‹ Histoire du règne de Charlesquint en BelgiqueChapitre 27 sur 44 · VI. y · texte numérisé non relu

VI. y

sur son passage de Rœulx et d'Aerschot, éprouva une débite complète, et fut pris avec la plupart de ses capitaines Ce combat fut appelé la Journée des SaqueletsT parce que les vainqueurs s'emparèrent d'environ 1 ,500 chevaux portant des sacs de poudre. Il ne leur avait coûté que quelques hommes tués, entre autres le seigneur de Cornez 2. Enflammés par le succès, la plupart des capitaines voulaient sur-le-champ livrer l'assaut 3, et, malgré l'approche du dauphin, leur opinion eût prévalu sans doute, si la pénurie du trésor n'était venue démoraliser l'armée. La solde était arriérée, et la désertion \ l'indiscipline devinrent telles, qu'on craignit d'être obligé de licencier les troupes 5.

Depuis longtemps, Marie de Hongrie redoutait € que la chose ne tournât à confusion, » et désirait voir François Ier réaliser l'intention qu'on lui prêtait, « de donner la bataille. » Les aides des états, les emprunts avaient été absorbés par les énormes besoins de l'armée, et le crédit du gouvernement était tombé si bas, qu'on ne parvint à escompter la seconde lettre de crédit remise à de Horton, que sous la garantie de l'évêque de Liège, du duc d'Aerschot, des seigneurs de Praet, de Liedekerke et du trésorier-général 6. Avec cet argent on

' Lctlre du 9 juillet, précitée. — Martin Du Bellay. — Le Petit. — Lovs (ïolut. — Parmi les prisonniers se trouva us capitaine d'Albanais, nomme (ieorge Capusman , qui avait été précédemment au service de l'empereur. Charles-Quint ordonna « de le faire mourir sans faire semblant qu'il le sût. car combien que ce capitaine eût été pris autrefois par les ennemis, il savoit que ce avoit esté par intelligence, et, en tous éNénemens, s'estoil appointé avecq le roy sans attendre response de l'empereur. » Lettre du 48 août, précitée.

' Lb Petit, VU, 4 15-H6. — 1 Lettre du 9 juillet, précitée.

* ( ompte d'A. de Berghes (n°45îH). f°xxxix *u.

' Lctlre du 9 juillet, précitée.

6 Lettres du 2(i juin et du 9 juillet, précitées.

fit taire un instant les réclamations des troupes, et l'on hâta le dénoûment en déjouant une tentative de diversion du duc de Gueldre. Les 3,000 hommes qu'il avait réunis sur les frontières du pays de Liège, ayant passé la Meuse et pris la direction du comté de Nainur, la régente ordonna sur-lechamp « a ung chacun de se tenir presl, a toute heure que besoing seroit, pour, avecq les officiers et sujets circonvoisins et aultres, battre et empeschier le passage des chevaux et piétons gueldrois, qui se vouloient ingérer d aller en France. » Cet ordre fut exécuté : 500 à 600 Namurois, renforcés par deux enseignes de Has- Allemands, leur barrèrent le passage, et les contraignirent a la retraite Malgré ce nouveau succès, propre a contenir un ennemi qui se montrait excessivement prudent, Marie de Hongrie appréhendait l'heure où ses dernières ressources seraient épuisées. Elle redoubla d'instances pour presser l'arrivée de son frère dans les Pays-Bas, et ce fut avec une indicible joie qu'elle trouva l'occasion d'arrêter une guerre dont elle n'attendait qu'une issue désastreuse.

Les hostilités n'avaient point interrompu tout à fait les négociations, et Charles-Quint avait reçu tour a tour des ouvertures d'accommodement du pape, du roi d'Angleterre, de sa sœur Éléonore, du grand maître de France, Anne de Montmorency ; mais a toutes les propositions il avait répondu : « Je ne déposerai les armes qu'après que le roi aura évacué la Savoie et fourni des sûretés pour la paix; » quant au Milanais, il persistait à ne s'en dessaisir qu'en faveur du duc d'Angoulcme 2. Au mois d'octobre 1536, son conseil lui soumit un mémoire exposant qu'en cas de continuation de la guerre, il devait marcher en personne à la rencontre de

' Compte d'A. de Iterghes. fM Ixvj, lxxviij »• et iiij " j ' Papier» d'état de Cranvetle, H.

François Ier, de quelque côlé que ce prince se portât, en Italie ou en Espagne, et se mettre en mesure de « rebouter le premier effort, dont communément les François prengnent ou perdent le cuœur. » Le conseil ne prévoyait pas une attaque sérieuse contre les Pays-Bas, parce que les principales forces du roi se trouvaient dans le Midi ; qu'il serait trop long et trop difficile de les transporter au Nord, et qu'il jugeait les frontières de ces provinces en bon état de défense. Quant a 1* Allemagne, les princes protestants étant alors en bonnes relations avec l'empereur, toute tentative de ce côté tournerait à la confusion de l'ennemi. Si Charles-Quint était, au contraire, disposé a entrer en arrangement, il fallait consentir à céder le Milanais au duc d'Orléans; prendre une autre base de négociations, c'était aigrir plutôt que calmer les esprits. Une trêve aurait pour seul résultat de donner aux Français les moyens d'accroître leurs forces, de les concentrer, d'attaquer avec avantage, et mieux valait poursuivre la guerre. Mais, en ce cas, il fallait la pousser avec vigueur, et avoir soin de la justifier aux yeux de la chrétienté. Toutefois le conseil engageait l'empereur a remarquer combien ses royaumes d'Espagne, de Naples, de Sicile, et les Pays- Bas avaient déjà souffert de ses luttes contre la France, car il y avait impossibilité d'en exiger de nouveaux efforts. Il avait peu de généraux capables de diriger ses armées, et le comle de Nassau lui avait tracé un effrayant tableau de l'indiscipline des gens de guerre, des Italiens et des Allemands surtout, dont les mutineries entravaient toutes les opérations. « Puis où aboutirait la guerre? ajoutait le conseil. A ruiner la France? Mais c'est chose reconnue impossible. A la contraindre a la paix? Mais la prolongation des hostilités perpétuera l'inimitié des deux maisons. Les prolestants et les Turcs seuls en proli-

feront : les uns se rendront indépendants ; les autres étendront leurs conquêtes. » Pour conclusion il insinuait qu'il était préférable d'accorder au duc d'Orléans l'investiture du Milanais \

