‹ Histoire du règne de Charlesquint en BelgiqueChapitre 4 sur 44 · DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

DU GOUVERNEMENT

Avec Marguerite d'Autriche finit une époque de transition : les grandes questions étudiées jusqu'alors vont être résolues ; tout se renouvelle; les choses et les hommes changent. Déjà, pendant les dernières années de la régente, la mort avait beaucoup moissonné autour d'elle : le comte Charles de Lalaing (18 juillet 1525), qui encourut, de la part de ses confrères de la Toison d'or (1516), l'étrange reproche de malpropreté 1 ; — Louis de Ligne, seigneur de Barbançon, à qui Marguerite donna de nombreux témoignages d'affection 2 ;

' tUttoire de l'ordre de la Toinon d'or, 302.

* * A messire Loys de Ligne, chevalier, seigneur de Barbançon, la somme de cent florins d'or du prix de xxviij sols pièce, pour semblable somme, dont madame, par ses lettres patentes du vj« jour de mai xv ■ xxiij, luy a fait don de grâce spécial, pour avoir et acheter ung cheval que de pièça madite dame luy a voit promis. » Compte de Jean de Marnix (nn <799), f« cviij *°.

- A deux compaignons, lung sellier et l'aultre menusier, résidens a Bruxelles, la somme de six livres huit sols , que deue leur estoit pour l'achat d'une belle chayère de bois, garnie sur le derrier de deux appuyhoirs et sur le devant d'une petite table couverte de drap verd, de laquelle madite dame a fait don à monsieur de Barbançon, pour soy faire pourter en icelle quant il vouldra. » Ibid. (n* 1805), f° ij • xiiij.

« Pour une pièce de bon velours verd, contenant xxvij aulnes demie, lequel madite dame a fait prendre et acheter de luy au prix de lxxij sols l'aulne, et icelluy délivrer de sa part à monsieur de Barbançon, auquel elle en a fait don, pour en faire faire ung lictde camp. » Ibid., f° ij * xwj

C'est peut-être de cette affection que, par une confusion assez fréquente dans

— Philippe de Clèves, seigneur de Ravenstein, l'illustre auteur des Instructions de toute manière de guerroyer (28 janvier 1527), dont les conseils et l'expérience furent souvent utiles, et qui participa aux affaires les plus importantes, aux négociations les plus difficiles ; — l'ancien gouverneur de Charles- Quint, Charles de Croy, prince de Chimay (H septembre 1527); — Jean d'Egmont, enlevé au milieu de ses exploits (19 avril 1528) ; — et Philibert Naturel (22 juillet 1529), contre qui Marguerite n'avait cessé de nourrir de profondes antipathies, sans pourtant dédaigner ses talents.

La douairière de Savoie fut suivie de près dans la tombe par son fidèle et dévoué « conseiller, trésorier et receveurgénéral de toutes ses finances, » Jean de Marnix ; — par son maître d'hôtel, Nicaise de la Barre, seigneur de Carnoy et de Hidemont, à qui elle avait fréquemment confié de délicates missions; — par le nouveau chancelier de la Toison d'or, Jean Lescot de Cambrai, prieur du couvent des chanoines réguliers de Bois - Seigneur- Isaac; — par le receveur-général du comté de Namur, Nicolas Rifflart (9 mai 1531); — par Jacques de Hornes (7 août 1531); — par Antoine de Berghes, abbé de Saint-Berlin (12 janvier 1532); — par Jean de Berghes (20 janvier 1532); — par Jacques de Luxembourg (22 juillet 1532); — par Antoine de Ligne (1532) Ces derniers avaient joué un rôle considérable dans les événements de l'époque, et la plupart, les deux de Berghes surtout, avaient exercé une grande influence sur la marche du .

leurs récits, les écrivains français sont partis pour forger la fable des amours de Marte de Hongrie et du seigneur de Barbançon ou de Brabançon, comme quelques-uns appellent, sans y entendre malice, le fils de ce seigneur, Jean de Ligne, comted'Arenberg.

' Compte d'Antoine de Berghes, f» xxvj *u. — Reg. Aert Van der Goes.

gouvernement. L'abbé de Saint-Berlin, honoré de la confiance de Maximilien et de Philippe le Beau, fut mêlé aux principales négociations avec la France ; son frère Jean s'était plus particulièrement occupé des relations avec l'Angleterre, et l'affection de Henri VIII pour ce seigneur aplanit, on l'a vu, plus d'une difficulté. Jacques de Hornes figura spécialement dans les affaires de la Gueldre; mais ce seigneur, qui fut accusé, dans le 18e chapitre de la Toison d'or (1516), « d'estre trèsenclin à l'ivrognerie \ » dut peut-être moins son influence a ses talents, qu'à l'amitié de la régente pour sa charmante femme, Marguerite de Croy 2. Malgré ses trois mariages s , Jacques de Hornes mourut sans postérité, et son frère Jean lui succéda dans son titre. Ce dernier ne laissant également pas d'enfants, adopta ceux de sa femme, Anne d'Egmonl, veuve de Montmorency, seigneur de Nevele. C'est ainsi que le comté de Hornes passa dans cette illustre maison. Jacques de Luxembourg, qui avait succédé à son père (mort le 12 juillet 1517), dans le gouvernement de la Flandre, s'était montré habile administrateur, capitaine expérimenté, et avait rendu d'importants services, dans la direction des affaires publiques et dans les guerres contre la France. Après sa mort, Charles-Quint mit à exécution le dessein déjà conçu I»ar son aïeul, en 1510 4, et pendant dix ans, la Flandre resta

• Ihstutre de la lotion d'or.

• La collection des lettres familières qu'elle écrivait à Marguerite nous a éle «tmservée. — En <5<3, celle princesse, envoyant des confitures a Maximilien. lui dit « Elles out été faites par une bonne apothicaire qui s'appelle comtesse de Hornes. • Correspondance.

• Marguerite de Croy, Claude légitimée de Savoie, et Anne de Bourgogne.

• • yuanl au gouvernement de Flandres, il nous semble estre nécessaire de y plus commettre gouverneur, et sommes en cesle opinion » Lettre de Maximilien, du 4i janvier 1510 Correspondance, I, 22S.

sans gouverneur. Jacques de Luxembourg, en qui s'éteignit le titre de seigneur de Fiennes, n'avait point d'enfant, et sa sœur, Françoise de Luxembourg, porta le comté de Gavre dans la maison d'Egmont '. Singulier rapprochement que cette augmentation de puissance dans les familles de Montmorency et d'Egmont qui, étrangères, toutes deux, à la Belgique, devaient y voir leur naturalisation consacrée par lechafaud. Antoine de Ligne avait eu une place distinguée dans les conseils de Marguerite ; mais il avait brillé davantage dans les combats, où il mérita le surnom de Grand Diable et conquit le titre de prince de Mortagne.

Une perle plus sensible sans doute à Charles-Quint, fut celle de Charles de Lannoy, mort à Gaëte, le 23 septembre 1527 2. Nul, en effet, ne lui avait rendu de plus éminenLs services et dans les conseils et sur les champs de bataille. Né à Valenciennes, en 1487 ou 1488, de Jean, seigneur de Ifingoval, et de Philippine de Lalaing, Charles de Lannoy, appelé d'ordinaire M. de Senzeilles (d'une seigneurie qu'il possédait dans l'Entre -Sambre-et-Meuse) ou M. Le Grand (à cause de ses fonctions de premier écuyer de l'empereur), avait les qualités d'un franc gentilhomme; dans les fêtes militaires, il brilla, entre tous, par ses grâces, par son adresse, par son intrépidité. On le vit à Mons, en 1515 ; à Bruxelles, l'année suivante, remporter les prix de tournois. Après avoir fièrement

' Ce fut en faveur de cette dame que, par lettres patentes datées de Bruxelles, le 18 octobre 1540, Charles-Quint érigea le comté de Gavre en principauté Archives de la famille de Gavre, au château de Monceau.

