CHAPITRE XVIII
lAllDlB ET IftRT Di CHRISTOPIB COIO».
fl504-1S0S)
Setou âa Ohristi^be Cotoab apïte mu ^afttiiiina voyags. — Sa maliuiie. — Ingratitude de Ferdinand. — Uort de Colomb. — Son
jtoitrait. — Son caractère.
Tandis que se passaient les événemenU rapportés an comiDeiic«fnein du chapitre précédeai, Christophe Colomb était revenu de son quatrième et dernier voyage. Il u'avail éprouvé tout le temps que des déceptions et des désastres. Après son d«part d'Hispaniola , poussé par des on^es près de llle M Caba, il avait traversé le golfe de Honduras et c6toyé ces région* d'or qui avalent si longtemps fui devant son imaginatioQ. Les naturels du pays l'avaient vainement invité à s'enfoncer dans riuiérieur de cette vaste contrée, k l'ouest; il avait oootiaué à se diriger vers le sud, tout préoccupé da grand projet de découvrir an passage dans l'océan Indieu. A la fin, après s'être avancé avec beanconp de peine un peu an delà du cap Nombre de Dios, il fut forcé, par la furie des éléments et les murmures de l'éqaipage, d'abandonner son
H HtCHS DE FERDINAND ET d'iSABELLB.
entreprise et de reTenir sur ses pas. Il échoua plus tard, par la férocité des sauvages, dans une leutalive pour ToRder uoe colooie sur la terre ferme et Tut jeté par un oaurrage dans Itle de la Jamaïque, oil il laogult pendant plus d'une année, par la malignité d'Ovando, le nouveau gouv(>rneiir de Saint- Domingue.' Enfin s'étanl rembarqué, avec les débris de son équipage, daus un vaisseau frété à ses propres frais, il fut ballotté sur l'océan par de continuelles et terribles tempêtes, jusqu'il ce que, le 7 novembre 1504, il jet&l l'ancre dans le petit port de San-Lucar, k douze lieues de Séville '.
Dans cette ville paisible, Colomb espérait trouver le repos si nécessaire à sa constitution affaiblie, ainsi qu'à sou esprit malade, et obtenir promptement d'Isabelle la restitution de ses bonneurs et de ses béuéfices. Mais c'est \k que l'atteniliit la plus cruelle déception. Au moment où il était arrivé, h reine était sur son lit de mort et, peu de jours après, l'amiral reçut l'aflligeaate nouvelle que l'amie, la protectrice dont il invoquait l'appui avec tant de confiance, n'était pins de ce monde. C'était pour lui le coup le plus douloureux, car < la reine, > dit Fernando Colomb, « l'avait toujours favorisé et protégé, tandis qne le roi ne s'était pas seulement montré indiSéreot, mais opposé à ses projets. > On comprend qu'ao prince aussi froid, aussi prudent, ne devait pas sympathiser avec un bomme d'un esprit aussi ardent, aussi aventureui que le Génois, dont les idées devaient lui paraître extrav^ gantes, et si jusqu'ici nous n'avons pas vu un acte ds monarque justifiant les paroles sévères de Fernando Colomb, nous avons vu du moins que le roi regarda dès le premier
* Qnelqne obscurité qui recouvre U' ne de Colomb, arant hh pnmier ?ojBge de déoOQTBitea, 1» lumièra ne manque pua «u ka iitddeoti de M cani^ nltérienie.
HALUHR ET MORT DB CHKISTOPBE COLONB. SB
moment les projets du grand homme comme ayant quelque chose d'absurde et de chîmériqne.
La douleur de l'amiral , en apprenant la mort d'TsabelIe, est dépeinte vigourensement dans une lettre qu'il écrivit, immédiatement après, k son fils Diego : € Cest noire premier devoir, » dit-il, < de recommander afTectueusemenl et pieusement à Dieu l'àme de notre dérunte maîtresse, la reine. Elle a toujours vécu catholiquemeot et vertueusement, prête il faire tout ce qui ponvait être utile et agréable an ciel; aussi ponrons-nons croire qu'elle repose maintenant dans le séjour des éins, loin de ce monde plein de soucis et de tracasseries. »
Colomb , à cette époque, était si tourmenté de la goutte, maladie k laquelle il était depuis longtemps sujet, qu'il ne put se rendre à Ségovie, oit la cour résidait pendant l'hiver. Jl fit toutefois, sans perdre de temps, exposer sa situation aa roi par son fils Diego, qui était attaché à la maison rojale; il rappelait ses services passés, les clauses de l'arrangemeut conclu et violé presque dans tous les points; il faisait enfin connaître sa position embarrassée. Mais Ferdinand était trop occopé de ses propres afTaires, dans ce moment critique, pour se soncier de celles de l'amiral, qni se plaint souvent de l'indifl'éreDce témoignée à ses demandes. A la fin, il l'approche du printemps, Colomb, ayant obtenu une dispense de l'ordonnance qui interdisait l'usage des mules, pot arriver.'à petites journées, à Ségovie et se présenter, an mois de mai 1505, devant le monarque.
