TROUBLES DE GRENADE
une iofraclioD au traité, puisque les Mores devaient tant y gagner, au point de vue de leur salut éternel ; elle était d'ailleurs indispensable pour assurer ^ jamais la tranquillité et la sécurité du royaume.
Hais ces considérations, c toutes justes et saintes qu'elles fussent, > pour emprunter les expressions d'un dévot Espagnol, ne purent convaincre les souverains, qui résolurent de tenir leur parole; les moyens de conciliation employés alors, des relations plus longues et plus intimes avec les chrétieos, pouvaient seuls légitimement, à leurs yeus, réaliser leurs espérances. Aussi les voyons-nous dans les difiërenlesordoanances rendues jusqu'en i499, respecter les usages les plus ordinaires des vaincus *, et n'engager ceux-ci à se convertir qu'eu lenr promettant une amélioration dans letu* position *.
Parmi ceux qui réclamaient des mesures plus actives se trouvait l'archevêque de Tolède. Ayant suivi la cour à Grenade, dans l'automne de 1499, Ximeoès eut l'occasion de communiquer ses vues !) Talavera, auquel il demanda de prendre part à l'œuvre de conversion; celui-ci, heureux de s^adjoindre un aussi puissant auxiliaire , y consentit modestement. Ferdinand et Isabelle partirent, peu de temps après, en novembre 1499, pour Séville; mais, avant leur départ, ils enjoignirent aux prélats d'observer la politique de
■ Dut k pisgtnatiqae datée de Greoade, 30 octobre 1199, et interdilant d'une muiière abaolae l'nasge de la soie, nne exception fat faite eu ^Teoi des Mores, dont les robes étaient habituellement de cette étalk, dam les clasges riches.
'Uneantieloi, daSl octobre 14S9, poui^nt à eeqoe les enfants moree qoi araient embrassé le ehriatianiame ne fussent pas déshérités par leni» parents et assura, en outre, aux femmes converties use partie des biens qni avaient échu à l'£tat, après la conqnéte de Grenade.
ISO RÈGNE DE FERDINAND El d'I^ABELLC.
modération saivie jusque-lii et d'éviter surtout de dooner aw Mores le moindre styet de mécooteDteineDt.
Les souverains s'avaient pas plus tôt quitté la ville, que Ximenès invita quelques-uns des principaux alfagtm on docteurs musulmans it une conférence, dans laquelle il exposa, avec toute l'éloquence doul il était doué, les vérités sur lesquelles se fondait la foi chrétienne et les erreurs qui formaietit le fond de leurs croyances. Poiu' augmeoter l'eflèt de ce discours, il fit de magnifiques cadeaux aux assistants; c'étaient le plus souvent de riches et précieux objets de toilette , très recherchés de tout temps par les Mores. Cette tactique répétée finit par produire des résultats; fnreot-ils dos à l'éloquence du prédicateur on aux présents qu'il di^buait si généreusement, on ne le dit pas. Il est twitefois ^o~ bahie que les alfaquù trouvèrent qu'il y avait plus d'agréments et de profit à se convertir qu'ils ne l'avaient cru auparavant; car ils se déclarèrent tous, l'un après l'autre, convaincus de leurs erreurs et prêts à les abjurer. L'exemple de ces savants docteurs fut bimtôt suivi par les fidèles i^ocants; il n'y eut pas moins de quatre mille individus, dit-op, qui se présentèrent en un seul jour pour recevoir le baptême, et Ximenès, ne pouvant les baptûer un à un, dit recourir i UB expédient familier aux missionnaires chrétiens et arrosa celte multitude avec un goupillon.
