CHAPITRE XII
IRTASIftn FRàHCilSB IH ISPifiHI.
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ExuDcn de la politique de Ferdinand. — Premien s^mptônm de I& démence de Jeanne. — Doulenr et Toroe d'&me de la reine. — Efforts de la France. — Siège de Salaaa. — Leïéea ftites par iMtoHe. — Bnocia de Ferdinand. — Réflexiana vat la campagne.
Les événements rapportés dans le chapitre précédent s'étaient passés aussi rapidement qu'an rêve. Louis XIÏ avait à peine été informé que Gonsalve de Cordoue refusait d'obéir aux ordres de l'archiduc Philippe, qu'il fut surpris parla nouvelle de la victoire de Cérignole, de la marche des Espagnols sur Naples et de la soumission de cette capitale, ainsi que de la plus grande partie du royaume. Les événements se succédaient sans interruption; ou eût dit que les moyens mêmes sur lesquels te monarque français avait compté avec tant de confiance pour calmer la tempête, n'avaient servi qu'^ la soulever et k l'attirer sur la tête de ce prince. Humilié, furieux d'avoir été la dupe d'une politique perfide, selon lai, il demanda des explications i l'archiduc, qui était encore
IHTAStON FRANÇAISE EN ESPAGNE. 361
en FraDce. Celui-ci, protestant vivement de son innocence, fat OD parât être si prorondémeot affecté, en comprenant le rAte ridicule et, en apparence déloyal, joué par lui dans cette affaire, qu'il tomba gravement malade et resta alité pendant plusieurs jours. Il écrivit sans retard à la cour d'Espagne pour se plaindre amèrement de ce qui s'était passé ; il exigeait qu'elle ratiGàt immédiatement le traité fait d'après les instructions qu'elle avait données et indemnisât Louis XII. Tel est le récit des historiens français.
Les écrivains castillans, d'un autre côté, disent que, déjà avant d'avoir reçu la nouvelle des succès de Gonsatve, Ferdinand avait refusé de confirmer le traité conclu par son gendre, à moins qu'on n'y introduisit certaines modifications essentielles. Si le roi avait, dans une situation incertaine, hésité à approuver ces arrangements, il n'était guère probable qu'il y souscrirait, 'a l'heure de son triomphe.
Ferdinand différa de répondre à Philippe, voulant, sans doute, donner au Grand Capitaine le temps de se fortifier dans ses récentes conquêtes; k la fin, après un relard considérable, il envoya une ambassade à la cour de France , pour annoncer sa résolution définitive 'de ne jamais ratifier un traité, fait au mépris de ses ordres et si manifestement an détriment de ses intérêts. Il essaya cependant de gagner encore du temps; il laissa entendre qu'un accord était possible et que le meilleur moyen d'y parvenir était le rétablissement du malhenreus Frédéric, son cousin, sur le trône de Naples. Mais la ruse était trop grossière pour tromper même le crédule Louis XII, qui demanda péremptoirement aux ambassadeurs la ratification immédiate et absolue du traité, et sur leur réponse qu'ils ne pouvaient le faire, leur ordonna de quitter sur-le-champ sa cour. < J'aime mieux, » dit-i).
9Ea RËCNE DE FEXDIIUHD ET d'iSASBLLE.
< perdre un royaume qui peut être recouvré, que l'honneor qui oe peut jamais l'être; > noble sealimeat, mais assez m^ placé dans ta bouche de ce moDarque.
Toute cette affaire obscure est rapportée d'une manière si différenie par les bistorieDs des deux nations , qu'il est uis diflQcile de s'en former une opinion. Les écrivains espagaoU affirment que les pleins pouvoirs de l'archiduc étaient strielenient limités par des inslrnctions secrètes; les Français, d'un autre côté, ou ne parlent pas decelles-cî, ou préteoduit qu'elles étaient aussi larges, aussi illimitées que les pleins pouvoirs. S'il en était ainsi, ces négociations auraient été, de ta part de Ferdinand, le pins honteux tissu de fonrberies qn'ait jamais ourdi la diplomatie.