Charles-Quint repoussa celte conclusion, sans refuser de se prêter à de nouvelles négociations. Il n'en attendait pourtant aucun résultat. Il savait que le roi de France comptait sur l'appui de Soliman pour le chasser de l'Italie 2, et pendant qu'il y renforçait ses armées, qu'il ordonnait de formidables armements en Espagne 3, il recommanda à son frère de se concilier les esprits en Allemagne, d'y calmer les dissensions religieuses qui encourageaient, disait-il, l'audace du roi de France et favorisaient les entreprises du Turc 4. Il n'avait guère eu d'inquiétudes pour les Pays-Bas; seulement, à la nouvelle de l'invasion de l'Artois, il avait résolu de venir les défendre, si, contrairement à ses suppositions, François Ier y poursuivait la guerre; son projet, dans ce cas, était de réunir 50,000 a 40,000 hommes, de marcher au roi et de remettre sa querelle au sort d'une bataille \ Mais, avant de rien décider, il envoya Jacques, seigneur de Herbais 6, dans les Pays-Bas, pour s'assurer du véritable état des choses, et il resta 9i convaincu qu'il s'agissait d'une simple excursion, qu'il chargea ce seigneur de prescrire a la régente de suspendre toute levée de

• Gutachten der Rathe des Kaisers. Correspondes, II, 263. ■ Lettre du 31 mai 4537. Ibid., II, 675.

J Lettre du 27 avril 4537. Ibid., 673.

• Inst. données à Mathias Held. précitées.

% Instructions données au prévôt de Thionville envoyé prés de Ferdinand. Correspondez, II, 674.— Dans les ports d'Espagne s'équipait une flotte destinée au transport d'une partie de ces troupes. Lettre du k 5 juillet 4537. Ibid., 678.

• Herbais, pairie du Hainaut. — Ce seigneur était gentilhomme de la chambre de l'empereur et commandeur de l'ordre de Saint-Jacques.

troupes, dès que l'ennemi évacuerait le pays, afin de disposer de toutes ses ressources pour la défense de l'Italie

Voulant ainsi réserver ses forces pour le champ principal de la lutte, l'empereur avait donné à Marie de Hongrie le pouvoir de négocier, suivant l'occurrence, une trêve ou la neutralité des Pays-Bas 2. Déjà cette princesse avait reçu d'Éléonore, désireuse de réconcilier son frère et son époux, diverses propositions d'accommodement, et il s'était engagé entre les deux sœurs une correspondance que les plus graves événements de la guerre n'interrompirent pas. Or, si les premiers succès du comte de Buren avaient donné a la régente l'espoir de contraindre François Ier à la paix par des victoires, la détresse du trésor le lui enleva bientôt, et elle accueillit avec empressement la proposition d'un armistice. Mais elle y avait a peine acquiescé, que les Français éveillèrent ses défiances par des tergiversations. Craignant un piège, elle chargea d'Aersehot de sonder le seigneur de Hennebault, son prisonnier, sur la sincérité des dispositions du roi « a pratiquer paix ou trêve, » et fit « dire tout plat au trompette du grand maître de France, qu'il ne revint plus, s'il ne portoit un sauf-conduit pour les délégués de l'empereur 3. » Sa fermeté produisit d'heureux résultats, et, peu de temps après, arriva une dépêche de Charles-Quint confirmant l'autorisation de conclure soit une trêve, soit un traité de neutralité des Pays-Bas. L'empereur promettait de ratifier les dispositions prises à cet effet, pourvu qu'on le laissât en dehors de ces arrangements, afin qu'on ne supposât point qu'il cédait par nécessité. « Quant a la paix, ajoutait-il, je ne saurois donner pouvoir ni instruc-

■ Corrcspondens, II, 677.

• Voir sa lettre du H juillet, Ibid., 674.

» Lettre du 9 juillet , ibid.

tion, car le roi de France n'a jamais voulu déclarer sa volonté. De plus, vous envoyer à ce sujet des instructions, seroit d'une telle longueur qu'on n'en viendroit jamais ii bout. Or, la chose est autrement difficile que ne rétoit le traité de Cambrai, où il ne s'agissoit que de la Bourgogne. Du reste, quand je voudrai traiter par autrui, je ne le ferai par autre intermédiaire que le vôtre \ »

Le rapport du duc d'Aerschot et l'envoi de sauf-conduits pour les commissaires impériaux ayant levé les scrupules de la reine, elle ordonna sur-le-champ à de Buren de conclure un armistice. Les conférences s'ouvrirent a Bomy, village à deux lieues de Thérouanne, et aboutirent à une trêve de dix mois s'étendant aux Pays-Bas et aux provinces limitrophes de la France. Les Impériaux levaient le siège de Thérouanne; les Français évacuaient les positions occupées dans les Pays-Bas, et il était interdit au roi de construire aucune fortification dans le comté de Saint-Pol. L'échange des ratifications devait avoir lieu, entre le dauphin et le comte de Buren, dans les trois jours ; entre l'empereur et le roi, dans les trois mois de la publication du traité2. Il fut conclu, le 50 juillet 1537, et, dès le lendemain, des lettres de la reine en prescrivirent la publication, annoncèrent la levée du siège de Thérouanne, et ordonnèrent de laisser « libre passage aux gens d'armes de chevaux et de pied allemands i qu'elle s'empressait de licencier \ En informant l'empereur de ce résultat, la régente

■ Lettre du 41 juillet, précitée.