Jusqoe-là tont allait bien ; l'éloquence , les lai^sses de Tarchevéque de Tolède, qui, à force de tibéraKtéB, s'eedetta pour plusieurs années, amenaieat dans le bercail une foule de prosélytes. Il y avait, il est vrai, des musulmans qui considéraient ces actes comme une infraction, sinott i la lettre, du moins à l'esprit du traité de capitulation, par Teqœl le vainqueur paraissait s'être interdit, non seulement d'em-
trocblss de grc:iadb. m
ployer la force, mais même de recourir à des séductions ponr convertir les vaincDs; plasieurs, y compris qaelqnes-uns des principaoK habilants, s'effcffcèrettt d'eatraver les progrès d'une déreclion, qat semblait devoir être bieotAt générale. MaîsSimenës, dont le zèle s'était enflammé au plus haut poiot dans rivresse do succès, n'était pas homme i reculer devant une opposition, si Tormidable qu'elle ftil, et, s'il avait jusqu'alors respecté la. lettre du traité, il se montra prêt 3i violer ouvertement et sans crainte celui-ci, pour frapper ceui qui préteudaieut traverser ses desseins.
Parmi ceux qui faiRSieut l'opposition la plus active était rto noble more, nommé Zegri, homme très instruit et jouïS' sant d'une grande considération it Grenade. Ximenès, après avoir inutilement recouru à tous les moyens, au raisonna ment el aux cadeaux, pour gagner cet infidèle obstiné, le fit gwrder k vue par un de ses officiers, appelé Léon, < un véritable lion , > dit ironiquement un historien , ■ de caractère autant que de nom ; > il avait ordonné k celui-ci de traiter son prisonnier de manière k lui dessiller les yeux. L'officiW obéissant exécuta fidèlement ces ordres, et, après avoir mis MU prisonnier aux fers, pendant quelques jours, sans lai donner !i manger, il put le présenter, converti selon toute apparence et ayant un air humble qui contrastait singulièrement avec son ancienne attitude , fière et hautaine. Zegri , témoignant la plus respectueuse obéissance ii l'ardtevéqué, nnforma que, c ta nuit précédente, il avait eu une révélation d'Allah, qui avait daigné l'éclairer sur ses erreurs et lui avait ordonné de recevoir sur-le-champ le baptême ; > en même temps, montrant son geôlier, il fit * plaisamment > nue observation : ■ Votre révérence n'a qu'à lâcher ce Uon dans lepeupte, et.jele jure,il n'y aura plus, dans quelques jours
Itt RËCNE UE FERDINAND ET d'iSABELLB.
d'ici, un seul musalmao dans la TÏIIe ^ > < C'est ainsi, ■ s'écrie le pieux Ferreras, t que la Providence fil, dans les ténèbres d'un cachot, luire aux jreux de l'infid^e la lumière de la vraie foi! >
L'œuvre de conversion fit dès ce moment de rapides progrès, car la terreur s'ajoutait aux autres stimulants. Ximenès, dans l'ivresse du triomphe, résolut alors d'anéanlir, non pins seulement la fausse religion, mais les livres dans lesquels elle était enseignée. Il lit donc réunir en un monceau, pour les brûler sur une des grandes places de la capitale, tons les manuscrits arabes qu'il put se procurer. La plupart étaient des exemplaires du Coran on des ouvrages qqi se rattachaient sous un rapport quelconque à la théologie ; un grand nombre d'autres cependant traitaient de différents sujets scientiûques. Presque tous étaient magnifiquement écrits, richement reliés et ornés, car les Arabes d'Espagne surpassaient tous les autres peuples de l'Europe dans les arts de luxe. Mais ni la beauté de lenr reliure ni leur valeur intrinsèque ne purent effacer, anx yeux de l'impitoyable inquisiteur, la souillure, de l'hérésie qui infectait ces livres; Xioienès n'eu épargna que trois cents relatifs à la médecine, science dans laquelle tes Mores excellaient à cette époque, tandis qu'elle était ignorée dans le reste de l'Europe. Il fit cadeau de ces volumes à son université d'Alcala et livra sans exception aux flammes tons les autres, an nombre de plusieurs milliers.
Ce déplorable auto-da-fé fut, qu'on ne l'oublie pas, ordonné non par- un barbare ignorant, mais par un prélat
' Zegri prit le nom de baptême da Grand Capitaine , Gonzalo Hermadez, dont il avait éprouTé la bravoure dans une rencontie avec celni-â dans la v^a de Oienade.