Mais 00 ne peut guère admettre, comme nous l'avons d^ dit, qu'un prince aussi rusé et toujours aussi prudent, eût, dans une affaire aussi délicate, confié une autorité absolue à un jeune homme, dont il suspectait la sagesse et dont la partialité pour le roi de France était bien connue; il est (rios probable qu'il limita, selon son habitude, les pleins pouvoirs donnés publiquement, par des instructions secrètes de b nature la plus précise , et que l'archiduc Tut poussé par $a vanité et peut-être par son ambition, car le traité faisait passer immédiatement le pouvoir dans ses mains, à prendre des arrangements auxquels il n'avait pas le droit de sa*»crire.
Dans ce cas, pour savoir si Ferdinand pouvait refuser sa ratification , il faut se demander si un souverain est lié par les actes d'un plénipotentiaire qui s'écute de ses ioslraO' lions. Anirerois cette question était, paraît-il , non résolae; cependant quelques-uns des auteurs les plus respectables ea matière de droit public, au commencement .do xvo* siècle.
UITASIOH F!faU(CU£E EN BSPAGHE. SSS
affirment qoe, daas cette hypothèse, le prioce doit ratiâer la convealioo faite; cette opinioa est, saus doute, Toodéesar des principes d'équité naturelle, qui sembleot exiger que le maître Soit responsable des actes de son ageot, qui reste dans tes limites de ses pouvoirs, quoiqu'il s'écarte d'ordres secrets dont l'autre partie contractaule n'a pas connaissance.
Cependant, le danger d'adopter dans les négociations politiques un principe qui remet les destinées de toute une nation 30X mains d'un seul homme, imprudent ou incapable peut-être, sans que le gouvernement ait le droit d'interrenlion et de contrôle, a conduit dans la pratique à une conclusion différente, et il est généralement admis aujourdliDî en Europe , non seulement que t'échange des ratifications est la condition essentielle de la validité d'un traité, mais encore qu'un goavernemenl n'est pas obligé de ratifier les actes d'un ministre qui a transgressé ses instructions [Hivées.
Hais, quelque opinion qu'on se Torme au sujet de la bonue foi de Ferdinand, dans cette affaire, il est hors de doute que pins tard, lorsque sa position en Italie fut changée, grâce aux succès de Gonsalve, il ne chercha qu'à tromper la cour de France par de feintes négociations, afin de l'empêcher d'agir et de gagner du temps pour se fortifier dans ses nouvelles possessions. Les écrivains français s'élèvent vivement contre cette politique astucieuse et perfide; Louis XII exhala même à ce sujet son indignation dans des termes très peu BWsQfés. Hais cette couduite, que l'on blâmerait aujourdliui, était conforme à l'esprit sans scrupules de ce temps, et le roi de France perdit le droit de faire des reproches k son rival, lorsqu'il signa avec celui-ci rinfâme traité de par-
S64 RÉGNE DE FERDINAND ET O'iSABBtLB.
tage, et plus encore lorsqu'il le viola si braulemeot; il s'élait volontairement mis au jeu avec son adversaire etavait mauvaise grâce de se plaindre d'avoir été moins adroit que loi.
Tandis que Ferdinand voyait réussir ses plans de politique étrangère et de conquête, il assistait avec une profonde ansiélé au déclin de la santé de la reine Isabelle et aoi extravagances de sa fille Jeanne. Nous avons déjà parlé de la tendresse passionnée que cette princesse, malgré de fréquents accès de jalousie, portait au jeune et beau Philippe, son époux ^ Depuis le départ de celui-ci, elle avait été plongée dans le désespoir; elle restait jour et nuit assise, les yeux fixés h terre, dans un morne silence, interrompu quelquefois par des exclamations qui trahissaient une impalieoee fébrile; elle refusait toutes les consolations, ne pensant qn^ rejoindre son époux absent et « s'oubliant elle-même, > dit Martyr, qui était alors à la cour, c comme elle oubliait ses futurs sujets et ses parents- désolés. >
Le 10 mars 1503, Jeanne donna le jour à son second fils, qui reçut le nom de Ferdinand, en l'honneur de son aienl*; on ne remarqua toutefois aucun changement dansj'esprit de la jeune mère, qui, depuis ce moment, se montra unique-
* Philippe est connn diina Itistoiro sons le nom de • Bean, • impliquïnt qn'il était au moios tout aussi remarquable par ses qualité phjiiques que par sea qualités intellectuelles.
* Il naquit a Âlcala de Henarès. Xinenàa profita de celte circonstann pour abtenic d'Isabelle une exemption permanente d'impôts en faveur de SB ville favorite , qui, sons son magnifiqne patronage, allait dispaterl* palme dei lettres à Salananqne , l'aadenaB * Athènes d'Espagne. • Ln habitants de cette ville conservèrent longtemps et, pour autant que nom sachions, possèdent encore le berceau de l'en&nt rojal, en témoignsge de leur rcoonnaissaoce.