• Dt Mont, IV, ir partie, 153. — Ribier, I. c, I. 56. — Les commissaires du comte de Buren élaient le seigneur de Molembais, le vicomte de Lombeke, Mathieu Stryck, secrétaire de l'empereur; ceux du dauphin, Jean d'Albon de Saint- André, le président Guillaume Poyet, et Nicolas Bertereau. secrétaire d'état.

1 Compte d'A. de Berphes {n° 15213). f- Ixvij.

l'avertit que, s'il lui permettait de traiter de la paix, le roi de France donnerait de pleins pouvoirs à Eléonore 1 ; blessée de n'avoir point toute sa confiance, qu'il lui fallait pleine et entière, « autrement elle ne saurait faire bien 2, » elle se plaignit de rencontrer dans les conseils de son frère, notamment en Granvelle 3, une persévérante désapprobation de ses actes. « Certaines gens, dit-elle, désirent fort, je le sais, être chargées de négociations; mais leur donner cette mission seroit prolonger la guerre4. » Suivant la princesse, l'empereur ne devait point traiter directement avec François V\ et il ne fallait d'autre intermédiaire que le roi des Romains, la reine Eléonore ou elle-même. En même temps, elle le conjura de hâter son retour dans les Pays-Bas, où sa présence était indispensable pour rétablir l'ordre, pour se rapprocher de l'Allemagne redevenue menaçante, pour s'aboucher plus commodément avec le roi des Romains \

Charles-Quint ratifia la trêve de Bomy le 10 septembre6, et, le 24 octobre suivant, ses commissaires7 et ceux de François lrr se réunirent a Cambrai pour l'échange des ratifications. Ils conférèrent ensuite sur les mesures propres à assurer la meilleure exécution du traité. Déjà s'élevaient, de part et d'autre, des récriminations au sujet de prises et de contraventions à la trêve, qui donnèrent lieu à d'assez vives discussions. Enfin, il fut arrêté (3 novembre) que les parties

■ Lettre du 11 août 1537. Conespondenz, II, 678. ' Lettre «tu 12 août. Ibid., 679.

1 Lettre du 6 octobre 1537. Ibid., 681.

* Lettre sans date. Ibid.

4 Lettre du 27 août. Ibid., 680.

■ Ibid.

i Jean Hannaert, chef de cette deputalion, partit de Bruxelles avec une mite de H chevaux. Compte de la recette générale.

TREVES DE BOMY, DE NONÇON ET DE NICE. 2<iîi

lésées, depuis la publication du traité de Bomy, seraient admises à réclamer restitution ou satisfaction : les habitants des Pays-Bas, devant les gouverneurs de la Picardie et de la Champagne; ceux de la France, devant les gouverneurs de l'Artois, du Hainaut et du Luxembourg, et qu'il serait sur-le-champ rendu justice. Quant aux prises de mer, des commissaires furent établis a Boulogne et à Dunkerque, pour décider des contestations. Les deux souverains s'engageaient a donner aux réclamants des sauf-conduits pour leur permettre de poursuivre la défense de leurs intérêts lésés1.

D'autres points encore avaient été mis en délibération. Les commissaires de l'empereur demandèrent, entre autres, que la liberté de commerce et de navigation s'étendit a tous les marchands des deux pays, avec assurance de protection et de sûreté pour leurs personnes et pour leurs biens; mais les Français s'y refusèrent et restreignirent cette liberté aux bateaux de pêche. D'un autre côté, des propositions des commissaires français relatives aux régales de Thérouanne et réclamant pour les habitants du comté de Saint-Pol la faculté de transporter vivres et marchandises en France, particulièrement à Thérouanne, furent écartées par les Impériaux2. Dès que ces arrangements furent arrêtés, Marie de Hongrie prévint son frère qu'elle tenait à sa disposition une partie des troupes levées dans les Pays-Bas8.

L'honneur de la campagne revenait aux Impériaux. Quelques milliers d'hommes avaient tenu en échec une armée considérable, et h peine avaient-ils pris à leur tour l'offensive que la conquête de Saint-Pol et de Montreuil , le siège de Thé-

• Du Moxt. IV, t» partie, 154.

• Ibid., 154-155.

• Lettre du 13 novembre 1537. Correspowlens, II, 68t.

im RÈGNE DE CH ARLES-QUINT EN BELGIQUE.

rouanne, marqué de nouveau par une victoire, avaient été de glorieuses réponses à l'invasion de l'Artois. « Tout le monde, dit l'empereur, s'était bien conduit, » et il félicita la reine sur ces succès, dus en partie à l'activité déployée par elle au milieu des circonstances les plus difficiles '; il la dédommagea de ses dépenses pour son service par un don de 30,000 livres 2. En pourvoyant seuls a leur défense, les Pays-Bas avaient permis de porter en Italie l'armée espagnole destinée à les secourir, et ce renfort était fort nécessaire dans cette péninsule, menacée tout a la fois par les Turcs et par les Français s. Tous les capitaines s'étaient distingués; on cite surtout le fils du comte de Buren, qui avait préludé a sa brillante carrière par d'éclatants actes de valeur et des traits de générosité ; Philippe de Bréderode et le seigneur de Gomiecourt; Philippe de Lannoy, seigneur de Quenillon, fils naturel du seigneur de Molembais4; Jean Christophe de Stenneeck, seigneur de Berlranges5; le capitaine Eyck van Reysback6; Conrad Handsleen, lieutenant du colonel de Bemmelberg :.

' Lettres des 15 juillet et 18 août, précitées.

* Compte de la recette générale.

1 Lettre du 15 juillet, précitée.

* Ul reine le récompensa par une gratification de 1 20 livres Compte de h recette générale.