• Lettre de P. de Veyre à Charles-Quint, du 30 septembre 1527. Correspondein, I, 249 — Le Nobiliaire des Pays- lias et le Mausolée de la Toison d'or, ou les tombeaux des chefs et des chevaliers du noble ordre de la Totson d'or (Amsterdam, 4689,, disent erronément le 6 novembre. —Ces livres fourmillent d'erreurs de ce genre.

soutenu l'honneur du nom beige dans la sanglante joute de Valladolid (1518), de concert avec Adrien de Croy, il s'offrit à lutter contre tous venants, désarçonna la plupart de ses adversaires, et en blessa plusieurs. Il n'épargna pas même son souverain, avec qui il rompit trois lances1. Élevé avec Charles, mêlé de bonne heure aux entreprises militaires et aux intrigues diplomatiques, il avait acquis une expérience des affaires, d'autant plus précieuse, qu'au milieu des graves complications des affaires italiennes, si fécondes en perfidies, il était le seul peut-être qui fût à l'abri des soupçons. Le jeune empereur ne put confier à des mains plus habiles et plus dévouées, le soin de neutraliser les intrigues de la cour de Rome et les menées des Français dans un pays profondément hostile à sa domination.

Charles de Lannoy, nommé vice-roi de Naples (1522), justifia ce choix par l'adresse et la fermeté qu'il déploya dans ee gouvernement 2. Vainqueur de François 1", dont il avait prévu la défaite, il ne dépendit pas de lui que son souverain ne retirât les plus grands fruits de sa victoire. Aussi Charles- Quint récompensa-t-il les services rendus en cette circonstance, par le titre de comte (10 février 1526) 3 et par le don de la principauté de Sulmone et du comté d'Asti. Les Italiens et les Espagnols, jaloux du crédit de de Lannoy 4, les Français, irrités par le souvenir de sa victoire, ont cherché vainement à ternir sa réputation. Toute la correspondance de Charles-Ouint prouve la haute estime de ce prince pour le courage du grand capitaine, pour In sagesse de l'homme

Voir M. Wai tkrs. Histoire des environs de Bruxelles, III. 130

• Voir aux Archives du royaume les registres intitulés Correspondance île Charte-Quint, Italie et Portigal.

• DOiTUVA» Histoire de Valenciennes, 5*1-587. - * Bra.ntômk, I, 58.

Iti RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE

d'état, qui fut son confident et son ami. Malheureusement la gloire de ce beau nom ne se perpétua pas \ et la conduite de Philippe de Lannoy à Cérisolles flétrit les lauriers de Pavie cueillis par son père. Ces deux hommes, du reste, montrent les changements survenus dans les mœurs de la noblesse. Au vaillant capitaine succédait le seigneur fastueux , prodiguant sa fortune pour justifier sa devise : un papillon se brûlant a une chandelle, avec ces mots : yo voy dietro aquel vhe me arde (je coure à ce qui me brûle). — Le prince d'Orange , Philibert de Chàlons , qui avait convoité la succession de Charles de Lannoy2, ne lui avait guère survécu. Victime de son bouillant courage, cet émule de tous les héros, mais aussi des plus farouches capitaines de l'époque, fut tué au combat de Gavinana (2 août 1530), où la république florentine trouva son tombeau 3.

Ainsi insensiblement allaient disparaître de la scène politique, les grands vassaux que la crainte de la puissance communale avait ralliés autour du souverain. Ils s'étaient habitués à confondre leurs intérêts avec les siens; mais leurs lils, se jugeant désormais à l'abri des tentatives des communes; menacés au contraire par une autorité qui cherche à se consolider et à s'étendre, se montreront peu disposés

■ Charles de Lannoy avait eu de sa femme, Françoise de Montbel : Jean, en IftH ; Philippe, en 1513 ; Françoise, Ferry, Ferdinand, tous nés à Sleenockerzeel, dont il avait acheté la seigneurie à Philippe Hinckaert; Marguerite, née à Malines; Jean, né à Middelbourg; et Marie, née à Sarragosse. M. Wauters, I. c, 132. — Ferdinand, plus souvent nommé Fernande, prit le titre de comte de La Roche, après son mariage avec l'héritière de ce comlé, Françoise, fille de Jean de la Palu Varembon et de Claude de Rye.

' Correspondes, 1, 254. — Il succéda depuis à don Inigo de Moncade, tué au • ornbat naval deSalerne, en 1528.

1 Yotr Fery de Glyos et les ann. de M. de Robailx oe Soimoy, 46-51 — Si mois de de Sismondi, Histoire des républiques italiennes. VIII.

à servir ces tendances. Déjà peut-être même ils pensent à s'unir aux anciens adversaires de la noblesse, pour défendre leur propre indépendance. Aussi, lorsque Marie de Hongrie se plaindra un jour de ne plus rencontrer le même zèle, le même dévouement, la même capacité dans les serviteurs de son frère, ne faudra-t-il point, comme elle le fit, en accuser leur manque d'énergie et de talent. Lorsque, plus lard, Marguerite de Parme verra la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le peuple réunis dans de communs intérêts, il ne faudra les accuser ni d'ambition, ni d'esprit de turbulence. Cette situation sera la conséquence naturelle du système envahisseur poursuivi par les gouvernants; système fatal qui, absorbant toutes les forces collectives de la société au profit d'un seul, épuise le corps social et périt lui-même frappé de consomption. Apologue de Ménénius Agrippa, vous n'avez été compris que par le peuple !

Vers la même époque se compléta le changement qui s'était manifesté en Charles-Quint après la mort du seigneur de Chièvres; Gattinara était décédé à Inspruck le 5 juin «530; et l'empereur annonça sur-le-champ l'intention de prendre désormais l'entière direction des affaires. A cet effet, il supprima la charge de grand chancelier et en divisa les fonctions, qui réunies donnaient trop d'autorité à un seul homme. Jusqu'alors la supériorité de son intelligence avait encore été contestée, et l'on rapportait souvent à ses ministres l'honneur de ses plus importantes mesures. Il lui fallut peu de temps [tour réformer sur ce point l'opinion publique. Dès qu'il eut saisi les rênes de l'état, quelle que fût la nature des affaires, rien ne se régla plus que par sa volonté; ne se préoccupant pas du reproche d'en retarder ainsi l'expédition , il entendit

ne dépendre dans ses résolutions d'aucun de ses ministres.

I! voulut même que chacun le sût, car il n'ignorait pas qu'il passait pour avoir subi la tutelle du seigneur de Chièvres et de Gattinara. En écoutant les opinions et les avis de ses conseillers, il leur fit sentir que ce n'était pas leur autorité, mais la raison seule qui déterminait ses décisions. « Bientôt alors tout le monde s'étonna de sa rare prudence, et les hommes d'état l'admirèrent dans toutes ses actions, au point que l'on tint que son avis était toujours le meilleur \ »

Les conseillers de Charles-Quint étaient nombreux; mais quatre seulement furent admis dans tous ses conseils; c'étaient : le secrétaire Francisco de los Covos, grand commandeur de Léon et grand trésorier de Castille; Nicolas de Perrenot, seigneur de Granvelle, premier conseiller d'état et garde des sceaux des royaumes de Naples et de Sicile ; don Garcia de Padilla , grand commandeur de Calatrava ; et l'archevêque de Bari. Ces deux derniers n'eurent pas de fonctions propres appartenant à la charge de grand chancelier; conseillers ordinaires, ils délibéraient, en cette qualité, avec les premiers sur la généralité des affaires. Ceux-ci seuls les maniaient et les expédiaient. Le grand commandeur Covos eut la charge exclusive des affaires d'Espagne, de Naples et de Sicile, excepté en ce qui concernait l'administration de la justice ou les pragmatiques et constitutions de ces royaumes ; dans ces derniers cas, il la partageait avec l'archevêque de Bari pour l'Espagne, avec Granvelle pour les autres états. Outre ce département, Granvelle fut spécialement chargé des affaires des Pays-Bas, de la Bourgogne et de l'Allemagne ; Charles-Quint ne signait aucune pièce relative à ces affaires, sans que ce ministre y eût d'abord apposé sa signature 2.

' RHaîion fie N. Tiepolo, 1. c. — ' Ibid.

