'a point tenu à le dire, mais jusques à présent je ne vois point encore de remède. » Lettre de de Boussu, du 23 octobre, précitée.

« Je suis informée que plusieurs souldars italiens, espaignols et aultres, que avez de Tavant-garde, se sont mis à destrousser des vivandiers qui alloieDt vers le camp de Sa Majesté, et da vanta ige piller les subgectz du pays de Luxembourg, voisins du camp. » Lettre de Marie de Hongrie, du 32 octobre. Leltru des seigneurs, VII, f« 485. — Voir Sleidanus, 445.

' PoNTus Hel'terus. — On sait que deux neveux de cet historien assistèrent au siège de Metz.

' Lettre de Charles-Quint, du 43 novembre. CorrespondenZjlll^ 542.

^ Lettre du 25 décembre, précitée.

* Nouvelles de la cour.

* Lettre du 43 novembre, précitée.

^ « Le 20 de ce mois, on apprit à Bruxelles que la flotte des galions était arrivée en Angleterre; à vrai dire, cette flotte est la vie, la résurrection des Flandres, car elle apporte beaucoup d'argent. » Lettre de Jean Zapata à Philippe, du 29 octobre 4552. Archives de Simancas, l.c.

« La flotte d'Espagne , chargée de richesses , est arrivée en bon état , après avoir coulé bas dans la traversée trois gros navires français, auxquels elle a pris beaucoup de provisions. » Lettre de la cour, du 4 novembre.

7 Saligkac Fékelon. — Râbutin, l. IV, 576.

SIÈGES DE METZ ET DE HESDIN. 33 f

Quant aux travaux, contrariés par les intempéries de la saison, et conduits dans une fausse direction, ils épuisaient le soldat sans produire le moindre avantage. Au lieu de pousser l'attaque avec vigueur, on consumait un temps précieux à la confection d'inutiles tranchées ^ et chaque jour perdu constituait un échec irréparable.

Le 12 novembre toutefois, les Impériaux reçurent un renfort propre à relever leurs espérances. Depuis longtemps la cour de France avait reconnu dans Albert de Brandebourg un auxiliaire peu sûr et fort incommode ; il lui coûtait beaucoup d'argent, traitait ses alliés avec une morgue insultante ^, et vivait sur leur territoire comme en pays ennemi ^. Il en était résulté des discussions fort irritantes, et TAlcibiade, furieux de s'être vu interdire l'entrée de Metz S d'être relégué dans des campements, où, « s'il eût plu un seul jour il auroit été contraint d'abandonner son artillerie ^ » se répandait en plaintes contre l'ingratitude du roi. Le duc d'Albe, informé de ces querelles, résolut aussitôt d'en tirer parti, et, à son instigation, le comte Guillaume de Nassau, ancien ami d'Albert, reprit les négociations déjà entamées à Trêves par les agents de Marie

' Voir plus loin.

' Lettre du duc d'Albe, du ^5 octobre 4552. Correspondenz, ÏÏI, 499.

^ Rabutin.

* « On reçut nouvelle par le comte de Nassau, que le marquis Albert étoit mal content des mauvais traitemens qu'il avoit reçus de la France, et de ce qu'on n'avoit pas voulu le recevoir ni l'admettre avec son monde dans Metz. » Lettre du duc d'Albe, du 8 octobre 4552. Reg. Collection de documents historiques, IX, f« 440 **>. — Salignac Fénelon.

^ a Et à ceste cause, cognoissant ledit Gaspar que les François le voloient faire camper en certain lieu, estant de telle nature que s'il eust pieu par ung jour, ledit marquis eust esté contraint d'abandonner son arlillerye, l'en détourna. Dont adverty le duc de Guy se s'altéra contre luy Gaspar, et le tint pour suspect... » Recueil en brief des longs propos que Gaspar de Hu.