L'amiral fut reçu avec toutes les marques eitérieures de la courtoisie et du respect, par Ferdinand, qui lui assura < qu'il appréciait parfaitement ses grands services et que, loin de borner sa reconnaissance aus termes précis de la capitnla-
H RfifiMB DB retUIIMARD ST d'iSUBLUL
tioa, il 90 proposait de lui ac<Hirder de plus hautes hmm ea Gastille. >
Les actes ne répondireot pas (oatefois à ces bdies paroles. n e6t probable que te roi o'avaii pas sérieusemenl l'ioleatroa d« rétablir l'aroiral daDs son gouvernemeai. La succeneor de celui-ci. Ovando, était haut placé dans la conGanet royale; sa coudnile, quelque blâmable qu'elle fût i l'égiri dea Indiens, était bien vue des colons espagnols et méiM l'oppression qu'il raisail peser sur les malbenreui naturels da pays était pour lui ua nouveau titre & la faveur, car il poi- Tait ainsi verser dans les coffres de l'État dee sommes biv supérieures à celles qu'y faiiiait entrer son prédéeesswr piM hamain.
Ce qui s'était passé dans ce dernier voyage n'avait proba* blement pas d'ailleurs détruit la déGance éprouvée par le monarque au sujet des capacités de Colomb, comme gonverneur. L'équipage avait été dans un état d'insabordinaii» constante, tapdis que la lettre écrite de la Jamaïque, u milien de ces circonstances pénibles, par l'amiral, accusait QD si profond découragement, mêlé parfois ii des projets extravagants, que les souverains, k qui elle était adressée, purent craindre que sa raison n'eût été momentanémeat ébranlée ^
Hais, quelques raisons qu'on pût avoir pour différer de
* Dana cette lettre, aa milieu d'ane rslation sensne et à oôté de ngo réflexions, on trouTs étrangement mêlés des réret iiueiitte, des kmentilïoiu uns fin et d'absuides projeta pour la dilifranoa de Jnnsalem, la omiTenioa du grand Ebaa, eto. De panillet idée* qui oouTraiaot ^eT(jv^ EdÙ «on esprit comme d'un nuage, pour intercepter h lumiùra de U laison, ne peurent manquer d'£veIUer olies le lecteur, comme ellea lo firat okes lea aouvenôna «ipagnola, na aentûnent d'dlonnemeat at de pïtU à I* «al.
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MAUPIH ET KOBT DE CHRISTOPflE COLOMB. SJ
rendre an grand bommc bod autorité, e'éuit one injustice criartle dfl retenir les revenus qui lui avaient été assurés par son irailé Bvtc la couronne. D'après ce qu'il nous apprend lui même, loin de toucher sa pari des fonds envoyé.% par Ovando, il dut emprunter de l'argent et il en devait déjï beauroop. La vérité est que, leâ ressources des contrées nouvolles commençant !i augmenter considérablement, le roi se sentait moins disposé à s'en tenir à la lettre de la convention originale; il jngeait la récompense trop grande et hors de proportion avec les services d'un de ses sujets, qud qu'il fAt. A la An, il fut assez peu généreux pour proposer h l'amii-al irobandonner ses droits , eo échange d'autres biena et d'autres dignités qu'il lui offrait eu Casiille. Il manquait, en celle occasion, du tact qu'il montrait ordinairement; riiomme qui avait rompu tontes négociations, au débat d'une enlreprise incertaine, plutôt que de rien rabattre de ses pri^tentions, ne devait pas consentir i nue pareille humi* lintion, après avoir si glorieusement réassi dans son expédia tion.
