ROBERT?ON. L. V
Après s'être ostensiblement réconcilié avec l'empereur, il avait proposé de resserrer leur union par de nouvelles alliances matrimoniales. En renouvelant cette proposition, vers la fin de 1 550, il avait offert de marier le dauphin à la fille aînée de Charles -Quint; une de ses filles, à l'infant don Philippe ; le duc d'Orléans , à l'infante de Portugal , fille d'Éléonore; le duc d'Angoulême, à une fille de Ferdinand. « Par ces mariages, disait-il, nous n'aurons plus qu'un même vouloir, une âme en deux corps ; qui picquetera l'ung, l'aultre s'en ressentira, et pouvons, nous deux ensemble, mectre la loy telle que bon nous semblera en la chrétienté ^ » Mais Charles-Quint était trop habile oiseleur pour ne point éviter les pipeaux ; sous celte ofiVe il avait entrevu d'inadmissibles prétentions. Néanmoins, il ne l'avait pas repoussée, et il envoya le seigneur de Praet en France, pour traiter de l'union des deux familles. Seulement, il s'excusa de ne pouvoir unir au dauphin sa fille Marie déjà promise, et demanda la plus jeune des filles de France pour don Philippe. Quant aux ducs d'Orléans et d'Angoulême, comme il avait été question du mariage de l'un de ces princes avec la nièce du pape, Catherine de Médicis, il ne voulait pas, dit-il, contrarier ces projets, et il convenait d'attendre l'issue des négociations ouvertes à ce sujet. Du reste, il ne voyait pas d'obstacle au mariage du dauphin ou du duc d'Orléans avec l'infante de Portugal ^. En négociant ainsi, Charles-Quint prenait cependant si peu au sérieux les avances de l'infracteur du traité de Madrid, qu on le vit, dès le 3 avril 1531 , manifester ses défiances et ses
' Papiers d'état de Granvelle, 1, 492-496.
' « Note responsive remise, au nom de l'empereur, par le sieur de Reciu des Barres, au secrétaire d'état du roi Gilbert Bayard, générai de Bretagne, au sujet des alliances de mariage proposées par le roi. » Ibid., 495.
craintes sur les projets du roi ' , et que le 2 mai suivant , il recommanda à ses ambassadeurs à Paris de se tenir en garde contre la mauvaise foi ^. Il importait d'user d'adresse; un éclat eût été fort inopportun, au moment où Ton conspirait la perte des protestants ; aussi les ambassadeurs eurent-ils ordre de dissimuler le mécontentement de leur maître, et de « passer sur beaucoup de choses » pour éviter une rupture ^.
La mort de Louise de Savoie (29 septembre 1531) ayant mis le roi en possession de sommes considérables, il en avait sur-le-champ consacré une partie à racheter les terres des Pays- Bas engagées pour sa rançon. Cet empressement fortifia les défiances de Charles-Quint, et lorsque son voyage à Tournai fournit à François l" Toccasion d'une demande d'entrevue, il supposa au roi l'intention de réclamer Milan et le comté d'Asti, comme dot de l'infante de Portugal. Aussi déclina-t-il aussitôt la proposition, en alléguant son prochain départ et ses nombreuses affaires ^ François P' fut blessé de ce refus, et au dépit se joignirent des craintes légitimes sur l'accroissement d'une puissance qu'il avait contribué à élever, en livrant l'Italie et en sacrifiant tous ses alliés. L'élection de Ferdinand avait augmenté l'autorité de Charles-Quint en Allemagne; elle tendait évidemment à perpétuer l'empire dans la maison d'Autriche, et elle était devenue un grave motif d'alarmes. Un sentiment de crainte perçait chez divers gouvernements et il eût favorisé les vues de la France, si elle avait été en état de recommencer la guerre. Mais, épuisée par les dernières luttes et par les prodigalités de la cour , isolée par la maladroite conduite de son
• Voir la lettre adressée à ses ambassadeurs. Papiers d'état de Gran-
^ Lettre du 3 avril, précitée.