de Hongrie. Le duc n'ignorait point combien grande était la colère de Cbarles-Quint contre le marquis; mais il jugea que la prudence de l'empereur « ajusteroit les choses de manière à s'en servir suivant les circonstances et à lui faire payer ensuite les pots cassés ^ » Le comte envoya son médecin h Albert, et le succès couronna promptement sa démarche *. Par un traité secret, conclu le 28 octobre avec le duc d'Albe, le marquis promit de se joindre à l'armée impériale, avec toutes ses troupes, à condition que l'empereur le reçût en grâce et lui promit l'oubli du passé ^. Charles-Quint « eût préféré le punir comme il le méritoit, mais il importoit en ce moment d'éloigner le Brandeboui^eois de l'alliance de la France et d'assurer la pacification de l'Allemagne. En se réunissant aux François, FAlcibiade pouvoit former une armée puissante qui auroitcrééde graves embarras, et, sans son concours, l'étendue de la place de Metz ne permetloit pas de l'investir complètement, de manière à y empêcher l'entrée de renforts *. » L'empereur se résigna donc à ratifier la convention et, le 1*^ novembre, le duc d'Albe envoya un de ses officiers recevoir le serment de fidélité du marquis ^ dont les troupes prirent, dès

' « J'ai voulu m'étendre si loin sur celte aflFaire, parce que la friponnerie d'Albert est si grande, et la haine de Sa Majesté si juste et le dessein de le punir si raisonnable, qu'il me paroît qu'il est nécessaire de mettre toutes ces choses dai}^ la balance avec d'autres raisons que Sa Majesté pourra ajuster avec sa prudence, afin qu'elle soit contente, que pour cette foison admette un homme qui avec le temps sera celui qui payera les pots cassés. » Lettre du duc d'Albe à I evêque d'Arras , du 15 octobre. Reg. CoUecUon de docvments histonques, IX, fM45.

" Lettre du duc d'Albe, du 8 octobre. Correspondenz, III, 495. — Lettre de Charles-Quint, du ^7 octobre. Ibid., 504.

^ Du Mont, IV, 3« partie, 54 .

* Lettre de Charles-Quint, du 25 décembre, précitée.

* Lettre de la cour, du 4 novembre.

le lendemain, des bannières rouges. Le même jour, on mit à Tordre de l'armée impériale que les soldats du marquis devaient être traités en amis ^

Si secrètes qu'eussent été tenues les négociations, la cour de France en eut bientôt connaissance, et le duc d'Aumale, qui surveillait TAlcibiade avec un nombreux corps de cavalerie ^, se rapprocha de Saint-Nicolas, en Lorraine, où Tai^mée allemande était campée. Le général français, trop faible pour Tassaillir, se bornait à l'observer, quand, le 4 novembre, l'infanterie du marquis, créancière de deux mois de solde, se mutina, et d'Aumale accourut sur-le-champ avec 2,000 cavaliers, dans l'espoir de profiter de la circonstance. A son approche, Albert supplia ses lansquenets de prendre les armes; mais il les trouva sourds à ses prières et ne put réunir que 1,4-00 cavaliers. Les formant en trois escadrons, avec l'un il chargea les assaillants de front, tandis que les deux autres les prenaient de flanc. La charge fut si vigoureuse, qu'en un instant il mit les Français en déroute, leur tua 200 à 300 hommes, et leur en prit autant^. D'Aumale, blessé dangereusement à la tempe d'un coup de masse, de coups d'épée au visage, au bras, à la main, à la cuisse, foulé aux pieds des chevaux , resta aux mains des vainqueurs avec la plupart de ses officiers ; 1 20 gentilshommes, moins heureux encore, tombèrent sous les coups des gendarmes allemands *.

' Lettre de Jean Zapata, du 2 novembre, précitée.

' Sleidanus, 415 v».

^Lettre de Jean Zapata au seigneur ambassadeur Figueroa, du 40 novembre. Archives de Simancas , 1. c. — Lettre de Marie de Hongrie au prince Philippe, du 27 novembre, (bid,

* Lettre de Marie de Hongrie, précitée. — Rapport du seigneur de Bassom-

pierre, commissaire du duc de Lorraine, près d'Albert de Brandebourg. —

Lettre de Granvelle à Marie de Hongrie, du 42 novembre, précitée. — Lettre de

33i RÉGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

Cette victoire et l'assurance de toucher un mois de solde, à leur arrivée au camp impérial, ramenèrent les lansquenets au devoir \ et le marquis se disposa à rejoindre Charles- Quint -. Il en coûtait toujours à Tempereur d'employer cet ennemi et il éprouvait surtout « un vif chagrin de penser qu*à son arrivée il seroit obligé de lui donner la main ; mais, estimant que les princes doivent passer sur toutes ces considérations, s'ils veulent exécuter des affaires importantes ^« « ii vainquit ses répugnances et un nouveau traité (10 novembre) confirma celui du 24 octobre^. Deux jours après, rÂ.lcibiade amena devant Metz 2,000 chevaux, 15,000 piétons, 40 pièces d'artillerie (26 de batterie et 14 de campagne) et 2,000 quintaux de poudre ^. Le lendemain, il sétablit sur le mont de Tabbaye Saint-Martin, occupant la rive gauche de la Moselle, entre Moulins et Saint-Éloi ®, et, attaquant la place du côté de la porte des Morts '. De la sorte la ville fut entièrement investie et il devint impossible d'y introduire « aucuns secours oi^nisés*. »

