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CHAPITRE XVIII

MARIE DE HONGRIE. - ORGANISATION DES CONSEILS SUPÉRIEURS DU GOUVERNEMENT.

Avec Mai^uerite d'Autriche finit une époque de transition : les grandes questions étudiées jusqu'alors vont être résolues; tout se renouvelle; les choses et les hommes changent. Déjà, pendant les dernières années de la régente, la mort avait beaucoup moissonné autour d'elle : le comte Charles de Lalaing (18 juillet 1525), qui encourut, de la part de ses confrères de la Toison d'or (1516), l'étrange reproche de malpropreté ' ; — Louis de Ligne, seigneur de Barbançon, à qui Mai^erite donna de nombreux témoignages d'affection ' ;

' Siêtoire de Vordre de la Toison d'or, 302.

* < A messire Loys de Ligne, chevalier, seigneur de Barbançon, la somme de cent florins d*or du prix de xxviij sols pièce, pour semblable somme, dont madame, par ses lettres patentes du vj» jour de mai xv « xxiij, luy a fait don de grâce spécial, pour avoir et acheter ung cheval que de pièçà madite dame luy avoit promis. » Compte de Jean deMarnix (n» 4799), f* cviij '•.

• A deux compaignons, Tung sellier et Taultre menusier, résidens à Bruxelles, la somme de six livres huit sols , que deue leur estoit pour Tachât d'âne beUe chayère de bois, garnie sur le derrier de deux appuyhoirs et sur le devant d*one petite table couverte de drap verd, de laquelle madite dame a fait don à monsieur de Barbançon, pour soy faire pourter en icelle quant il vouldra. » Ibid. (n» 4805), f» ij « xiiij.

« Pour une pièce de bon velours verd, contenant xxvij aulnes demie, lequel madite dame a fait prendre et acheter de luy au prix de Ixxij sols Taulne, et ioeUuy délivrer de sa part à monsieur de Barbançon, auquel elle en a fait don, pour en faire Caire ung lictde camp. » /6id., f« ij « xxvj ▼**.

Cest peut-être de cette affection que, par une confusion assez fréquente dans

— Philippe de Clèves, seigneur de Ravenstein, Tillustre auteur des Instructions de toute manière de guerroyer (28 janvier 1527), dont les conseils et rexpérience furent souvent utiles, et qui participa aux affaires les plus importantes, aux négociations les plus difficiles; — l'ancien gouverneur de Charles- Quint, Charles de Croy, prince de Chimay (11 septembre 1527); — Jean d'Egmont, enlevé au milieu de ses exploits (19 avril 1528); — et Philibert Naturel (22 juillet 1529), contre qui Marguerite n'avait cessé de nourrir de profondes antipathies, sans pourtant dédaigner ses talents.

La douairière de Savoie fut suivie de près dans la tombe par son fidèle et dévoué « conseiller, trésorier et receveurgénéral de toutes ses finances, > Jean de Mamix ; — par son maitre d'hôtel, Nicaise de la Barre, seigneur de Carnoy et de Ridemont, à qui elle avait fréquemment confié de délicates missions; — par le nouveau chancelier de la Toison d'or, Jean Lescot de Cambrai, prieur du couvent des chanoines réguliers de Bois - Seigneur- Isaac; — parle receveur-général du comté de Namur, Nicolas Rifflart (9 mai 1531); — par Jacques de Homes (7 août 1531); — par Antoine de Berghes, abbé de Saint -Bertin (12 janvier 1532); -- par Jean de Berghes (20 janvier 1532); — par Jacques de Luxembourg (22 juillet 1532); — par Antoine de Ligne (1532) V Ces derniers avaient joué un rôle considérable dans les événements de l'époque, et la plupart, les deux de Berghes surtout, avaient exercé une grande influence sur la marche du

leurs récits, les écrivains français sonl partis pour forger la fable des amours de Marie de Hongrie et du seigneur de Barbançoo ou de Brabançon, comme quelques-uns appellent, sans y entendre malice, le fils de ce seigneur, Jean de Ligne, comled*Arenberg.

• Compte d'Antoine de Berghes, f« xxvj »". — Heg. Aert Van der Goeê,

gouvernement. L'abbé de Saint-Berlin, honoré de la confiance de Maximilien et de Philippe le Beau, fut mêlé aux principales négociations avec la France ; son frère Jean s était plus particulièrement occupé des relations avec l'Angleterre, et l'affection de Henri VIII pour ce seigneur aplanit, on la vu, plus d'une difficulté. Jacques de Homes figura spécialement dans les affaires de la Gueldre; mais ce seigneur, qui fut accusé, dans le 18* chapitre de la Toison d'or (1516), « d'estre trèsenclin à l'ivrognerie ', » dut peut-être moins son influence à ses talents, qu'à l'amitié de la régente pour sa charmante femme, Marguerite de Croy ^. Malgré ses trois mariages ^ , Jacques de Homes mourut sans postérité, et son frère Jean lui succéda dans son titre. Ce dernier ne laissant également pas d'enfants, adopta ceux de sa femme, Anne d'Egmont, veuve de Montmorency, seigneur de Nevele. C'est ainsi que le comté de Homes passa dans cette illustre maison. Jacques de Luxembourg, qui avait succédé à son père (mort le lî juillet 1517), dans le gouvernement de la Flandre, s'était montré habile administrateur, capitaine expérimenté, et avait rendu d'importants services, dans la direction des affaires publiques et dans les guerres contre la France. Après sa mort, Charles-Quint mit à exécution le dessein déjà conçu par son aïeul, en 1510 ^ et pendant dix ans, la Flandre resta

' Histoire de ta Toinon (for.

* La collection des lettres familières qu*elle écrivait à Marguerite nous a été œoservée. — En 4W3, cette princesse, envoyant des confitures à Maximilien, lui dit : « Elles ont été faites par une bonne apothicaire qui s'appelle comtesse ^ Homes. •» Correspondance.

' Marguerite de Croy, Claude légitimée de Savoie, et Aune de Bourgogne.

* • Quant au gouvernement de Flandres, il nous semble eslre nécessaire de y plus commectre gouverneur, et sommes en cesle opinion. » Lettre de Maxi- 'ûilieOjdu 24 janvier 1540. Correspondance, I, 228.

1 10 RËGNE DE GHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

sans gouverneur. Jacques de Luxemboui^, en qui s'éteignit le titre de seigneur de Tiennes, n*ayait point d*enfant, et sa sœur, Françoise de Luxembourg, porta le comté de Gavre dans la maison d'Egmont V Singulier rapprochement que cette augmentation de puissance dans les familles de Montmorency et d'Egmont qui, étrangères, toutes deux, à la Belgique, devaient y voir leur naturalisation consacrée par Téchafaud. Antoine de Ligne avait eu une place distinguée dans les conseils de Marguerite ; mais il avait brillé davantage dans les combats, où il mérita le surnom de Grand Diable et conquit le titre de prince de Mortagne.

Une perte plus sensible sans doute à Cbarles-Quint, fut celle de Charles de Lannoy, mort à Gaëte, le 23 septembre 15271 Nul, en effet, ne lui avait rendu de plus éminenls services et dans les conseils et sur les champs de bataille. Né à Valenciennes, en 1487 ou 1488, de Jean, seigneur de Mingoval, et de Philippine de Lalaing, Charles de Lannoy, appelé d'ordinaire M. de Senzeiiles (d'une seigneurie qu'il possédait dans l'Entre -Sambre-et-Meuse) ou M. Le Grand (à cause de ses fonctions de premier écuyer de l'empereur), avait les quaUtés d'un franc gentilhomme; dans les fêtes militaires, il brilla, entre tous, par ses grâces, par son adresse, par son intrépidité. On le vit à Mons, en 1515; à Bruxelles, l'année suivante, remporter les prix de tournois. Après avoir fièrement

' Ce fut en faveur de cette dame que, par lettres patentes datées de Bruxelles, le 48 octobre 4540, Charles-Quint érigea le comté de Gavre en principauté Archives de la famille de Gavre, au château de Monceau.

" Lettre de P. de Veyreà Charles-Quinl, du 30 septembre 4527. Correspondenz, I, 249 — Le Sobiliaire des Pays- lias et le Mausolée de la Toison d'or, ou les tombeaux des chefs et des chevaliers du noble ordre de ta Toison d'or (Amsterdam, 4689), disent erronément le 6 novembre. —Ces livres fourmillent d'erreurs de ce genre.

MARIE DE HONGRIE. ill

soutenu rhonneur du nom belge dans la sanglante joute de Valladolid (1518), de concert avec Adrien de Croy, il s'offrit à lutter contre tous venants, désarçonna la plupart de ses adversaires, et en blessa plusieurs. Il n'épargna pas même son souverain, avec qui il rompit trois lances '. Élevé avec Charles, mêlé de bonne heure aux entreprises militaires et aux intrigues diplomatiques, il avait acquis une expérience des affaires, d'autant plus précieuse, qu'au milieu des graves complications des affaires italiennes, si fécondes en perfidies, il était le seul peut-être qui fût à l'abri des soupçons. Le jeune empereur ne put confier à des mains plus habiles et plus dévouées, le soin de neutraliser les intrigues de la cour de Rome et les menées des Français dans un pays profondément hostile à sa domination.

Charles de Lannoy, nommé vice-roi de Naples (1522), justifia ce choix par l'adresse et la fermeté qu'il déploya dans ce gouvernement ^. Vainqueur de François 1", dont il avait prévu la défaite, il ne dépendit pas de lui que son souverain ne retirât les plus grands fruits de sa victoire. Aussi Charles- Quint récompensa-t-il les services rendus en celte circonstance, par le titre de comte (10 février 1526)^ et par le don de la principauté de Sulmone et du comté d'Asti. Les liaUens et les Espagnols, jaloux du crédit de de Lannoy \ les Français, irrités par le souvenir de sa victoire, ont cherché N-ainement à ternir sa réputation. Toute la correspondance de Charles-Ouînt prouve la haute estime de ce prince pour le courage du grand capitaine, pour la sagesse de l'homme

yoir M. Wal'T£Rs, Histoire des environs de Bruxelles, 111. 130. * Voir aux Archives du royaume les registres iulitulés Correspondance de ChdrieMjuint, Italie et Portigal.

'D'OvTRBMA^i. Histoire de Valenciennes, 58<-587. — * Brantôme, Ï, 58.

tli RËGNE D£ CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

d*éUit, qui fut son confident et sou ami. Malheureusement ia gloire de ce beau nom ne se perpétua pas ', et la conduite de Philippe de Lannoy à Cérisolles flétrit les lauriers de Pavie (^ueillis par son père. Ces deux hommes, du reste, montrent les changements survenus dans les mœurs de la noblesse. Au vaillant capitaine succédait le seigneur fastueux , prodiguant sa fortune pour justifier sa devise : un papillon se brûlant ù une chandelle, avec ces mots : yo voy dietro aquel (lie me arde (je cours h ce qui me brûle). — Le prince d'Orange, Philii>ert de Chûlons, qui avait convoité la succ(*ssion de Charles de Lannoy', ne lui avait guère survécu. Victime de son bouillant courage, cet émule de tons les héros, mais aussi des plus farouches capitaines de l'époque, fut tué au combat de Gavinana (2 août 1530), où la république florentine trouva son tonil>eau '.

Ainsi insensiblement allaient disparaître de la scène politique, les grands vassaux que h\ crainte de la puissance rommunalo avait ralliés autour du souverain. Ils s'étaient habitués h confondre leurs intérêts avec les siens; mais leurs lils, se jugeant désoi'mais à l'abri des tentatives des comniunes; menacés au contraire par une autorité qui cherche à se consolider et à s'étendre, se montreront peu disposés

' Chnrlts de l^mnoy av<iil ou de sa femme. Françoise de Montbel : Jean, en 4511 ; Philippe, en 1513; Françoise, Ferr>', Ferdinand, tous nés à Steenocker- /ecl, dont il avait acheté la seigneurie à I*hilippo Hinckaert; Marguerite, née à Malines: Jean, ué à MiddellK)ur^; et Marie, née à Sarragosse. M. Wautibs, I. ('., 132. — Ferdinand, plus souvent nommé Fernande, prit le titre de comte (le La Koche, après son mariage avec l'héritière de ce comté, Françoise, flUe de Jean de la Paiu Varemix)n et de Claude de Rye.

* Correspomlenz, 1, 254. — \\ succéda depuis h don Inigo de Moncade, tué au (ombat naval deSalerne, en 4528.

' Voiv Fery de Guyom et les aim. de M. de Rubailx de Soviiot, 46-54. — SiMo.\DB Di SiSMOMDi, flùtoite des républiques italiennes, VIU.

M\m^ bE HO.NGREË.

lia

h mrviv ces lendïinces* Déji peut-être mcme ils pensent à s'unir aux anciens adversaires de ia uohiesse, pour défendre leur propre indépendance. Aussi, lorsque Marie de Hongrie se plaindra un jour de ne plus reaconlrer le même zèle, le même dévouement, la inéme capacité dans les scr\^iteurs de son frère, ne faudra-t-il point, comme elle le fit, en accuser leur manque d'énergie et de talent. Lorsque, plus tard, Marguerile de Parme verra la noblesse, le clei'gé, la bourgeoisie, le peuple réunis dans de communs intérêts, il ne faudra les accuser ni d ambition, ni d*esprit de turbulence. Cette situation sera la conséquence uatui'elle du système envahisseur poui-suivi par lesgouvernaiils; système fatal qui, absorbant toutes les forces collective de la société au prolit dun seul, épuise le corps social et péril lui-même frappé (le consomption* Apologue de Ménénius Agrippa, vous n*avez été compris que par le peuple î

Vers la même époque se compléta le ehangemenl qui s'était maniffôté en Charles-Quint après la mort du seigneur de t^hièvres; Galtinara était décédé à Jnspruck ieî( juin 1530; el l'empereur annonça sur-le-champ TintentiOQ de prendre JÈsormais lentière direction des aflaiies, A cet effet, il ^upjiriijia la charge de grand chancelier et en divisa le^ fonctions, qui réunies donnaient trop dautorité à un seul homme. Jusqu'alors la supériorité de son intelligence avait encore été contestée, et Ion rapportait souvent ii ses ministres Ihonneur

ses plus importantes mesui'es* 11 lui fetlut peu de temps pour réformer sur ce point l'opinion publique. Dès qu'il eut saisi tes iv>nes de Tétant, quelle que fût la nature des a H aires. rien ne se régla plus que par sa volonté: ne se préoccupant pas du reproche d'en retarder ainsi Texpédition, il entendit ne dépendre dans ses résolutions d'aucun de ses ministres.

Il voulut même que chacun le sût, car il n'ignorait pas qu'il passait pour avoir subi la tutelle du seigneur de Chièvres et de Gattinara. En écoutant les opinions et les avis de ses conseillers, il leur fit sentir que ce n'était pas leur autorité, mais la raison seule qui déterminait ses décisions. < Bientôt alors tout le monde s'étonna de sa rare prudence, et les hommes d'état l'admirèrent dans toutes ses actions, au point que l'on tint que son avis était toujours le meilleur '. »

Les conseillers de Charles-Quint étaient nombreux; mais quatre seulement furent admis dans tous ses conseils; c'étaient : le secrétaire Francisco de los Covos, grand commandeur de Léon et grand trésorier de Castille ; Nicolas de Perrenot, seigneur de Granvelle, premier conseiller d'état et garde des sceaux des royaumes de Naples et de Sicile ; don Garcia de Padilla, grand commandeur de Calatrava; et l'archevêque de Bari. Ces deux derniers n'eurent pas de fonctions propres appartenant à la charge de grand chancelier; conseillers ordinaires, ils délibéraient, en cette qualité, avec les premiers sur la généralité des affaires. Ceux-ci seuls les maniaient et les expédiaient. Le grand commandeur Covos eut la charge exclusive des affaires d'Espagne, de Naples et de Sicile, excepté en ce qui concernait l'administration de la justice ou les pragmatiques et constitutions de ces royaumes; dans ces derniers cas, il la partageait avec l'archevêque de Bari pour l'Espagne, avec Granvelle pour les autres états. Outre ce département, Granvelle fut spécialement chargé des affaires des Pays-Bas, de la Bourgogne et de l'Allemagne; Charles-Quint ne signait aucune pièce relative à ces affaires, sans que ce ministre y eût d'abord apposé sa signature ^

• Relation de N. Tiepolo, 1. c. — » Ibid.