4 Par lettres patentes du 15novembre 1537, l'empereur lui accorda « la somme de cent florins karolus d'or de pension par chacun an, en considération d'auli uns bons services par luy faits es guerres et armées de Sa Majesté comme capitaine de piétons, et avoir suivi et pris un capitaine franchois, porteur de .1,000 florins, destinés à faire munitions et pratiquer certain nombre de gens de guerre estans au service de l'empereur, et d'avoir remis cet argent pour le service de Sadile Maeeslé. » Comptes de N. le Gouverneur, de 1540-1341. f» xxxij ; — de 1541-1542, f» xxviij.

0 II reçut de Marie de Hongrie une bague d'or ornée de perles et de pierreries, de la valeur de 220 livres, avec une chaîne d'or de 1,000 livres. Compte de la recette générale, précité.

» La régente le récompensa par une gratification de 70 livres. Ibid.

Les soldats s'étaient bravement conduits, mais ils s'étaient peut-être plus encore signalés par leurs brigandages. De toutes parts étaient arrivées au gouvernement des plaintes sur les « foulles faites au plat pays par les gens de guerre, piétons et aultres , » et des réclamations des marchands « destroussez sur eau et sur terre » Leurs excès avaient même failli compromettre leurs opérations militaires : partout, a leur approche, les paysans cachaient leurs grains, fuyaient avec leurs bestiaux et, pendant plusieurs jours, l'armée fut en proie à la disette, au milieu des plus fertiles contrées de l'Europe. Les vivandiers, pillés, maltraités, avaient refusé de lui fournir des vivres, et il fallut recourir aux réquisitions pour se procurer des grains, de la viande, de la cervoise2.

La trêve de Bomy était le premier pas vers la solution provisoire des différends; Marie de Hongrie et Éléonore y travaillaient avec ardeur, et les négociations commencées dans les Pays-Bas furent continuées à Monçon, par les ambassadeurs de Charles-Quint et du roi de France. Néanmoins les hostilités se poursuivirent en Italie, où les deux antagonistes avaient porté leurs principales forces. François Ier comptait sur la coopération des Ottomans, qui se préparaient à attaquer simultanément le royaume de Naples et la Hongrie; mais la colère de Soliman s'alluma tout a coup contre Venise, et l'échec qu'il éprouva devant Corfou, rendit le roi plus traifable; il en résulta la trêve de Monçon (15 novembre 1557), qui laissa aux deux puissances belligérantes les positions occupées par leurs troupes, au moment où elle était signifiée aux généraux, et la faculté de s'y fortifier 3. François I" licencia sur-le-champ son armée et repassa les Alpes.

• Compte d'A. de Berghes. de «537-1538, f» Ixv »« et Ixxvjj t».

* Ibirl., f Ixiiij *» - » Traités de paix, II. 207.

Arrivé à Montpellier, le roi reçut les propositions de paix de Charles-Quint, qui consentait à céder le Milanais à la fille ainée de son frère, en faveur du mariage de cette princesse avec le duc d'Orléans. En revanche, il demandait la confirmation des traités de Madrid et de Cambrai ; une renonciation complète à toutes les exceptions contraires a ces traités; l'évacuation des états du duc de Savoie; des dommages-intérêts pour ce prince; la restitution de Hesdin; l'intervention du monarque français dans le concile promis par le pape; une armée auxiliaire contre les Turcs; l'abandon de toutes les alliances contractées par la France avec les princes et les villes de l'empire; la promesse de ne plus entretenir en Allemagne des intelligences préjudiciables h la maison d'Autriche. Enfin, pour garantie de ces engagements, l'empereur devait occuper les forteresses du Milanais ou garder le duc eu otage, durant un terme de trois ans \ François I" accepta le duché de Milan pour son fils ; mais il l'exigea « libre et sien,» et prétendit n'abandonner le Piémont et Hesdin qu'après l'évacuation des forteresses lomtmrdes par les troupes impériales. S'il consentait à confirmer les traités de Madrid et do Cambrai, c'était en soumettant leur interprétation à l'arbitrage du pape. « Mon devoir de bon prince chrétien et mon honneur, dit-il, me portent à ne point faillir en ce qui concerne le concile et la guerre contre le Turc ; je ne veux point y être contraint par capitulation. Il est aussi superflu de stipuler que je renoncerai h mes intelligences en Allemagne, puisqu'il suffit de ma réconciliation avec l'empereur pour les faire cesser2. » Ces contre-propositions équivalaient à un refus;

• Proposi lions datées de Barcelone, le 45 décembre 4337. Dr Mont. IV. * partie, 458.

• 40 janvier 4538. Ibid.

dans l'impossibilité de s'entendre, les commissaires des deux princes prolongèrent (M janvier 1558) la trêve jusqu'au I" juin 1538, en l'étendant a tous leurs étals

Les négociations pourtant ne fuient point rompues; mais François I", informé des armements faits par les Turcs, souleva d'insurmontables diflîcultés; Charles-Quint revint sur ses concessions; des deux côtés les prétentions devinrent exorbitantes, la méfiance extrême, et des actes fréquents d'agression présagèrent la reprise des hostilités. Un moment même, on crut a une attaque sur la Flandre, et Marie de Hongrie ordonna d'y lever de nombreux pionniers pour mettre les places frontières en état de défense 2. Vers le mois d'avril 1538, au mépris de la trêve, un corsaire français captura plusieurs bâtiments hollandais ; usant de représailles, les marins des Pays-Bas coururent sus aux Français et ramenèrent bientôt dans leurs ports un grand nombre de navires \ Mais, la régente, alarmée par la situation intérieure du pays, où « elle voyoil très-apparente la guerre intestine \ «craignit que ces actes de piraterie ne provoquassent une rupture. Ce fut en vain toutefois qu'elle chercha à les prévenir; il était bien difficile d'imposer le repos aux nombreux aventuriers que de longues guerres avaient mis en goût de courses, et de part et d'autre le commerce resta exposé a leurs brigandages \

' Dr Mont, 1. c, 169.