Charles>Quiot, du 45 novembre. Correspotuienz, III, 545. — Sepulveda, 43*- 435. — Slbidanus, 445 '•. — Rabutin. -— Bref Discours

Albert exigea du duc d'Aumale 300,000 écus de rançon,en prétendant que le roi de France lui en devait 500,000. Lettre d'Eraso, du 46 novembre, précitée.

' Lettre de Jean Zapata, du 40 novembre, précitée.

' Lettre de Jean Zapata au seigneur ambassadeur Figueroa, du 7 novembre. Archives de SimancaSy 1. c.

^ Lettre d'Eraso, du 46 novembre, précitée.

* Du Mont, IV, 3« partie, 52.

* Lettre de la cour de Sa Majesté. — Suivant la lettre de Jean Zapata, du 2 novembre précitée, il avaU 3.000 cavaliev», 45^000 piétons, 40 pièces d'artillerie et 2,500 quintaux de poudre. Suivant le rapport intitulé: Nouveiies de Varmée, il n'avait que 8,000 piétons et 4 ,600 cavaliers.

^ Salignag FéNELON. — Habutin. — Bref Discours, eic,

7 SALIGffAC FéNELON.

* Lettre d'Eraso, du 46 novénibre, précitée.

Cet événement confirma Charles-Quint dans la résolution de continuer le siège, malgré Tintempérie de la saison, les maladies et les désertions, malgré les murmures des soldats et les représentations de la plupart des capitaines. Il crut, du reste, que la défection d'Albert de Brandebourg disposerait le roi de France à la paix. Dans le cas contraire, « il ny avoit autre chose à faire qu'à poursuivre l'entreprise , parce que si elle'cessoit il lui faudroit rompre son armée sans agir ; . » or il était décidé « d'attendre ce qu'il plairoit à Dieu lui en donner, plutôt que de se retirer sans essayer la fortune '. » En conséquence, il ordonna « de redoubler de diligence pour faire brèche ^, » et Marie de Hongrie dirigea sur l'armée de siège de nombreux renforts de pionniers, de chevaux du train , d'artillerie et de munitions ^. Le comte d'Egmont^ chaîné jusqu'alors d'observer l'Alcibiade, laissant la garde du Luxembourg au bailli du Brabant wallon ^, rejoignit d'Arenbei^ avec quatre enseignes de Bas Allemands et deux bandes d'ordonnances. Enfin, dans le cas où le duc d'Albe ne parviendrait pas à triompher de la résistance des assiégés , l'empereur comptait , pour arracher la paix à l'ennemi, sur l'énergique diversion opérée par le comte de Rœulx, qui « avec l'armée d'embas couroit et gâtoit la Picardie \ »

Vendôme avait à peine quitté l'Artois qu'y arrivèrent le régiment du duc d'Aerschot et une partie des renforts tirés

' Lettre du 13 novembre, précitée.

' Lettre de Charles-Quint, du 45 novembre. Correspondenz, III, 544.

' Comptes de Ph. d'Orley, f«»xiiij et xiiij ^•; de J. B. de Werchin, f» xxiiij »•; de la veuve de J. de Hemptines, f« xvij; de Henri de Witthem (n» 45228) f«« xvij et xvij t»; d'A. de Noirthoud (n<» 45473), f~ iij et v ^o. ^ Lellres des seigneurs, VIII, f«« 97 et 477.

* Lettre de de Boussu, précitée.