Nicolas de Perrenot, né en 1486, à Ornans, petite ville du comté de Boui^ogne, était fils « d'un homme noble et riche qui avait eu des charges considérables dans la province. » Après avoir achevé ses études à l'université de Dôle, parvenu au doctorat en droit, il revint à Ornans exercer les fonctions d'avocat du roi au bailliage de cette ville. En 1513, il épousa Nicole Bonvalot, femme d'un rare mérite, qui le seconda parfaitement dans ses projets pour l'élévation de sa nombreuse famille '. Nommé conseiller au parlement de Dôle, en 1518, il devint, dès l'année suivante, maître des requêtes du conseil privé des Pays-Bas. Il ne tarda pas à être remarqué par Marguerite, qui l'employa dans les missions les plus importantes. En 1521, il prit une large part aux négociations de Calais, et, bientôt après, la régente le chargea d'aplanir les différends qu'elle avait avec le duc de Savoie, au sujet de son douaire. Granvelle les termina à la satisfaction de la princesse, qui l'en récompensa par une gratification de 500 livres ^ et par le don de < vingt aulnes de bon taffetas noir pour s'en faire une robe '. » De ce moment aussi, Marguerite ne cessa de pousser à la fortune de son protégé. Il lui dut, comme Gattinara, comme une foule d'autres conseillers formés dans l'administration des Pays-Bas, la haute faveur dont il jouit près de Charles-Quint. Envoyé en Espagne en 1525, il fut

' Granvelle eut de son mariage avec Nicole Bonvalot, quatorze enfants : trois moururent en bas-âge; onze lui survécurent : six filles, toutes mariées avantageusement, et cinq fils : Antoine, le fameux cardinal de Granvelle; Thomas de Ghantonnay, comte de Cantecroix; Jérôme de Champagney, baron d'Autremont; Charles, abbé de Favemay; et Frédéric, qui prit, après la mort de Jérôme, le nom de Champagney.

' Lettres patentes du 45 décembre 4524. Compte de J. deMarnix (n» 4800), f» vij "iij.

»/6«i., f-ix"^.

aussitôt employé dans les négociations du traité de Madrid, et Tempereur le députa ensuite en France, pour surveiller Texécution de ce traité. La mauvaise foi de François I" abrégea cette mission. A son retour, Granvelle fut appelé à assister Gattinara, et le remplaça durant la dernière maladie du grand chancelier'.

Apportant une extrême habileté dans le maniement des affaires, un sens droit, des vues élevées dans leur appréciation, Granvelle fut incontestablement un des plus judicieux ministres de son époque. II dut à ses talents supérieurs la durée extraordinaire de son crédit, qui s'étendit à tous les membres de sa famille. Charles-Quint, doué, au plus haut degré, de l'art, si précieux pour les princes, de discerner le mérite spécial des hommes qu'ils emploient, lui accorda la plus large part de sa coniiance; il l'emmena dans la plupart de ses expéditions et de ses voyages, et le chargea de ses négociations les plus ardues. Il l'appelait son premier conseiller, et discutait souvent avec lui des heures entières avant de résoudre une question *. « Personne, écrivait-il à son fils, n'entend mieux les affaires de mes états, que Granvelle, particulièrement celles qui roncernent FAllemagne, la Flandre, las deux Bourgognes, et les négociations avec les rois de France et d'Angleterre *. » En proie à la maladie de son époque, s'il dirigea avec habileté les affaires de son maître, il eut soin de ne pas négliger les siennes ; et rétablissement de ses nombreux enfants, l'accroissement de sa fortune, ne le préoccupèrent pas moins que le soin d'agrandir la puissance de Tempereur. Il eut peu de relations directes avec les peuples des Pays-Bas, qui imputèrent, non à

• Cons. l'abbé Boisot, Projet de la Vie du cardinal de Granvelle. — M. Ch. Weiss, Police sur Granvelle.

• Relation de B. Navagero, 1. c. — ' Papiers d'état de Granvelle, I, 179.

ce ministre, mais aux conseillers de la régente, les mesures despotiques de leur souverain. En Allemagne, au contraire, on attribua à Granvelle les empiétements de Charles-Quint sur la constitution germanique, les violences et les perfidies commises envers les protestants, et son nom y fut en horreur. Après ces ministres venaient cinq seigneurs des Pays-Bas, à qui Charles-Quint accordait une conflance dont ses autres conseillers se montrèrent souvent jaloux. C'étaient Henri de Nassau; Adrien de Croy, récemment créé comte de Rœulx (24 février 1530); le marquis d'Aerschot, Philippe de Croy; le seigneur de Praet, Louis de Flandre ; et Philippe de Sainte- Ald^onde, seigneur de Noircarmes*. « Aucun ministre ne jouit d'autant de faveur et d'autorité que le comte de Nassau, dit, en 1532, un ambassadeur de Venise; il aurait bien plus d'autorité encore, s'il voulait prendre en mains le timon des affaires et user de son crédit, car Sa Majesté l'aime et le respecte beaucoup; mais il ne semble pas se soucier de gouverner. Il se contente d'assister aux conseils présidés par Tempereur et d'y exprimer librement son opinion ^. » Le seigneur de Praet, tout dévoué à Nassau, fut employé dans la plupart des négociations avec l'Angleterre et la France. « On prétend, rapporte le même ambassadeur, que ce seigneur n'est pas fort bien vu dans ce dernier pays, parce qu'il n'a jamais voulu accepter du roi très-chrétien ni pension, ni présent. En revanche, l'empereur lui témoigne une vive affection; il l'a prouvé, en donnant à de Praet, simple gentilhomme, le collier de la Toison d'or, ce qui fut considéré

' n ne faut pas confondre ce nom de famille de Sainte- Aldegonde avec la seigneurie de Mont-Sainte-Aldegonde, qui plus tard passa momentanément dans la famille des de Marnix.

* Relation de N. Tiepolo.

comme une grande marque d'honneur. » Le comte de Rœolx, avait jusqu'alors consacré toutes ses facultés à la diplomatie, et justifié la confiance de son maître par l'habUeté qu'il déploya en détachant le connétable de Bourbon de la France; il brillera bientôt sur un autre théâtre. A partir de cette époque ce seigneur et le marquis d'Aerschot s'occuperont particulièrement des points ayant trait à la guerre; quant à de Sainte-Aldegonde, il ne fut guère, parait-il, employé dans les affaires \ Sur la scène politique parut alors aussi un homme qui s'était fait remarquer dans les rangs secondaires de l'administration : Jean Hannaert, nommé d'abord secrétaire du prince d'Anhalt, en 1507 ^ appelé ensuite aux mêmes fonctions près de Maximilien et du jeune souverain des Pays-Bas', nommé enfin secrétaire du conseil privé, receveur de l'Épargne, bailli de Ninove, et récompensé de ses services par la croix de chevalier de l'ordre de Saint-Jacques. Il avait épousé une riche héritière, Marguerite dame de Liedekerke, vicomtesse de Lombeke, fille d'Adrien Vilain \ et, grâce aux titres que lui avait apportés sa femme, Jean Hannaert put aspirer aux premières dignités de l'état; en effet il ne tarda pas à occuper l'ambassade de Paris, où il trouva l'occasion de déployer, au profit de son maître, sa profonde expérience des affaires.

Lors de la mort de Mai^erite d'Autriche, Charles-Quint se trouvait en Allemagne, où l'avaient appelé de graves intérêts. Jugeant l'alliance du pape indispensable à la consolidation de son omnipotence en Italie, alarmé des idées de liberté qu'avait engendrées la réforme, il était sorti des conférences

' Relation de N. Tiepolo — • Comptes de la trésorerie des guerres, 1. c. ' Voir Nég. dipL, I, 464, 464, 54» ; II, 240, 630, 642. * Voir M. Wautbrs, 1. c, III, 323.

de Bologne avec la ferme résolution d'arrêter à tout prix Tessor des nouvelles doctrines. Malgré Téchec qu'ils avaient essuyé devant Vienne (1529), les Turcs restaient redoutables et se préparaient même à de nouvelles invasions. Heurter de front les princes protestants eût donc été dangereux , et c'était par des moyens tortueux que l'empereur comptait atteindre son double but : se servir de la papauté pour étendre sa puissance et pour usurper le pouvoir absolu. A cet effet, il se borna d'abord à opposer des ligues catholiques aux ligues protestantes, sans remarquer peut-être qu'en entrant lui-même dans les premières, il ouvrait la voie à des guerres civiles. Puis, ne pouvant poursuivre en personne l'exécution de ses desseins, U voulut avoir en Allemagne un lieutenant Adèle et investi d'une autorité suffisante pour le suppléer en son absence. Le lieutenant était trouvé, et nul ne convenait mieux à cette mission que le roi de Bohême et de Hongrie. Ferdinand, alors âgé de près de 37 ans, était d'un caractère doux, d'un esprit concUiant, propre à calmer les haines et à désarmer les résistances. Mais, quoique son affabilité lui eût gagné la plupart des princes de l'empire, à peine furent-ils informés de l'intention de le faire élire roi des Romains, qu'une formidable opposition se forma, et c'était cette opposition que Charles - Quint était venu combattre. Son couronnement rendait cette élection légale, et son habileté, sa fermeté triomphèrent de toutes les difficultés. En vain les princes protestants refusèrent-ils de se rendre au collège électoral convoqué à Cologne (21 décembre 1530) : on se passa de leurs votes, et, au prix de 300,000 ducats, on acquit les voix des autres électeurs V En vain, lorsque Ferdinand fut élu.

' Voir les instructions données à ce sujet. Staatspapiere, 60.

120 RÉGNE DE CHAnLËS-QUINT EN BELGIQUE

(5 janvier 1531), les opposants protestèrent-ils; on ne tint pas plus compte de leurs protestations que de leur abstention, et, le 11 janvier 1531, le nouveau roi des Romains fut solennellement couronné à Aix-la-Chapelle.

Assuré de l'empire, où il laissait un coadjuteur personnellement intéressé à veiller aux intérêts de sa maison, Charles- Quint partit pour les Pays-Bas, d'où il était absent d^uis près de neuf ans. Déjà, le 33 décembre 1530, il avait écrit au conseil privé que, « considérant les grandes charges et frais que ses bonnes villes de par delà avoient supportés pour les guerres passées, et les dommages advenus par les dernières inondations, il ne vouloit pas qu'elles se missent en dépenses pour fêter son arrivée, qui auroit lieu incessamment \ » Son séjour en Allemagne n'avait point été stérUe pour ces provinces, et il s'était servi de son autorité impériale pour arrêter diverses mesures d'une haute importance.

De fréquents débats s'étaient élevés au siyet de provisions de justice décernées, par le conseil de Brabant, contre les Flamands qui avaient fait arrêter des Brabançons pour dettes ou pour d'autres motifs. Les uns invoquaient le privilège de la Bulle d'or interdisant à tous princes, juges ou tribunaux de l'empire d'exercer aucune juridiction sur les habitants du Brabant ou de saisir leurs personnes ou leurs biens, pour quelque cause que ce fut *; les autres prétendaient que la Flandre « n'étoit pas terre de l'empire, mais pays de justice

. ■ M. Gaciiard, Documents inédits^ etc., I, 301.

• Ce privilège octroyé, en 4349, par l'empereur Charles IV au duc Jean lU, avait été confirmé, en UH, par Sigismond, et, en 4512, par Maximilien. On l'appelait bulU d'or, parce qu'il était consigné dans une bulle scellée, prétend-on, d*un sceau d'or. « On aurait dû plutôt, dit un auteur allemand (Stryeius, cité par M. De Facqz, Ancien droit Belgique, I, 238, note 4), le nommer bulle de plomb, tant il grevait les états voisins. »

EARIE D£ HONGRIE. i±\

et d arréi, et qu en conséquence ils n'avoienl pas à connaître de ce privil^e ^ » En 1529, ces débats s*étaient renouvelés à Toccasion de Fincarcération d un boui^eois d'Anvers (Josse Van de Wouvere), poursuivi pour dettes par un bourgeois de Bruges (Christophe de Landsheere). L'Anversois assigna son créancier devant le conseil du duché et, en vertu d*un arrêt de cette cour, le Brugeois fut emprisonné à Berg-op-Zoora; en outre, on saisit ses biens ^. Les états de Flandre réclamèrent aussitôt et il en résulta « grosse aigreur des Flamands contre ceulx de Brabant. » Le conseil privé, appelé à se prononcer, se borna à reconnaître que « les Brabançons étoient journellement arrêtés pour dettes, en Hainaut, Namur, Luxemboui^, Hollande etZélande, pays d'ancienneté d'empire; » mais en attendant que la question principale fût tranchée, Marguerite interdit au conseil de Brabant toutes poursuites jusqu'à plus ample information ^. Cette mesure ne satîsflt point les états de Flandre, et leurs plaintes devinrent si vives que, pour les apaiser, une déclaration de la régente, du 21 mai 1530, accueillit provisoirement leurs réclamations^.

Les Brabançons protestèrent contre cette décision, et n'ayant pu la faire abrc^er par Mai^erite, ils envoyèrent des députés au chef de l'empire ^. La solution de la question

• LeUre de Marguerite, du 47 décembre 4529. Reg. Correspondance, f» 285. ' Préambule de la déclaration provisiooDelle du 24 mai 4529. Plac. de

Flandre, II, 492-494. — La correspondance de Marguerite établit que celte <late est fautive; cette déclaration est de 4530. ' Lettre du 47 décembre 4529, précitée.

* Mémoire et instruction par manière d'avertissement, fait par madame en la ville de Blaliaes, le 42« jour de juin Tan 4530. Reg. Correspondance, f» 324 . — Plae. de Flandre, 1. c.

' Mémoire et instruction, etc.

\fi RÉGNE DE GHARLESQUINT EN BELGIQUE.

était fort épineuse, car elle devait nécessairenent froisser Tune des deux parties. Charles-Quint tourna la difficulté, en se prononçant d'une manière ambiguë. Le 1" juillet 1530, il confirma le privilège de la Bulle d*or, Tentoura de garanties nouvelles, et en confia Texécution au conseil de Brabant, à qui il donna, à cet effet, autorité « de procéder contre tous contrevenans de quelque état, condition ou dignité qu'ils fussent, comme contre des rebelles; de les mettre au ban de l'empire; de les priver de leur» droits, rangs, honneurs et dignités; de les condamner à une amende de 200 marcs d'or, t II déclara, en outre, « que tout ce que cette cour souveraine auroit fait et jugé, en cette matière, auroit la force des actes émanant de fempereur lui-même ou de la chambre impériale '. » Cette décision, qui donnait une importante extension aux prérogatives de ce tribunal, éveilla de nouvelles exigences chez les Brabançons, et ils prétendirent qu'elle rendait la Bulle d'or obligatoire dans toute l'étendue des Pays-Bas. Mais, lorsqu'ils voulurent s'en prévaloir, on leur opposa des fins de non-recevoir, et, à la suite d'un procès qu'ils intentèrent aux états de Flandre, un arrêt contradictoire prononcé, le 4 janvier 1 332, par le conseil privé, en présence de l'empereur, déclara « le privilège d'or inapplicable aux Flamands, qui avoient droit et estoient en bonne et paisible possession immémoriale, d'user d'arrêt sur toutes personnes laïques, de quelque pays ou contrée qu'elles fussent*.» Ce principe était commun aux autres provinces ; toutes étaient pays d'arrêt, et avaient en conséquence le droit d'appréhender les étrangers comme les indigènes, dans les cas prévus par les lois.

• Reg. int. Pièces touchant Maestricht (n«> 87), aux Archives du royaume, f''* 1-53. — Plac. de Brabanf, \. m.

' Plac. de Flandre, 111,494.

MilAlE DE HONGRIE. 1^3

Aussi les Brabançons contestèrent-ils la validité de cet arrêt, et, malgré de nombreux échecs, ils ne cessèrent de maintenir rinterprétation qu'ils avaient donnée à l'acte de confirmation de 1530.