INVASION FRANÇAISE EN ESPACNB. SeS
meot occupée do projet de retourner dans les Flandres. Uae iovilatioa qu'elle reçut à ce sujet de l'archiduc, au mois de novembre, la décida à entreprendre le voyage, à tout hasard, malgré les prières de la reine qui lui représentait le danger de traverser la France, au milieu des préparalirs de guerre qui se faisaient dans ce pays, ou de se confier à la mer, dans une saison inclémente et féconde en orages.
Un soir, pendant une absence de sa mère qui était k Ségovie, Jeanne, qui résidait à Médina del Gampo, sortit en déshabillé de sa chambre, sans faire part de ses intentions à ses serviteurs; ceux-ci la suivirent et usèrent de tous les moyens pour l'engager à rentrer, au moins pour cette nuit; tout fut inutile et eafîu l'évéque de Burgos, chaîné de diriger sa maison , dut faire fermer les portes du château, pour empêcher l'infante de partir.
Jeanne, contrariée dans ses projets, se livra à la plus violente indignation. Menaçant ses serviteurs de châtier sévèrement leur désobéissance, elle se posta près de la grille et refusa obstinément de rentrer dans sa chambre et même de se vêlir; le lendemai nmatin, glacée et frissonnante, elle était encore à la même place. Le hon évéque, embarrassé et ne sachant que faire , car il mécontentait la reine en obéissant à la princesse, et celle-ci en lui désobéissant, dépécha an courrier vers sa souveraine , pour l'informer de ce qui se passait et demander des ordres.
Isabelle, qui se trouvait à environ quarante milles de là, à S^ovie, alarmée de celle nouvelle, fit partir aussitôt pour Hedina l'amiral Henriquez, cousin du roi, et l'archevêque de Tolède, se préparant à les suivre aussi rapidement que le lui permettrait sa faible santé. Ces envoyés n'eurent pas plus de succès que l'évéque; tout ce qu'ils purent obtenir de Jeanne,
IW RËGNK DE FEBDINAIfD ET d'iSABBLLB.
(al qu'elle se retirerait peadant U naîl dans uoe misérabk «nisioe, aux environs; mais, an lever du sdeil, elle TootA ae posler de nouveau près de la grille , et resta lit tonte ta journée, aussi raide qu'une statue. La rel»e, ï son arrÎTée, la trouva dans cet état déplorable, et, maigre la défïreDee que lui lémoigDail toujours sa fille, elle eut peine i décidacelle-ci à rentrer dans sa chambre. C'étaient tes prenûen signes de cette rolie héréditaire qui avait voilé la raison de la mère d'Isabelle, dans sa vieillesse, et devait, peu de temps après, couvrir d'un sombre nuage la vie encore longue de sa malheureuse fille.
Isabelle fut presque aussi affectée ae la démence de sa filte qu'elle l'avait été de la mort de ses enrants; les plaies que le temps n'avait pu guérir se rouvrirent ii la voe de cette calamité nouvelle, qui lui faisait présager tant de man pour son peuple, dont les destinées devaient être remises aux mains de Jeanne. Pour ajouter eocore it ses chagrins, elle vit mourir eo ce moment deux de ses filns anciens amis et conseillers, Juan Chacon, adelantado de Hnrcie ', et Gutierre de Cardeuas, grand commandeur de Léon *; tons
' ifirotr dt vtriti, eomme l'appelle Oviedo. Ce aiTklier fot tonjoui hautement eatimj par lea MaTcrains, et le poste Incntif de oontador m^or, qa'il occupa pendant nn grand Dombre d'années, lui donna la Iwâlité d*aaqDfrir une fcHtune îmmease, 50,000 daeatï de rerenu, sans qus aa probité fût aucunement soupçonnée.