TROUBLES DE GREKABE. 113
lettré, qui, dans ce temps même, employait ses immenses rerenns k publier l'œavre littéraire la pins étoonante de cette époque el à doter la plus savante uoiversilé d'Espagne. n ent lieu, non au milieu des ténèbres du moyen âge, mais an commencement du sn" siècle, chez une nation éclairée qui devait aux Arabes les progrès qu'elle avait faits elle-même dans la civilisation. C'est le pendant du crime attribué à Omar *, huit siècles auparavant, et il pronve que le fanatisme est le même dans toutes les religions et dans tous les temps.
Les suites fanestes de cet acte de violence continuèrent à se faire sentir longtemps après qu'il ent été commis. Ceux qui purent cacher les manuscrits qu'ils possédaient attendirent une occasion favorable pour les envoyer hors d'Elspagne, et des milliers de livres furent secrètement transportés en Afrique. C'est ainsi que les productions de la littérature arabe devinrent presque introuvables dans le pays même où celle-ci était née, et cette civilisation jadis si Qorissante dans la péninsule, îi ane époque même de barbarie, déclina pen à peu , faute d'aliments. Tels furent les déplorables résultats de cette proscription littéraire, plus désastreuse à an point de vue que les persécutions dirigées contre les hommes, car la mort d'un individu ne peut guère influer sur tes destinées de la génération suivante, tandis que la destruction d'un livre ou , en d'autres termes, la disparition de l'idée revêtue d'une forme durable, est un mal irréparable, qni sera toujours ressenti.
• L'argomentalàoii de Gibbon , û elle n'ébranle pu le fondement de tonte l'histoire de l'inoendie de la bibliotbàque d'Alesajidrie , peut aa mfflUB bire douter légitimement de la TKleor et da nombre prétendu des ouvrages détroits.
m RËGNB DE FERDINAND ET D ISABELLE.
La rigueur avec laqu^ Xiioeaès faisait exécuter ses mesures finit par iospirer<de sérieuees inquiétudes à ou grand Bombre de ses compatriolas, plus prudents et plus modérés, qui habitaient ta ville; Us prièrent l'ardievëque d'agir avec pins de douceur, lui faÎBanl obserrer qu'il eafreignail ouvertement le traité et que des conversions forcées ne pouvaient pas être durables. L'inflexible prélat répondit < qa'une politique plus douée pouvait convenir dans d'autres clrconslaaces, lorsqu'il s'agissait d'intérêts mondains, mais non lorsque l'&me était en jeu; qu'il fallait, qi l'on ne pouvait Vj attirer, pousser l'iafidèle dans la voie du salut, et qu'il ne pouvait se relâcber de ses efforts au moment même où il avait ébranlé le mahométisme près de tomber. > Il poursuivit donc résolument ses projets.
Mais à la Un la patience des Mores eux-mêmes, qui avaiâit po jusqu'alors se sonmettre à l'oppression , commença k se lasser. I.es signes de mécootentement n'échappaient pas à des yeux moins pénétrants que ceux de l'arcbevéque de Tolède, mais celui-ci était étourdi, aveuglé par le succès. Au miliea de cette surexcitation des esprits, un incklent amena une explosion.
Trois serviteurs de Ximenès avaient été envoyés en commission dans l'Al^iicya , quartier habité eidusivemeot par les Mores «A séparé du reste de la ville par des murailles. Ces hommes s'étaient r«idus parlicuUèremeot odieux par le zèle qu'ils déployaient au service de leur maître. Une dispide s'étant élevée entre eus et certains mosalmaos, on finit par en venir aux mains, deux de ces Espagnols furent massacrés sur place et le troisième n'échappa qu'avec peine ii une mnltilude furieuse. Ce fui le signal de l'iosurrectiou ; les Mores coururent aux armes, s'emparèrent des portos et barrica-
IHODBI^S ae CRBIUDB. ttt
dèreot les mes de rAtbakyn, qui, ea qoelques heures. Dit eatièreiseiit sookTé.