4 Lettre du 26 novembre 4534 . Correspondenz, I, 609.
roi, die était incapable d'affronter un prince qui dominait alors FEurope. Il fallait donc se borner à lui créer des embarras, à lui susciter des ennemis : pendant que Ton conférait à Paris sur les projets d'alliances matrimoniales, François I" entretenait les rancunes de Henri VIII , promettait son appui aux princes protestants , réveillait les espérances de Charles tf Egmont et de Robert de la Marck, poussait à la guerre les villes hanséatiques et le Danemark, envoyait des subsides au compétiteur de Ferdinand, excitait Soliman à venger Faffront que la capitale de TAutriche avait feit essuyer aux armes ottomanes.
L'agitation des Pays-Bas était trop favorable à cette politique, pour n'être point exploitée. Si François I" fut étranger aux troubles de Gand et de Bruxelles, il est incontestable qu'il ne négligeait rien pour les fomenter. On arrêta plusieurs de ses agents, tels qu'un capitaine de Metz, Lyon de Mercroy, qui débauchait des gens de guerre dans le comté de Namur * ; un « personnage qui menoit certaines intrigues, » et des espions français déguisés en prêtres ^. En même temps des rassemblements de troupes avaient lieu dans la seigneurie de Sedan ^. Mais Marie de Hongrie était sur ses gardes. Au premier avis des armements des de la Marck, elle flt mettre le Luxembourg en état de défense * ; Gilles de Sapoigne occupa le château de Mirwart, avec ordre de le défendre à outrance ^ ; les capitaines Lemotte et Nicolas de Rœulx prirent position à Marche avec leurs « compagnons coulevriniers ®, » et le château de Saussy,
' Compte d'Antoine de Berghes (n» 45210), f» xvj v».
* Lettre de l'empereur au duc d'Aerschot, 30 avriH632. Bulletins de la Commission d'histoire, II, 269.
' Compte deN. le Gouverneur (n»2636), de 4IV31-1532, f> xiij *•.
* Ibid., f» xij To.
'Jbid.
* 76W., f^xiiij.
toujours menacé, fut complètement armé '. Des précautions semblables furent prises sur toutes les frontières, et Charles- Quint, partageant les appréhensions de sa sœur, loua la sagesse de ces mesures '.
Ces défiances couvaient la guerre, et les nouvelles complications avec le Danemark ajoutaient aux embarras de la situation. On craignait, non sans raison, de voir les Danois, les Hanséates, les Anglais, les Gueldrois, assaillir les Pays-Bas, au premier coup de canon tiré par la France. Heureusement que des intérêts opposés, de profondes antipathies, le souvenir des défections du monarque français, peut-être aussi le danger de braver l'opinion publique, qui eût voué -à l'exécration les agresseurs de Charles -Quint, au moment où il tenait tête au redoutable ennemi de la chrétienté , arrêtèrent les projets de ses ennemis. Dans l'entrevue qu'ils eurent à Boulogne (octobre 1532), Henri VHI et François I" ne réussirent pas mieux à s'entendre qu'à dissimuler leurs intentions par le simulacre d'un traité contre les Turcs, et pendant que ces deux princes se rapetissaient, l'un, par les misérables questions de son divorce avec Catherine d'Aragon , l'autre, par la plus insigne mauvaise foi , l'empereur sauvait l'Europe d'une nouvelle invasion des Barbares.
Contrairement à l'opinion de Ferdinand, qui voulait ménager les princes protestants et se servir de leurs armes pour reconquérir son royaume de Hongrie, Charles-Quint, poursuivant ses premiers projets, avait quitté les Pays-Bas avec la ferme intention d'écraser les luthériens ' . Mais les formidables
' Compte de N. le Gouverneur (n» 2636), f» xix v. » Lettre du i6 novembre 4532. Correspondenz, II, 24-22. ^ Voir les instructions qu'il donna le 42 janvier 4 532, à François de Themste, ditThamise. /6id.,I, 660.
CAMPAGNE DE CHARLES-QUINT CONTRE SOLIMAN. 4t
préparatifs de Soliman avaient contrecarré ce dessein ; pour obtenir contre les Turcs le secours des protestants , il fallut négocier avec eux un accommodement qui, ayant pour base les conditions adoptées à Ratisbonne \ aboutit à la paix provisoire de Nuremberg. Tirant aussi un habile parti des propositions matrimoniales de François I*% Charles-Quint avait jeté rincertitude dans l'esprit du pape ^ et amené Henri VIII à conclure un traité d'alliance mutuelle (23 juin 1532)^x\insi rassuré contre les intrigues de la France, il pouvait attendre de pied ferme le flot musulman.