Nicolas de Perrenot, né en i486, à Ornans, petite ville du comté de Bourgogne, était fils « d'un homme noble et riche qui avait eu des charges considérables dans la province. » Après avoir achevé ses études à l'université de Dôle, parvenu au doctorat en droit, il revint a Ornans exercer les fonctions d'avocat du roi au bailliage de cette ville. En 1513, il épousa Nicole Bonvalot, femme d'un rare mérite, qui le seconda parfaitement dans ses projets pour l'élévation de sa nombreuse famille Nommé conseiller au parlement de Dôle, en 1518, il devint, dès l'année suivante, maître des requêtes du conseil privé des Pays-Bas. Il ne tarda pas à être remarqué par Marguerite, qui l'employa dans les missions les plus importantes. En 1521, il prit une large part aux négociations de Calais, et, bientôt après, la régente le chargea d'aplanir les différends qu'elle avait avec le duc de Savoie, au sujet de son douaire. Granvelle les termina à la satisfaction de la princesse, qui l'en récompensa par une gratification de 500 livres 2 et par le don de « vingt aulnes de bon taffetas noir pour s'en faire une robe 3. » De ce moment aussi, Marguerite ne cessa de pousser à la fortune de son protégé. Il lui dut, comme Gattinara, comme une foule d'autres conseillers formés dans l'administration des Pays-Bas, la haute faveur dont il jouit près de Charles-Quint. Envoyé en Espagne en 1525, il fut

' Granvelle eut de son mariage avec Nicole Bonvalot, quatorze enfants : trois moururent en bas-âge; onze lui survécurent : six filles, toutes mariées avantageusement, et cinq fils : Antoine, le fameux cardinal de Granvelle; Thomas de Cbantonnay, comte de Cantecroix; Jérôme de Champagney. baron d'Autremont ; Charles, abbé de Favernay; et Frédéric, qui prit, après la mort de Jérôme, le nom de Champagney.

* Lettres patenles du \ 5 décembre K 524. Compte de J. de Marnix {n° 1800). f vij «iij.

»/6id.,f"ix»

aussitôt employé dans les négociations du traité de Madrid, et l'empereur le députa ensuite en France, pour surveiller l'exécution de ce traité. La mauvaise foi de François IM abrégea cette mission. A son retour, Granvelle fut appelé à assister Gattinara, et le remplaça durant la dernière maladie du grand chancelier1.

Apportant une extrême habileté dans le maniemeut des affaires, un sens droit, des vues élevées dans leur appréciation, Granvelle fut incontestablement un des plus judicieux ministres de son époque. Il dut à ses talents supérieurs la durée extraordinaire de son crédit, qui s'étendit à tous les membres de sa famille. Charles-Quint, doué, au plus haut degré, de l'art, si précieux pour les princes, de discerner le mérite spécial des hommes qu'ils emploient, lui accorda la plus large part de sa contiance; il l'emmena dans la plupart de ses expéditions et de ses voyages, et le chargea de ses négociations les plus ardues. Il l'appelait son premier conseiller, et discutait souvent avec lui des heures entières avant de résoudre une question 2. « Personne, écrivait-il à son fils, n'entend mieux les affaires de mes états, que Granvelle, particulièrement celles qui concernent l'Allemagne, la Flandre, les deux Bourgognes, et les négociations avec les rois de France et d'Angleterre 3. » En proie à la maladie de son époque, s'il dirigea avec habileté les affaires de son maître, il eut soin de ne pas négliger les siennes; et l'établissement de ses nombreux enfants, l'accroissement de sa fortune, ne le préoccupèrent pas moins que le soin d'agrandir la puissance de l'empereur. Il eut peu de relations directes avec les peuples des Pays-Bas, qui imputèrent, non à

■ Cons. l'abbé Boisot, Projet de la Vie du cardinal de Granvelle. — II. Ch. Weiss, Kolice sur Granvelle.

» RHation de B Navagero, I. c. — 1 Papiers d'état de Granvelle, I, H9.

ce ministre, mais aux conseillers de la régente, les mesures despotiques de leur souverain. En Allemagne, au conlraire, on attribua à Granvelle les empiétements de Charles-Quint sur la constitution germanique, les violences et les perfidies commises envers les protestants, et son nom y fut en horreur.

Après ces ministres venaient cinq seigneurs des Pays-Bas, a qui Charles-Quint accordait une confiance dont ses autres conseillers se montrèrent souvent jaloux. C'étaient Henri de Nassau; Adrien de Croy, récemment créé comte de Rœulx (24 février 1530); le marquis d'Aerschot, Philippe de Croy ; le seigneur de Praet, Louis de Flandre ; et Philippe de Sainte- Aldegonde, seigneur de Noircarmes'. « Aucun ministre ne jouit d'autant de faveur et d'autorité que le comte de Nassau, dit, en 1532, un ambassadeur de Venise; il aurait bien plus d'autorité encore, s'il voulait prendre en mains le timon des affaires et user de son crédit, car Sa Majesté l'aime et le respecte beaucoup; mais il ne semble pas se soucier de gouverner. Il se contente d'assister aux conseils présidés par l'empereur et d'y exprimer librement son opinion 2. » Le seigneur de Praet, tout dévoué a Nassau, fut employé dans la plupart des négociations avec l'Angleterre et la France. « On prétend, rapporte le même ambassadeur, que ce seigneur n'est pas fort bien vu dans ce dernier pays, parce qu'il n'a jamais voulu accepter du roi très-chrétien ni pension, ni présent. En revanche, l'empereur lui témoigne une vive affection; il l'a prouvé. en donnant à de Praet, simple gentilhomme, le collier de la Toison d'or, ce qui fut considéré

• Il ne faut pas confondre ce nom de famille de Sainte-Aldegonde avec la seigneurie de Mont-Sainte-Aldegonde, qui plus tard passa momentanément daos la famille des de Marnix.

• Relation de N. Tiepolo.

comme une grande marque d'honneur. » Le comte de Rœulx, avait jusqu'alors consacré toutes ses facultés à la diplomatie, et justifié la confiance de son maître par l'habileté qu'il déploya en détachant le connétable de Bourbon de la France; il brillera bientôt sur un autre théâtre. A partir de cette époque ce seigneur et le marquis d'Aerschot s'occuperont particulièrement des points ayant trait à la guerre; quant à de Sainte-Aldegonde, il ne fut guère, parait-il, employé dans les affaires '. Sur la scène politique parut alors aussi un homme qui s'était fait remarquer dans les rangs secondaires de l'administration : Jean Hannaert, nommé d'abord secrétaire du prince d'Anhalt, en 1507 2, appelé ensuite aux mêmes fonctions près de Maximilien et du jeune souverain des Pays-Bas3, nommé enfin secrétaire du conseil privé, receveur de l'Épargne, bailli de Ninove, et récompensé de ses services par la croix de chevalier de l'ordre de Saint-Jacques. 11 avait épousé une riche héritière, Marguerite dame de Liedekerke, vicomtesse de Lombeke, fille d'Adrien Vilain \ et, grâce aux titres que lui avait apportés sa femme, Jean Hannaert put aspirer aux premières dignités de l'état; en effet il ne tarda pas à occuper l'ambassade de Paris, où il trouva l'occasion de déployer, au profit de son maître, sa profonde expérience des affaires.