Pfiadaal U nùt, Hoe fonle d'inaorgés entrèrent d«Bs Ut «lie et se dingèreot vers )e i)»arlier habité parXiraenès» daus i'iateDlioB ^ se venger sur celui-ci de toutes les persé- GiOMOS qu'il leur avait Cait subir. Le palais de l'archevêque â&it solidemeot b&U et déEendu par une nombreuse troupe de serviteurs résolus et bien armés. Ceux-ci , à rapproche des révoltés , supplièrent lenr maître de se réfugier dans h forteresse de l'Âlhambra, où le comte de Tendilla ^it logé; nais l'intrépide pr^at, qui estimait trop peu la vie pour la conserver au pris d'nue lâcheté, réponâtt : < Dieu me préserve de chercher k sauver ma vie, lorsque tant de nés fidèles serviteurs exposent la leur! Non, je resterai à m«a poste et y attendrai , s'il plak au ciel , la couronne du martyre. > Ihiaut avouer qu'il ta méritait hiea.
Cependant les portes du palais résistèrent aux ^wts désespérés de la foule, et, il la au, après quelques heures d'iBxiété pour les Espagnols assiégés, le comte de Tendilla arriva it la tête de ses gardes , dispersa les iD8uif;és et les refoula dans l'Albaicyn. Mais c'est eu vaio qu'il essa^ de rétablir l'ordre ou d'eotrer en arrangements avec les Mores wsai^és; ils chassèrent même i coups de pierres l'envoyé 4|ni leur apportait de sa part des propositions pacifiques. . Ils se cboiârent des chefs, se pourvurent d'armes et orga- ■îièreDt leur résistance; on eût dit qu'excités par le souvenir de leur aDciesne liberté, ils étaient décidés à la reconquérir i lo«t hasard.
Cet &at de choses durait déjà depuis plusieurs jours, lorsque l'arcfaevéque de Grenade, Talavera, résolut d'essayer, en visitant Ini^me l'Âlbaïcya, si son influence person-
tSS RÊGHE DE FERDINAND ET D'iSABELLB.
nelle, jusqu'alors si grande sur les Mores, n'aurait pas plus d'effet. Il mit ce noble projet à exécution, malgré les prières de ses amis. 11 ne prit avec lui que son chapelain, qui le précédait, un crncifii en main, et quelques-uns de ses serviteurs, marchant à pied, sans armes, comme lui. A la vue de leur vénérable pasteur, dont les (rails portaient cette expression de douceur el de sérénité, qui lui était habituelle, lorsqu'il leur parlait du haut de la chaire, les insultés se calmèrent; se rappelant la bonté du prélat, ils accoururent en foule autour de lui, s'agenouiliant et baisant le bord de sa robe, pour recevoir sa bénédiction. Le comte de Tendilla n'ent pas plus t6t appris ce qui se passait, qu'il entra laiméme dans l'Albaicyn, avec une poignée de soldats, se dirigeant vers la place oâ les Mores étaient réunis; arrivé \k, il jeta son bonnet au milieu d'eux , en signe de ses intentions pacifiques. De bruyantes acclamations s'élevàrent alors de tous côtés, et les insui^és, déjà plus calmes, se rappelant que ce seigneur tes avait toujours gouvernés avec douceur et équité, lui témoignèrent autant de respect qu'à l'archevêque.
Le comte et Talavera profitèrent de cet heureux changement des esprits pour convaincre les Mores de la folie de persévérer dans une rébellion sans espoir, qui les ferait écraser par les forces réunies de l'Espagne; ils les conjarérent de déposer les armes et de rentrer dans l'obéissance ; • ils s'engageaient, en ce cas, k empêcher, pour autant qu'il serait en leur pouvoir, le renouvel lemeul des faits dont ils se plaignaient et k solliciter leur pardon auprès des souverains. Le comte, pour témoigner de ta sincérité de ses déclarations, laissa sa femme et ses deux enfants comme otages dans t'AJbaïcyn, prouvant ainsi qu'il avait une confiance