Quel secours Colomb reçut de la couronne, à celte époque, s'il en reçut, c'est ce qu'on ne peut dire. Il continua de rester avec la cour et l'accompagna à Valladoliil; il jouit, sans doute, de la considération publique due à sa haute réputation et à ses grands travaux, bien qu'il Tût peut-être mal vu du monarque, comme un créancier dont tes prétentions étaient trop justes pour qu'il os&t les contester, «t trop grandes pour qu'il voollït j faire droit.
Dtk'ounigé ea veyaot ses set^icea récompensés i»r la plus noire ingratitude et miné par une vie de fatigues inees' santés, Colomb s'affaiblissait de jo«r ea jour et était h chaque instant tourmeoté par de cruels acc^ de goutte. A
a tÈBSt DB FBMDlIUini BT d'iSABBLU.
l'arrivée de Philippe et de Jeanne, il ât remeiire anx rojan époux, par son Trère Barthélem;^, ane lettre dans laqndle il regrettait que ses infirmités l'empéchasseiit de leor reodra en personne ses hommages et lear offrait ses services pom l'avenir. Cette lettre fut gracieosemeDt accneillie, mais celui gui l'avait écrite ne vécut plus assez longtemps poorvoir ses jeunes souverains.
Cependant la maladie' n'avait pas affaibli l'esprit de Colomb, et, le 19 mai 1506, il rédigea un codicille, cunfirmant certaines dispositions testamentaires faites auparavant, par rapport surtout à la transmission de ses biens et de sa dignités; il manifesta, dans ce dernier acte de sa vie, la sollicitude avec laquelle il avait toujours cherché à perpétoer un nom glorieux. Ayant pris ces arrangements avec nn calme parfait, il expira le lendemain, jonr de l'Ascension, SO mai 1 506, sans avoir beaucoup souffert en apparence et avec la résignation la plus chrétienne. Ses restes, d'abord déposés, dans le couvent de Saint-François, k Talladolid, furent, six ausplus tard, transférés dans le couvent des chartreux de Las Cnevas, à Séville, où le roi lui fit élever ï grands frais un monument, avec celte mémorable inscriptiOD :
I ACastillayaLeon,
I Nuovo mirndo dio Coloa. ■
■ Ce que, dit Ferdinand Colomb, avec autant de v^té qu de simplicité, < on n'a jamais dit d'aucun homme, ancien on moderne. > De lit le corps dn grand navigateur fui pwté, «I 1S56, dans l'ile de Saint-Domingue, véritable thé&tre de tes découvertes, d'où il fut de nouveau transféré, en 1795, lors de la cession de Saint-Domingue à la France, k Cuba;
KAUDR ET HOnr I« CHMSTOPaB COLOU. SB
ses cendres reposent mainlenaot ea {faix dans l'élise caifaédrale de la capitale de cette Ile *.
On est dans le doute sur' l'Ikge aaqnel monmt Colomb, qnoiqu'il paraisse probable qu'il avait près de soixanle-dïz aos. Son portrait a été minutieusement tracé par son âls; il était grand, bien Tait, avait la tétc grosse, le nez aquilin, des yeux d'uD bleu paie, un peu gris, le teint frais et les cbeveax roux; mais une vie de fatigues et d'exercice avait bronzé soD visage et blanchi sa tête, même avant sa trea- (ième année. Il avait un air majesiuenx et plein de dignité, avec beaucoup d'alEabilité en même temps; il parlait facilement, même avec éloquence, restant toujours calme, saof dans certains moments où ane sensibilité trop vive le reodait fougueux. II était sobre, aimait peu tes plaisirs , quels qu'ils fu8seal,el, en réalité, paraissait trop absorbé par la grande caase à laquelle il avait consacré sa vie, pour s'occuper des projets et desdistractions que recherchent les autres hommes. Son imagioation, trop remplie de ce sujet graudiose, s'exalta de manière ï l'élever trop au dessus des froides réalités de la vie; c'est ainsi qu'il arriva i mépriser des obstacles qui finireot par se montrer insurmontables et & se bercer de rêves que l'avenir dissipa.
Cet enthousiasme était, sans doute, dA, eô partie, aux circonstances particulières de sa vie; car la glorieuse entreprise qu'il avait accomplie faisait presque croire qu'il avait obéi h ane inspiration plus haute qne celle de la raisoa humaine, et, avec son esprit religieux , il trouva des a)ln-
* A la ganobs du grtaA autel de tx nagaifiqne 6diBoB ert on buato de Colomb, p1ao4 dans uoe niohe du mur, et tout pris nne nme d'agent, nnfeimuit toot ee qui nste ujouid'hui de Pilloatie vojageu.