Lors de la mort de Marguerite d'Autriche, Charles-Quint se trouvait en Allemagne, où l'avaient appelé de graves intérêts. Jugeant l'alliance du pape indispensable à la consolidation de son omnipotence en Italie, alarmé des idées de liberté qu'avait engendrées la réforme, il était sorti des conférences

■ Relation de N. Tiepolo — * Comptes de la trésorerie des guerres, I. c. ' Voir Nég. dipl., I, 454, 464, 5t5; II, 240, 630, 642. » l oir M. Wautem. 1. c., III, 323.

de Bologne avec la ferme résolution d'arrêter à tout prix l'essor des nouvelles doctrines. Malgré l'échec qu'ils avaient essuyé devant Vienne (1529), les Turcs restaient redoutables et se préparaient même à de nouvelles invasions. Heurter de front les princes protestants eût donc été dangereux , et c'était par des moyens tortueux que l'empereur comptait atteindre son double but : se servir de la papauté pour étendre sa puissance et pour usurper le pouvoir absolu. A cet effet, il se borna d'abord à opposer des ligues catholiques aux ligues protestantes, sans remarquer peut-être qu'en entrant lui-même dans les premières, il ouvrait la voie à des guerres civiles. Puis, ne pouvant poursuivre en personne l'exécution de ses desseins, il voulut avoir en Allemagne un lieutenant fidèle et investi d'une autorité suffisante pour le suppléer en son nbsence. Le lieutenant était trouvé, et nul ne convenait mieux à cette mission que le roi de Bohême et de Hongrie. Ferdinand, alors âgé de près de 27 ans, était d'un caractère doux, d'un esprit conciliant, propre à calmer les haines et à désarmer les résistances. Mais, quoique son affabilité lui eût gagné la plupart des princes de l'empire, à peine furent-ils informés de l'intention de le faire élire roi des Romains, qu'une formidable opposition se forma , et c'était cette opposition que Charles - Quint était venu combattre. Son couronnement rendait cette élection légale, et son habileté, sa fermeté triomphèrent de toutes les difficultés. En vain les princes prolestants refusèrent-ils de se rendre au collège électoral convoqué à Cologne (21 décembre 1330) : on se passa de leurs votes, et, au prix de 300,000 ducats, on acquit les voix des autres électeurs En vain, lorsque Ferdinand fut élu.

• Voir les instructions données à ce sujet Staatspapiere, 50.

120 RÉGNE DE CHAftLES-QUINT EN BELGIQUE

(5 janvier 1331), les opposants protestèrent-ils; on ne tint pas plus compte de leurs protestations que de leur abstention, et, le 11 janvier 1531, le nouveau roi des Romains fut solennellement couronné à Aix-la-Chapelle.

Assuré de l'empire, où il laissait un coadjuteur personnellement intéressé à veiller aux intérêts de sa maison, Charles- Quint partit pour les Pays-Bas, d'où il était absent depuis près de neuf ans. Déjà, le 23 décembre 1 530, il avait écrit au conseil privé que, « considérant les grandes charges et frais que ses bonnes villes de par delà avoient supportés pour les guerres passées, et les dommages advenus par les dernières inondations, il ne vouloit pas qu'elles se missent en dépenses pour fêter son arrivée, qui auroit lieu incessamment \ » Son séjour en Allemagne n'avait point été stérile pour ces provinces, et il s'était servi de son autorité impériale pour arrêter diverses mesures d'une haute importance.

De fréquents débats s'étaient élevés au sujet de provisions de justice décernées, par le conseil de Brabant, contre les Flamands qui avaient fait arrêter des Brabançons pour dettes ou pour d'autres motifs. Les uns invoquaient le privilège de la Bulle d'or interdisant à tous princes, juges ou tribunaux do l'empire d'exercer aucune juridiction sur les habitants du Brabant ou de saisir leurs personnes ou leurs biens, pour quelque cause que ce fût 2; les autres prétendaient que la Flandre « n'étoit pas terre de l'empire, mais pays de justice

. 1 M. Gaciiard, Documents inédits, etc.. I, 301.

* Ce privilège octroyé, en 1 349. par l'empereur Charles IV au duc Jean III, avait été confirmé, en H24, par Sigismond, et, en 1512, par Maximilien. On l'appelait bulle d'or, parce qu'il était consigné dans une bulle scellée, prétend-on, d'un sceau d'or. ■ On aurait dû plutôt, dit un auteur allemand (Stuykils, cité par M. De Facqz, Ancien droit Belgique, I, 238, note 4), le nommer bulle de plomb, tant il grevait les états voisins. »

et d'arrêt, et qu'en conséquence ils n'avoienl pas à connaître de ce privilège l. » En 1529, ces débats s'étaient renouvelés à l'occasion de l'incarcération d'un bourgeois d'Anvers (Josse Van de Wouverej, poursuivi pour dettes par un bourgeois de Bruges (Christophe de Landsheere). L'Anversois assigna son créancier devant le conseil du duché et, en vertu d'un arrêt de celte cour, le Brugeois fut emprisonné a Berg-op-Zooni ; en outre, on saisit ses biens *. Les états de Flandre réclamèrent aussitôt et il en résulta « grosse aigreur des Flamands contre ceulx de Brabant. » Le conseil privé, appelé à se prononcer, se borna à reconnaître que « les Brabançons étoient journellement arrêtés pour dettes, en Hainaut, Namur, Luxembourg, Hollande et Zélande, pays d'ancienneté d'empire; » mais en attendant que la question principale fût tranchée, Marguerite interdit au conseil de Brabant toutes poursuites jusqu'à plus ample information 3. Cette mesure ne satisfit point les états de Flandre, et leurs plaintes devinrent si vives que , pour les apaiser, une déclaration de la régente, du 21 mai 1530, accueillit provisoirement leurs réclamations 4.

Les Brabançons protestèrent contre celte décision, el n'ayant pu la faire abroger par Marguerite, ils envoyèrent des députés au chef de l'empire 5. La solution de la question

• Lettre de Marguerite, du 47 décembre 1529. Reg. Correspondance, f° 2H5.

' Préambule de la déclaration provisionnelle du 21 mai 1529. Plac. de Flandre, II, 192-194. — La correspondance de Marguerite établit que celte date est fautive ; cette déclaration est de 1530.

' Lettre du 17 décembre 1529, précitée.

1 Mémoire et instruction par manière d'avertissement, fait par madame en la ville de Malines, le 12» jour de juin l'an 1530. Reg. Correspondance, f» 321. — Hoc. de Flandre, t. c.

4 Mémoire et instruction, etc.

lîi RÉGNE DE CHARLES-QUINT EN BELGIQUE.

était fort épineuse, car elle devait nécessairenent froisser l'une des deux parties. Charles-Quint tourna la difficulté, en se prononçant d'une manière ambiguë. Le 1er juillet 1530, il confirma le privilège de la Bulle d'or, l'entoura de garanties nouvelles, et en confia l'exécution au conseil de Brabant, a qui il donna, à cet eflet, autorité « de procéder contre tous contrevenans de quelque état, condition ou dignité qu'ils fussent, comme contre des rebelles; de les mettre au ban de l'empire; de les priver de leur» droits, rangs, honneurs et dignités; de les condamner à une amende de 200 marcs d'or. * Il déclara, en outre, * que tout ce que cette cour souveraine auroit fait et jugé, en cette matière, auroit la force des actes émanant de l'empereur lui-même ou de la chambre impériale '. » Cette décision, qui donnait une importante extension aux prérogatives de ce tribunal, éveilla de nouvelles exigences chez les Brabançons, et ils prétendirent qu'elle rendait la Bulle d'or obligatoire dans toute l'étendue des Pays-Bas. Mais, lorsqu'ils voulurent s'en prévaloir, on leur opposa des fins de non-recevoir, et, à la suite d'un procès qu'ils intentèrent aux états de Flandre, un arrêt contradictoire prononcé, le 4 janvier 1 532, par le conseil privé, en présence de l'empereur, déclara « le privilège d'or inapplicable aux Flamands, qui avoient droit et estoient en bonne et paisible possession immémoriale, d'user d'arrêt sur toutes personnes laïques, de quelque pays ou contrée qu'elles fussent2. » Ce principe était commun aux autres provinces ; toutes étaient pays d'arrêt, et avaient en conséquence le droit d'appréhender les étrangers comme les indigènes, dans les cas prévus par les lois.

' Reg lot. Pièce* touchant Maastricht [n9 87), aux Archive* du royaume, {•* 1-53. — Plac. de Brabant. |. ii\ . ' Plac. de Flandre, 111, 194.

MARIE DE HONGRIE. lia

Aussi les Brabançons contestèrent-ils la validité de cet arrêt, et, malgré de nombreux échecs, ils ne cessèrent de maintenir l'interprétation qu'ils avaient donnée à l'acte de confirmation de 1530.

