‹ Histoire du règne de Charlesquint en BelgiqueChapitre 21 sur 44 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

A son retour d'Afrique, Charles-Quint trouva l'Europe dans la situation la plus grave. Les nuages s étaient amoncelés, et la foudre, grondant de loin au raidi, éclatait déjà au nord. Le Danemark était en feu; une nouvelle prise d'armes des Gueldrois devenait imminente; l'Angleterre ne dissimulait plus ses rancunes ; l'attitude de la France était ouvertement hostile. Si François I" avait été retenu par l'odieux d'une rupture, dans le temps où Charles-Quint com- Ixattait les Barba resques ; s'il avait compté peut-être que le climat et les éléments lui livreraient un rival ruiné et épuisé, le succès de l'entreprise trompa ses espérances; la gloire du vainqueur de Barberousse accrut son dépit. Jamais les prétextes de rupture ne lui manquèrent, et la mort de François Sforze (24 octobre 1535) vint lui en fournir un qu'il se garda <ie laisser échapper.

Le roi demanda sur-le-champ l'investiture du Milanais pour son second fils le duc d'Orléans, qui, par son mariage avec Catherine de Médicis, exerçait déjà une dangereuse influence en Italie. Aussi cette prétention fut-elle repoussée, et Charles- Quint offrit de donner le Milanais au troisième fils de France, le duc d'Angoulême. L'offre était trop opposée aux vues de François Ier pour être admise, et les négociations ouvertes sur

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c es bases tendirent moins à une conciliation qu'aux préparatifs d'une lutte désormais inévitable. Aux mémoires établissant les griefs des deux parties, succédèrent les pamphlets, pendant qu'en France comme dans les Pays-Bas, en Espagne, en Italie, les deux partis poursuivaient leurs armements. Le1 21 février 153G, Charles-Quint écrivit à son ambassadeur à Paris qu'en présence des manifestations du roi, il lui était impossible de rester inactif1 ; et, le 27, alors qu'il considérait la guerre comme prochaine2, elle était déjà commencée; les Français avaient envahi la Bresse et la Savoie, et le 6 mars ils entrèrent dans le Piémont 3. C'était en invoquant des droits dénués de tout fondement, que François Irr attaquait son neveu, Charles III de Savoie, qui ne s'était attaché à l'empereur son beau -frère, qu'après avoir été abandonné à deux reprises par son oncle.

Charles-Quint se trouvait alors à Naples, et dans ses conseils on délibérait sur les moyens de gagner du temps ou de prévenir la guerre. Dans un mémoire remarquable, Granvelle établit qu'en cas de cession du duché de Milan à l'un des enfants de France, il importait d'exiger, entre autres conditions, le concours du roi pour rétablir l'ancienne dynastie sur les trônes de la Scandinavie ; pour réduire Lubeck et les autres villes de la Hanse; pour prévenir et réprimer les attentats des de la Marck ; pour engager ou contraindre les états de Gueldre a assurer à l'empereur l'héritage de Charles d'Egmont; enfin, pour l'obliger à une abstention absolue dans les affaires du pays de Liège 4. L'invasion des états du duc

' Papiers d'état de Granrelle, II, 431. — • Correspondent. II. iH.

1 Mémoire, remis à l'empereur sur la question de la guerre et de la paix. Papiers d'etal de Granvelle, II, 445.

* « Discours fait incontinent après le trespas du duc François-Marie Sforcf. ibtd , 395.

de Savoie mit lin à toutes les combinaisons. A de nouvelles ouvertures de l'ambassadeur de France, Charles-Quint répondit qu'il se prononcerait à Rome \ et son armée d'Afrique se dirigea aussitôt vers l'Italie septentrionale.

L'empereur arriva a Rome, le 5 avril; trois jours après, dans un consistoire tenu par Paul III, en présence des ambassadeur de toutes les puissances chrétiennes, il déclara qu'il était venu supplier le pape de convoquer un concile général a l'effet de remédier aux maux de 1 église, et tenter une dernière fois d'obtenir un arrangement avec le roi de France. « Quant au premier point, dit-il, j'ai trouvé le saint-père et le sacré collège dans les meilleures dispositions; mais, n'ayant pas réussi dans le second, je crois devoir, devant cette auguste assemblée, rendre compte de ma conduite. » Il retraça les diverses périodes de sa rivalité avec François 1", lit ressortir la mauvaise foi de ce prince, et prétendit qu'il n'était pas éloigné d'accorder le Milanais au duc d'Orléans, lorsque était survenue l'invasion déloyale des états du duc de Savoie. « Je veux en finir définitivement, ajouta-t-il, avec cet antagonisme, qui depuis bientôt vingt ans désole l'Europe ; avec des récriminations propres a envenimer les querelles et a perpétuer les haines. Il faut opter entre trois partis, et j'accepte d'avance celui que le roi de France adoptera. Dans l'intérêt de la paix, je consens de nouveau à investir le duc d'Angouléme du duché de Milan : les prétentions du duc d'Orléans sur les duchés de Florence et d'Urbin ne permettent pas de lui donner un troisième duché, qui le rendroit trop puissant en Italie. Si le roi repousse cette proposition, je lui offre le combat a outrance en champ clos. S'il refuse encore, eh bien î que la guerre soit