Soliman s'était mis en mouvement, le 2S avril 1532, à la tête de 200^000 combattants, munis de 300 bouches à feu, et plus de 100,000 hommes étaient en marche pour rejoindre son armée ^. Repoussant les ouvertures de Ferdinand, il avait déjà pénétré en Hongrie; tandis que Charles-Quint, alors atteint de maux de jambes et d'yeux*, n'avait pas encore d'armée. Mais, dans de telles circonstances, son énergique activité ne se démentait pas , et bientôt de tous ses états accoururent des contingents appelés à prendre part à la lutte. Les troupes des Pays-Bas arrivèrent les premières ^ Déjà beaucoup de Belges, animés de cet esprit belliqueux qui a immortalisé leur nom dans les croisades, étaient allés signaler leur valeur dans les plaines de la Hongrie ®, et, ainsi qu'on l'a vu, l'usage
' Voir ces conditions, que Charles-Quint accepta le 24 mai 4532. Reg. Collection de documents historiques, V, f<» 47.
' Rymer, XIV, 435.
' DE Hammer, Histoire de r empire ottoman.
* Bulletins de la Commission royale d'histoire, XI, 225. — Lettre de Charles- Quint à Marie de Hongrie, du 43 août 4332. Correspondenz, II, 3 et 4.
* Lettre du 4 3 août, précitée.
^ « A aucuns compaignons de guerre allans au service du roy de Honguene contre les Turcs. » Compte de J. Gobelet, maïeur de Bouvignes, de 4528-4530, 1. c, f" iij vo.
4â^ RÉGNE DE GHARLES-QUINT EN BEtGIÛUE.
s'était introduit de substituer aux pèlerinages prescrits en punition de certains délits, l'obligation d'aller combattre les Turcs. Cette fois, ce ne furent plus des volontaires isolés, mais un corps d'armée complet qui vola à lad éfense de la chrétienté et de la civilisation *.
Le 12 juillet, Marie de Hongrie avait ordonné des prières publiques et des processions pour le succès des armes de l'empereur contre les infidèles ^ et pendant que ces cérémonies religieuses se répétaient ^, des levées avaient lieu dans tout le pays *. Le comté de Namur, entre autres, fournit deux enseignes de cinq cents piétons chacune, sous les ordres de Nicolas bâtard de Rœulx, et du capitaine Jacques Lemotte \ Les bandes d'ordonnances de Buren ®, de Nassau, de Rœulx \ d'autres corps de cavalerie des Pays-Bas ® allaient se trouver au premier rang de l'armée qui fit refluer le torrent prêt à déborder sur l'Allemagne.
• Ce corps d'armée comptait 7,000 piétons et 2,500 chevaux (Leti, Vita delV imperadore Carlo r,part., II, l. i. — Foir aussi Féry deGuyon). Comme membre du cercle de Westphalie, la principauté de Liège envoya 420 cavaliers et 380 piétons (Chape al ville, III, 317) .
' Compte d'A. de Berghes (nn5210), f» xv.
^ Compte de N. le Gouverneur, f" xiiij.
4 Ibid.
^ « Item, en juillet audit au xv « xxxij, par ordonnance de l'empereur et de la royne, furent faites reveues et assemblées de gens de guerre et de piedt audit pays et comté, pour, soubz la charge du capitaine Ramelo en estre cueilliez jusques au nombre de cinq cens piétons, et autant soubz la charge de Nicolas bâtard du Rœulx, pour les mener es Allemaignes vers la majesté de Tempereur. » Compte d'A. de Berghes, f« xiiij *».
• « Aussi espère par le premier roessagier vous envoyer l'acquit des deniers fournis par votredite majesté, pour la compagnie de M. de Buren. » Lettre de Granvelle à Marie de Hongrie, du 26 septembre 1632. Reg. Collect. de doeum. hist., V, fo 55.
7 Lettre du comte de Rœulx, du 9 septembre 1532. Correspondenz, II, 8.
• Lettre du 1 3 août, précitée.