Une autre mesure, prise à la même époque, suscita des difficultés plus graves encore. Jadis, les ducs, les comtes, les grands prélats des Pays-Bas , qui étaient feudataires de Tempereur et de l'empire, leur rendaient foi et hommage; de même, à chaque changement de personnes dans la possession des flefs impériaux, ou à Tavénement d'un nouvel empereur, les princes belges, se trouvant dans cette position, faisaient renouveler leur investiture , formalité nécessaire pour lexercice des droits régaliens. Afin d'éviter les difficultés occasionnées souvent par l'éloignement des empereurs, ceux-ci étaient représentés par les bourgmestre et échevins de Francfort. Mais depuis longtemps les circonstances avaient détendu ces liens politiques, et le gouvernement de Charles-Quint, qui plus tard les resserra , avait constamment cherché à les briser, pour mieux soumettre les Pays-Bas à sa domination immédiate. Ces tendances soulevèrent de nombreux conflits, et Marguerite, irritée de l'appel intenté devant la cour impériale par le marquis de Bade, au sujet de la terre de Bodemacberen, demanda, en 1526, à Charles-Quint des lettres portant « déclaration qu'il n'entendoit que ceulx du Luxembourg, ni autres du Brabant, Aissent molestés contrairement à leurs privilèges ou autrement. » — « Si ceux du Luxembourg, de Maestricht, ou d'autre lieu du Brabant, de Hollande, de Zélande, de Naraur ou d'autres provinces des Pays-Bas, dit -elle, se trouvoient mis au ban de l'empire contre leurs privilèges, et n'éloient maintenus dans leurs droits, usages et coutumes, je n'aurois plus d'espoir d'en obtenir aides,

iU RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

ni service, ni de les tenir en obéissance '. » Charles- Quint notifia dans ce sens sa résolution à son frère et à la chambre impériale, ainsi qu'au marquis de Bade. De plus, il écrivit h sa tante : « Et quand bien même celte résolution ne feroit fruict, encore ne faudroit-il laisser de garder mon autorité en Brabant, Luxembourg et ailleurs, autant que par tous bons moyens faire se pourra ". *»

La même année, un bourgeois de Maestricht, nommé Jean Van Kestelt, appela devant la chambre impériale d une sentence rendue par les échevins brabançons de Maestriclit, et obtint diverses provisions, dont il poursuivit Texécutiou. Marguerite lui fit enjoindre de cesser ses démarches, et pria Ferdinand d'intimer à la chambre impériale défense de s'immiscer dans cette affaire. Sur leur refus, « désespérée de remède, elle trouva moyen de faire prendre ce Jehan Van Kestelt et de le logier à Vilvorde; » bien que cette mesure exposât les sujets des Pays-Bas à être arrêtés en Allemagne, elle ne relâcha le prisonnier qu'après qu'il eut renoncé à son appeP. Mais il ne fut pas plus tôt rendu à la liberté, qu'il révoqua sa renonciation , se pourvut de nouveau devant la chambre impériale et se réfugia dans le Luxemboui^, sous la protection du marquis de Bade, intéressé dans la même question *. De son côté, ce tribunal repoussa la déclaration de Charles-Quint, ainsi que de nouvelles lettres de ce prince ( 1 530) lui interdisant de connaître des sentences rendues en Brabant, lui enjoignant de « délaisser ce pays et ses habitans en leurs privilèges, libertés, possessions et droits. » De plus,

» Lettre du 20 mai 4526. Reg. Correspondance, f«> 18 ■' Lettre du 26 juillet 4526. Ibid., f» 29.

* Lettre de Marguerite, du 22 avril 4526. Ibid., f« 3

* lettre de Marguerite, du 45 février 4527. Ibid., f°37.

peu de temps après la réception de ces lettres, il mit au ban de Tempire les échevins brabançons de Maestricht, qui n'avaient pas déféré à des sentences en matière d*appel. Il annonça même l'intention de faire arrêter les Maestrichtois se trouvant en Allemagne. Les échevins n'avaient fait qu'obéir aux ordres de la régente; aussi, promitrelle « de les tenir indemnes de tout ce qui pourrait advenir de leur refus, » et elle pressa Charles -Quint de défendre ses sujets et ses droits, s'il « vouloit prévenir gros murmure et refroidissement d'obéissance par tout le Brabant. » En même temps, ^archevêque de Mayence, en sa qualité de chancelier de l'empire, ordonnait la publication dans le Luxembourg de lettres impériales, < tout comme si ledit pays feust sujet audit empire et du ressort d'icellui. » Mai^erite vit dans cet acte un empiétement dangereux ; elle insista sur la nécessité d'y pourvoir promptement et engagea Charles -Quint à profiter de son séjour en Allemagne pour trancher la question, c A cet effet, il faut, dit-elle, révoquer, mettre à néant toutes appellations, provisions, sentences, appointemens accordés et rendus, par la chambre impériale, au préjudice de votre hauteur et au détriment de vos Pays-Bas; il faut lui interdire, d'une manière formeUe et absolue, de prendre désormais connoissance de causes ressortissant exclusivement aux tribunaux de ces pro^ vmces *. »

Charles -Quint, adoptant cet avis, adressa « des remontrances pertinentes » aux membres de la chambre impériale, et annonça sa résolution de déclarer « nulles et de nulle valeur* toutes provisions et dépêches de justice qui étoient faites ou qui se feroient, sous le nom et titre d'empereur,

> Lettres des 6 et 42 septembre 4530. Reg. Correspondance, f» 333 et 336.

contre et au préjudice de Texemption et immunité de ses pays de Brabant et de Luxembourg \ » En effet, une bulle impériale du 1" juillet 1530, préalablement soumise au conseil privé ^, détacha « tous ses pays héréditaires des Pays-Bas de la dépendance et de la féodalité de l'empire, avec défense expresse de porter quelque procès, d'appeler ou de recourir, en quelque matière que ce fût, devant la chambre impériale, le siège impérial d'Aix-la-Chapelle ou quelque autre justice de l'empire ^. » Cette bulle, qui séparait aussi entièrement de l'empire les pays situés sur la rive gauche de la Meuse, rencontra une vive opposition à Maestricht; les bourgeois de cette ville, alarmés pour leurs libertés et soutenus par l'évéque de Liège, bravèrent longtemps l'autorité de l'empereur, expulsèrent les officiers brabançons, et il fallut beaucoup de ménagements pour prévenir une révolte complète \

Si délicates que fussent ces affaires, il y avait d'autres points plus importants à régler : c'était de pourvoir au remplacement de Marguerite; c'était surtout de relever l'autorité affaiblie pendant ces dernières années. A cet effet, il fallait asseoir le nouveau gouvernement sur des bases solides, et, pour y parvenir, Charles -Quint voulait examiner par lui-même la véritable situation du pays. Il avait jeté les yeux pour la régence sur sa sœur Marie ; mais cette princesse semblait peu disposée à se prêter à ses vues. Unie à un homme qu'elle aimait, Marie avait passé sa vie au milieu des plaisirs et des fêtes, jusqu'au moment où le canon

' Lettre de Charles-Quint, du 7 octobre 4530. Reg. Correspondance, (« 337.

' Ibid.

* Reg. Pièces touchant Maestricht, f» 43.

4 roir chapitre XXXIll.

des Turcs était venu briser son bonheur ; son époux s'était arraché de ses bras, pour aller trouver la mort dans les tristes plaines de Mohacs (29 août 1526). La jeune veuve, réfugiée à Vienne, se serait sur-le-champ retirée en Espagne, pour consacrer ses soins à sa malheureuse mère^ si les intérêts de son frère Ferdinand ne s'y étaient opposés. Louis II ne laissait point d*enfant, et Marie, après avoir présidé elle-même la diète de Presbourg, où la couronne de Hongrie fut décernée à Ferdinand, avait gouverné le royaume, en qualité de régente, jusqu'en 1528. Depuis, elle avait séjourné tantôt à Lintz, tantôt à Passaw, tantôt à Augsbourg, repoussant toutes les offres de mariage. Ainsi que sa sœur Isabelle, elle avait été touchée par les principes évangéliques de la réforme (Luther lui avait même dédié un de ses livres), et la veuve de Louis II, menacée de la disgrâce de ses frères, comme elle encourut plus tard le courroux du pape Paul III, qui l'accusa de favoriser les doctrines des novateurs ^, était plus que jamais confirmée dans ses idées de retraite, quand la mort de Mai^uerite vint traverser ses projets.

Marie était prévenue que Charles-Quint lui destinait quelque grande charge ; et Ton supposait depuis longtemps qu'en cas

de vacance, il l'investirait du gouvernement des Pays-Bas.

' « Voire Majesté se rappelle que dès ma viduité, je lui manifestai le désir de me reUrer en Espagne, pour m'employer au service de la feue royne madame notre mère. » Lettre de Marie de Hongrie à Charles-Quint, août <555. Papiers déUU de Granvelle, IV, 469.

* • Wahrend des Reictistags zu Augsburg, da die Confession ubergeben warde, liesz sie in ihrer Wohnung evangelisch predigen; selbstauf der Jagd las sie in der Bibel. Deb Pabst verklagte sie bei dem Kaiser, dasz sie die schmalkaUischenBundesverwanleu unterstOtzte und dieVerbindung der kathoiischen verhindere. » Phstir, IV, 278, cit. de M. Grobn Van Prinstbrbr, 1. c, I, 498, note 2. — Voir aussi M. Bucboltz, Geschichte, etc., IX, 14, 42; Waoenaar: M. Altmbtbr, Histoire des relations commerciales , etc.

Elle avait prié Ferdinand de dissuader l'empereur de ce dessein " ; et elle éprouva une vive anxiété, quand le roi de Bohême et de Hongrie lui annonça, le 13 décembre 1530, que très-probablement elle serait appelée à remplacer leur tante. Connaissant Timpérieuse volonté de GharleM}uint, elle ne répondit pas à cette communication par un refus formel : « Il y a à cet égard, écrivit-elle à Ferdinand (26 décembre), beaucoup de pour et beaucoup de contre; je vous soumettrai mes objections dans notre prochaine entrevue ^. » Par une nouvelle lettre du 29 décembre, elle apprit que sa nomination semblait certaine, et, en effet, le 3 janvier 1831, Charles- Quint lui-même l'informa de sa résolution.

Après lui avoir notifié la mort de la douairière de Savoie, « dont nous avons, disait-il, à déplorer la perte, principalement moi, qui la tenois comme mère, et pour la faute qu'elle me fay t au gouvernement des pays dont elle avoit la charge, » l'empereur ajoutait : « Je ne vous ai pas averti plus tôt de son décès, parce que j'étois certain que le roi notre frère vous en informeroit; d'un autre côté, je pensois vous communiquer plus tôt mes intentions, dont je vais aujourd'hui vous donner connoissance. Pour suppléer à la perte de notre tante, qui m'étoit si nécessaire dans le gouvernement des Pays-Bas, vu mes continuelles absences, il m'a semblé impossible de trouver une personne plus qualifiée que vous. Nul ne m'aidera mieux à supporter cette charge, et en raison de votre aptitude, des causes et raisons qui me sont si connues, je sais que nonseulement vous êtes propre à remplacer la feue gouvernante de ces pays, mais encore que vous y serez plus suffisante et

•M. Gachard, l'Abdication de Charles-Quint. Bulletins de l'Académie, XXI, 2« partie, 948, n. 2.

' Ibid.

idoine. En conséquence, ma bonne sœur, je vous prie, tant qu'il m'est possible, de vouloir accepter ceste charge, pour me faire plaisir, et vous délibérer de partir le plus tost que vous pourrez, affin que nous soyons quelque temps ensemble, avant que je parte desdils pays. Votre prompte arrivée est nécessaire aussi, pour que, par votre bon avis et conseil, je vous les puisse laisser tels que vous en soyez servie, pour que vous soyez mieux instruite des moyens de les bien gouverner, et pour que nous puissions convenir des pouvoirs que je vous laisserai, car, jusqu'à ce que nous soyons ensemble, je ne pourrai bien résoudre quels ils devront estre. Si j'avois prévu que ceste mort dust sitôt advenir, je vous eusse entretenue à Augsbourg de ceste matière, et ne vous eusse donné ceste peine que d'aller si loin pour retourner. Je vous eusse aussi plus tost escript mon intention, laquelle, dès le premier jour, estoit la même que à présent, si, pour mieux faire, je n'avois cru devoir tarder afin d'avoir l'avis de ceulx des Pays-Bas. Certain aujourd'hui qu'ils seront très-aises de ma détermination, j'ai décidé tout de suite de vous en écrire et de vous envoyer le seigneur de Boussu, mon grand sommelier .de corps, qui vous priera de ma part de vouloir accepter celte diarge et de partir le plus tôt que possible vous sera, afin que nous soyons tant plus ensemble. »

Puis il rassura la princesse sur ses craintes d'être obligée de se remarier : « Vous pouvez bien voir le contraire, continuait-il, puisque je vous prie de prendre cette charge, car, de toutes les autres causes qui à ce me meuvent, n'est la moindre votre détermination de rester veuve. Dès qu'ici l'on a su ma résolution , plusieurs qui tournoient à parler de mariage, ont dit s'en vouloir déporter, veu que pour cette raison, y a voit moins d'apparence qu'auparavant. En m'exprimant vos appré-

hensions à cet égard, vous avez paru craindre aussi que je n'eusse quelque fôcherie au sujet des propos que nous eûmes, lors de notre séparation, touchant la foi. Je vous dirai que bien qu'il me desplaise de la mort de madame nostre tante, je suis charmé qu'il se soit offert une occasion de vous montrer que je n'ai de vous, en telle ni moindre chose, nulle mauvaise estime. Soyez sûre que si j'en avois la moindre pensée du monde, je ne vous voudrois non-seulement confier telle chose, mais encore je ne sais si je vous pourrois ou sgaurois porter l'amour de frère que je vous porte. Vous pouvez être tout assurée, et ainsy vous prie le croire, que je n'y ai nulle créance, ni pensée. Quant à vos serviteurs, vous savez ce que je vous en dis : qu'il me sembloit suffisant, vu la conOance que j'avois et que j'ai en votre constance, qu'il étoit bien qu'ils se tussent, et s*ils vous parloient des nouvelles doctrines ou que vous appreniez qu'ils en fussent entachés, que vous les châtiiez ou les chassiez. A ceste heure, ma sœur, ce qui se tolère en Allemagne, se souffre ou s'y tient pour légier, dans les Pays-Bas, il ne convient en aucune façon du monde le souffrir. II y en a déjà plus que besoin seroit qui, en faire, en dire ou en pensée, sont entachés de ces doctrines; or, si. d'aventure, vous y ameniez quelqu'un qui le fust, et qui infectât lesdits pays de nouveautés, comme ils ont déjà failli l'être, ce à quoi nous n'avons remédié qu'à force de chastoy; si sous votre gouvernement le semblable ne se faisoit; si les vôtres les infectoient de nouveau, vous n'en auriez seulement le bruyt, mais aussi la charge, car un chacun diroit que vous avez amené avec vous ceux qui telle chose auroient faite, et que partant de chastoy n'y étoit remédié.

» D'un autre côté, cette nation ne voit pas volontiers les étrangers, surtout auprès de celui qui a chai^ de les gon-

verner. Il me semble donc qu'il convient, et je vous en prie, de laisser derrière vos principaux serviteurs, notamment ceux qui pourroient être suspects d'hérésie. Afln que vous sachiez ceux que Ton m'a signalés, je vous désignerai votre maître d'hôtel, votre chambellan, votre prédicateur, votre aumônier, votre dame d'honneur. S'il en est d'autres, je vous prie de faire de même, car le roi notre frère pourra vous faire accompagner jusques dans les Pays-Bas, et lorsque vous y serez arrivée, vous prendrez gens dudit pays, tant hommes que femmes, pour remplacer ceux que vous aurez laissés; ceux des Pays-Bas en auront un grand contentement, et aux serviteurs dont vous vous séparerez, il vous sera loisible de donner des charges dans les pays et biens que vous avez par delà. Je vous prie aussi de ne promettre aucun office près de votre personne, ni rien de ce qui touche ces pays, avant de nous être trouvés ensemble; car étant libres vous et moi, . nous serons mieux à même d'aviser à de bons choix, à quoi je m'efforcerai de vous bien conseiller, afin que nous puissions tant mieux, vous, exécuter le bon vouloir que vous avez de bien faire en toutes choses; moi, vous montrer celui que je vous porte \ »

Les termes dans lesquels Charles-Quint demandait ce sacrifice, n'étaient point propres à mettre fm aux hésitations de sa sceur : il devait être cruel à la veuve de Louis II d'abandonner des serviteurs affectionnés; d'étouffer les doctrines qui avaient pénétré dans son âme; de devenir un instrument d'intolérance et de persécution. Aussi, bien qu'alors les volontés de Charles- Quint fussent des lois pour tous les membres de la famille impériale; malgré les instances de Ferdinand, la princesse

resta longtemps indécise. Ce fut le 29 janvier seulement qu'elle informa le seigneur de Boussu de son acceptation. Reconnaissante « de rhonneur et bonne confiance que son frère lui témoignoit, et sans méconnoitre son insuffisance, tant en raison de sa folie , jeunesse et inexpérience des affaires que de sa santé, » elle se déclara prête à obtempérer à ses volontés. Elle ajouta qu'elle partirait aussitôt après l'arrivée du roi des Romains à Lintz, et promit de réduire sa suite à quelques anciens serviteurs indispensables à son service. « Leur présence, dit-elle, ne m'empêchera pas d'être servie de ceulx du pays tant entour de ma personne que autrement, car, combien que j'aie esté longtemps en autres contrées, je n'ai eu pour elles toute la bonne affection que j'ai conservée pour les Pays-Bas ; on a pu le voir, puisque je n'ai jamais été sans avoir près de ma personne des serviteurs de ces provinces. Je renoncerai pour lui obéir aux personnes désignées par l'empereur, quoique je ne me sois jamais aperçue qu'elles fussent autres que bons chrétiens vivant selon la constitution de l'église. > Elle demanda seulement à conserver, durant son voyage, son maître d'hôtel et sa dame d'honneur, parce qu'elle ne voulait pas prendre à son service des femmes étrangères, et qu'il lui serait difficile de se procurer en route un autre maître d'hôtel. Quant aux affaires intérieures des Pays-Bas : « Comme le tout est en trouble, dit-elle, j'aurai bien de la peine à leur donner commandement et information de ce qu'ils doivent faire; je n'aurai personne à qui en communiquer; la despêche viendra toute sur moi, et ce me sera grant rompement de teste. — Et, ajouta-t-elle en parlant de l'empereur, je viens seulement le servir et lui obéir, car certes sy je pouvois faire selon ma volonté, ce ne seroit pas de m'entremettre en d'aussi grandes affaires , pour les causes

dessus dites. J'étois bien délibérée au contraire de me retirer et servir Dieu qui seroit, à cette heure, ma vie ; mais puisque sa volonté est telle, me mets entièrement en ses mains lui suppliant en telle et si bonne reconmiandation m'avoir que j*ai ma fiance en lui. » Enfln , comme elle ne pouvait partir sans argent, et que letat de ses affaires en Hongrie ne lui permettait pas de s'en procurer, elle pria Charles-Quint de lui envoyer des fonds, s il voulait qu'elle se conformât promptement à ses désirs '.