" Mémoire precile

déclarée! Quelque parti que le roi prenne, que ce soit le terme de nos débats. Si c'est la paix , qu'il m'aide à extirper les hérésies, a refouler les infidèles ; qu'il évacue les états du duc de Savoie et répare le dommage causé à ce prince. Si c'est le duel , qu'il désigne un lieu quelconque sur nos communes frontières; je suis prêt à me mesurer avec lui, en chemise, avec l'épée et le poignard; dans ce cas, nous déposerons, en main tierce, lui, le duché de Bourgogne, moi. le duché de Milan, et ils seront le prix du combat. Enfin, si c'est la guerre, que le vaincu, dépouillé de tout, en sorte le plus pauvre gentilhomme de l'Europe 1 ! »

Ce discours produisit une profonde impression sur rassemblée. Les ambassadeurs français interdits gardèrent le silence; et lorsque, le lendemain, ils vinrent demander à l'empereur s'il prétendait appeler leur maître à un combat singulier, Charles -Quint maintint ses conclusions; seulement, il en retrancha les termes offensants envers le roi 2. C'était une

' Van den Essk, Manuscrit précité. — Martin Di Bellay.

* « J'ai été très-mal volontiers entraîné à tenir tels propos, écrivait-il a son ambassadeur à Paris, mais il nous a semblé plus que nécessaire d'ainsi le faire, pour notre justiffi* cation et excuse sur ce que I on nous a voulu imputer, et afin d'éviter la guerre ou icelle achever par un boult ou autre. Certifiez au roi que nous désirons singulièrement la paix et non voulons venir a l'autre moyen sinon au deffault d'icelle, et en lui lisant les lettres ci-jointes qui contiennent le récit de ce qui s'est passé au conclave, vous éviterez de l'irriter et de le détourner de la paix; mais il faut faire mention du combat, qui ne se peut délaisser pour l'agir dit en si bonne compagnie, et si faut que ce soit le plu* tôt possible, afin que ledit seigneur roy ne nous puist imputer dilation. Si, par adveoture, il le prend plus aigrement que par raison ne devrott, et vous veut parler publiquement et dire chose à notre désestime, vous lui déclarerez que vous n'avez charge de rien traiter, communiquer ni accepter touchant l'affaire, mais d'entendre ce qu'il voudra. Si ledit roi parle autrement qu'en toute hoonételé de nous, pourrez dire que nos actions sont tant notoires en toute la ohrétienneté que de soi-même elles en satisfont, et que de ce que nous avondit et écrit dans nosdites lettres, nous en répondons devant Dieu et le monde

véritable déclaration de guerre, et Granvelle en développa les motifs dans un mémoire du 15 avril. « Les François, il est vrai, dit-il, n'ont pas attaqué les pays de Votre Majesté; mais l'invasion des états du duc de Savoie est un fait injurieux et subversif des traités de Madrid et de Cambrai. Il faut l'attribuer tout à la fois à l'attachement que vous porte ce prince, votre proche parent, et au désir du roi de s'ouvrir le chemin du Milanois. Cet acte déloyal et les circonstances qui s'y rattachent, provoquent la guerre : Votre Majesté doit défendre son allié et son parent; du reste, comme les vues des François sont évidentes, il y auroit trop grande simplesse à actendre l'ennemy les bras croisez. Certes la paix est désirable, dans l'intérêt de la chrétienté; mais il est impossible de la conserver, si le roi n'évacue pas sur-le-champ le Piémont et la Savoie. Or, ce prince verra de la honte à abandonner des positions injustement ravies; il persistera dans l'intention de conquérir le Milanois; et l'impossibilité de réussir peut seule le détourner de ses projets. Il importe donc que Votre Majesté soit en mesure de faire tête à toutes les éventualités, et l'on ne doit pas s'en dissimuler la gravité. L'alliance du pape est incertaine; les menées des François en Italie, en Allemagne, en Suisse, les formidables préparatifs du Turc, présagent de fâcheux événements. Si le roi met le pied en Italie, il trouvera un premier appui dans le marquis de Saluées et sera bientôt secondé par les Ottomans ; s'il se borne à occuper le Piémont, il s'y fortifiera, et vous aurez à craindre la défection de la plupart de vos alliés. Tous les états et les mécontents de ITlalie sont travaillés depuis longtemps, par les agens de la

en bonne conscience et a notre honneur. » Lettre de Charles-Qumt au vicomte «Je Lombeke, J. Hannaert, du 18 avril 1536. Ueg. Collection de documents héêlorique», VI, f* 13.