Une autre mesure, prise à la même époque, suscita des difficultés plus graves encore. Jadis, les ducs, les comtes, les grands prélats des Pays-Bas , qui étaient feudataires de l'empereur et de l'empire, leur rendaient foi et hommage; de même, à chaque changement de personnes dans la possession des fiefs impériaux, ou à l'avènement d'un nouvel empereur, les princes belges, se trouvant dans cette position, faisaient renouveler leur investiture , formalité nécessaire pour l'exercice des droits régaliens. Afin d'éviter les difficultés occasionnées souvent par l'éloignement des empereurs, ceux-ci étaient représentes par les bourgmestre et échevins de Francfort. Mais depuis longtemps les circonstances avaient détendu ces liens politiques, et le gouvernement de Charles-Quint, qui plus tard les resserra , avait constamment cherché a les briser, pour mieux soumettre les Pays-Bas a sa domination immédiate. Ces tendances soulevèrent de nombreux conflits, et Marguerite, irritée de l'appel intenté devant la cour impériale par le marquis de Rade , au sujet de la terre de Rodemacheren, demanda, en 1526, à Charles-Quint des lettres portant « déclaration qu'il n'entendoit que ceulx du Luxeml>oiirg, ni autres du Brabant, fussent molestés contrairement a leurs privilèges ou autrement. >• — « Si ceux du Luxembourg, de Maastricht, ou d'autre lieu du Brabant, de Hollande, de Zélande, de Namur ou d'autres provinces des Pays-Bas, dit -elle, se trouvoient mis au ban de l'empire contre leurs privilèges, et n'étoient maintenus dans leurs droits, usages et coutumes, je n'aurois plus d'espoir d'en obtenir aides,

ni service, ni de les tenir eu obéissance1. » Charles- Quint notifia dans ce sens sa résolution à son frère et a la chambre impériale , ainsi qu'au marquis de Bade. De plus , il écrivit à sa tante : « Et quand bien même cette résolution ne feroil fruiel, encore ne faudroit-il laisser de garder mon autorité en Brabanl, Luxembourg et ailleurs, autant que par tous bons moyens faire se pourra 2. *»

La même année, un bourgeois de Maastricht, nommé Jean Van Kestelt, appela devant la chambre impériale d une sentence rendue par les échevins brabançons de Maestricht, et obtint diverses provisions, dont il poursuivit l'exécution. Marguerite lui fit enjoindre de cesser ses démarches, et pria Ferdinand d'intimer à la chambre impériale défense de s'immiscer dans cette affaire. Sur leur refus, « désespérée de remède, elle trouva moyen de faire prendre ce Jehan Van Kestelt et de le logier à Vilvorde; » bien que cette mesure exposât les sujets des Pays-Bas à être arrêtés en Allemagne, elle ne relâcha le prisonnier qu'après qu'il eut renoncé à son appel3. Mais il ne fut pas plus tôt rendu à la liberté, qu'il révoqua sa renonciation , se pourvut de nouveau devant la chambre impériale et se réfugia dans le Luxembourg, sous la protection du marquis de Bade, intéressé dans la même question \ De son côté, ce tribunal repoussa la déclaration de Charles-Quint, ainsi que de nouvelles lettres de ce prince (1530) lui interdisant de connaître des sentences rendues en Brabant, lui enjoignant de « délaisser ce pays et ses habiteras <«n leurs privilèges, libertés, possessions et droits. » De plus,

1 Lettre du 20 mai 1526. Reg. Correspondance, î° ta ' Lettre du 26 juillet 1526. Ibid., f» 29. 1 Lettre de Marguerite, du 22 avril 1526. Ibid., (" 3 * lettre de Marguerite, du 15 février 1527. Ibid., fu37.

lis

peu de temps après la réception de ces lettres, il mit au ban de l'empire les échevins brabançons de Maestricht, qui n'avaient pas déféré à des sentences en matière d'appel. Il annonça même l'intention de faire arrêter les Maestrichtois se trouvant en Allemagne. Les échevins n'avaient fait qu'obéir aux ordres de la régente; aussi, promit-elle « de les tenir indemnes de tout ce qui pourrait advenir de leur refus, » et elle pressa Charles -Quint de défendre ses sujets et ses droits, s'il « vouloit prévenir gros murmure et refroidissement d'obéissance par tout le Brabant. » En même temps, l'archevêque de Mayence, en sa qualité de chancelier de l'empire, ordonnait la publication dans le Luxembourg de lettres impériales, « tout comme si ledit pays feust sujet audit empire et du ressort d'icellui. • Marguerite vit dans cet acte un empiétement dangereux ; elle insista sur la nécessité d'y pourvoir promptement et engagea Charles - Quint à profiter de son séjour en Allemagne pour trancher la question. « A cet effet, il faut, dit-elle, révoquer, mettre à néant toutes appellations, provisions, sentences, appointemens accordés et rendus, par la chambre impériale, au préjudice de votre hauteur et au détriment de vos Pays-Bas; il faut lui interdire, d'une manière formelle et absolue , de prendre désormais connoissance de causes ressortissant exclusivement aux tribunaux de ces provinces ». »

Charles -Quint, adoptant cet avis, adressa « des remontrances pertinentes » aux membres de la chambre impériale, et annonça sa résolution de déclarer « nulles et de nulle valeur, toutes provisions et dépèches de justice qui étoienl faites ou qui se feroient, sous le nom et titre d'empereur,

■ l ettres des 6 et M septembre 1530. Reg. Correspondance, f« 333 et 3M

contre et au préjudice de l'exemption et immunité de ses pays de Brabant et de Luxembourg \ » En effet, une bulle impériale du 1er juillet 1530, préalablement soumise au conseil privé 2, détacha « tous ses pays héréditaires des Pays-Bas de la dépendance et de la féodalité de l'empire, avec défense expresse de porter quelque procès, d'appeler ou de recourir, en quelque matière que ce fût, devant la chambre impériale, le siège impérial d'Aix-la-Chapelle ou quelque autre justice de l'empire 3. » Cette bulle, qui séparait aussi entièrement de l'empire les pays situés sur la rive gauche de la Meuse, rencontra une vive opposition à Maestricht ; les bourgeois de cette ville, alarmés pour leurs libertés et soutenus par l'évêque de Liège, bravèrent longtemps l'autorité de l'empereur, expulsèrent les officiers brabançons, et il fallut beaucoup de ménagements pour prévenir une révolte complète 4.

Si délicates que fussent ces affaires, il y avait d'autres points plus importants à régler : c'était de pourvoir au remplacement de Marguerite; c'était surtout de relever l'autorité affaiblie pendant ces dernières années. A cet effet, il fallait asseoir le nouveau gouvernement sur des bases solides, et, pour y parvenir, Charles -Quint voulait examiner par lui-même la véritable situation du pays. II avait jeté les yeux pour la régence sur sa sœur Marie; mais cette princesse semblait peu disposée à se prêter à ses vues. Unie à un homme qu'elle aimait, Marie avait passé sa vie au milieu des plaisirs et des fêtes, jusqu'au moment où le canon

' Lettre de Charles-Ouint, du 7 octobre <&30. Reg. Correspondance, f° 337.

1 Reg. Pièces louchant Maestricht, f° 13.

* Voir chapitre XXXIII.

des Turcs était venu briser son bonheur ; son époux s'était arraché de ses bras, pour aller trouver la mort dans les tristes plaines de Mohacs (29 août 152C). La jeune veuve, réfugiée à Vienne, se serait sur-le-champ retirée en Espagne, pour consacrer ses soins à sa malheureuse mère si les intérêts de son frère Ferdinand ne s'y étaient opposés. Louis II ne laissait point d'enfant, et Marie, après avoir présidé elle-même la diète de Presbourg, où la couronne de Hongrie fut décernée à Ferdinand, avait gouverné le royaume, en qualité de régente, jusqu'en 1 528. Depuis, elle avait séjourné tantôt à Lintz, tantôt à Passaw, tantôt à Augsbourg, repoussant toutes les offres de mariage. Ainsi que sa sœur Isabelle, elle avait été touchée par les principes évangéliques de la réforme (Luther lui avait même dédié un de ses livres), et la veuve de Louis II, menacée de la disgrâce de ses frères, comme elle encourut plus tard le courroux du pape Paul III, qui l'accusa de favoriser les doctrines des novateurs 2, était plus que jamais confirmée dans ses idées de retraite, quand la mort de Marguerite vint traverser ses projets.