• Comptes de la recette générale.

» Le Petit. VII, 118.

■ Lettre du 29 avril 1538. Correxpomlenz, II. 683.

* Voir Ls Petit, VII. — Le IX juin <538. Charles Boisol. conseiller et maître ordinaire des requêtes, fut eurore envoyé a Dieppe. « jiour le fait d'aucuneprises faites sur mer par les François sur les subjetz des Pays-Bas. » Comptes «Je la recette générale.

Cependant Soliman avait tourné ses armes contre la Moldavie, et François I", privé du concours de son allié, était devenu moins exigeant ; de son côté, Charles-Quint, incapable d'assurer la solde de ses armées partout en pleine mutinerie, était revenu à des idées de modération. Les renseignements fournis par le duc d'Aerschot sur l'état des Pays-Bas eU sur les menées de quelques-uns, » l'avaient convaincu de l'impossiliilité d'y soutenir la guerre, et plus de latitude avait étédonuée ii Marie de Hongrie pour traiter avec la reine de France Il se prêta aussi aux vues conciliatrices du pape Paul III, qui venait de former avec lui et les Vénitiens une ligue offensive et défensive contre les Turcs 2, et a qui il importait, pour le succès de l'entreprise, de rétablir la bonne intelligence entre les deux plus puissants princes de la chrétienté. A cet effet, des négociations se rouvrirent a Nice; mais les précédents étaient si fâcheux, l'issue de la nouvelle tentative si douteuse, que, au moment d'y envoyer ses délégués, Charles-Quint écrivit aux états de Brabant « que dans le cas où, à son vif regret, le succès ne couronneroit pas les efforts du Saint-Père, il les prioit de prendre courage, de bien garder les frontières des Pavs-Bas, car il étoit décidé à les secourir non-seulement d'hommes et d'argent, mais de sa propre personne 3. »

Les idées pacitiques prévalurent pourtant; le 18 juin 1538, ii l'intervention du pape, les parties belligérantes conclurent, à Nice, une trêve de dix ans. Aux yeux de Charles-Quint, cette trêve équivalait à un traité de paix \ et elle fut envisagée de la sorte dans les Pays-Bas, où on la publia, le 5 juillet, au

' Lettre du 29 avril, précitée.

' M. Dari . Histoire de Venise.

J Archive* de l'Audience.

« Lettre du 20 juin 1538. Correspondenz, II, 683.

milieu de réjouissances publiques'. Paul III avait fait de vaines instances pour amener une entrevue entre l'empereur et François Ier; tous deux avaient quitté Nice sans vouloir se rencontrer; mais Charles-Quint s étant embarqué pour l'Espagne, vint tout à coup aborder aux côtes de Provence, poussé, diton, par les vents contraires, et l'entrevue refusée à Nice eut lieu à Aigues-Mortes. On y vit ces deux princes, qui s'étaient réciproquement traités de la manière la plus outrageante, dont l'antagonisme avait été jusqu'à la haine, se donner les marques d'une confiance sans bornes, d'une amitié fraternelle (14-17 juillet 1538). Aussi, quand la nouvelle de celte entrevue parvint dans les Pays-Bas , y excita-t-elle la joie la plus vive ; on fêta cet événement comme le témoignage d'une réconciliation apportant un terme a de longues et cruelles souffrances (27-29 juillet) 2.

La trêve de Nice concernait seulement l'Italie; mais on y ajouta des articles supplémentaires pour les Pays-Bas. Peu de temps après, Éléonore exprima à Marie de Hongrie le désir de la voir, et manifesta l'intention de venir la visiter avec sou époux. La régente accueillit cette avance; mais, d'après les ordres de Charles-Quint, lui recommandant de choisir une ville voisine des Pays-Bas, où il importait de prévenir la venue de François Ier3, les deux reines convinrent de se rencontrer à Cambrai. La régente chargea l'archevêque de Palerme, le comte d'Hoogstraeten, et le trésorier-général de Neufville, de la direction des affaires en son absence, à la réserve des « questions difficiles et de qualité, » dont elle retint la décision. Par ses instructions dalées de Mons,

* Compte d'A. de Berghes, f» xxiij. — Histoire de Bruxelles.

* Histoire de Bruxelles.

* Lettre du 6 septembre 1538. Correspondes, II. 684.

le k octobre 1538, elle les autorisa, dans « les cas extraordinaires, ardus et importons, » a consulter le chancelier de iirabant, les membres du conseil privé, les conseils provinciaux et les olïîeiers de l'empereur. Ce conseil de régence eut pouvoir d'ouvrir toutes les lettres adressées à la reine, excepté celles du roi Ferdinand; il devait s'occuper d'une manière spéciale de la pétition d'aide qui venait d'être adressée au Brabant, et à cet eflet « pratiquer directement ou indirectement » les membres des états; dans le cas probable de non réussite, il fallait aviser aux moyens d'obtenir quelque autre subside, pour subvenir aux besoins les plus urgents. Il lui fut aussi prescrit de poursuivre les exécutions ordonnées en Flandre, par suite de l'opposition des Gantois, mais en accordant des facilités de payement aux contribuables qui allégueraient leur impuissance de satisfaire le lise. Enfin, la reine signala au zèle du conseil les enquêtes qu'elle avait ordonnées au sujet de libelles publiés contre sa personne et contre l'empereur, ainsi que le « châtiment des maîtres de chariots et de leurs serviteurs qui, mis en réquisition pour son voyage, avoient este désobéissans \ »