* Le nom de ce cavalier et celui de bob cousin, Alonso de Cardenaa, grajid-maitre de Saint- Jacques, ont répara aOBvent dans te récit St la guerre de Grenade. ^ don Gutierre joua nnrOlenoinglirillaBtqn'Albua^ il acquit , par son intimiU avec les souTeraiBa et par ses qualité* posonnellea, aatant 'd'antorité dans les conseils royaux qa'ancnn aatrs sujet; • on ne prenait aucune résolution importante sans l'avoir consulta, • £t Oriedo. Il fht Jhré aux tiantcs positîonji de commancteur de Ltan et de ttmiaiar mtg»; octta deniira poeilion, selon le mtae étània, ■ bimit
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nrruioif piuncusk en espageik. tn
àênx s'étaient altacbés à Isabelle, dans les manvais joars de sa jeunesse, et plus tard celle<ei les récompensa en leur prodigoant les honneurs, les postiîoDs lucrativea, et en leur accordant une confiance quils méritèrent par leur inébranlable dérouemenl ^ ses intérêts.
Mais ni les chagrins domesliqaes ni te rapide déclin de sa sanié ne purent affaiblir l'énergie de la reine ou l'engager à ae. relâcher de la vigilance avec laquelle elle protégeait ses BDJets. On en eut une preuve remarquable dans l'automne de celte même année, 1503, lorsque le pays fut menacé d'une invasion par la France.
La nation française tout entière avait partagé l'indignation de son souverain, en voyant échouer si honteusement l'entreprise tentée contre Napleâ; aussi répondit<elle avec tant d'empressement et de générosité ans demandes de subsides qui lui forent faites, que, peu de mois après la bataille de Cérignole, Lonis XIl était en état de reprendre les opérations, ayant &it des préparatirs'forniidables dont la France n'avait pins été témoin depuis des liècles. Trais grandes armées avaient été levées, l'une ponr se rendre en Italie, l'antre pour entrer en Espagne, par Fontarabie, et la troisième ponr envahir le Ronssillon et s'emparer de la Torte position de Salsas, la clef des Pyrénées de ce cété. Beax flottes avaient également été ' équipées dans les ports de Gènes et de Marseille; la .dernière devait seconder l'invasion da Roussillon, en faisant ane descente sur les cètes de la Catalogne. Ces différents corps devaient agir de concert, et ainsi l'EUpagne se trouverait simultanément attaquée sur trots points différents. Mais
i» aAn qui l'cncnput va woood rai rignant cor le tréior pnblio. • H kku devaatcsdMiuùieiet pl<udeei]tqnùlleTutaiU;ioa&lialité fatctééâm de Maqneda.
36S RÈGNE DE FERDINAND ET d'iSUBLLE.
les résultats ne répondirent pas à la grandeur de ces prépara tifs.
L'armée destinée à marcher sur Foatarabie. avait été placée sous les ordres d'Alain d'Albret, père du roi de Navarre, dont elle devait longer les Ëtats. Ferdinand s'était assuré des bonnes dispositions de ce prince, qu'il lui importait d'avoir pour ami, à cause de ta situation de son royaume plutôt que de sa puissance. Le sire d'Albret, $oit qu'il se.lîQt entendu avec le roi d'Espagne, soit qu'il redoutât pour son fils les suites d'une guerre, engagée à ses portes, retint si longtemps ses soldats au milieu de montagnes arides et désolées, qu'épuisés de Tatigue et affamés, ils se dispersèrent avant même d'avoir atteint les Tronlières ennemies *.
L'année dirigée contre le Roussillon était plus formidable; elle était commandée par le maréchal de Rienx, officier brave et expérimenté, mais accablé par l'âge et par des inCrmités. Elle s'élevait k plus de vingt mille hommes, mais sa force résidait principalement dans le nombre; à l'exception de quelques milliers de lansquenets, conduits par Guillaume de la Marck *, elle se composait de l'arrière-ban du royaume et de la milice indisciplinée des grandes villes du Languedoc. Le maréchal entra sans opposition dans le Roussillon et parut devant Salsas, le 16 septembre 1503.
* Le roi de N»Ture promit de s'oppooer an pasange de« Franftis, s'ils tentaient de traverser ses États , et , pour dïtroire tonte défiance dans l'eiprit de Ferdinand , il envoya sa fille Margoerite réaider à la oour da Castille, en otage répondant de sa fidélité.
* Frère cadet de Robert, troisième doc de Bonillon. On ne le conlcudr» pas avec son homonyme, le &menx • Sanglier dea Ârdennes, • plus ooima par le roman qoe par l'histoire, qui pirit ignominiBOKment, nne vingtalfte d'années auparavant, en 1184, non BDi on ohaïap de bataille, maia à Utneltt pu la main da boorreaii.