* Lettre de Cbarles-Quint, du 46 novembre, précitée.

de l'armée de la Meuse ; c'étaient le régiment de Bréderode, les bandes d'ordonnances d'Aerschot, de Mastaing, de Beveren, Van Cruningen, et 2,500 chevaux clévois ^ Le r^iment du prince d'Orange, la vieille et la nouvelle bande d'ordonnances de d'Hoogstraeten (présentant un effectif de 1 ,300 à 1 ,400 chevaux) et les 700 cavaliers frisons de d'Arenber^ furent retenus à Visé par le débordement de la Meuse " ; mais Marie de Hongrie prévint de Rœulx que, s'il était possible de tenter « quelque bon exploit en France, » elle lui enverrait ces troupes avec quatre canons et quatre demi-canons ^. Le comte, dont les projets avaient été écartés à cause de TinsufiSsance de moyens d'exécution, accueillit avec joie l'offre de la régente et l'assura qu'avec ces renforts il porterait la guerre au cœur des provinces ennemies. Il lui promit en outre la conquête du château de Hesdin. Lors de sa dernière expédition, il avait « bien reconnu la place depuis le pied jusques en haut et tout à l'entour *, » et il se faisait fort de l'emporter en huit jours. Si quelque contre -temps le détournait de cette entreprise, il se proposait d'enlever Corbie, de ravager toute la contrée jusqu'au pont Saint-Maxence et Montdidier, et de revenir brusquement sur Thérouanne, qu'il réduirait « par une verte batterie, » quelque effort que le roi de France tentât pour la secourir \ Marie de Hongrie donna sur-le-champ aux troupes retenues à Visé l'ordre de se mettre en marche, et quant au point d'attaque, elle le laissa à l'option du comte; seulement elle lui recommanda de s'arrêter de préférence à

' Lettre de Marie de Hongrie, du 47 septembre; et lettre de de Boussu, du 25. Lettres des seigneurs, Vil, f»' 435 et 220. * Lettre du 25 septembre, précitée.

^ Lettre du 42 septembre. Lettres des seigneurs, VII, f« 69. 4 Lettre du 4 juillet, précitée.

^ Lettres du 43 septembre. Lettres des seigneurs, VII, î*»* 80 et 96.

Texpédition la plus propre à « endommager le pays et estoaner le royaume. » Il fallait tout à la fois « j/enger le gros dommage que les François avoient causé aux Pays-Bas, pour contenter le peuple et ne pas rester sans revanche , » et effectuer une diversion propice aux projets de Tempereur. Cette diversion, « on ne pouvoit plus convenablement la faire que par desgat des pays et estonnement du royaume, par lequel on avoit, par deux fois ceste année, traversé les desseins du roi de France, l'une fois quand on l'avoit retiré d'Allemagne, et l'autre, du pays de Luxembourg ' . »

Afin de détourner l'attention de l'ennemi, on répandit le bruit du prochain départ des troupes de l'Artois pour les frontières de la Champagne ^ et, au fur et à mesure de l'arrivée des renforts, de Rœulx les dissémina dans les garnisons, de manière pourtant à les avoir toujours sous la main. Le 30 septembre, il réunit en conseil de guerre le prince d'Épinoy, Martin Van Rossem, de Bugnicourt et de Glajon, et Ton résolut de franchir la Somme, sitôt qu'on aurait reçu la division venant de Visé ^ Quant au but de l'expédition, on devait se borner d'abord à « brûler et faire encore pis s'il étoit possible, vu la tyrannise dont les François avoient usé k l'endroit des sujets de l'empereur, tant de feuz, d'efforcemenz , comme d'avoir tué gens de froid sang pour non pouvoir donner les grandes ranchons qu'ilz demandoient *. » Les églises et les monastères seuls, d'après les ordres de Marie de Hongrie, seraient épargnés ^ Bientôt de Rœulx, informé de l'approche

' Lettre du 47 septembre. Lettres des seigneurs, VII, [<> -138.

' Lettre du 43 septembre, précitée.

' Lettre de de Rœulx, du 30 septembre. Lettres des seigneurs, VII, f" 273.

^ Lettre du même, du 8 octobre. Ibid., f*» 363.