L'entrevue des deux sœurs, que liait un tendre attachement, ne pouvait, dans les circonstances, se borner à une simple effusion de sentiment. Éléonore décida Marie de Hongrie à raccompagner à la Fère, où s'était arrêté François I'r, et aux démonstrations affectueuses succédèrent bientôt les entretiens sérieux. Ils donnèrent naissance a une convention (23 octobre 1o."8) levant les longueurs judiciaires que rencontraient les sujets du roi et ceux des Pays-Has lésés par la saisie de leurs biens durant les dernières guerres. De part et d'autre on

' Appendice :i In Relation des troubles de Oand. 221.

résolut d'admettre leurs réclamations sous simple serment. Le duc de Vendôme et le prince d'Orange furent remis en possession de leurs domaines ; le duc d'Aerschot, le comte de Hornes, le seigneur d'Aimeries ( George Rollin ) et d'autres récupérèrent leurs terres seigneuriales. Enfin, le roi et la régente convinrent de revenir à Cambrai, le 7 janvier suivant, et d'y concerter les moyens de prévenir l'altération des monnaies; en même temps ils se proposaient d'aplanir toutes les difficultés existantes. Marie de Hongrie accompagna ensuite son beau- frère et sa sœur a Compiègne, où elle resta jusque dans les premiers jours de novembre.

Dans les entretiens de Marie de Hongrie et de François I'r, il fut sans doute aussi question de l'Angleterre, contre laquelle l'empereur et le roi nourrissaient d'égales rancunes. Charles-Quint toutefois les dissimulait avec soin et, malgré les querelles du divorce, il avait maintenu ses relations diplomatiques avec Henri VIII. La mort de Catherine d'Aragon (8 janvier 1536), suivie de l'exécution d'Anne de Boleyn, (19 mai 1536), avait même amené un rapprochement entre les deux monarques; A la nouvelle du décès de sa tante, l'empereur avait fait « insinuer au prince anglois, avec toute la prudence et discrétion possible, que son alliance lui seroit plus avantageuse que celle de la France, et que cet événement permettoit de la conclure. Il suflisoil à cet effet d'accorder quelque avantage à la fille de la feue reine. » A la vérité, l'empereur tendait moins alors à obtenir une réconciliation qu'à mbaisser l'orgueil du roi de France et a le contraindre à la paix, en excitant son indignation contre Henri VIII1. De son côté, Marie de Hongrie, qui avait reçu avec une joie cruelle

• Leltre du 29 février 1536 Corretpondenz, II,

la nouvelle du supplice de la malheureuse Anne de Boleyn, s'était empressée d'envoyer « grans personnaiges, » en Angleterre, pour profiter de circonstances propices a une réconciliation entre les deux cours1. Ces ouvertures furent bien accueillies par Henri VIII, et, le 21 juillet 1536, il offrit à l'empereur son intervention dans sa querelle avec la France, querelle de nature, disait-il, à amener « la ruine et décadence de tout l'état et corps de la chrétienté. » Charles-Quint attribua celle proposition a des démarches de François I", et répondit ( 1 1 août) que provoqué, attaqué par le roi de France, convaincu de son obstination, il avait été forcé de remettre au glaive la décision de leurs différends : « Si le roi d'Angleterre veut intervenir efficacement en faveur de la paix, ajoutait-il, qu'il joigne ses forces aux miennes pour ranger et réduire le roy a la raison, comme il convient au bien de la chrestienté \ » lie moment n'était pas encore venu pour Henri de se rallier a un prince qui était obligé de ménager le pape, et pouvait se constituer l'instrument intéressé des colères du Vatican; ses craintes à ce sujet n'étaient pas chimériques, et Charles-Quint lui-même nourrissait ses défiances en pressant ou ralentissant les négociations, suivant les revers ou les succès de ses armées.

Marie de Hongrie eut soin toutefois d'entretenir les dispositions pacifiques de Henri VIII, et un mandement du 25 août 1536 enjoignit « de traiter favorablement les marchands anglois , nonobstant la guerre de France 3. » Quelques mois après, un des nombreux agents entretenus en Angleterre

1 Comptes de la recette générale.

1 Papier* d état de Granvelle. Il, 470. — H «loii l. Ibid., 477.

' Inventaire d'ordonnances. 1. r

Réponse île Charles-Ouinl. rln

par celle princesse, lui suggéra d'y lenler une descente, qui n'aurait pas élé sans dangers pour Heuri VIII. Après avoir donné des détails très-circonstanciés sur l'insurrection dont le pays de Norlh et l'évêché de Lincoln étaient le théâtre : « Maintenant, disait cet agent, il semble à celluy qui m'a mandé par devers votre noble majesté, que, attendu lesdites commotions et que en eau trouble il fait bon pêcher, le temps est venu le plus propice que d'ici à cent ans l'on sauroit souhaiter, pour se revenger contre le schismatique, de tant de traverses qu'il a taché de faire à la majesté de l'empereur par ses françoises confédérations, de tant et tant de torts faits en la personne de feu votre aimée tante, sa femme légitime , et conséquemment des immuables iniquités usées contre la très-patiente Madame la Princesse. Pour la faire retourner en l'état qui lui appartient, il ne faudroit maintenant que une partie de l'armée que l'on avoit apreslée en Zélande, et qu'elle prit port a la rivière qui monte à York avec deux mille arquebusiers et quelques munitions, car c'est de quoi les insurgés ont plus faulte » La situation des Pays-Bas ne permettait guère de se jeter alors dans des entreprises aventureuses, et Charles-Quint, quand il vit ces provinces menacées d'une invasion, prescrivit a sa sœur de se ménager un traité avec le monarque anglais 2. Pour appuyer les négociations de la régente, le seigneur de Horton, à son retour d'Espagne, était passé par l'Angleterre, avec mission de sonder les dispositions réelles de la cour de Londres \

Les choses tramèrent en longueur jusqu'à la trêve de Nice.

• Lettre d'octobre 1536. Rog. Collection de documents historiques, VI, f- 39

• Lettre du 28 février 1537, précitée.