France, et n'attendent qu'un signal pour éclater. En Allemagne, les protestons profiteront de l'occasion pour écraser les catholiques, et le roi d'Angleterre entrera au jeu, si ce n'est avec ses armées, du moins avec son argent. C'est en se mettant a la hauteur de ces dangers que Votre Majesté saura les détourner; c'est en les affrontant qu'elle triomphera. Que de formidables armemens contraignent le roi de France a la paix, l'obligent à réparer les dommages causés au duc de Savoie, ou le chassent du Piémont, sans lui donner le temps de s'y consolider et de recevoir les secours des Turcs s**s alliés.

» Les meilleurs capitaines ont toujours estimé que le plus sûr et le plus expédient moyen de dompter la France, est de l'envahir du côté de Bassigny, en Champagne. Cette opinion est fondée sur les avantages que donne a Votre Majesté le voisinage de l'Allemagne; sur la facilité de l'agression, que n'arrête aucune forteresse importante; sur le puissant appui des pays de Flandre et de Bourgogne. Par là on marche droit sur Paris ou sur Troyes, Reims et Chàlons, toutes grosses villes non fortifiées. Il en est pourtant qui préfèrent une attaque par le Dauphiné, parce que les plus grandes forces de Votre Majesté sont en Italie, et que la flotte peut être employée contre Marseille, tout en favorisant les entreprises des Espagnols, qui assailliroient le Languedoc par terre et par mer. Dans l'examen de ces plans, il convient de ne pas perdre de vue que les premiers coups doivent partir des points où les moyens d'action sont les plus puissans; de tenir compte de la saison, du voisinage de Votre Majesté, de la position des forces de l'ennemi, de la facilité, qu'il a de porter une partie de son armée du Piémont sur les points menacés, tout en conservant des positions propres à

SIEGE DE l'ÉRONNE

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défendre le passage des Alpes. Reste une question dont la solution prime toutes les autres. Votre Majesté est -elle en étal de fournir aux dépenses d'une guerre d'invasion; dans la situation de ses finances, n'est-il pas préférable de se borner à chasser les François de l'Italie, a leur en fermer à jamais l'entrée, à mettre cette contrée à l'abri des irruptions des Turcs? La position géographique de la France lui donne de puissans moyens de résistance; on ne l'enlamera pas sans des forces considérables, dont la réunion exigera beaucoup de temps et d'énormes sacrifices. Or, il n'y a guère à compter sur le zèle des peuples; déjà même les Espagnols ont annoncé l'intention de s'en tenir à la défense de leurs frontières. Pour ne pas frapper un grand coup, qui enlève au monarque françois une partie de son royaume, il vaut mieux renoncer h l'entreprise. Dans tous les cas, l'énergie et l'activité sont indispensables, car les pays de Votre Majesté, déjà épuisés, ne supporteront point les charges d'une longue guerre. Le meilleur moyen delà terminer promptement, est de concentrer toutes ses forces pour écraser l'ennemi dans une bataille '. »

La question de la guerre était tranchée; le point de l'attaque principale fut bientôt décidé. Charles-yuint avait en Italie Va meilleure armée ; il voulait désormais conduire lui-même ses grandes entreprises militaires, et en attaquant le midi de la France, il songeait à revendiquer les droits de l'empire sur les royaumes d'Arles et de Provence. Le 7 juin 1536, il entra dans le Piémont, à la tête d'environ 40,000 fantassins et « de 5,000 chevaux de toutes sortes, entre lesquels esloient plusieurs hommes d'armes de la Franche -Comté et des Pays-

• Mémoire précité.

Bas '. » Le 25 juillet, il passa le Var sans rencontrer le moindre obstacle. Au lieu de songer à défendre la Provence, François I" avait licencié une partie de son armée et s'était arrêté au projet barbare de ruiner le pays pour empêcher l'ennemi d'y subsister. Après avoir battu, près de Fréjus, une division française, les Impériaux occupèrent Aix, abandonnée par ses habitants, et André Doria s'empara de Toulon. Les Français, défaits de nouveau à Brignolles , ne tinrent plus la campngne 2, et rien n'arrêta la marche des vainqueurs sur Arles et Marseille.

François Ier comptait moins sur ses armées que sur le succès de ses intrigues, et ces fragiles appuis lui firent défaut. L'Italie attendait l'événement; les princes protestante rompirent leur alliance avec un prince qui livrait aux bûchers leurs coreligionnaires; ses intelligences dans les Pays-Bas furent déjouées, et l'Angleterre resta simple spectatrice de la lutte. Anne de Boleyn, « qui estoit bonne françoise, » avait été punie de son inimitié, disait Marie de Hongrie, en périssant par la main d'un sujet de l'empereur ( le bourreau de St-Omer appelé a Londres « pour ce faire , à cause que les Anglois n'en a voient des bons assez pour ce mestier » ) \ L'amour de Henri VIII « pour une autre gentille femme, Jeanne Seymour, que l'on disoit bonne impérialiste \ » avait

' Loys Gollit, 4631. — Fkry de Guyox. 61. — Van den Esse dit qu'il avait

I , 000 gendarmes des Pays-Bas et du pays de Clèves.

' ■ Lectre privée responsive d'ami à autre. » Papiers d'état de Grantelle,

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