* Lettre du même, du -H octobre. Ibid., f® 400.

du prince d'Orange, ne voulut pas tarder davantage, et le 7 octobre, ayant opéré sa jonction avec Van Rossem, de Bugnicourt^ et de Glajon, il entra en Picardie. Il vint camper, le soir du même jour, à Crèvecœur, où Ton convint, pour donner le change à Tennemi, d'envoyer le seigneur de Vendeville, à la tête de détachements tirés des garnisons voisines, porter le ravage dans le Boulonnais ^. Dans la prévision que les Français chercheraient à détourner les coups du comte de Rœulx par quelque attaque sur le Hainaut, Marie de Hongrie mit une grosse garnison à Marienbourg, et donna « la superintendance » de cette place à de Lalaing, en enjoignant au capitaine de la forteresse, Philibert de Martigny, seigneur de Bernissart, « d'obéir au comte en tout ce qu'il commanderoit pour la meilleure garde et conservation d'icelle ^ »

Le 10, de Rœulx fut rejoint à Crèvecœur par les bandes d'ordonnances du comte d'Hoogstraeten et le régiment du prince d'Orange ; son armée, formée de Bas Allemands et de bon « nombre de Flamens, Hennuyers et Wallons, » se trouva forte alors d'environ 30,000 fantassins et 6,000 chevaux *, avec quarante pièces d'artillerie ^. On y voyait figurer des

' Ce seigneur venait d'être nommé chef de six bandes d'ordonnances : la sienne, d'Aerschot, de Wysmes, Mastaing, Van Cruningen et Famars. Com. du 2 octobre. Archives de r Audience, liasse Wii.

' Lettre de de Rœulx, du 7 octobre. Lettres des seigneurs, Vif. f« 355.

' Lettre du U octobre 1552. Ibid., f*» 399 et 399v<».

^ Nouvelles de Varmée. — Un autre rapport dit qu'il avait 6,000 chevaux, 62 enseignes, dont 42 d'Allemands « qu'on désigne sous le nom de bas Allemands, » et 20 de Wallons avec 30 pièces d'artillerie. Nouvelles de la cour de Sa Majesté, etc. — Rabutin lui donne seulement quarante enseignes et 2,000 à 3,000 chevaux.

^ Le commandement de Tartillerie avait été donné à de Vendeville, qui prit pour « assistant » le lieutenant d'Arras^ Guillaume Le Vasseur. Lettre du 7 octobre, précitée.

plus illustres seigneurs des Pays-Bas : le duc d'Aersehot, les princes d'Orange * et tf Épinoy, le comte d'Hoogstraeten, les seigneurs de Bréderode, de Glajon, de Trélon, Martin Van Rossem^. De Rœulx entra en campagne le jour même de l'arrivée de ses derniers renforts (10 octobre), et, exécutant le projet de venger au préalable les désastres causés par Vendôme, « poussa droit en avant, regardant tous les soirs ce qu'il feroit le lendemain, selon le temps et la conduite des ennemis '. » Vendôme, qui « préféra préserver ses terres et laisser brûler et piller celles du roi, » ne tenta rien pour l'arrêter, et se tint soigneusement enfermé dans LaFère, cheflieu de ses possessions, avec huit enseignes de lansquenets et d'autres troupes *. Sans donc rencontrer de résistance, les Impériaux étendirent leurs ravages jusqu'aux portes de Soisson^; puis, pénétrant dans T Ile-de-France, ils la livrèrent au pillage, et s'avancèrent jusqu'à seize petites lieues de Paris \

' Le prince d'Orange avait demandé à être attaché avec son régiment à Tarmée impériale ; mais Marie de Hongrie lui répondit qu'il fallait absolument que son régiment se rendît en Artois. Seulement elle permit au prince de rejoindre Temperenr, et, pour ne point le laisser sans charge, elle consentit, dans ce cas, à lui envoyer sa bande d'ordonnances, cantonnée dans le Luxembourg, à la disposition de d'Egmont. Guillaume refusa cette offre, et, ne voulant pas se séparer de son régiment, partit pour FArtois. M. Groen Van Prinsterer, 1, 44.

' Lettres de remerciement adressées à ces seigneurs par Marie de Hongrie, le 27 octobre, et citées par M. Gachard, Correspondance de Guillaume le Tacilurne.

* Lettre du 44 octobre, précitée.

^ ffouvelles de la cour et Nouvelles de r armée.