' Instructions donnée* au seigneur de Horton, le 19 mars 1537. Correspondenz. Il, 670.

Charles-Quint alors montra peu d'empressement à renouer ses anciennes alliances avec le monarque anglais. François Pr, non moins mécontent de son allié, voulut profiter de ces dispositions, et sa réconciliation momentanée avec l'empereur donna naissance au plus étrange projet : celui de faire le partage de l'Angleterre entre la France, les Pays-Bas et f Ecosse. « Depuis la Thamise, disait l'ambassadeur de France à son maître, c'est une lisière côtoyant Picardie, Normandie el Bretagne jusque devant Brest, et plus outre garnie de beaux ports, qui est une chose autant nécessaire à votre royaume. En cette lisière est le pays de Galles et le Cornouailles, naturels ennemis du reste de l'Angleterre et ayant langage a part, qui est le nostre, car c'est Breton bretonnant. L'autre costé de la Thamise côtoyé, pareillement pour l'empereur, Flandres, Hollande et Zélande, qui luy est semblable commodité. Baillez au roi d'Ecosse partie du nord, qui est son ancien droit el héritage. Ce faisant, chacun aura profit à celte entreprise » Cette idée étant accueillie par le roi, le connétable de Montmorency la communiqua à l'empereur; mais de telles chimères ne pouvaient séduire Charles-Quint : « Il faut d'abord, dit-il, soumettre l'Allemagne, d'où Henri VIII tire des troupes; il faut écraser les protestants, avant de songer à détrôner ce prince schismatique 2. » N'eût-il pas été d'ailleurs impolitique de contribuer a l'agrandissement de la France, aux dépens d'une puissance dont il comptait se servir de nouveau contre elle? Il convenait au contraire de tenir la balance égale entre les deux états. A cet effet, il autorisa Marie de Hongrie à traiter du mariage de Henri VIII avec sa nièce, la douairière de Milan; et de celui de l'infant de Portugal,

' Lettre du 30 décembre 1538. Rimer, I, 341, et 357. • G armer, 102.

don Louis, avec la fille du monarque anglais \ Puis, quelques mois après (10 janvier 1 559), il conclut avec François ÏM un traité par lequel ils s'engageaient à ne contracter do nouvelle alliance avec le roi d'Angleterre que de leur commun et mutuel consentement 2.

Tandis que l'horizon semblait s'éelaircirdu côté de la France et de l'Angleterre, il se rembrunissait vers l'Allemagne, et le contre-coup de l'agitation de cette contrée se faisait ressentir aux Pays-Bas. Durant la guerre et sous la menace d'invasion des Ottomans , Charles-Quint avait ménagé les prolestants et cherché à apaiser les dissensions religieuses. A cet etïét, il pressait la convocation d'un concile et s'irritait alors de l'opposition du pape, qui alléguait l'état de l'Europe pour la retarder. Paul III avait persisté à rester neutre eutre les parties belligérantes ; mais ses prétextes avaient mal caché son inclination pour la France. Aussi Charles-Quint s'était-il bientôt cru dispensé de tous ménagements; et, sans vouloir porter atteinte à l'autorité apostolique, ni enfreindre les points substantiels de la foi et des institutions catholiques, il avait résolu d'aviser directement aux moyens de pacifier l'Allemagne. « Tarder plus longtemps, écrivait-il à son frère, c'est éteindre la foi et compromettre l'autorité impériale. >• Selon lui, Ferdinand devait s'assurer du consentement des princes allemands à la tenue du concile, dans l'éventualité de l'opposition du pape et de François Ier, Le roi de Portugal, la plupart des princes italiens, le roi de Pologne y avaient déjà donné leur adhésion, et le schisme de l'Angleterre ne permettait pas aux opposants d'alléguer l'absence de prélats de

' Commission du 26 juillet 1538. Archives de l'Audience. — Instructions données au seigneur de Falais. Correspondenz, Il 682. » Dr Mont, TV, 2« partie, 159.

ce royaume comme pouvant invalider les décisions de l'assemblée. Si cette combinaison échouait, si le consentement n'était pas général en Allemagne , l'empereur était disposé à adopter d'autres mesures. Il voulait rassurer pour toujours les protestants contre l'emploi de la force, et il lui suffisait qu'ils observassent la paix de Nuremberg. Pour obtenir leur concours, il consentait même à traiter d'une nouvelle paix de religion. Dans ce cas, on eût convoqué une assemblée générale des princes et des états de la Germanie, et conclu un concordat respectant les points fondamentaux de la foi et maintenant surtout intacte l'autorité impériale1.

Malheureusement pour la gloire de Charles-Quint, l'expression de ces idées de tolérance était peu sincère, et dans le temps même où il cherchait à endormir les craintes des protestants, on le vit servir les haines de leurs adversaires. La persécution redoublait dans les Pays-Bas, et il s'y passa, vers la même époque, un événement propre à entretenir les défiances des Allemands. En 1528, le docteur Otto Pack, chancelier du duc George de Saxe, avait livré au landgrave «le Hesse des lettres de son maître, traitant d'une ligue secrMe des états catholiques contre le prince hessois et l'électeur âe Saxe. Les catholiques arguèrent ces lettres de faux et se défendirent d'avoir jamais songé à menacer l'indépendance religieuse. Les protestants furent d'autant moins crédules, qu'ils étaient en mesure de commencer la guerre, et ils exigèrent des états catholiques le payement d'indemnités pour les armements provoqués par cette ligue réelle ou supposée s. L'irritation des deux partis s'en accrut, et Otto Pack, réfugié près du landgrave de liesse, se constitua « captif volontaire,

• Lettre du mois d'octobre 4536. précitée.