C'était durant son séjom^ à Cologne sans doute que Charles- Quint s'était enquis des dispositions des Pays-Bas, au sujet de la nouvelle régente qu'il comptait leur donner, car ce fut seulement après avoir écrit à sa sœur, qu'il se rendit dans ces provinces. Il arriva à Maestricht le 15 janvier 1531 ; passa les journées des 16 et 17 à Liège; celles du 18 au 20 à Huy, celles du 21 et du 22 à iNamur -, où « après certain esbattement du jeu d'eschasse fait pour récréer ledit seigneur Empereur, en la chambre où il estoit sur le grand marché, » il créa chevalier le brave Henri de Wilere, seigneur de Grand- (Aamp ^. Il vint coucher le 23 à Wavre, et fit le lendemain son entrée à Bruxelles *. Les provinces y avaient envoyé des députations pour le féliciter sur son retour, qui fut célébré par de grandes fêtes. Leur bruit n'étouffa point les mur-

' Mémorial pour respondre à monsieur de Boussu, de la part de la reine de HoDgrie. Reg. Correspondance, f» 339.

' Les prélats, les nobles et les officiers du comté allèrent le recevoir aux frontières du comté. Lettres du 47 janvier 4631. Compte d'Antoine de Berghes, f'xxx***. — Voir la Relation de la venue de Charles-Quinlf a Namur, M. GacutD, Anal. hUl., 1. c, V, 324.

^ fklaiion précitée.

* Itinéraire tracé d'après le compte de Henri Slercke, par M. Gacharo, /?flp- |W( sur les Archives de Lille, 256.

mures ^ ; leur pompe ne voila point les misères de ces contrées, ruinées par les guerres, désolées par la stérilité et par la cherté des subsistances ^.

Un des premiers soins de l'empereur fut de convoquer les états généraux à Bruxelles *. Le but de cette convocation était facile à entrevoir. Comme le disait Marie de Hongine, les affaires étaient fort embrouillées, et pour les débrouiller il fallait obtenir de nouveaux sacrifices du pays. Il résulte d'un rapport du collège des finances, que du 1" juillet 1320 au 31 décembre 1530, les recettes du trésor s'étaient élevées à la somme de 1 3,1 13,493 livres de quarante gros monnaie de Flandre (environ 320,000,000 de francs, valeur actuelle *). Les revenus du domaine avaient produit : 2,309,044 livres 7 deniers; — les parties extraordinaires 1,032,732 livres 10 sous 3 deniers; — les aides du Brabant, 2,743,231 livres 16 sous 11 deniers; — celles du clei^é de ce duché, 26,388 livres 12 sous 3 deniers; — celles du Limbourg et des pays d'Outre-Meuse, 30,330 livres ; — celles du Luxembourg, 38,460 livres 6 sous; — celles de la Flandre, 3,013,4(>4 livres 13 sous 9 deniers; — celles du clergé de ce comté, 63,890 livres; — celles de Lille, Douai et Orchies, 272,800 livres; — celles de l'Artois, 373,638 livres 13 sous 3 deniers; — celles du Hainaut, 360,716 livres 13 sous 4 deniers;— celles du clergé de ce comté, 96,600 livres; —

' u De Bauduwin Godelet, demorant à LiberteDges, lequel at esté prisonnier au chasteau de (icnappe, pour ce qu'il avoit proferet paroles deshonnestes de l'empereur notre sire, trente karolus. » Compte de Philippe d'Orley, précité (n» 4i843), de 4530-4534, f» v*".

' Lettre de Charles-Quint, du 25 novembre 4534. Correspondenz, I, 606.

' Lettres du 6 février. Compte dAnloine de Borphes. — Reg. des étals de Hainaut, cilé par M. Gachard. Lettre aux questeurs

^ 15,443, 493 X4.2ÎX S

celles de la Hollande, 1,755,601 livres il deniers; — celles de la Zélande, 614,500 livres; — celles du comté de Naniur, 80,450 livres; — celles de Malines, 54,294 livres 15 sous; — celles de Tournai, 16,700; — celles du Toumaisis, 52,000 livres, — et celles du clei^é de cette province 1,600. Enfin, par des ventes de rentes on s'était procuré 1,016,051 livres 4 sous, et par des emprunts, obligations, etc., 405,888 livres 13 sous 4 deniers ^

Il ne restait pas un denier en caisse, et un fait récent venait encore d'attester le discrédit du gouvernement. Sans tenir compte de Fétat du pays , ni des représentations réitérées de Marguerite, à qui les traites envoyées de Gènes avaient arraché de si légitimes murmures, Charles-Quint, au mois de novembre 1530, avait disposé, par nouvelles lettres de change, d*une somme de 41,000 écus d'or qu'il devait payer à des marchands allemands, les Fugger et les Welser. Il avait invité, en outre, sa tante à lui envoyer à Cologne 9,000 écus (Tor, et avait dressé « un état contenant la quote et portion à laquelle il avoit taxé plusieurs de ses officiers et serviteurs pour respondre et s'obliger èsdits 41 mil et 9 mil escuz. » Lorsque cet ordre parvint au gouvernement des Pays-Bas, la princesse venait de mourir, et le collège des finances se trouva fort embarrassé d'y satisfaire. Il demanda aux facteurs des Fugger et des Welser un sursis jusqu'au 15 juillet 'S51, en alléguant la mort de la régente et le peu de chances d'obtenir de nouvelles aides avant l'arrivée de l'empereur. Mais les facteurs prétextèrent l'ordre exprès donné par leurs patrons de recouvrer ces créances h l'époque fixée. Le col- '<^e s'étant alors adressé à Gérard Sterck et à Lazare Fugger,

' ^9Demt9 et dépenses de Charles-Quint, 15^0-1530.

courtiers à Anvers, pour obtenir 50,000 écus sur oUigatioDS des personnes désignées par Tempereur, ils « respondirait que quelques sûres obligations qu on leur baillât, ils ne sauroienl recouvrer un florin. Tous les facteurs des marchands îdlemands établis à Anvers avoient défense de leiu^ patrons de besogner avec aucun des gens de Tempereur en façon quelconque, à moins d avoir lettres patentes dépêchées en la chancellerie de firabant , contenant que , — nonobstant certain mandement de sa majesté impériale publié en Memagne et prescrivant la conflscation des biens de ceulx qui ne voudroient adhérer à la détermination prise par elle sur Je fait de la foi, — les biens qu'ils pourroient avoir dans les Pays-Bas ne pouvoient être confisqués. » Encore voulaientils que ces lettres fussent ratifiées par fempereur lui-même. A cette condition seulement ils consentaient à avancer de l'argent « sur bonnes obligations, » n'admettant point comme telles la garantie du collège des finances, « dont les membres estoient déjà si chaînés qu'on savoit tous leurs biens insufBsans pour couvrir les obligations qu'ils avoient signées. » Chercher d'autres préteurs était impossible, alors qu'on ne pouvait même pas acheter à crédit « plusieurs parties de drap de soie, de laine et autres, » demandées par l'empereur, pour le couronnement de son frère. Le collège des finances eût bien voulu hypothéquer les terres que François I" venait de transporter à l'empereur; mais celui-ci s'y refusa, et, pour obtenir des fonds, il fallut se résoudre à délivrer les lettres de sauvegarde réclamées par les marchands allemands '.

Le 2 mars, Charles-Quint, entouré d'une cour brillante, ouvrit la séance des élats généraux, dans la grande salle du

• Lettre du collège des finances, du 8 décembre 1330. Reg. Corretp., [• 367,

palais de Bruxelles. Le chef du conseil privé, Jean Carondelet, lut d*abord un exposé de tous les actes de Tempereur depuis son départ des Pays-Bas. Ensuite il remercia les états de leur concours pécuniaire, et entra dans des détails sur la multiplicité des affaires survenues depuis favéu^ment de ce prince; sur les dépenses qu'elles avaient occasionnées; sur les dettes qu'il avait dû contracter, pour y pourvoir. Enfin, il insinuait, en termes vagues, la nécessité de nouvelles aides. L'audiencier , Laurent du Blioul, oi^ne des états, répondit à ce discours; puis un héraut d'armes annonça que l'empereur désirait entretenir les députés de chaque province en particulier. Dans cet entretien, qui eut lieu le même jour, Charles-Quint leur indiqua le chiffre de ses prétentions. Il demandait au Brabant 1,200,000 couronnes; à la Hollande 600,000 florins; aux autres provinces des aides proportioniielles; il promettait d'employer le tiers de ces aides, payables en six ans, à rembourser les capitaux des rentes créées sous la garantie des villes, un second tiers à la solde des garnisons, le reste à l'acquittement de ses propres dettes. A.vant de se séparer, les états résolurent d'offrir à fempereur une tapisserie de Bruxelles représentant la bataille de Pavie :

« Le sujet, dirent-ils, doit lui être agréable, car il lui est en quelque sorte personnel ; nous espérons donc qu'il n'en sera

pas de ce présent comme d'autres, dont il s'est défait \ » Les demandes de Charles -Quint furent en général mal

accueillies dans les provinces. Si les nobles et les bonnes

villes du Hainaut consentirent sans difficulté à fournir

'M. Gachabd, Des anciennes Assemblées nationales. -<- Registre mémorial de 452S-453S, des Archives de Béthune. É. Cachet, Rapport sur sa mission HUéraireen France, pièces justificatives, 1. c, 406. — Beg. Aerl Van der Goes, ad iDD. 4634,395.

i^ BÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

annuellement 48,000 livres de 20 gros, pendant six ans (mars 1 531 ) *, il fallut des convocations réitérées des états de Namur pour en obtenir une aide annuelle de 6,000 livres, durant le même terme (15 mars 1531) ^ ; c'était 1,000 livres par an de plus que l'aide votée en 1526. Les états de T Artois accordèrent la somme pétitionnée; mais ils ajournèrent toute décision à l'égard d'une autre aide de 12,000 livres réclamée pour les fortifications de Bapaume et de Hesdin'. Le Brabant réduisit l'aide à 1,200,000 carolus (19 avril) ^ En Hollande Topposition fut plus grande. Ruinée tout à la fois par les dernières guerres, qui lui avaient coûté 1,700,000 florins (non compris les capitaux de 20,000 florins de rentes dont elle s'était chargée), par les inondations que la pénurie de ses finances ne permettait plus de prévenir, par la décadence de villes naguère florissantes, qui maintenant, telles que Deifl. et Gouda, étaient abandonnées, par le chômage de la plupart de ses manufactures, par les entraves apportées à son commerce assujetti à une foule d'impôts, et par l'oblîgation récemment imposée aux négociants d'acheter des licences pour l'exportation des marchandises de la Baltique, celle province se déclara d'abord dans l'impossibilité de rien accorder. Enfin, fatigués d'incessantes convocations, les états proposèrent une aide de 80,000 florins. Mais Charles-Quint en voulait 600,000 , et sans s'arrêter à leurs doléances, il

' Compte de Jean de la Croix, receveur général des aides de Hamaot (n* 46474). Archives du royaume.

" Compte d'Antoine de Berghes, £• xxxiij »**. — Compte de Jean Sterke, receveur général des domaines et des aides au comté de Namur (n* 46658), aux Archives du royaume.

* Registre mémorial, précité.

^ Lacté d'acceptation de Tempereur est daté du 8 juillet 4534. Reg. int. Actes et affaires traités par les étais de Brabant (n« 672), aux Archives du royaume, f®« j etiij.

sut amener les IloUandais à se soumettre à ses volontés. Ils obtinrent, en compensation, Tabolition des droits pergus sur les grains de la Baltique, et la suppression, des licences ^

Le 14 mars, l'empereur se rendit à Louvain à la rencontre de sa sœur Marie ^. Il amena ensuite cette princesse à Malines, et durant leur séjour dans cette ville (17-19 mars), il créa chevaliers deux membres du magistrat, Philippe Scboof et Gérard Vander Aa ^. Puis, après avoir visité successivement Anvers (20-23 mars), Gand (24 mars-2 avril) et Termonde (3 avril), il revint à Bruxelles (4 avril) *. Il y trouva le duc de Strozzi, chargé de recevoir, au nom d*Alexandre de Médicis, l'investiture du duché de Florence. Cette cérémonie eut lieu avec beaucoup de pompe et fut marquée par des fêtes somptueuses. Il y eut, entre autres, des joutes sur la grand'place (1" mai); Charles-Quint y courut la lance, avec peu de succès; mais « s'il ne fut pas heureux, dit la chronique, la faute en fut à son cheval. » Le comte d'Arenberg, Éverard de la Marck, y fut désarçonné, meurtri dans sa chute, et périt des suites de ses blessures ^.

Au milieu des fêtes, Charles-Quint ne perdait point de vue le but de son voyage aux Pays-Bas. De la mi-juin jusqu'à la fin de novembre, il ne quitta plus Bruxelles^, méditant sur les questions administratives qu'il avait chaîné sa tante de faire étudier; travaillant avec Marie de Hongrie, qu'il fallait initier à

■Séances des états de Hollande, des 48, 49,28,29 mars, 24 avril 4534./}f<jr. Aert Van der Goes.

* Compte de Jean de Douvrin (n» 4834), f» iiij «« viij ▼•. — Itinéraire précUé.

' AZETIDO.

* Compte de J. de Douvrin, f« iiij «« viij ^ . — Itinéraire précité. ^ Hi$Mre de Bruxelles.

* Il passa à Gand les dix derniers joars d'avril, le mois de mai et les quatorze premiers jours de juin. Itinéraire précité.

140 RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGiQLE.

ses vues et à l'exercice du pouvoir. Il essaya, paraît-il, de rétablir quelque ordre dans les finances, et réduisit la plupart des traitements et des. pensions prodigués par Marguerite. Cette réduction porta, entre autres, sur le comte d'Hoogstraeten , que l'affection de cette princesse avait comblé de libéralités aux dépens du trésor*. Charles-Quint reprit aussi alors les négociations entamées avec les marquis de Badè. Par une convention conclue avec Bernard, Philippe et Éraso de Bade, il les amena à renoncer au gouvernement du Luxembourg, moyennant une indemnité de 24,000 florins d'or payable en deux termes ^. Le second terme ne put être soldé que par des annuités de 1,000 livres, et ce relard donna lieu à des protestations de Bernard de Bade contre cet arrangement *. Mais elles n'arrêtèrent point Charles -Quint; par lettres patentes du 31 décembre 1531, il nomma le marquis d'Aerscbot, Philippe de Croy, gouverneur du Luxembourg et du comté de « Chiny, au même traitement dont avait joui le feu marquis Christophe*.» Si un commencement d'ordre apparut alors dans

"Au comte de Hoochslraete, pour sa pension ordinaire, ij « livres; pour (•elle de second chambellan, Ij » livres; pour ses gaigesde chef des finances, xij f livres; et pour son plat, xiiij « x livres, fait ensemble vj °> vj « xl livres. Depuis modéré par l'empereur pour toutes pensions de court à iij " livres, et xij ' livres pour chief des finances, comme les autres. « Revenus et dépeMes de Charles-Qmnt, 4531-4536, ann. 4531.