Marie était prévenue que Charles-Quint lui destinait quelque grande charge ; et l'on supposait depuis longtemps qu'en cas de vacance, il l'investirait du gouvernement des Pays-Bas.

' • Voire Majesté se rappelle que dès ma viduité, je lui manifestai le désir de me retirer en Espagne, pour m'employer au service de la feue royne madame notre mère. » Lettre de Marie de Hongrie à Charles-Quint, août 4553. Papiers d'état de Granvelle, IV, 469.

■ » Wahrend des Reichstags zu Augsburg, da die Confession ubergeben wurde, liesz sie in ihrcr Wohnung evangelisch predigen; selbstauf der Jagd las sie in der Bibel. Del- Pabst verklagte sie bei dem Kaiser, dasz sie die schmalkaldischen Bundesverwanleu unterstUUte und die Verbindung der katholischen verhindere. » Pfister, IV, 278, cit. de M. Groen Van Prinsterbr, I. c, I, 498, note 2. — loir aussi M. Blcholtz, Geschichte, etc., IX, 44, 42: Wage*aar M. Ai.tmeyer, Histoire des relations commerciales, etc.

Elle avait prié Ferdinand de dissuader l'empereur de ce dessein 1 ; et elle éprouva une vive anxiété, quand le roi de Bohême et de Hongrie lui annonça, le 13 décembre 1550, que très-probablement elle serait appelée à remplacer leur tante. Connaissant l'impérieuse volonté de Charles-Quint, elle ne répondit pas à cette communication par un refus formel : « Il y a à cet égard, écrivit-elle à Ferdinand (26 décembre), beaucoup de pour et beaucoup de contre ; je vous soumettrai mes objections dans notre prochaine entrevue 2. » Par une nouvelle lettre du 29 décembre, elle apprit que sa nomination semblait certaine, et, en effet, le 5 janvier 1831, Charles- Quint lui-même l'informa de sa résolution.

Après lui avoir notifié la mort de la douairière de Savoie, « dont nous avons, disait-il, à déplorer la perte, principalement moi, qui la tenois comme mère, et pour la mute qu'elle me fayt au gouvernement des pays dont elle avoit la charge, » l'empereur ajoutait : « Je ne vous ai pas averti plus tôt de son décès, parce que j'étois certain que le roi notre frère vous en informeroit; d'un autre côté, je pensois vous communiquer plus tôt mes intentions, dont je vais aujourd'hui vous donner connoissance. Pour suppléer à la perte de notre tante, qui m'étoit si nécessaire dans le gouvernement des Pays-Bas, vu mes continuelles absences, il m'a semblé impossible de trouver une personne plus qualifiée que vous. Nul ne m'aidera mieux a supporter cette charge, et en raison de votre aptitude, des causes et raisons qui me sont si connues, je sais que nonseulement vous êtes propre a remplacer la feue gouvernante de ces pays, mais encore que vous y serez plus suffisante et

• M. Gachard, l'Abdication de Charles-Quint. Bulletins de l'Académie, XXI, 2r partie, 918, n. 2.

« Ibid.

idoine. En conséquence, ma bonne sœur, je vous prie, tant qu'il m'est possible, de vouloir accepter ceste charge, pour me faire plaisir, et vous délibérer de partir le plus tost que vous pourrez, aflin que nous soyons quelque temps ensemble, avant que je parte desdits pays. Votre prompte arrivée est nécessaire aussi, pour que, par votre bon avis et conseil, je vous les puisse laisser tels que vous en soyez servie, pour que vous soyez mieux instruite des moyens de les bien gouverner, et pour que nous puissions convenir des pouvoirs que je vous laisserai, car, jusqu'à ce que nous soyons ensemble, je ne pourrai bien résoudre quels ils devront estre. Si j'avois prévu que ceste mort dust sitôt advenir, je vous eusse entretenue à Augsbourg de ceste matière, et ne vous eusse donné ceste peine que d'aller si loin pour retourner. Je vous eusse aussi plus tost escript mon intention, laquelle, dès le premier jour, estoit la même que à présent, si, pour mieux foire, je n avois cru devoir tarder alin d'avoir l'avis de ceulx des Pays-Bas. Certain aujourd'hui qu'ils seront très-aises de ma détermination, j'ai décidé tout de suite de vous en écrire et de vous envoyer le seigneur de Boussu, mon grand sommelier .de corps, qui vous priera de ma part de vouloir accepter cette eharge et de partir le plus tôt que possible vous sera, afin que nous soyons tant plus ensemble. »

Puis il rassura la princesse sur ses craintes d'être obligée de se remarier : « Vous pouvez bien voir le contraire, continuait-il, puisque je vous prie de prendre cette charge, car, de toutes les autres causes qui à ce me meuvent, n'est la moindre votre détermination de rester veuve. Dès qu'ici l'on a su ma résolution , plusieurs qui tournoient à parler de mariage, ont dit s'en vouloir déporter, veu que pour cette raison, y avoit moins d'apparence qu'auparavant. En m'exprimant vos appré-

hensions à cet égard, vous avez paru craindre aussi que je n'eusse quelque fâcherie au sujet des propos que nous eûmes, lors de notre séparation, touchant la foi. Je vous dirai que bien qu'il me desplaise de la mort de madame nostre tante, je suis charmé qu'il se soit offert une occasion de vous montrer que je n'ai de vous, en telle ni moindre chose, nulle mauvaise estime. Soyez sûre que si j'en avois la moindre pensée du monde, je ne vous voudroîs non-seulement confier telle chose, mais encore je ne sais si je vous pourrois ou sçaurois porter l'amour de frère que je vous porte. Vous pouvez être tout assurée, et ainsy vous prie le croire, que je n'y ai nulle créance, ni pensée. Quant a vos serviteurs, vous savez ce que je vous en dis : qu'il me sembloit suffisant, vu la confiance que j'avois et que j'ai en votre constance, qu'il étoit bien qu'ils se tussent, et s'ils vous parloient des nouvelles doctrines ou que vous appreniez qu'ils en fussent entachés, que vous les châtiiez ou les chassiez. A ceste heure, ma soeur, ce qui se tolère en Allemagne, se souffre ou s'y tient pour légier, dans les Pays-Bas, il ne convient en aucune façon du monde le souffrir. Il y en a déjà plus que besoin seroit qui, en faire, en dire ou en pensée, sont entachés de ces doctrines; or, si d'aventure, vous y ameniez quelqu'un qui le fust, et qui infectât lesdits pays de nouveautés, comme ils ont déjà failli l'être, ce à quoi nous n'avons remédié qu'à force de chastoy ; si sous votre gouvernement le semblable ne se faisoit; si les vôtres les infectoient de nouveau, vous n'en auriez seulement le bruyt, mais aussi la charge, car un chacun diroil que vous avez amené avec vous ceux qui telle chose auroient faite, et que partant de chastoy n'y étoit remédié.

» D'un autre côté, cette nation ne voit pas volontiers les étrangers, surtout auprès de celui qui a charge de les gou-

verner. Il me semble donc qu'il convient, et je vous en prie, de laisser derrière vos principaux serviteurs, notamment ceux qui pourroient être suspects d'hérésie. Afin que vous sachiez ceux que l'on m'a signalés, je vous désignerai votre maître d'hôtel, votre chambellan, votre prédicateur, votre aumônier, votre dame d'honneur. S'il en est d'autres, je vous prie de faire de même, car le roi notre frère pourra vous faire accompagner jusques dans les Pays-Bas, et lorsque vous y serez arrivée, vous prendrez gens dudit pays, tant hommes que femmes, pour remplacer ceux que vous aurez laissés; ceux des Pays-lias en auront un grand contentement, et aux serviteurs dont vous vous séparerez, il vous sera loisible de donner des charges dans les pays et biens que vous avez par delà. Je vous prie aussi de ne promettre aucun office près de votre personne, ni rien de ce qui touche ces pays, avant de nous être trouvés ensemble; car étant libres vous et moi, , nous serons mieux à même d'aviser à de bons choix, à quoi je m'efforcerai de vous bien conseiller, afin que nous puissions tant mieux, vous, exécuter le bon vouloir que vous avez de bien faire en toutes choses; moi, vous montrer celui que je vous porte '. »