CAMPAGNE DE GHARLËS-QUJNT CONTRE SOLIMAN 43
Il fallait s'attendre à voir Soliman, irrité de son premier échec nûlitaire, se porter sur Vienne. En effet, le 8 août, un de ses lieutenants, Kasim-Beg, parut à deux lieues de cette ville avec 60,000 akindscbis. Or, l'empereur n'avait à lui opposer que 12,000 piétons allemands et une partie de la gendarmerie des Pays-Bas; les Espagnols du marquis del Guasto devaient arriver dans une huitaine de jours seulement à Inspruck , et les Italiens, sous le commandeur Pennaloza, n'étaient attendus qu'à la fin du mois. Quant lu reste du contingent des Pays-Bas, il rejoindrait, disait-on, l'empereur avant le 20 , et ce prince comptait marcher à l'ennemi dans les premiers jours de septembre. Mais la valeureuse résistance de Gunz détourna le danger de Vienne, et Soliman, qui se jeta sur laStyrie, vint échouer devant Gratz. Ce dernier échec décida du succès de la campagne, et les hordes musulmanes ne tardèrent pas à se retirer ' .
Les Belges prirent une part glorieuse aux nombreux combats qui signalèrent cette retraite. Ainsi, de Rœulx arriva à Lintz avec sa bande d'ordonnance, celle de Nassau et quelques gentilshommes de la maison de l'empereur, au moment même où apparaissait devant cette ville le kan tartare, qui venait de dévaster les rives de la Mur ; le comte mit la place à l'abri d'une surprise, rassura les habitants, et courut ensuite aux barbares ; ils n'osèrent tenir devant ses gendarmes et se retirèrent après quelques escarmouches (8 septembre 1532)^. Après le combat de Fernitz, où l'arrière^rde de l'armée ottomane fut écrasée (13 septembre), ce brave
' Lettre du 43 août précitée. — pe Hamher. — Voir pour le récit de cette campagne, une circulaire de Marie de Hongrie, adressée aux villes des Pays-Bas. Geel Correclie Boek, aux Archives de Bruxelles. -
' Lettre du 9 septembre, précitée. — de Hammer.
44 RÈGNE DE CHARLËS-QUlNT EN BELGIQUE.
capitaine voulait poursuivre l'ennemi Tépée dans les reins ; indigné de la lenteur du palatin Frédéric, il lui adressa de si violents reproches que l'empereur dut intervenir pour apaiser la dispute \ De Rœulx eut des querelles non moins vives avec le marquis del Guasto et le commandeur Pénnaloza, dont les troupes, qu'il voulait réprimer en sa qualité de maréchal de Tost, commettaient de tels brigandages « que sans brusler, tuer, enlever les gens, elles ne pouvoient causer plus de dommage ^ » Ses accusations étaient fondées, puisque l'empereur en écrivit sévèrement à ces deux généraux ^.
Aucune victoire décisive n'avait été remportée ; mais 300,000 Ottomans s'étaient dissipés devant 90,000 fantassins et 30,000 cavaliers. La chrétienté avait échappé à un danger suprême , et de ce moment , elle vit en Charles-Quint son défenseur. Jusqu'alors il avait laissé à ses généraux le soin de conduire ses armées, et il fut loué d'avoir voulu diriger lui-même cette guerre , contre le plus formidable de ses ennemis. Il grandit aux yeux de l'Europe, et si ce succès accrut le dépit de ses adversaires, de François I" surtout, il se trouva assez fort pour contenir leurs haines. D'ailleurs la trêve que Corneille de Scheppere, son secrétaire et son ambassadeur près du roi de Pologne et du vayvode de Transylvanie, conclut avec la Turquie, lui permit de reporter toute son attention sur les menées de la France, et Marie de Hongrie se trouva libre d'agir avec vigueur contre le Danemark et les villes de la Hanse.
Au milieu de ses graves préoccupations, cette princesse
' DE Hâmmer. — Lettres du comte, du H septembre, et de Charles-Quint, du 46 septembre. Correspond enz, II, 44 et 45. ' Lettre du 6 septembre. Ibid., 6.
^ Lettre de Charles-Quint, du 9 septembre. Ibid., 6.