' « Aux marquis Bernard, Philippe et Éraso do Bade, pour le gouvernement de Luxembourg, xxiiij » florins d'or, dont se doit payer à la Chandeleur xxxj la moitié, et l'autre moictié en septembre xxxij, pour ce pour ladite Chandeleur xxxj, xij « florins d*or, faict xvj « viij» livres. » Ibid,

^ « Au marquis Bernard de Baden, qui debvoit quitter en luy payant ce que luy estoit deu, ce que ne volust faire, m livres. » Ibid. Compte de 4534.

» Au marquis Bernard de Baden, qui debvoit quitter en luy payant ce qui luy estoit deu, ce que ne voulust faire, m livres. » Ibid. Compte de 4632. (Cet ariiclc est répété dans les comptes suivants.)

* Compte de Jacques de Laitre, de 4534-4532 (n» 2636), {• ix, annexe.

MARIE DE HONGRIE. t4l

celle province, il ne put y ranaener la prospérité; longtemps encore le domaine fut insuffisant pour payer les traitements du gouverneur, des membres du conseil et des autres officiers *. Les engagères restèrent aussi une source constante de soucis pour le gouvernement ; on le voit par une lettre de Marie de Hongrie prescrivant à la chambre des comptes de Brabant ^ d'envoyer au président du conseil de Luxemboui^, maitre Nicolas de Naves, une copie authentique d'un ancien cartulaire contenant la déclaration de tous les fiefs du pays et duché de Luxembourg, pour s'en servir au besoin, « contre l'archevêque de Trêves, le comte de Manderscheidt et d'autres voisins qui empiétoient journellement sur ledit pays ^. i>

L'empereur eut également à s'occuper de diverses questions particulières ; il se prononça, entre autres, sur la querelle qui depuis longtemps divisait Bruxelles et Malines, au sujet de l'étape établie par cette dernière ville sur la Senne. Il donna gain de cause aux Malinois, en stipulant des exemptions de péoge pour l'avoine et pour le poisson, et une réserve pour le sel, qui resta soumis à de légers droits perçus à Heifen (sentence du 7 juin 1531). Pour se soustraire h cette sujétion, les Bruxellois reprirent alors le projet de creuser un canal destiné à relier leur ville au Rupel, en évitant le territoire de Malines. Le 7 novembre (1531), l'empereur confirma les octrois qu'ils avaient précédemment obtenus, à cet effet, de Philippe le Bon et de Marie de Bourgogne; mais l'opposition

' « Luxembourg. Le domaine ne suffisant pour payer les gouverneur, gens da couseil et aultres officiers, pour ce néant. » Rev. et dép, de Charles-Quint.

* Le Luxembourg avait été placé sous le ressort de la chambre des comptes de Brabant par Philippe le Bon (F eUres patentes du 47 septembre 4463.).

' Lettre du 94 octobre 4544 . Archives du royaume. — Ce cartulaire, intitulé Homagia Luxemhurgiœ, et la copie faite en vertu de cet ordre, se trouvent également aux Archives du royaume.

de Malines relarda longtemps encore l'exécution de ce grand ouvrage V

Les états généraux furent reconvoqués à Bruxelles, le 1'^ juillet. Us se réunirent le 5, pour l'examen de leurs pouvoirs, et rassemblée solennelle eut lieu le lendemain, dans la grande salle du palais, en présence de l'empereur et de Marie de Hongrie ^. Jean Garondelet informa l'assemblée du prochain départ de Charles-Quint, que d'urgentes affaires rappelaient en Allemagne, d'où il comptait repartir pour l'Espagne. Il ajouta que ce prince avait prié la reine douairière de Hongrie, d'exercer le gouvernement des Pays-Bas en son absence, et que la princesse avait bien voulu accepter cette mission. Puis il prévint les états que l'empereur soumettrait à leur avis des projets d'édits relatifs aux monnaies; aux « erreurs et abus touchant la foi, qui menaçoient de se propager dans le pays ; à la diversité des coutumes ; aux abus des notaires ou tabellions ; aux monopoles des vivres et des mai*chandises; aux banqueroutes; au vagabondage; au dérèglement des buveries et gourmandises; à l'exportation des chevaux; au désordre des habillemens; aux blasphèmes et à rirrévérence envers l'Église '. » Laurent du Blioul remerda l'empereur, au nom de l'assemblée, de ces mesures et du dioix de la gouvernante. Avant de lever la séance, l'archevêque de Palerme invita les députés à ne point s'éloigner, parce que l'empereur désirait entretenir choque députation en particulier *. Le but de cet entretien était d'obtenir une anticipation d'un an, sur les aides*; les états furent ensuite prorogés

* Histoire de Druxeiles. — ' Compte d'A. de Berghes (n« 46109), f» xxiiij. — lieg. Aert Van der Goes. — ' Recueil d' Édité du duché de Luxembourg, i7.

* Reg. Aert Van der Goes. ~ Des anciennes Assemblées nationales.

* Compte d'Ant. de Berghes. f» xxiiij ^•.

au 24 juillet '. La demande d'anticipation fut accueillie non sans difficulté de la part de quelques provinces ^ Quant à la nomination de la régente, annoncée aux états, elle fut différée par suite de divers incidents qui retardèrent le départ de Charles-Quint.

Des troubles graves avaient éclaté dans la principauté de Liège; c'était le prélude des commotions que les mêmes causes allaient produire dans les Pays-Bas. Les armements faits par Gbristiern II dans les ports de la Hollande, venaient de rompre de nouveau les relations commerciales avec le Nord, et d aggraver la misère produite par la stérilité qui avait affligé TEurope. La cherté des grains était excessive et avait provoqué partout des mesures extraordinaires. A Liège, on avait interdit Texportation des céréales; mais les spéculateurs, favorisés par ceux mêmes qui étaient chaînés de les surveiller, éludaient cette défense '. Les grains envoyés à rextérieur du pays y étaient réimportés par petites parties et vendus à des prix exorbitants *. Tourmenté par la faim , le

* tteg. Aerl Van der Goes.

* « Item, pour les diificuUez que lesdits des estatz faisoient de accorder ce que demandé leur estoit, ledit bailly en adverty, par deux foys, quant et quant ledit seigneur gouverneur son maistre, que pour lors estoit à Malines.qui en escript à loealx estalz, par sorte que iceulx, le xxij* dudit juillet, accordèrent à ladite lai^eM anticipation d*une année de six mil livres. • Compte d'Antoine de Berghes, de 4534 . f» xxiiij ^''.

' Subinde tredecim, subinde quatuordecim equi granis onusti, portam avro- (anun egredi viderentur, non sine magno civium murmure. Ghapbauvillb, in, a04. — FissN, Lxv, ad4 -332.

* Le setier de froment s'éleva à 40 aidants ou liards ; celui de seigle à 28; le muid d'épeautre à 400 ; or, le prix de la journée d'un manœuvre était d'un aidant. — Le 6orin de Uége valait 5 patards ou %0 aidants (le florin de Brabant valait 20 patards) ; le patard, 4 aidants ; l'aidant, 24 sooz. Le sou de Liège égalait 42 deniers, et 24 deniers un aidant liégeois. M. F. Hénaux, Coup d'œil sur rBUUnr$ monétaire du pays de Liège. Messager des sciences historiques, 4gU,384.

peuple se borna d*abord à des murmures. Pour Tapaiser, les magistrats de Liège ordonnèrent la visite des greniers de la ville et des faubourgs; il fut enjoint de ne laisser à chaque famille que les provisions nécessaires à ses besoins et de vendre publiquement le surplus (mai 1531); mais ces mesures extrêmes accrurent le mal : les marchands désertèrent les marchés, et les rivageois (riverains de la Meuse) furent complètement affamés.

Cet état de choses agitait tout le pays; le 9 juillet un mouvement éclata à Tilleur; il gagna rapidement Jem^pe, s*ètendit dans les villages voisins, et, au son du tocsin, des centaines d*hommes marchèrent sur Liège. Prévenus par le bailli de Montegnée, les bourgmestres de Liège, Edmond, baron de Swartsemberg, seigneur de Hiei^es, et Jean Yiron , seigneur de fiossut, appelèrent les bourgeois aux armes, et, tandis que des compagnies occupaient les remparts et les portes, d'autres, conduites par Jean Viron, marchèrent à la rencontre des rivageois. Ceux-ci, au nombre de 600, occupaient les champs de Saint-Gilles. S'avançant seul, le bourgmestre leur demanda la cause de ces rassemblements, t Nous voulons, répondirent-ils d un ton menaçant, que les édits prohibant lexportation des grains soient observés, et qu'on nous laisse le moyen de vivre en mettant le prix des denrées à notre portée. Or, pour cela, le prix du setier de froment doit descendre à 24 aidants, et celui du seigle à 22. » Viron répondit avec douceur que des mesures étaient prises pour assurer désormais l'exécution des ordonnances du magistrat, c Mais, ajouta-t-il, les grains manquent à Liège même, et c est par d'autres moyens que la violence qu'il faut pourvoir à la disette. Pour ramener les denrées sur nos marchés, la tranquillité est indispensable. Retirez- vous donc en paix; déposez

les armes, peu propres à améliorer la situation, et envoyeznous demain des députés pour aviser aux moyens de pourvoir à vos besoins. » Quelques distributions d'ai^ent calmèrent les plus exaltés, et cette troupe se retirait déjà, quand survinrent de nouvelles bandes de paysans. Celles-ci refusèrent de s'en tenir à des promesses ; entraînant à leur suite une partie du premier rassemblement, elles s'établirent dans les villages voisins de Tabbaye du Val-Saint-Lambert, et le lendemain, conduites par les frères Michel et Goffin Caltrou de Tilleur, elles marchèrent sur Liège, au nombre d'environ 3,000 hommes, tambours battants, enseignes déployées.

En l'absence d'Érard de la Marck, alors h Bruxelles, le chapitre et le magistrat se trouvèrent fort embarrassés. On soupçonnait que les insurgés avaient des intelligences dans Fintérieur de la cité; or si, de concert avec leurs adhérents, ils s'en rendaient maîtres, le pillage était inévitable. Les repousser par la force semblait impossible; gagner du temps était donc la seule ressource. A cet effet, on leur députa successivement le comte d'Arenberg; son gendre, Thierry de Lynden; le comte Jean de Homes; le baron de Schwartzenberg; Richard de Mérode, seigneur de Waroux; mais, au moment où les députés parlementaient avec leurs chefs, une bande de rivageois attaqua les remparts du côté de la porte Sainte- Marguerite, et faillit s'en emparer. Commencée sous les incitations de la faim, l'émeute, en grandissant, avait déjà pris un autre caractère. Lorsqu'on annonça aux insurgés la résolution des magistrats liégeois d'acheter sur-le-champ de grandes quantités de grains, pour les revendre à prix réduit, et de leur rouvrir le marché de la ville : « Ce ne sont pas là nos seuls griefs, répondirent-ils ,et nous ne déposerons les armes

qu'après avoir obtenu satisfaction complète. » Dans un mé- V. 7

moire remis à Richard de Mérode, ils demandèrent : le maintien de leurs franchises, immunités et privilèges; Texécution des édits sur l'exportation des céréales; une recherche exacte des approvisionnements des particuliers et des couvents; rétablissement d'une taxe sur les blés; la vente immédiate, tant dans le pays que dans la cité, des grains excédant la quantité nécessaire à la consommation de chaque famille. En outre, ils exigeaient que les boui^eois fussent soustraits à la juridiction de la cour de loiTicial, et soumis à celle des tribunaux laïques. A en juger par cette dernière réclamation, les pefsécutions religieuses n'étaient pas étrangères à ces troubles. EnHn, ils déclarèrent qu'ils avaient juré de ne point se séparer, dùt-il leur en coûter la vie, si Ton n accueillait pas toutes leurs demandes.

Un refus était dangereux; le recours à de fallacieuses concessions était pertîde ; mais aux mauvaises causes qu'importent les moyens de réussite? A la suggestion du chanoine Gilles de la Blocquerie, le magistrat et le chapitre publièrent une proclamation faisant droit à toutes les réclamations des rivageois. Un des leurs, nommé Jean Albert, avait été arrêté; on le mit sur-le-champ en liberté. Enfin, de nouvelles visites domiciliaires furent ordonnées, et la vente immédiate de tous les grains accaparés eut lieu; il fut interdit d'en posséder au delà des besoins de chaque famille jusqu'à la Saint-Remy, et la fabrication des bières fortes fut suspendue. Ces concessions arrêtèrent le mouvement et calmèrent l'agitation. Seulement, avant de se retirer, les rivageois demandèrent encore une amnistie générale; mais on éluda toute décision à cet égard : « Réclamer une amnistie, leur objectat-on, c'est se reconnaître criminels. »

Érard de la Marck revint à Liège le 10 juillet, et fit acheter

MARIE DE HONGRIE. i47

il Sainl-Trond pour 10,000 florins de grains. On les revendit à prix réduit, dans la ville et dans les faubourg, et l'ordre se rétablit; mais aussitôt la réaction commença. Les rivageois avaient élevé des réclamations blessantes aux oreilles du souverain et du prêtre ; il fallait une éclatante vengeance. On ne tarda pas à l'exercer sur les fauteurs du mouvement, déclarés « ennemis de letat, séditieux et parricides. » Sur un exposé des Ibits présenté par l'évêque lui-même, une sentence de mort fut portée contre les auteurs et complices « de la conspiration. » Cet arrêt confisquait les biens des condamnés et ordonnait la démolition de leurs maisons, avec défense de les relever avant cent ans. Tous les individus qui s'étaient joints volontairement aux insurgés furent condamnés à des amendes, dont le produit était affecté à la réparation des murs de Liège ; soumis à des cérémonies expiatoires ; déchus de leurs privilèges, de leurs droits de bourgeoisie. On leur interdit le port des armes, et il ne leur fut plus permis de se présenter en ville et dans la banlieue qu'avec un bâton rompu. Les ftigitifs étaient sommés de purger leur contumace, à peine d'être traités en rebelles.

L'évêque et son conseil dressèrent sur-le-champ les listes de proscription. Chaque commune avait à fournir son contingent de victimes : Tilleur, 8 ; Seraing et Jemeppe, 5 ; Ans et Glain, 5 ; Hollogne-aux-Pierres, 1 ; Montegnée, 2 ; Flémalle-la- Grande, i ; Flémalle-la-Petite, 1 ; Ougrée et Sclessin, 13. Pour prévenir la fuite des proscrits, Êrard de la Marck ordonna de convoquer les habitants de ces villages, le 23 juillet, sous prétexte de leur demander s'ils voulaient, en sujets fidèles, obéir à ses mandements. Lorsqu'ils en eurent donné l'assurance , les officiers de l'évêque requirent à l'instant même leur concours pour l'arrestation des inculpés. La crainte chez

148 RÉGNE DE GHARLES-QULNT EN BELGIQUE.

les uns, Tespoir d*une amnistie chez les autres, amollissent les esprits, et le coup se fait sans résistance. Heureusement, vingt-quatre des proscrits parviennent à s'échapper. Les douze autres sont transférés à Liège, où Ton va, dit-on, instruire leur procès. Il est déjà jugé. Appliqués à la torture, on leur arrache ou on leur prête l'aveu d'avoir voulu saccager, piller Liège, en massacrer les habitants ! De ces malheureux, trois éprouvèrent la clémence de l'évêque; les neuf autres : Denis Wasseige, de Tilleur; Jean Carodea, de Seraing; Charlier, dit le Crespoux, et Thomas Germea, de Jemeppe; Gérard Dubois, de Flémalle; Jacques Barba, d'Ougrée; Théodore le Sarcleur, de Mons; Laurent, dit le Subtil, et Pascal Martiron, d'Ans et Glain, furent décapités, et leurs têtes plantées sur des piques au-dessus des portes de Sainte-Marguerite, de Sainte- Walburge et d'Avroy. Cette exécution fut suivie de celle d'un nommé Gérard le Sergent, de Ramet, réputé le chef de la conspiration.