Les termes dans lesquels Charles-Quint demandait ce sacrifice, n'étaient point propres à mettre fin aux hésitations de sa sœur : il devait être cruel à la veuve de Louis II d'abandonner des serviteurs affectionnés; d'étouffer les doctrines qui avaient pénétré dans son âme; de devenir un instrument d'intolérance et de persécution. Aussi, bien qu'alors les volontés de Charles- Quint fussent des lois pour tous les membres de la famille impériale; malgré les instances de Ferdinand, la princesse

' M Gâcha un. Anal. Mit., 381.

resta longtemps indécise. Ce fut le 29 janvier seulement qu'elle informa le seigneur de Boussu de son acceptation. Reconnaissante « de l'honneur et bonne confiance que son frère lui témoignoit, et sans méconnoitre son insuffisance, tant en raison de sa folie , jeunesse et inexpérience des affaires que de sa santé, » elle se déclara prête à obtempérer à ses volontés. Elle ajouta qu'elle partirait aussitôt après l'arrivée du roi des Romains à Lintz, et promit de réduire sa suite à quelques anciens serviteurs indispensables à son service. « Leur présence, dit-elle, ne m'empêchera pas d'être servie de ceulx du pays tant entour de ma personne que autrement, car, combien que j'aie esté longtemps en autres contrées, je n'ai eu pour elles toute la bonne affection que j'ai conservée pour les Pays-Bas; on a pu le voir, puisque je n'ai jamais été sans avoir près de ma personne des serviteurs de ces provinces. Je renoncerai pour lui obéir aux personnes désignées par l'empereur, quoique je ne me sois jamais aperçue qu'elles fussent autres que bons chrétiens vivant selon la constitution de l'église. » Elle demanda seulement à conserver, durant son voyage, son maitre d'hôtel et sa dame d'honneur, parce qu'elle ne voulait pas prendre a son service des femmes étrangères, et qu'il lui serait difficile de se procurer en route un autre maitre d'hôtel. Quant aux affaires intérieures des Pays-Bas : « Comme le tout est en trouble , dit-elle , j'aurai bien de la peine à leur donner commandement et information de ce qu'ils doivent faire; je n'aurai personne à qui en communiquer; la despêche viendra toute sur moi, et ce me sera grant rompement de teste. — Et, ajouta-t-elle en parlant de l'empereur, je viens seulement le servir et lui obéir, car certes sy je pouvois faire selon ma volonté, ce ne seroit pas de m'entremettre en d'aussi grandes affaires , pour les causes

dessus dites. J etois bien délibérée au contraire de me retirer et servir Dieu qui seroit, a cette heure, ma vie ; mais puisque sa volonté est telle, me mets entièrement en ses mains lui suppliant en telle et si bonne recommandation nïavoir que j'ai ma fiance en lui. » Enfin , comme elle ne pouvait partir sans argent, et que l'état de ses affaires en Hongrie ne lui permettait pas de s'en procurer, elle pria Charles-Quint de lui envoyer des fonds, s'il voulait qu'elle se conformât promptement à ses désirs

C'était durant son séjour à Cologne sans doute que Charles- Quint s'était enquis des dispositions des Pays-Bas, au sujet de la nouvelle régente qu'il comptait leur donner, car ce fui seulement après avoir écrit a sa sœur, qu'il se rendit dans ces provinces. Il arriva à Maestricht le 1 5 janvier 1 55 1 ; passa les journées des IC et 17 à Liège; celles du 18 au 20 à Huy, celles du 21 et du 22 à Namur 2, où « après certain esbattement du jeu d'eschasse fait pour récréer ledit seigneur Empereur, en la chambre où il estoit sur le grand marché, » il créa chevalier le brave Henri de Wilere, seigneur de Grandchamp \ Il vint coucher le 23 à Wavre, et fit le lendemain son entrée a Bruxelles 4. Les provinces y avaient envoyé des députations pour le féliciter sur son retour, qui fut célébré par de grandes fêtes. Leur bruit n'étouffa point les mur-

■ Mémorial jx)ur respondre a monsieur île Boussu, de la part de la reine de Hongrie. Reg. Correspondance, f» 389.

• Les prélats, les nobles et les officiers du comté allèrent le recevoir aux frontières du comté. Lettres du 17 janvier 1531. Compte d'Antoine de Berghes, f* xx\*° — Voir la Helalion de la venue de Charles-Quinl. a Xamur, M. Gâcha». Anal, hist., 1. c, V, 324.

1 Helalton précitée.

» Itinéraire tracé d apres le compte de Henri Stercke. par M. Gachard. Rapport tur les Archives de Lille, ibti

mures 1 ; leur pompe ne voila point les misères de ces contrées, ruinées par les guerres, désolées par la stérilité et par la cherté des subsistances 2.

Un des premiers soins de l'empereur fut de convoquer les étals généraux à Bruxelles 3. Le but de cette convocation était facile à entrevoir. Comme le disait Marie de Hongrie, les affaires étaient fort embrouillées, et pour les débrouiller il fallait obtenir de nouveaux sacrifices du pays. Il résulte d'un rapport du collège des finances, que du 1,r juillet 1520 au 31 décembre 1530, les recettes du trésor s'étaient élevées a la somme de 15,1 13,493 livres de quarante gros monnaie de Flandre (environ 320,000,000 de francs, valeur actuelle 4). Les revenus du domaine avaient produit : 2,509,044 livres 7 deniers; — les parties extraordinaires 1,052,752 livres 10 sous 3 deniers; — les aides du Brabant, 2,743,231 livres 10 sous 11 deniers; — celles du clergé de ce duché, 20,388 livres 12 sous 3 deniers; — celles du Limbourget des pays d'Outre-Meuse, 30,350 livres; — celles du Luxembourg, 38,460 livres 6 sous; — celles de la Flandre, 3,015,404 livres 13 sous 9 deniers; — celles du clergé de ce comté, 63,890 livres; — celles de Lille, Douai et Orchies, 272,800 livres; — celles de l'Artois, 573,658 livres 15 sous 5 deniers; — celles du Hainaul, 560,716 livres 13 sous 4 deniers ; — celles du clergé de ce comté, 96,600 livres; —

■ >. De IJauduwin Godelet, demoranl à Libertenges, lequel al esté prisonnier ;iu rhasteau de Genappe, pour ce qu'il avoit proferel paroles deshonnestes de I empereur notre sire, trente karolus. - Compte de Philippe d Orley, précité (n» 4i843), de 4530-4531, (• v ««.

1 Lettre de Charles-Quint, du 25 novembre 4534. t'.orrespondenz, I. 606.

• Lettres du 6 février. Compte d'Antoine de Berghes. — Hep. des états de Hainaut, cité par M. Gachard. Lettre aux questeurs

celles de la Hollande, 1,755,601 livres M deniers; — celles de la Zélande, 614,500 livres; — celles du comté de Namur, 80,450 livres; — celles de Malines, 54,294 livres 15 sous; — celles de Tournai, 10,700; — celles du Tournaisis, 52,000 livres, — et celles du clergé de cette province 1,600. Enfin, par des ventes de rentes on s'était procuré 1,016,051 livres 4 sous, et par des emprunts, obligations, etc., 405,888 livres 12 sous 4 deniers '.

Il ne restait pas un denier en caisse, et un fait récent venait encore d'attester le discrédit du gouvernement. Sans tenir compte de l'état du pays , ni des représentations réitérées de Marguerite , à qui les traites envoyées de Gênes avaient arraché de si légitimes murmures, Charles-Quint, au mois de novembre 1530, avait disposé, par nouvelles lettres de change, d'une somme de 41,000 écus d'or qu'il devait payer a des marchands allemands, les Fugger et les Welser. Il avait invité, en outre, sa tante a lui envoyer à Cologne 9,000 écus d'or, et avait dressé « un état contenant la quote et portion à laquelle il avoit taxé plusieurs de ses officiers et serviteurs l>our respondre et s'obliger èsdils 41 mil et 9 mil escuz. »

Lorsque cet ordre parvint au gouvernement des Pays-Bas, la princesse venait de mourir, et le collège des finances *e trouva fort embarrassé d'v satisfaire. Il demanda aux facleurs des Fugger et des Welser un sursis jusqu'au 15 juillet 1551, en alléguant la mort de la régente et le peu de chances d'obtenir de nouvelles aides avant l'arrivée de l'empereur. Mais les facteurs prétextèrent l'ordre exprès donné par leurs patrons de recouvrer ces créances à l'époque fixée. Le collège s étant alors adressé à Gérard Sterck et a Lazare Fugger.