^ « M. de Rhus, à la tôte de l'armée de Flandres, et après s'être approché de seize petites lieues de Paris, est revenu sur ses pas pour se procurer de nouveaux approvisionnements; il compte rentrer en France par une autre partie. Dans cette campagne il a fait beaucoup de mal à la France; il a brûlé plus de cinq mille bourgs, villages, hameaux et fermes, entre autres, Noyon, chef-lieu de révêché et principale ville de cette province. Il aurait pris La Fèré, si M. de Vendôme, à qui cette ville appartient, ne s'y étoit pas renfermé avec son armée,

pendant que des corps détachés brûlaient Nesle et « le plaisant chasteau de chasse de Fouiembray, » pillaient et saccageaient Coucy-le-Châtel, menaçaient Compiègne. Noyon, abandonnée par sa garnison, fut brûlée; Chauny et Roye éprouvèrent le même sort, et le comte, redescendant ensuite vers la Somme, à la lueur de l'incendie de plus de huit cents villages, vint mettre le feu aux environs de Péronne ^ Le seigneur de Vaudemont , gouverneur de cette ville , qui tenta d'inquiéter sa marche, fut complètement battu et « eschappa à bien courir, comme firent beaucoup de ses gens ^. » De son côté, de Vendeville avait « bruslé et ruyné tout le pays de Boullonois. »

Après avoir semé au loin la terreur, de Rœulx, pressé d'exécuter ses projets sur Hesdin, se mit en marche vers cette place ; mais, le 24 octobre, survinrent de grosses pliûes qui l'obligèrent à s'arrêter à Authie ^ Cette halte, du reste, était rendue nécessaire par le besoin de repos qu'éprouvait son armée, déjà fort diminuée par les maladies *. Le comte ne voulut pourtant pas rester inactif, et chargea le prince d'Orange, d'Hoogstraeten et de Bréderode de « faire une grosse course vers Montdidier pour brusler et gaster pays. » Déjà l'avant-garde avec l'artillerie avait passé la Somme, quand un violent incendie éclata dans le camp, et la crainte que

laissant ainsi les terres du roi sans défense. Cette conduite a été remarquée. » Lettre de la cour de Sa Majesté, du 4 novembre, précitée. "

« Rabutin, l. IV, 57i. — Le Petit, l. viii, 208.

' Féry de Guyon.

^ Lettre de de Rœulx, du 26 octobre. Lettres des seigneurs, VII, f» 523.

4 « Messieurs les coronelz, assavoir prince d'Oranges, seigneur de Bréderode et marissal de Gheidres , m'ont dit que leurs régimens sont bien amoindriz depuis le partement de Grèvecœur, de mil cinq cens hommes, par maladies et aultrement. »> Lettre du môme, du 27 octobre. /6id., f» 535. — Autre lettre du 30 octobre. /6/d.,f«58^

l'ennemi ne profitât du désordre occasionné par ce sinistre, fit ajourner l'expédition V

Enfin, le temps étant redevenu beau, de Rœulx se remit tout de suite en campagne. Marie de Hongrie lui avait envoyé un nouveau parc d'artillerie, escorté par huit enseignes wallonnes avec 80 cavaliers ^, et c'était l'occasion ou jamais de frapper un grand coup. Afin de détouaner l'attention de l'ennemi, le comte dirigea son artillerie vers Dourlens ^ et, le 29 octobre, il envoya le capitaine Germiny et le jeune seigneur de Trazegnies, avec les bandes d'ordonnances de Trazegnies et de Trélon, reconnaître Hesdiri. Sans tenir compte de la recommandation qu'il leur fit de ne point s'arrêter longtemps devant la place, ces capitaines en pillèrent les environs et se laissèrent surprendre par une centaine de cavaliers français. « Les archers prirent honteusement la fuite, laissant en danger le peu de gentilshommes et gens de bien qu'il y avoit, lesquels firent leur debvoir et furent défaitz. Ainsi, 80 ou 100 chevaux en défirent 400. » Les Impériaux perdirent leurs deux enseignes : « mais, écrivit de Rœulx à la reine, ils ne se sont point fait blescher, ny leurs chevaux avec (je crois qu'ils savent bien qu'il y a peu de chevaux en Flandres). Pleust à Dieu qu'ilz fussent tous pendus! au moins ilz ne fuiroient plus \ »

Le duc d'Aerschot, chargé d'investir Hesdin \ partit, dans

' Lettre du 26 octobre, précitée.

' Nouvelles de la cour.

^ Rapport verbal du seigneur de Thoulouze. Reg. Collection de doc. hist., IX, fo431.

^ Lettre du 30 octobre. Lettres des seigneurs, VII, f« 580.

^ Il avait cru d'abord charger Martin Van Rossem de cette mission. — « Le marischal de Gheldres partira après minuit, pour aller fermer le chasteau de Hesdin avecq son régiment et quelques bandes de cheval. » Lettre du 28 octobre. Ibid., fo 559.

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