Le 1" août, 86 autres insurgés furent amenés à la porte de Sainte-Marguerite, où les attendait le bourreau. Il les déshabilla, leur jeta la corde au cou et les conduisit, tête et pieds nus, à la cathédrale, pour y faire amende honorable à Dieu, à la Vierge, à saint Lambert, à l'évêque et au chapitre. Ensuite, placés sur un échafaud dressé au centre du marché, ils demandèrent pardon aux magistrats et à la cité. Enfin, le bourreau, tenant l'épée de justice nue, les mena à la porte d'Avroy, leur ôta la corde du cou, les marqua de son glaive et les chassa de la ville. Une foule de personnes compromises dans ces troubles, avaient pris la fuite. Traquées dans la principauté et dans les Pays-Bas * , la plupart se réfugièrent

» « Pour uiig compaignon nommé le Vasseur, lequel, à la requeste des offi-

en France \ Quelques-uns parvinrent à se justifier et obtini-ent de rentrer dans leurs foyers; d'autres moins heureux expièrent cruellement la faute d'avoir cru à l'oubli du passé. Ainsi, en 1532, l'écbafaud se dressa encore pour six insurgés. Un rivageois périt pour avoir enfreint la défense de porter des armes; un autre, qui était venu purger sa contumace, eût subi le même sort, si une jeune fille n'avait demandé à l'épouser ^.

La prolongation du séjour de Charles-Quint dans les Pays- Bas retarda la nouvelle réunion des états généraux; ce fut le 29 septembre seulement, qu'il les rappela à Bruxelles, et le 7 octobre, ils reçurent communication de lettres patentes conférant à la reine douairière de Hongrie le gouvernement général, t Les grandes et urgentes affaires de la chrétienté, du Saint-Empire et de nos autres royaulmes et états patrimoniaux, disait Charles-Quint dans ces lettres, ne nous permettent pas de résider constamment dans les Pays-Bas, malgré le désir que nous en avons, vu notre grande affection pour les habitans de ces pays. En conséquence, nous avons dû pourvoir à leur gouvernement et administration en notre absence. A cet effet, nous avons institué notre sœur, la reine Marie, régente pour représenter notre personne en tous nos pays de par deçà. Nous lui avons donné et donnons plein pouvoir, autorité, faculté et pléniëre puissance de vaquer, entendre et s'employer au régime, gouvernement et conduite desdits pays, vassaux et sujets,

ciers de monseigneur le cardinal de Liège, fut prins au lieu de Namur, à cause qu'il avoit très-malvaise famé, tant d'estre du fret de la sédition de Liège comme aultrement, pour lequel, après pluisieurs enquêtes , ne sceut estre de nens attaint. • Compte de Jacques de Heraptinnes, de 4528-4532 (n« 45549), f» xiij.

' CHAPBAt'vuLB, III, 304-346. — FiSEN, L. XV, 334-334. — M. Hénaux, I. c.

* ClAPBACTILLB, 1. C.

et des affaires quelles qu'elles soient qui y pourront survenir. Nous l'avons chargée et charçeons de veiller à la bonne administration de la justice et de la police ; — d'ouïr les requêtes, plaintes et doléances de nos sujets; — d'y pour\'oir par remèdes convenables; — de convoquer, chaque fois qu'elle le trouvera nécessaire, les chevaliers de l'ordre et les conseils du gouvernement, pour les consulter et régler ses décisions. Nous lui conférons la superintendance tant sur le fait de la justice et des finances, que sur la gendarmerie, les gouverneurs, les capitaines généraux, de même que sur tous officiers de justice et de recette. Elle promulguera toute espèce d'édits, statuts et ordonnances; — disposera de tous les offices et bénéfices à la collation du souverain ; — exercera le droit de grâce et de rémission. Nous lui déléguons le pouvoir de convoquer les états généraux ou provinciaux; — de faire dépêcher, sous son nom, toute espèce de provisions et de lettres patentes ; — de signer les lettres closes dont TefTet sera le même que si elles étoient signées par nous ; — de disposer de tout ce qui concourra au maintien de l'autorité souveraine et au bien du pays. Enfin, nous nous engageons à observer tout ce qui sera fait par elle en notre absence sans jamais y rien changer '. »

• Lettres du 27 septembre <531. Archives de VA^idience, Reg. Commùsions des gouverneurs généraux. — Reg. n« <20, précit45, f« iij ▼«. — Des lettres patentes du 29 août avaient fixé le traitement de la gouvernante. En considération de la ruine de la Hongrie, où se trouvait assis le douaire de la reine, ce traitement était porté à 36,000 livres par an, et assigné sur les plus importantes recettes : 8,000 livres sur celle de Flandre ; 6,000 sur celles de Cassel et du bois de Nieppe; 4,000 sur celle du Hainaut; 2,000 sur celle du comté de Namur ; 2,500 sur celle de la Zélande; 5,000 sur celle de la Brielle; 3,600 sur celle de la Hollande; 2,000 sur celle du Uemerlandt: 1,000 sur celle de TirlemoDt; 500 sur celle de la ville et terroir de Malincs; k ,000 sur celle d'Airas; et 300 sur celle de Blaton, en Hainaut. De ces 36,000 livres, 3,000 étaient affectées à la

Après Ja lecture de ces lettres, l'empereur prit la parole. Il fit ses adieux aux états et les engagea à rester « bons, vrais et loyaux sujets, » les assurant que par réciprocité il leur serait « bon et bénin prince. > L*audiencier du Bliool exprima à Tempereur la gratitude de rassemblée \ Puis il fut donné connaissance d*édits oi^nisant les trois conseils supérieurs et décrétant les mesuras sur lesquelles les députés avaient été consultés. Le dernier édit se terminait par un nouvel appel à la concorde et à Funion , appel réitéré sans cesse, afin d*enraciner sans doute dans Tesprit, les habitudes et les vœux des populations, le dogme de l'indivisibilité des provinces qu'on se proposait déjà de proclamer solennellement ^. < Considérant, disait cet édit, que, en Tintelligence et commune amitié, consistent principalement et résident la force, là sûreté, le repos du pays, l'empereur exhorte ses sujets des Pays-Bas, s'ils désirent lui obéir et lui complaire, à s'entre aimer ; à vivre en bonne intelligence ; à se communiquer mutuellement les choses dont l'une province abonde, dont l'autre manque; à s'aider et à s'assister dans leur mutuelle défense, sûreté et tranquillité ; à vider amicalement entre eux leurs différends, sinon à réclamer l'entremise des gouverneurs provinciaux, et, au besoin, celle de la reine, sans

solde d*un capitaîDe et de 24 archers de la garde de la gouvernante, et 4 ,000 aux gages des chantres de sa chapelle. » Compte de Pierre de Greboval, receveur géoéral de Flandre, etc. (n« 2743), f» iij < xxviij. — Compte de Guillaume Hosfon, receveur du Hainaut, de 4642 (n« 3200), f« ij « iiij «» j ▼». — Registre Revenus et dépenses de Charles-Quint.

Le payement du traitement de la gouvernante générale ne pouvait jamais souffrir de retard. LeUre de Granvelle à Philippe H, du 20 août 4559. Papiers d'état de Granvelle, V, 638.

' M. (jaoiaro, Des anciennes Assemblées nationales.

' M. Defacqz, Ancieti droit belgique, 1,8.

lo2 RÈGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

eD venir à des procès. De son côté, il s'engage à les garder de tout outrage et insulte, attaque ou violence ^ »

Ce nétait point, comme on Fa vu, sans grandes hésitations que Marie de Hongrie s'était résignée à accepter le gouvernement des Pays-Bas. A son arrivée dans ces provinces, elle avait tf remontré derechef à Charles- Quint son insutiisance ^, > et c'était avec peine qu'elle s'était laissé t mectre la corde au col ^. » Encore si elle avait cédé « pour faire preuve envers son frère aîné de l'obéissance qu'elle lui portoit et lui devoit, et eu égard à ce qu'il ne pouvoit confier ce gouvernement à d'autres, vu que ses enfans estoient en bas âge, > c'était h la condition de ne conser^'er que momentanément cette charge. Elle supplia Charles-Quint d'aviser à la remplacer le plus tôt possible , « attendu qu elle se sentoit trop débile de corps (à cause d'un continuel tremblement de cœur), de cerveau et d'entendement, pour remplir une telle mission. * Afin de bien établir « qu'elle ne le faisoit pour aucune autre fin, et de lui donner plus d^ motif de se pourvoir d'un autre gouverneur, » elle prononça, en sa présence, « le vœu à Dieu de n'y continuer *. » Charles-Quint lui fit beaucoup de promesses à cet égard , mais elle lui fut d'une trop grande utilité pour qu'il songeât à les tenir. Loin de céder à ses instances réitérées * pour être délivrée d'un fardeau dont elle s'était chargée avec tant de répugnance, il eût même voulu le lui laisser après sa ])ropre abdication.

Moins connue que sa devancière au pouvoir, Marie de Hon-

' Èdiis de Luxembourg, 27 — Plnc. de Flandre^ I, 751 . ' Lettre du mois d'août 4554 , précitée.

' Lettre de cette princesse à Ferdinand, du 5 mai 1531. M. Gach4Rd, l'Abdication de Charles-Quint.

^ Lettre du mois d'août 1551, précitée. ' Ibid.

grie eut pourtant des titres égaux à la célébrité. Elle ne fut inférieure à la négociatrice des traités de Cambrai ni en prudence, ni en habileté; elle la surpassa par son activité et par son énergie. « Toutes les affaires politiques de l'Europe passèrent par ses mains, et telle était sa facilité d'esprit qu'elle suffisait seule à ce vaste ensemble de travail. Elle ^e faisait lire les dépêches, les projets d'ordonnance; elle les corrigeait avec un grand soin , ou bien les rédigeait ellemême d'un bout à l'autre '. » Ses messagers voyagèrent jour et nuit, stimulés par son zèle; elle fut informée de tout, et ses frères et leurs Ueutenants en reçurent incessamment d'utiles avis, de précieux renseignements ^. Surnommée Diane la chasseresse, parce qu'elle n'avait, dit Strada, que des inclinations tout à fait viriles, elle était en effet passionnée pour les exercices du corps, pour la chasse, pour l'équitation ^. Plus

• M. Altmeyer, 1. c. — Voir aux Archives du royaume les registres de correspondance intitalés : Lettres des seigneurs, et les énormes volumes relatifs à la réforme.

* Voir les comptes de la recette générale des finances (n<» 2342 et 2343) relatifs aux messageries, pour les années 4 537 à 4 546, et 4 550 à 4 555.

' « Elle monte parfaitement à cheval. » Relation de B. Navagero (4546). — • Dès que les affaires lui en laissent le loisir, dit un autre ambassadeur vénitien, elle s'exerce à monter à cheval et va à la chasse. De longtemps il n*y a peut-être pas eu de femme qui Tait surpassée, surtout pour son habileté dans réquitation. Un jour elle en fournit, entre autres, une preuve au roi François de France, qui en fut tout émerveillé. Comme ils chevauchaient ensemble, le roi, voulant lui donner la droite, longea de très-près un fossé pour Tempècher ainsi de se placer à sa gauche. La reine alors piqua son cheval, lui fit franchir le fossé, qui était très-large, et chevaucha sur les champs, de manière que le roi resta à sa droite. Mais sa majesté très-chrétienne fit cesser, en cédant, Tinrommodité que la reine en éprouvait. » Relation de Marin Cavalli, de 4554 , 1. c.

On rapporte que, recherchant ses goûts dans les autres, elle dépassait sans les regarder celles de ses dames qui n'étaient point promptement en selle. Et si quam tardiorem in ascendendo equum dominam animadvertisset, non animadversam prasteribat. De Wabl, 11, 484, cit. de M. A. Wavters, Histoire des environs de Bruxelles, 111, 365.

I5i RÈGNE DE CHARLES-QUiNT EN BELGIQUE.

d'une fois on la verra regretter de ne pouvoir utiliser son énergie à la tête des armées de son frère, t C'est une iemme qui tient beaucoup de Ihomme, dit un ambassadeur vénitien, car elle pourvoit aux choses de la guerre, et elle en raisonne, ainsi que de la fortification des places et de toutes les matières d'état *.>» — « Dame de tant d'esprit et de cœur, dit un autre, qu'elle suffirait au gouvernement de pays beaucoup plus considérables. Infatigable en temps de guerre comme en temps de paix, elle a montré jusqu'où peuvent aller le génie et la valeur d'une femme de sa trempe *. » Plus d'une fois les généraux de Charles-Quint regretteront d'avoir négligé les conseils de cette femme, à qui le duc d'Albe écrivait : « Je me considérerai désormais comme un bon soldat, puisque d'avance j'avois exécuté ce que Votre Majesté me prescrit *. » La sagesse de ses conseils fut bientôt appréciée par Charles- Quint; aussi la consulta -t- il toujours dans ses affaires les plus importantes et les plus décisives. La franchise de la reine était grande ; elle ne dissimulait jamais la vérité à ses frères. Ainsi, elle combattit le projet de mariage de sa nièce Christine de Danemark avec le duc de Milan, et reprocha sévèrement à Charles-Quint de sacrifier à sa politique cette enfant, qui n'avait pas douze ans : « Selon le droit de nature, lui écrivit-elle, je tiens que c'est contre Dieu et raison de la marier si tempre; car quelques femmes ne sont pas de si tempre venue les unes

' Relation de B. Navagero, 1. c.

' Relation de M. Cavalli, 1. c.

^ « La lettre de Votre Majesté, du 6 de ce mois, m'est parvenue ce matin, et je répondrai à tous les articles. Le premier sera de me regarder par la suite comme un bon soldat, puisque, dans quelques-uns des points que Votre Mfl^té me prescrit de faire, elle pourra voir par la lettre que j'ai déjà écrite à Votre Majesté et à M. de Roussu, que cela est conforme à ce que Votre Majesté prescrit et ordonne par sa lettre. » Lettre du 8 octobre 1552. Reg. Collect. de diK. kist., IX, f 409.

que les autres, et n'y a encore nulle apparence de femme en elle. Et avec ce, monseigneur, que c'est contre Dieu, combien que je crois que en ce pays le tout est acceptable , si la mettrez-vous en hazard, si elle devenoit enchainte devant estre de tout femme, comme à beaucoup on a vu par expérience advenir, qu'elle et l'enfant y demeureroient, monseigneur, je suis en ce propos prolixe et en parle plus et plus grossièrement que ne dois, dont vous supplie me le pardonner, car ma conscience et l'amour que je porte h l'enfant, me contraignent à le faire.... J'entends bien qu'il sera fort difficile de changer quelque chose au traité.... Toutefois je n'ai voulu laisser vous en avertir pour ma descharge envers Dieu, Vostre Uajesté, et envers madite nièce et le monde \ » Ainsi encore, recommandant Corneille de Scheppere à Ferdinand, elle lui dit : « Il vaut mieux employer des hommes pareils que de confier, comme vous l'avez fait souvent, des affaires importantes à des ambassadeurs maladroits, bons tout au plus pour gâter ce qui ne l'étoit pas encore ^. > Son ascendant fut sans bornes ; sa persistance dansées résolutions faisait dire à d'Âerschot a que, s'il y avoit encore eu un paradis terrestre , sans aucun doute elle eût fait manger à l'homme le fruit défendu ^, j>

' Lettre du 25 août 4533. CorrespondenZf II, 87. — De telles considérations n'étaient point de nature à détourner Charles-Quiut de son but : « Pour estre ceste affaire de nostre nièce plus gibier de gens de longue robe que le mien, lai répondit-il, ai ordonné à Granvelle vous en écrire.. .. Quant à l'âge, je crains

plus, qu'il sera trop grand pour le duc que pour nostre nièce. » Lettre du

Il septembre IS33. Ibid., 89.

* « J*ay oy dire souvent de fois au Pays-Bas, lui répondit le roi des Romains. que point de responses ce sont responses, et que aulcunes fois vault mieux se taire que mal respondre, et pour cestuy estant de tele condicion me semble mieolx me taire. » Archites allemandes du royaume. Extrait donné par M. le docteur Coremans. Bulletins de la Commission royale d'histoire, X, 59, n I .