* Mémoires de Luther, II, 6.

prétendant se tirer d'affaire a son honneur 1 . » On ignore ce qu'il devint jusqu'en 1 557 , époque où , pour son malheur , nous le retrouvons dans les Pavs-Bas sous le coup d'une instruction criminelle dirigée par maître Jean de Langhe, secrétaire de l'empereur 2. Condamné à mort, il fut décapité à Bruxelles, le 8 février 1537, et l'on exposa ses restes sanglants aux portes de la ville 3.

A peine François I" se montra-t-il porté a «déposer les armes, que Charles-Quint se hâta de jeter le masque. Il n'attendit même pas la conclusion de la trêve de Nice , pour révéler ses véritables intentions; la ligue catholique qu'il forma (10 juin 1538) avec Ferdinand, les archevêques de Mayence, de Saltzbourg, les ducs Guillaume et Louis de Bavière, le duc George de Saxe, les ducs Éric et Henri de Brunswick, serait devenue le brandon de la guerre, si les remontrances de Marie de Hongrie et la gravité de la situation «les Pays-Bas n'en avaient arrêté l'explosion. Entourée de mécontents, effrayée des complications qui résulteraient de luttes religieuses en Allemagne, la régente ne cessait de recommander aux deux partis la paix et la conciliation. Ses instances turent bien accueillies par les prolestants, et le landgrave de Hesse l'assura de leurs sentiments de fidélité envers l'empereur. « Mais, ajouta-t-il, les menées de ses agents corrol>orent las avis reçus de la cour de France ; tout nous présage des mesures violentes, et l'intérêt de notre sûreté ne nous permet pas de rester inactifs. » La princesse s'efforça de dissiper ces

• Lettre de Luther, du U juillet 4528. Memotres de Luther 1 « A messire Jean de Langhe, secrétaire do l'empereur, 60 livres lettre latentes du ÎO octobre 1537), pour la diligence qu'il avoit fait à l'instruction du procès criminel démené contre feu le docteur Otto Pach, exécuté par l'espée. • Compte de la recette générale.

1 Die nieuwe r.hronycke van Brabant — Lk Petit. VII. lit.

défiances; elle conjura son frère de s'en remettre plutôt aux décisions d'un concile qu'à la force brutale; elle lui représenta le danger de s'aliéner le landgrave, dans un moment où la succession de la Gucldre allait lui susciter de nouveaux embarras Voyant les Allemands tenus en éveil par le projet prêté a Charles-Quint, de distraire de l'empire les évéchés de Munster, de Brème, d'Osnabruch, pour las incorporer aux Pays-Bas, elle s'empressa de le démentir2. Ses efforts furent enfin couronnés de succès près des princes protestants; en 1539 même, alors qu'une insurrection dans les Pays-Bas semblait imminente, ils lui firent offrir leurs services, demandant seulement que l'empereur les reçût en grâce et suspendit toute décision jusqu'à la réunion du concile ou jusqu 8 son arrivée en Allemagne. Marie de Hongrie adjura son frère d'accueillir ces offres 3 ; mais de ce côté les funestes inspirations du despotisme et de l'intolérance avaient fermé les voies de conciliation.

Les appréhensions de Marie de Hongrie n'étaient point exagérées. Les Pays-Bas traversaient alors une crise extrêmement grave, et la princesse, dont la cour était en proie à des querelles de préséance \ avait besoin de toute son habileté et de toute son énergie pour empêcher les commotions de l'intérieur. Le mécontentement éclatait partout ; les peuples irrités semblaient prêts a s'insurger ou à se jeter dans les bras de leurs * voisins. L'attitude de l'Allemagne protestante encourageait les espérances des mécontents, et l'opposition, qui s'était manifestée dans les états et formulée dans une foule « de libelles et

' Lettre de 1538. Correspondez, II. 294.

• Instruction donnée par Marie de Hongrie a J . de Naves. Staalspapiere. «70. 1 Correspondenz, II, 293.

* Instructions secrètes données au seigneur de Herbais, 1. c.

TRÊVES DE BOMY, DE MONÇON ET DE NICE. 2il

lettres diffamatoires contre l'honneur de la royne, du conseil et de la justice de l'enfyereur \ » se trahissait par des actes plus menaçants. A Bruxelles même, où le séjour permanent de la reine était la source de tant d'avantages matériels, la démocratie ne laissait échapper aucune occasion de témoigner ses rancunes contre la main qui l'avait frappée. Le 7 avril 1537, les nations repoussèrent l'impôt de vingt sous par foyer, proposé pour payer la part de la ville dans l'aide de 1,200,000 florins carolus, votée par les états généraux. Qualifiant cette mesure d'injuste, la prétendant plus onéreuse au peuple qu'aux riches, elles élevèrent des plaintes si vives, qu'il fallut substituer à cet impôt une taxe proportionnelle; encore dut-on la modifier deux fois, avant d'obtenir leur consentement (mai 1537) 2. Gand persistait dans son refus d'accorder l'aide, et la présence de Marie de Hongrie3 n'avait pas empêché l'agitation de gagner toutes les villes flamandes.

La reine crut que la trêve de Bomy permettrait de triompher de ces résistances; elle ordonna de procéder aux exécutions contre les habitants du quartier de Gand, et prétendit même imposer de nouveaux sacrifices. Charles-Quint avait mis a sa disposition une somme de 500,000 ducats (19 août 1537); mais il lui avait défendu de toucher à cet argent, si les négociations entamées aboutissaient à une suspension d'armes \ On laissa donc intact le subside de l'empereur et l'on s'adressa au pays. Il ne s'agissait de rien moins que d'obtenir 600,000 livres de 40 gros pour acquitter la solde arriérée de l'armée; pour entretenir les garnisons durant l'hiver; pour réparer et augmenter les fortifications des villes

• Instruction du 4 octobre 4538, précitée. — ' Histoire de Bruxelles. 1 Voir M. Gachaad, Happort sur les Archives de Lille, 258. » lettre du 49 août 1537. Correspondent, II, «79.

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