M lOOHE DB FEMtniJUtft RT o'tSABBLr.B.
sioDs set décoavÊrtes d&as I«9 sombres et mystérieuses prë-
dietions des prophètes sacrés.
Que cette teinte romanesque 'de son caractère Ini ffit natareTle et ne provint pas seulement des ëvénemenls, nons en avons pour preute les fèves chimériques dont il se berçait sérieusement, avant même d'avoir fait ses grandes déconvertes. Son projet de croisade pour la délivrance de la Terre-Sainte avait été longtemps médité, lorsqu'il t'exposa aux sonveraios espagnols, la première Tois qu'il leur fit ses propositions. Ses communieattoDs enthousiastes è ce sujet durent faire sourire nn pontife tel qu'Alexandre VI, et jaslifieot jusqu'à on certain point le peu d'empressement avec lequel la cour de Castîlle adopta ses vues plus rationnelles. Mais ces projets chimériques n'obscurcirent jamais son jugement, par rapport k sa vaste entreprise, et il est vraimeut corienx de voir avec quelle pénétration prophétique il prévoyait, non seulement l'existence, mais la richesse du noo- Tsaa monde, comme le prouvent ses précautions pour assurer à sa pwtérité les fruits de ses travaux.
Quels que fussent les travers de son esprit, l'œil de l'historien découvrira diBBciiement une tache sur son caractère. Sa correspondance nous montre Colomb fidèle et dévoué i ses souverains; dans sa conduite, on le voit plein de sollicitude pour ses compagnons; il dépensa presque son dernier maravédis pour ramener ses malheureux matelots dans leur pays natal. Ses actes étaient réglés sur les principes d'bonnAor et de justice les plus rigoureux; dans la dernière lettre qu'il écrivit des Indes anx souverains espagnols, il réprouve, comme étant Jt U fois scandaleux et impolitique, l'emploi de la violence pour arracber leur or Mix naturels du pays. L'importaDI objet anqael il s'était consacré paraissait remplir
MORT BT HAUDIB DB CHRISTOPHE COLOMB. Bt
tonte soD àme et l'élererau dessus des petits artifices auxquels OD recourt parTois pour atteindre à un gra&d but. Il y a certains hommes chez qui des Terlns rares se sont alliées, sinon à de véritables vices, du moins à des Taiblesses avilis* santés. Le caractère de Colomh ne présenta pas ces contrastes humiliants; que nous le considérions dans la vie publique ou dans la vie privée, il nous parait toujours également noble; il était en parfaite harmonie avec la grandeur de ses plans et avec leur résultat , le plus merveilleux de tons ceux auxquels il a été jamais donné i un homme de parvenir ^
■ Colomb Uissa deux Sis , Fernando et Diego ; le premier, illégitime , hérita du gêuie de son père, dit un éorÏTain cutillan, et le second, de ses lioimeara et do ses biens. Fernftndo, outra d'astres oarragea aujourd'hui perdus, Jùssa d'excellents mémoires sur son pète, souTent cités dons wtte histoire; il avait des commissances littéraires peu oommnnes et amassa, dans ses longs voyages, 20,000 Tolumes, la plus gronde bibliothèque pacficnlière qu'il j eût peut-être en Europe à cette époque. Di^;o oc auocéda aux. digaités de son père qu'après avoir obtena du conseil des Indes un jugement en sa faveur contre la couronne, acte qui fait le plus grand bonnenr à ce tribunal et pronve que l'indépendance des cours de justice, le pins solide bouleTaid de k liberté cnile, était bicD maintenue sous Ferdinand. Le jeune antro/ épousa plos tard une dune de la grande &mille de Tolède, nièce du duc d'Aibe ; cette alliance avec nne des plus anciennes bruches de la hautaine aristooratie castillane montre de quelle conùdélation Colomb dutjoair déjà de M»] Tirant. Une noufdle opposition fat foite par Charles-Quint au fils de Diego, et celui-ci, découragé par la porspeclive d'un procès interminable arec la couronne, consentit prudemment à échanger ses droits trop vastes, trop indéfinis pour être maintenus par un mjet, contre des honneurs et des revenus détArmiaés en CastiUe. Iica titre» de duo de Veragua et de marquis de la Jamaïque, tirés des lieux visités par l'amiral dans son dernier vojage, continuent a distinguer encore cette famille, dont le plus beau titre de gloire, an dewus de tous ceux que I, est de descendre de Christophe Colomb.