' Lettre du II mai 1546. Reg. Collection de documents historiques, VII, f^ 159

Dans la vie privée , Marie de Hongrie apparaît douée de brillantes qualités que n'ont pu ternir les attaques déloyales de ses ennemis. Tout en conservant une religieuse affection pour la mémoire d'un époux qu'elle avail tendrement aimé, qu'elle appelait le « parangon des mariz \ > elle ne ressembla guère, dit-on, à la déesse de Délos et d'Ephèse, dont on lui donna le surnom; car elle n'aurait pas demandé à Jupiter la faveur d'une perpétuelle virginité, et ne se serait pas contentée d'un chaste baiser donné au bel Endymion. Plus d'une fois, les Français, pour se venger de ses haines nationales, lancèrent des épigrammes acérées et mordantes contre ses mœurs galantes et ses intrigues amoureuses ^. Mais ces épigrammes inspirées par la colère n'étaient -elles point calomnieuses? Aucun fait ne les justifie; au contraire, suivant le rapport d'un homme, en position d'être bien informé, « elle passait pour être très-chaste '. » La veuve de Louis II elle-même semble avoir voulu confondre ces odieuses imputations, par une déclaration solennelle : prête à comparaître devant le juge suprême, elle ordonna de fondre, pour en donner le produit aux pauvres, un cœur d'or qui avait appartenu à son mari et qu'elle avait constamment porté depuis le trépas de ce prince. « Séparés par la mort, dit-elle, nous ne l'avons jamais été d'amour et d'affection ! » Cette constance à un premier amour, elle la prouva encore par la persistance de son refus de se remarier. « Elle demeura veufve fort jeune, dit Brantôme, et très-belle, selon ses portraits que j'ay veus,

' « Que me puis et oze vanter que j*ay le parangon des mariz. » Lettre de Marie de Hongrie à la princesse de Chimay, du 6 juin 4622. M. Gachakd, Noli€9 des Archives de M. le duc de Caraman. Bulletins de la Commission royale d^histoire, XI, 223.

" M. Altmeyer, I. c, 489.

' Relation de B. Navagero

qui la représentent telle, ne lui donnant aucune chose de laid et à quoi reprendre, sinon sa grande bouche et advancée h la mode d'Autriche. » De nombreux prétendants aspirèrent ù sa main; quelques-uns même, notamment le comte palatin Frédéric, furent encouragés par Charles -Quint et par Ferdinand ^ mais elle les éloigna tous, et il fallut, pour la décider à prendre le gouvernement des Pays-Bas, la promesse de l'empereur de ne plus l'importuner à ce sujet. Par tempérament, du reste, cette princesse ne semble pas avoir été portée aux plaisirs de l'amour; par caractère, elle n'était rien moins que légère. Souffrant « d'un contiifiuel tremblement de cœur, » sa complexion était délicate, nonobstant la robuste constitution de son corps, que secondaient admirablement Fardeur et l'énergie de son âme. Or, on voit trop souvent la calomnie s'attacher à la réputation des femmes, pour ajouter légèrement foi aux vils pamphlets d'ennemis accoutumés à se consoler de leurs défaites, par des épigrammes ou des chansons.

Si elle encouragea peut-être moins que sa tante les arts et les lettres, il ne faut pas en accuser ses goûts mais ses préoccupations politiques. On la voit en effet continuer aux littérateurs, aux peintres, aux sculpteurs, aux musiciens, les bienfaits de Maipierite. Érasme, qui lui dédia sa veuve chrétienne, l'appelle la femme la plus louée de son époque -. Elle parlait plusieurs langues et faisait ses délices des classiques latins '. Elle s'essaya même, paraît- il, dans les

* loir lettre de Frédéric, de janvier ^^31. Coirespondenz, I, 4^9. — Précédemment on avait voulu la marier au roi d'Éca««e, et Marguerite avait beaucoup poussé à ce mariage qu'elle jugeait favorable aux Pays-Bas.

* Regina Maria faeminarum bujus sévi laudatissima. Lettre du 3 mai 4532 à Josse Sasbout. EpisLy 4249. - Voir ch. XVII.

* Bra!«dt, Hist. der reform., I, 405. — Dans une lettre du 26 janvier 4546,

f;>8 RÈGNE DE CHÂRLES-QUlNT EN BELGIQUE.

arts et dans les sciences. Elle recevait toutes les publications nouvelles, et sa précieuse collection de livres et de manuscrits a enrichi la bibliothèque de Bourgogne V À la « librairie » de cette princesse, étaient joints des cabinets de raretés et de tableaux ^ sufDsants pour attester son goût pour les arts, si la haute protection qu^elle continua à Bernard Van Orley n'en fournissait de plus puissantes preuves *. Protectrice éclairée, c'était sur le plus grand peintre de son époque qu'elle répandait ses faveurs ; elle savait qu'on ne fait I>as fleurir les arts par les aumônes prodiguées aux médiocrités, ni par les encouragements donnés à l'intrigue. Née d'une maison où l'art musical fut toujours en honneur, elle ne mentit pas à son sang, et a la musique formait, avec la chasse, ses plus grandes jouissances *. » Son esprit élevé, (jui voyait la gloire du pays dans le développement de ses richesses intellectuelles, ne négligea point les richesses matérielles. Sous son administration, l'industrie et l'agriculture

elle recommande à de Sainl-Mauris. « de recouvrer la description des Irois parties du monde, naguères venue en lumière, des euvres de Cicero, dont elle n'a vu aucunes, et de lui envoyer celles qui s'impriment de jour à autre. • Papiers d'état de Granvelle. IN. 205. Cet ambassadeur venait de lui envoyer la Complainte et Déptoration de la mort de Clément Marot. Ibid.

• M. Namir, Histoire des bibliothèques publiques de la Belgique, I, 41. — loir l'inventaire des livres de cette princesse donné par M. Gaciard. BuUeUns de la Commission royale d'histoire, X, 226. — La bibliothèque royale possède encore plusieurs manuscrits provenant de celte collection M Marchal, Inventaire des manuscrits de la bibliothèque de Rourqogne.

' l oir l'extrait du compte rendu par Jean de Ghyn, penninck-maUre de la reine Marie pour l'année 4540, donné par M. (jaciiard. (\apport sur les Archives de Lille, 263-264.

' Voir p. 84, note 3.

^ Helal. de B. Navagero. — Dans un compte de 4532 on trouve un payement de 63 livres, « pour la réfection du grand positif (?), instrument que sadite majesté fit amener avec elle d'Allemagne. » M. Gachard. Happori sur les Archives de Lille, 4t. — Voinh. XVII.

furent tenues en honneur par lexemple même de la princesse. Dans son domaine de Turnhout elle se plut à élever du « blanc bétail * » et Ton sait Tboramage éclatant qu elle rendit à la mémoire de Guillaume Beuckels, de Biervliet ^

Malheureusement, à côté d*éminentes qualités, on trouvait chez celte princesse une dureté de caractère ' qui la rendit odieuse aux peuples *, et lui valut, de la part des Français, de justes reproches de cruauté ^ Si elle montre le cœur d'une femme, lorsqu'elle accorde 200 carolus à la veuve d'un malheureux qu'elle a fait exécuter dans la cour des bailles du palais de Bruxelles *, on la retrouve impitoyable dans Tordre de « châtier rigoureusement » la désobéissance de charretiers, mis en réquisition pour le transport de ses bagages ^ ainsi que dans la répression du braconnage et des délits de chasse ®. L'histoire impartiale lui reprochera avec d autant plus de raison les rigueurs déployées contre les Bruxellois et les Gantois, qu'il eût été facile de prévenir des troubles expiés par le sang de trop de victimes ; l'humanité lui repro-

* Une grande partie de ce bétail périt dans les tempêtes qui assaillirent la Belgique en 45ol. Le Petit, c. viii, 489.

» Il avait perfectionné l'art de saler et d'encaquer le hai-eng. La régente se transporta sur sa tombe et y mangea un hareng. ' • Elle passe pour être dure, » dit le Vénitien B. Navagero, l. c.

* « Elle ne fut pas aimée des peuples des Pays-Bas ; ceux de Gand lui reprochèrent leurs malheurs, et les sommes considérables d'argent que la nation eut a payer sous son gouvernement, la rendirent odieuse. » Ibid.

^ « Elle avoit le cœur grand et dur, dit Brantôme, et qui mal aisément s'amolissoit ; et la tenoit-on, tant de son costé que des noslres, un peu trop cruelle; mais tel est le naturel des femmes et mesine des grandes, qui sont très-promptes à la vengeance, quand elles sont offensées. »

^ • Quictance de ij « carolus, pour la vesve de Jehan Schoof, exécuté sur les bailles de ceste ville nfiey. aux mand.el lettres patt-ntes de l'Audience (N» 20729.)

" Lettre du 4 octobre 4538. App. à la Relation de^ troubles de Gand.

* loir chap. XIX.

t(M) RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN RELGIQUE.

chera plus sévèrement encore d'avoir dirigé d'atroces persécutions contre des malheureux, dont elle avait d*at)ord, sinon partagé, du moins approuvé les doctrines.

Telle était la princesse à qui Charles-Quint avait résolu, contrairement h lavis de quelques-uns de ses conseillers, de confier le gouvernement des Pays-Bas. La tâche était immense pour une jeune femme de vingt- six ans, qui trouvait « toutes les affaires fort embrouillées \ beaucoup de division enti*e les grands, la justice affaiblie et méprisée, les estatz assez revcches ^. » Il fallait tout à la fois contenir des populations mécontentes et des sectaires exaspérés ; déjouer les intrigues et les trames de la France ; pourvoir à la défense du pays contre les incessantes tentatives de ce puissant voisin et de l'audacieux duc de Gueldre; sur\^eiller le protestantisme en Allemagne, l'extirper des Pays-Bas; étendre l'influence de sa maison sur le nord de l'Europe ; seconder en tout les vastes desseins de son frère. Marie de Hongrie sei*a h la hauteur de cette diflicile et dangereuse mission. En offrant h sa sœur le gouvernement des Pays-Bas, Charles- Ouint lui avait dit : « Cette nation ne voit volontiers les estrangers auprès de celui qui a la charge sur eux ; » elle n'oublia jamais cet avis, et confia exclusivement la direction des alfaires aux nationaux. Pendant les vingt-quatre années qu'elle va tenir les rênes du gouvernement, certes de grandes fautes seront commises ; mais on ne la verra jamais faiblir. Aussi énergique, intrépide même, devant l'émeute et insurrection que devant les Français et les Gueidrois, elle sera l'inébranlable champion de l'autorité souveraine, l'adversaire le plus ncharné des ennemis de son frère. Elle sera la digue contenant

' Lellre «Ju 25 mai. précitée. — ' Lettre du 7 septembre 1558, précitée.

les mécontentements et les colères mugissant de toutes parts. A peine aura -t- elle résigné ses pouvoirs que sa retraite sera déplorée par les amis du gouvernement * ; le successeur de Gharles-Quint usera de tous les moyens pour la rappeler dans les Pays-Bas; les états qu'elle avait domptés, les états eux-mêmes proclameront hautement la sagesse et la grandeur de son administration ^.

Charles-Quint cependant ne s'était point dissimulé Tinexpérience de sa sœur, et il y avait pourvu en donnant de fortes institutions au nouveau gouvernement. Elles furent établies dans des édits du 1*' octobre (1531), qui réglèrent la direction générale des affaires dans les Pays-Bas, où jusqu'alors elle avait été dépourvue de règle fixe. Précédemment, en l'absence du souverain, le gouvernement était remis tantôt à un conseil, tantôt à un régent, ruwaert ou stathauder, revêtus d'une autorité temporaire ; quant aux départements ^)éciaux, traitant des affaires d'état, de justice, de police, de grâces, de finances, ils étaient quelquefois divisés, d'autres fois réunis en un seul conseil. Les titres mêmes des chefs appelés à les présider, variaient fréquemment : on <rouve souvent, par exemple, un ministre particulier, chargé de la direction et de l'administration des finances , sous le nom de gouverneur, surintendant , trésorier ou contrôleur général.

• « Sommes icy bien esmerveillez, écrivit, le l» octobre 4555, Philippe de Nigri, signamment du partement de la dicte royne de Hougrie, femme du plus grant esprit et meilleur qui fut oncques, la plus diligente et myeulx cognoissant les affaires de par dechà que nul autre, et sur laquelle avions grand espoir en noz tribulations de guerre. » Lettre à son ami Jean Carette, président de la chambre des comptes à Lille. Archives de Lille. M. Gachard, Rapport précité, 192.

' Voir les avis des états généraux en 4600. Collection de documents sur les aneiemus assemblées nationales.

Depuis ravériement des princes bourguignons, il y avait eu plus d*uniforn)ité, et la direction supérieure des a£Baires s*était à peu près centralisée dans les mains du chancelier de Bourgogne, qualifié aussi de grand chancelier, chef ou président des conseils.

D'après ses instructions, ce premier ministre, pour nous servir d'une expression moderne, était chargé « de garder les droits, hauteur, seigneurie, domaine et justice du souverain ; de vaquer et d entendre soigneusement et diligemment à i adresse et h la conduite de ses affaires; de mettre en délibération toutes matières et affaires qui survenoient et se traitoient tant en présence du souverain que dans ses consaux ; de présenter les propositions ; de recueillir les avis ; d arrêter les conclusions et d'en assurer l'exécution ; d'administrer justice à chacun, tant aux grands, moyens, quaux petits indifféremment et sans acception de personnes; d'avoir la garde des sceaux ; de faire dépécher et de sceller toutes matières de lettres et provisions qui étoient délibérées et conclues tant devers le souverain que par lui chancelier et les gens du conseil. » Il avait l'entrée et la première place au conseil des finances, où cerfaines affaires n'étaient traitées qu'avec sa participation. Son traitement annuel était de 3,000 livres de 40 gros, monnaie de Flandre ^

Si ce mode d'administration avait suffi, alors que les absences du prince étaient rares, Fautorité du chancelier ou d'un conseil devint insuffisante, quand le souverain s'éloigna (lu pays pendant des années entières. Une autorité supérieure élail devenue indispensable; Maximilien avait déjà dérogé

' Lettres patentes du M janvier 1515, nommant Jean le Sauvage grand ( hHnrolicr. M. Gaciiard, Anal, hist., \. c. V, 3U. — Di N^y, IL

aux anciens principes, en conférant le gouvernement à sa ûUe, avec des pouvoirs à peu près illimités, et en ne donnant point de successeur à Thomas de Pleine, dans les fonctions de chancelier de Boui^ogne. Celait à la vérité une mesure justifiée par les circonstances, et à Témancipation de son neveu, Marguerite lui remit sur-le-champ ses pouvoirs; ils rentrèrent aux mains du grand chancelier, rétabli par le jeune prince. Mais lorsque Charles fut appelé à prendre possession des Espagnes, dans la prévision de fréquentes absences, il jugea nécessaire de consolider le gouvernement par de fortes institutions. Le conseil privé, établi en 1517, ne fut toutefois encore quune imitation des anciennes commissions, et ses fonctions cessèrent au retour du souverain. Seulement, en amenant en Espagne Jean le Sauvage, Charles supprima de fait dans les Pays-Bas la place de grand chancelier, et Mercurino de Gattinara, appelé à ces fonctions, après la mort de Le Sauvage, resta directement attaché à la personne de son mailre. Le chef du conseil privé, Claude de Carondelet, chargé de remplir, en l'absence du chancelier, toutes les fonctions attachées à cette dignité, n en conserva que momentanément lautorilé; elle passa bientôt tout entière à xMarguerite. Les fonctions de chef du conseil privé ne tardèrent même pas à être divisées. Après avoir, en 1520 et en 1522, suivi la marche adoptée en 1517 et institué de nouveaux conseils privés, Charles-Quint créa ensuite un chef et un président : Jean Carondelet, archevêque de Palerme, fut nommé chef, par lettres du 13 avril 1522, et Jean Caulier, seigneur d'Aigny, président, par lettres du 22 mai suivant. Quant au collège des finances, depuis l'avènement de Charles-Quint jusqu'en 1531, il ne subit pas de modifications. Il resta composé d'un chef, d'un trésorier, d'un receveur général, d'un audiencier et secrétaire.

diin greffier et d*un huissier V Fonctionnant sous le gouvernement direct du prince, lors des absences de Tempereur, il nvait toujours été maintenu dans ses attributions, par les lettres d*institution du conseil privé.

Charies-Quint comprit qu un seul conseil était insuffisant |K)ur ladministration de toutes les affaires, et résolut de les répartir en plusieurs départements, tout en maintenant Tunité {rouvernementale. A cet effet, par un édit du 1*' octobre 1531, il institua un Conseil d*état, un Conseil privé et un Conseil des finances. Ces trois corps ou consaulœ , appelés dans le langage officiel < les conseils d*élat, privé et des finances, » étaient nommés collatéraux, parce qu'ils exerçaient une autorité parallèle, ou par allusion à leur position auprès du souverain -. En eff*et, ils appartenaient à la cour et à la maison du prince. « Établis pour être collatéraux à sa personne, dit une consulte, ils étoient réputés domestiques de son hôtel; «^n cette qualité ils étoient francs et exempts de toutes charges, accises, impôts et autres quelconques impositions; libres de lous tonlieux, droits de barrières, de ponts, de bacs, etc., dans toutes les provinces de la domination du prince ; des contribulions établies par les villes et par les provinces, pour autant que, par acte exprès, ils navoient pas consenti à leur payement. Cette immunité étoit considérée comme partie de lour gage ou traitement '\ » — « Celte exemption, ils en jouissoient, dit un décret, non-seulement par prérogative d'honneur et prééminence qui ne compéloit aux cours pro-

• l^llrcs patentes du 23 juillet ^547, instiluant le conseil privé. (Reg. inl. InsirucHons, tant des consetU d'estal, privé, etc., u" 43Î5, aux Archivet du royaume.] — Voir les instructions données à ce conseil le 26 mars 45H et le 4 H août loi 7. Reg. n» 120, précité, f«« xxxvj t» et xliiij.