' lievenu* et dépenses de Charles-Quint , ! S:?»»- 1330

courtiers à Anvers, pour obtenir 30,000 écus sur obligations des personnes désignées par l'empereur, ils « respondirenl que quelques sûres obligations qu'on leur baillât, ils ne sauroient recouvrer un florin. Tous les facteurs des marchands allemands établis à Anvers a voient défense de leurs patrons de besogner avec aucun des gens de l'empereur en façon quelconque, à moins d'avoir lettres patentes dépêchées en la chancellerie de Brabant , contenant que , — nonobstant certain mandement de sa majesté impériale publié en Allemagne et prescrivant la confiscation des biens de ceulx qui ne voudroient adhérer a la détermination prise par elle sur le fait de la foi, — les biens qu'ils pourroient avoir dans les Pays-Bas ne pouvoient être confisqués. » Encore voulaientils que ces lettres fussent ratifiées par l'empereur lui-même. A cette condition seulement ils consentaient à avancer de l'argent « sur bonnes obligations, d n'admettant point comme telles la garantie du collège des finances, « dont les membres estoient déjà si chargés qu'on savoit tous leurs biens insuflisans pour couvrir les obligations qu'ils avoient signées. » Chercher d'autres prêteurs était impossible, alors qu'on ne pouvait même pas acheter à crédit « plusieurs parties de drap de soie, de laine et autres, » demandées par l'empereur, pour le couronnement de son frère. Le collège des finances eût bien voulu hypothéquer les terres que François Ier venait de transporter à l'empereur; mais celui-ci s'y refusa, et, pour obtenir des fonds, il fallut se résoudre à délivrer les lettres de sauvegarde réclamées par les marchands allemands '.

Le 2 mars, Charles-Quint, entouré d'une cour brillante, ouvrit la séance des états généraux, dans la grande salle du

• Lettre du collège des finances, du H décembre 1330. Reg. Corresp., f» 367.

palais de Bruxelles. Le chef du conseil privé, Jean Carondelet, lut d'abord un exposé de tous les actes de l'empereur depuis son départ des Pays-Bas. Ensuite il remercia les états de leur concours pécuniaire, et entra dans des détails sur la multiplicité des affaires survenues depuis l'avénçment de ce prince; sur les dépenses quelles avaient occasionnées; sur les dettes qu'il avait dû contracter, pour y pourvoir. Enfin, il insinuait, en termes vagues, la nécessité de nouvelles aides. Laudiencier, Laurent du Blioul, organe des états, répondit à ce discours; puis un héraut d'armes annonça que l'empereur désirait entretenir les députés de chaque province en particulier. Dans cet entretien, qui eut lieu le même jour, Charles-Quint leur indiqua le chiffre de ses prétentions. II demandait au Brabant 1,200,000 couronnes; à la Hollande 000,000 florins; aux autres provinces des aides proportionnelles; il promettait d'employer le tiers de ces aides, payables en six ans, à rembourser les capitaux des rentes créées sous la garantie des villes, un second tiers à la solde des garnisons, le reste à l'acquittement de ses propres dettes. Avant de se séparer, les états résolurent d'offrir à l'empereur une tapisserie de Bruxelles représentant la bataille de Pavie : « Le sujet, dirent-ils, doit lui être agréable, car il lui est en quelque sorte personnel ; nous espérons donc qu'il n'en sera pas de ce présent comme d'autres, dont il s'est défait »

Les demandes de Charles -Quint furent en général mal accueillies dans les provinces. Si les nobles et les bonnes villes du Hainaut consentirent sans difficulté à fournir

1 M. Gachard, Des anciennes Assemblées nationales. — Registre mémorial de 1528-1532, des Archives de Bélhune. É. Gachet, Rapport sur sa mission littéraire en France, pièces justificatives, L c, 406. — Beg. Aert Van der Ooes, adann. 1531, 295.

fi.

annuellement 48,000 livres de 20 gros, pendant six ans (mars 1531) \ il fallut des convocations réitérées des états de Namur pour en obtenir une aide annuelle de 0,000 livres, durant le même terme (15 mars 1531) 2 ; c'était 1,000 livres par an de plus que l'aide volée en 1520. Les états de l'Artois accordèrent la somme pétitionnée; mais ils ajournèrent toute décision à l'égard d'une autre aide de 12,000 livres réclamée pour les fortifications de Bapaume et de Hesdin '. Le Brabant réduisit l'aide à 1,200,000 carolus (19 avril)4. En Hollande l'opposition fut plus grande. Ruinée tout à la fois par les dernières guerres, qui lui avaient coûté 1,700,000 florins ( non compris les capitaux de 20,000 florins de rentes dont elle s'était chargée), par les inondations que la pénurie de ses finances ne permettait plus de prévenir, par la décadence de villes naguère florissantes, qui maintenant, telles que Delfl et Gouda, étaient abandonnées, par le chômage de la plupart de ses manufactures, par les entraves apportées à son commerce assujetti à une foule d'impôts, et par l'obligation récemment imposée aux négociants d'acheter des licences pour l'exportation des marchandises de la Baltique, «•ette province se déclara d'abord dans l'impossibilité de rien accorder. Enfin, fatigués d'incessantes convocations, les états proposèrent une aide de 80,000 florins. Mais Charles-Quint en voulait 600,000, et sans s'arrêter à leurs doléances, il

' Compte de Jean de la Croix, receveur général des aides de Hainaut (n« 46474}. Archives du royaume.

' Compte d'Antoine de Berghes, f» xxxiij »°. — Compte de Jean Sterke, receveur général des domaines et des aides au comté de Namur (n° 46658), aux Archiva du royaume.

1 Registre mémorial, précité.

' L'acte d'acceptation de l'empereur est daté du 8 juillet 4531. Reg. int. Acte$ et affaires traités par les étals de firabant (n°672), aux Archives du

royaume, f°» j et iij.

sut amener les Hollandais à se soumettre à ses volontés. Ils obtinrent, en compensation, l'abolition des droits perçus sur les grains de la Baltique, et la suppression des licences '.

Le 14 mars, l'empereur se rendit à Louvain à la rencontre de sa sœur Marie ". Il amena ensuite cette princesse à Matines, et durant leur séjour dans cette ville (17-19 mars), il créa chevaliers deux membres du magistrat, Philippe Schoof et Gérard Vander Aa \ Puis, après avoir visité successivement Anvers (20-23 mars), Gand (24 mars-2 avril) et Termonde (3 avril), il revint à Bruxelles (4 avril) \ Il y trouva le duc de Strozzi, chargé de recevoir, au nom d'Alexandre de Médicis, l'investiture du duché de Florence. Cette cérémonie eut lieu avec beaucoup de pompe et fut marquée par des fêtes somptueuses. Il y eut, entre autres, des joutes sur la grand'place (1er mai); Charles-Quint y courut la lance, avec peu de succès; mais « s'il ne fut pas heureux, dit la chronique, la faute en fut à son cheval. » Le comte d'Arenberg, Éverard de la Marck, y fut désarçonné, meurtri dans sa chute, et périt des suites de ses blessures5.

Au milieu des fêtes, Charles-Quint ne perdait point de vue le but de son voyage aux Pays-Bas. De la mi-juin jusqu'à la fin de novembre, il ne quitta plus Bruxelles6, méditant sur les questions administratives qu'il avait chargé sa tante de faire étudier ; travaillant avec Marie de Hongrie, qu'il fallait initier a

* Séances des états de Hollande, des 48, 49 , 28, 29 mars, 24 avril 4531. Hey Aerl l'an der Goes.

' Compte de Jean de Douvrin (n« 4834), f> iïij " viij - Itinéraire précité.

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