‹ Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique (volume 4)Chapitre 9 sur 15 · POUCE · texte numérisé non relu

POUCE

comprit qu'il avait dépassé le but, et, sans déroger aux principes émis, il reconnut la nécessité d'en atténuer l'application. Un édit du 15 janvier 1546 permit aux parrains et aux marraines de donner à leurs filleuls des cadeaux n'excédant pas une valeur de trois florins carolus. En cas d'infraction , le cadeau était confisqué, et le donateur et le donataire en payaient quatre fois la valeur.

Les rapports des officiers de justice signalaient une forte progression dans le nombre de crimes commis par des hommes ivres, et Charles-Quint attribua ce fait déplorable à un excès d'indulgence. En conséquence, il enjoignit à la régente et au conseil privé, non-seulement de ne plus accorder légèrement des lettres de rémission aux homicides, mais de punir doublement les crimes produits par 1 ivresse. Il fut recommandé aux commissaires chargés de renouveler les collèges municipaux, de ne point porter leurs choix sur des gens enclins à la boisson, de destituer même les magistrats ivrognes, et de les déclarer inhabiles à rentrer en fonctions. Ces dispositions de l'édit de 1531 furent impuissantes, puisque, «pour remédier au grand nombre d'homicides qui se commettoient encore journellement par yvroigneries es tavernes et cabarets, » l'édit du 15 janvier 1 546 enjoignit aux officiers de justice de redoubler de sévérité, et défendit d'accorder des lettres de rémission pour les meurtres perpétrés durant les dédicaces et kermesses ou dans les trois jours suivants. La taverne ou le cabaret, où l'homicide avait été commis, était fermé pour un temps déterminé, d'après la gravité du cas, par la décision du juge.

Ces mesures consacraient les dispositions contenues dans la plupart des coutumes locales, qui sévissaient contre les rixes des buveurs et celles engendrées par des noces ou par des kermesses; contre les individus ne soldant pas sur-le-champ

ou au plus tard dans les trois jours leur écot dans les tavernes; déclarant nulles toutes conventions qui y seraient conclues, si les parties à jeun ne les ratifiaient pas après un terme de trois jours ! . — Ces mesures portèrent-elles leurs fruits? A en croire Brantôme, et il fait autorité en pareille matière, les remèdes employés contre l'intempérance restèrent inefficaces, les édits furent joyeusement nargués. L'empereur, raconte-t-il, fit « une ordonnance que Ton n'eût plus à faire carroux 2 , sous peine de grosses amendes contre les contrevenans, et cela à cause des grands maux qui sortaient de ces brindes ordinaires et dissolues, tellement qu'il sembloit advis à un chascun qu'il avoit bien puni tous ses peuples, tant wallons que flamans, à cause de ces desfenses faictes de ne plus ainsi carrouser. Pour doncques oublier à la longue le mestier que la nature leur avoit appris, devenus quinaux en leurs festins, ils s'advisèrent d'esnerver cest edict prinsautier en ceste façon, selon le contenu du vieux proverbe italien : chi ha fatto la legge , ha trovato Vinganno (qui fait la loi y trouve l'échappatoire), c'est qu'aux banquets qu'ils faisoient, ils se monstroient les uns aux autres les godets et les tasses pleines de vin, et les sous-tenans regardoient à qui ils portaient et vouloient, puisVentredisoient : « Holîi l'entends-tu? » Celui qui estait tenu de pleiger son compagnon respondoit : « Et quoi? » L'assaillant répliquoit : « Ce que l'empereur a défendu; » et là dessus, il falloit trinquer et faire raison. Finalement l'empereur fut contraint de laisser hausser le coude aux bons biberons, comme ils avoient accoustumé. J'ay ouy figure ce conte à plusieurs et principalement à madame de Fontaines-Chalandray, qui estait de ce temps en Flandres,

' Art. 3, 54 , 99, de la coutume d'Ypres.

a Caroux ou carrouse, signifie intempérance, orgie, etc., et carrouser, boire à l'allemande.

fille avec la royne Éléonor sa maîtresse, et avoit tout cela veu pratiquer. »

Tous les récits s'accordent à cet égard. Suivant Jean de Glen : « Les gens du pays bas sont convoiteux d'amasser et espargner, croient légèrement (ce qui vient d'une rondeur et sincérité), sont subjectz à estre trompés, curieux, haussent volontiers le goblet, tiennent bonne table et longue, et de fait plus qu'il ne convient à personnes sages et attrempées. » En parlant des Anversois, Guicciardin dit que si la simplicité et la modération des repas régnent chez quelques-uns, la plupart vivent avec un luxe plus grand que la raison ne le requiert. Hommes et femmes de tout âge y sont vêtus beaucoup plus richement et splendidement que la civilité et l'honnêteté ne le peuvent ou doivent souffrir. On y voit à toute heure des noces, des festins, des bals ou d'autres passetemps; on n'entend à tous les coins des rues que sons d'instruments, chansons et bruits de réjouissances. » Ce n'est point avec des édits et des châtiments qu'on corrige les mœurs. Tirez le peuple de l'ignorance et de l'abrutissement , et vous le verrez bientôt, possédant le sentiment de sa dignité, renoncer aux cabarets et cesser de remplir les prisons et les dépôts de mendicité !

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