• De Nk>y, II, 93. — M. De Facqz, 1. c.

' Consulte du 20 mars 4728- Archives de la ville de Bruxelles.

viuciales et aux sièges inférieurs de justice, mais comme récompense des services assidus et continuels, qu'ils étoient obligés de rendre, en la qualité susdite, à raison de quoi et comme tels ils avoient toujours été pris en la protection et sauvegarde particulière du souverain, de sorte que personne ne leur pût commander que lui ou son lieutenant, et que quiconque voudroit attenter au contraire, en les chargeant ou aggravant, seroit tenu charger et aggraver sa majesté \ » D'après les instructions données par Charles -Quint, le conseil d'état était appelé à traiter « les grandes et principales affaires et celles qui concernoieut l'état, conduite et gouvernement du pays; » en d'autres termes, toutes les questions concernant la paix ou la guerre, la direction générale de l'état, les traités et les démêlés avec les puissances étrangères, l'armement et la défense du pays, ainsi que la nomination aux principales fonctions. £n l'absence «du souverain ou de son représentant légal , le conseil d'état prenait le gouvernement du pays. La régente en était le chef; le nombre de ses membres était indéterminé. Les chevaliers de la Toison d'or, les membres du conseil privé, du conseil des Gnances, du grand conseil de Malines, les gouverneurs de province, les évéques et d'autres hauts fonctionnaires y étaient admis, sans toutefois être complètement assimilés aux membres ordinaires : ils étaient assis à part, se bornaient à émettre leurs avis, et n'assistaient pas aux délibérations. Ils M recevaient point de traitement, tandis que les conseillers ordinaires touchaient, en cette qualité, les uns 400, les autres îWO livres par an ^. Cette adjonction de personnes prises

' Décret de Philippe IV, daté de Madrid, le 43 octobre 4659. IbUl. ' ■ A Jacques de Gavre, seigneur de Fresin, conseiller, v « livres; — à An- ^^Hnede Croy, seigneur de Sempy, conseiller; v « livres; — à Philippe de I^n-

dans les diverses provinces et dans diverses fonctions, aptes par leurs charges ou par leur position à connaître les besoins du pays et à donner d*utiles avis, contribua à rapprocher les différentes parties des Pays-Bas, constitua une assemblée où les intérêts de chaque localité furent représentés et débattus avec soin, et permit d*éclaircir les grandes questions d'intérêt général. Marguerite avait fréquemment négligé de consulter ses ministres; pour prévenir le retour de cet abus, Charles-Quint n hésita pas à restreindre Fautorilé de sa soeur; U conféra au conseil d*état le droit de siéger sans convocation de la gouvernante générale \

Aux termes des instructions du l**" octobre 1531, modifiées et amplifiées le 8 octobre 1540, le conseil privé était chargé de traiter u les ailaires de la suprême hauteur et souveraine autorité du prince, choses procédant de gr&oes, tant en civil qu en criminel, qui étoient par dessus les termes, train et cours ordinaires de la justice. » 11 lui était interdit de se mêler d'affaires ressortissant par leur nature aux tribunaux. Ses principales attributions consistaient dans la direction et dans la surveillance de la justice et de la police du pays; dans la confection des projets de lois; dans la promulgation des édils et des statuts; dans FinterprétatioD des lois en vigueur. Il ne connaissait des matières conteotioiises qu'en vertu d'une délégation du souverain, ou en cas de conflit de juridiction entre deux tribunaux n'ayant point un même juge supérieur pour décider sur leurs différends. Lorsque, dans une afi\ure soulevant des questions de droit

noy , seigneur de Molem))ais, conseiller, iiij " li> res ; — à Charles de Bourgogne, sc'igncLir de Bre<iem, comme conseiller, iiij <^ livres. » Comptes de la reœUe générale (n« 2342).

• Reg. n" HO, f" cxxïiij. — Grand recueil des Pleuardêt IV, 29. — DeNésv, II, îU-9o.

public OU touchant aux grands intérêts du pays, il était consulté par des tribunaux , sa réponse n^enchainait pas leur décision, et un jugement rendu en première instance, d'après sa consulte, ne laissait pas d*étre sujet à Tappel. Il lui était formellement défendu d'admettre les parties à débattre leurs intérêts devant lui, ou d'évoquer les causes dont les juges compétents seraient saisis, à moins de motifs extraordinaires et avec Tautorisation du gouverneur général, délivrée de l'avis du conseil d'état ^ Ce dernier examinait les projets de loi préparés par lui, et ils étaient soumis ensuite à l'avis des cours souveraines ^. Le président du conseil privé était tenu de présenter, de jour à autre, à la régente, un rapport sur les affaires importantes qui avaient été traitées, et de les soumettre à son homologation. Les instructions recommandaient « de ne point accorder facilement et sans urgente nécessité , des choses de notable conséquence qui pourroient être préjudiciables au souverain, à ses pays ou à ses sujets, voulant l'empereur que, dans des cas semblables, après avoir pris l'avis des gouverneurs, des cours provinciales ou d'autres oflBciers, il fût fait rapport des délibérations à la reine régente. » Ainsi, le conseil privé avait aussi la faculté, dans les cas graves, de recourir aux lumières et à Texpérience de lûembres extraordinaires ^.

' M. Defacqz, l. c.

* La part du conseil privé et des autres conseils dans la confection des lois est

^'^nie dans un édit du 20 novembre 4549. « Savoir faisons, dit le préambule,

Que ayant fait voir, visiter et examiner en notre conseil privé les avis et

unions de nos cours souveraines.... nous, à grande et mûre délibération du

^ifeaeil, avons, par l'avis des chefs et gens de nos consaux d état, privé et des

"^^nces • Êditi du Luxembourg, 50. — Lorsque les matières traitées dans

^■^ loi ne ressortissaient pas aux attributions du conseil d*état ou du conseil ^^^ finances, ils n'étaient pas mentionnés dans le préambule.

* Reg. n» 420, f« xxx »*. — De Nékv, 11, 96-99. — Dbl Marmol, De rinfluenee

Les anciennes instructions du conseil privé et celles du I*' octobre 1531 lui conféraient le pouvoir d'accorder des octrois, sans s'expliquer davantage ; il en résulta de fréquents (X)nflits avec le conseil des finances que ses instructions autorisaient é^lement à dépécher c octrois d'assises. > Se fondant sur ces dispositions, chacun des deux corps prétendit avoir le droit exclusif d'accorder les concessions nécessaires aux administrations des provinces, des châtellenies, des villes et des communes pour la perception des impôts et la création de rentes; ce pomt si controversé, qu'Albert et Isabelle tentèrent vainement de réglementer \ ne fut définitivement flxé qu'en 1733 ^. D'un autre côté, les Brabançons, se fondant sur la Joyeuse Eçtrée, attribuèrent exclusivement au conseil de Brabant le pouvoir de dépécher des octrois pour érections de chaussées, droits de barrière et autres de l'espèce '.

Le conseil privé éliiit composé ordinairement de dix h douze membres, la plupart docteurs en droit et jurisconsultes. Quelques-uns, au titre de conseiller, joignaient celui de maître des requêtes; ils jouissaient d'un traitement de 30 à 28 sous par jour *. Le premier secrétaire ayant le titre d'au-

f/u régne de Charles-Quint sur la législation et sur les instituliotiê politiques de la Belgique. Mém cour, par rAcademie, XIV.

* Édil(liii8oclobre^618.

' Instructions du 28 janvier ^33, données au conseil des fiDanoes par rem- })ertMir Charles VI. M. Gachard, Mémoire sur l'ancienne législation de9 octrois.

* Voir à ce sujet une dissertation du magistrat de Bruxelles, du 22 avril 47i8. Archives de la ville de Bruxelles.

* « A cinq inaltreri des rcHjuesles. les trois comptez toujours à xxviij sols, le iiij* à XX sols, et le x-* à xxviij sols. » Bevenus et dépenses de Charleê-^uint, 1531-4536. Comptes de 1534, 4532.

« A Jean Jonglet, maître des requêtes ordinaire du conseil privé, 544 lîTres; — à Corneille Scepperus, conseiller et maître des requêtes ordinaire du oooieii privé, 544 livres, p Comptes de la recette générale (n» 2342),

diencier, recevait 18 sous. Les autres secrétaires, au nombre de neuf, avaient pour rémunération : les cinq premiers 15 sous par jour; les quatre derniers 12 *. L'archevêque de Païenne, Jean de Carondelet, fut confirmé dans la place de chef, et le président du conseil de Flandre, Pierre Tayspil , fut appelé aux fonctions de président ^. Ainsi, à Torigine, il y eut encore un chef et un président; mais, en 1540, Jean de Carondelet et Pierre Tayspil se démirent simultanément de leurs charges qui, par lettres patentes du 10 octobre de la même année, furent de nouveau réunies en faveur de Louis Van Schore, membre du conseil d*état et du conseil privé ^. Les instructions données au conseil des finances, le 1*' octobre 1531, reproduisirent, avec quelques développements, celles que Fancien collège avait reçues, le 18 août 1517; elles furent renouvelées et étendues, le 12 octobre 1540, le pénultième de février 1545 *, et reçurent encore des modifications, par Finstruclion du 23 août 1550 sur la levée des contributions pour les aides ^. A ce corps ressortissaient, sons les ordres du souverain ou de la régente, la direction générale des finances et la gestion des deniers de l'état. Son autorité s'étendait sur les l'evenus tant ordinaires qu'extraordinaires. Il avait sous sa dépendance les chambres des comptes chargées de régir les domaines; de vérifier l'emploi des revenus publics; d'apurer les comptes des receveurs; d'enre-

* Revenus et dépenses de Charles-Quint, l. c, 1532.

« Les autres membres du conseil privé, établi eu 4 534 , étaient : « L'abbé de IfoDt-SaiDt-Éloy, le seigneur deGranvelle, le seigneur Des Maretz, le doyen de Poligny , le doctear Prizon, maître Éyerard De Veer, le seigneur de Liedekerke, le protonotaire Haneton , maître Henri de TEspinée , maître Jehan Franco , alleman. • IM. Comptes de 4534 à 4536

' BvnMKB, 111, 496. — « Reg. n* 420, f> Ixvjij.

' Plac. de Brabant, III, 344.

gistrer les traités internationaux , les octrois autorisant, les dépenses des communautés, les lettres d'amortissement, de noblesse, etc.; de garder les archives du gouvernement'. Enfin, il réglait les impôts et délivrait Taisent nécessaire aux dépenses du gouvernement. Charles-Quint composa ce conseil de trois chefs, pris parmi les plus grands seigneurs du pays et tous les trois cbevaUers de la Toison d*or : le marquis d'Aerschot, le seigneur de Praet et le comte Charles II de Lalaing ^ chacun au traitement de 1,200 livres par an; — d'un trésorier général; — de deux et, plus tard, de trois commis ou conseillers; — d'un receveur général, tous aux gages de 48 sous par jour ; — d'un audiencier seul secrétaire; — d'un greffier au traitement annuel de 240 livres; — d*un huissier au traitement de 3 sous par jour ', — et d'un chapelain « tenu de dire chaque jour la messe, en tel lieu et à telle heure que par les chefs lui étoit ordonné, moyennant six patards par jour ^ i

 la différence des deux autres conseils, aucune personne étrangère n'avait entrée dans celui des finances, si ce n'est le chef du conseil privé et le premier chambellan de l'empereur; ce dernier était chargé de l'administration des deniers que ce prince tirait de la recette générale, pour ses affaires secrètes et pour ses menus plaisirs. La situation financière étant la mesure de la force ou de la faiblesse d'un état, celte considération et

• M. DePACQZ, 1. C, ^3. — ' BUTKENR, 1. c.

' Revmua et dépenses de Charles-Quint, et comptes de la recette générale (D-2342).

^ " AudieDcier, nous vous ordonnons despescher lettres patentes de commission de chapellain des finances, au proufitdesire Andrieu, lequel sera tenu dire chacun jour messe, en tel lieu et à telle heure que par lesdits des finances lui sera ordonné, aux gaiges de six patards par jour. » Reg. Correspondance en madère de finances, l, f" 2M .

celle des dépenses secrètes avaient dicté cette exclusion de personnes étrangères à ce corps ^ ; mais une ordonnance du 96 octobre 1531 , qui lui attribua les affaires concernant les domaines, les aides, les gens et les affaires des comptes, permit d'y introduire, quand le cas l'exigerait, des membres du conseil privé ou du grand conseil de Malines ; les affaires contentieuses étaient renvoyées à ce dernier, s'il y avait lieu de les traiter judiciairement ^.

Ainsi, chaque grande division des affaires publiques avait à sa tête un corps composé d'hommes expérimentés et aptes à pénétrer dans les nombreux détails de leurs départements. Les trois corps étant dominés par le pouvoir souverain et communiquant, au besoin, l'un avec l'autre, le conseil d'état et le conseil privé ayant même souvent des membres qui leur étaient communs, cette division ne nuisait en rien à l'unité gouvernementale. Le pouvoir y puisa au contraire une force nouvelle ; et l'oi^nisation large donnée à ces institutions les éleva dans l'opinion publique. Elles exercèrent aussi une heureuse influence sur la législation. En effet, à partir de 1 551 , le recueil de nos lois, qui n'offrait précédemment qu'une série d*édits consacrés chacun à un objet différent, publiés à des intervalles éloignés, ne contenant en général que des dispositions mal coordonnées, présente plus d'ensemble et d'unité; les lois destinées à produire des changements radicaux ou à introduire des dispositions nouvelles, sont réunies, inspirées par une pensée commune , et rédigées d'après les vrais principes de la jurisprudence. Constamment préoccupé des moyens d'étendre l'autorité souveraine, Charles -Quint, de son côté, trouva dans son œuvre de puissants leviers d'action gou-

• D«L Marmol, 1. c. — De Nény, II, 99-^04 .

* Art. 3. Plac. de Brabant, IV, 330.

verDementalc et, délié par le pape des serments qu'A avait prêtés aux Brabançons, il ne tint nul compte des privil^es provinciaux contraires à cette institution, qui les violait manifestement. Par rintroduction des chevaliers de la Toison d'or dans ces conseils, il réussit, en outre, à substituer à une noblesse dont Tindépendance Tavait quelquefois offusqué, une noblesse de cour plus soumise à ses volontés. Néanmoins ces corps, où U eut soin de n*appel^ que < des indigènes, des plus principaux et signalés personnages, parce que les subjels aimoient mieux être gouvernés desdits naturels que d'autres qui ne pouvoient être si bien informés des caractère, momrs et conditions d*iceux que gens élevés audit pays et affectionnés au bien et repos de leur patrie \ » ces corps étaient si bien adaptés aux formes gouvernementales de la Belgique, qu'ils y subsistèrent pendant près de trois siècles; chaque fois qu'on voulut les changer, il fallut, après ^infructueux essais, en revenir aux principes établis par Gbarles-Quint, et ils ne furent supprimés que lors de l'incorporation momentanée de la Belgique à la France *.

' « Lesquels coDsaulx, conseil d'état, conseil privé et celuy des finaooQs,ODt toujours estez composez de naturelz du pays, des plus principaulx et signalez personnaiges, pour le regard de leurs charges, que les princes poToyent recouvrer, et par advis et mains desquelz toutes cboses se maiooyent, conduiBoyeiit et traitoyent en la langue du pays, au grand contentement de tous lessubjectz, qui aimoyeut mieulx d'estre gouvernez desdictz naturelz que d*autresquy ne peuvent eslre sy bien informez de la nature, mœurs et conditions âiceubi, que sont les naturelz, eslevez et nourris audict pays, quy sont plus naturelleinent affectionnez au bien et repos de leur pays. » Avis donné à Tarchiduc Ernest par le conseil d*état, 48 mai 4600. Collection de documents aiir les oiic. ass. nat. de la Belgique, I. 440.

• ' Voir Del Marmol, 1. c, et Ds Némt, 1. c.

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