‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 10 sur 246 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

fallait dans une pareille conjoncture. Il avait commis de grandes fautes, il s'était mal gardé, il avait ajouté foi à des renseignements qui se trouvaient faux, et négligé ceux qui étaient exacts : une de ses divisions s'enfuyait en désordre ; les autres n'étaient pas préparées à combattre. Cette situation critique, qui eût paralysé les facultés d'un capitaine ordinaire, ne fit que stimuler celles de Luxembourg. Les désastres et la terreur semblaient non-seulement donner de la vigueur à son esprit, mais rendre la santé à son corps maladif et difforme. En très-peu de temps, toutes ses dispositions furent faites, et l'armée française fut rangée en bataille. On remarquait dans cette grande armée les troupes de la maison du roi, le corps le plus renommé qu'il y eût en Europe, et, à la tête de cette maison militaire, tout brillants d'or et de broderies, mais vêtus à la hâte et leurs vêtements à peine attachés sur leur corps, une foule de jeunes princes et seigneurs que la trompette venait d'arracher à leurs lits ou à leurs orgies, et qui accouraient pour affronter la mort avec cette brillante et joyeuse intrépidité qui caractérisait les gentilshommes français. Le plus élevé en rang de ces nobles guerriers était un jeune homme de seize ans, Philippe, duc de Chartres, fils du duc d'Orléans et neveu du roi de France. C'était avec peine et à force de sollicitations que ce vaillant enfant avait obtenu de Luxembourg la permission d'être là où le feu serait le plus vif. Deux autres jeunes gens du sang royal, Louis, duc de Bourbon, et Armand, prince de Conti, montrèrent un courage digne de leur race. Avec eux se trouvait le descendant d'un des bâtards de Henri IV, Louis, duc de Vendôme, plongé dans l'indolence et les vices les plus honteux, mais capable de déployer dans les grandes occasions les qualités d'un grand capitaine. Berwick était aussi là, qui commençait à se faire une honorable réputation dans les armes ; et à cheval, à ses côtés, était Sarsfield, dont le courage et le talent lui valurent, ce jour-là, l'estime de toute l'armée française. Luxembourg avait expédié des ordres pour appeler à lui Boufllers; mais ces ordres furent inutiles : Bouttlers avait entendu le canon, et, en officier brave et intelligent, il se portait déjà en toute hâte sur le point d'où venait le bruit.

Quoique les assaillants eussent perdu tout l'avantage

d'une surprise, ils ne laissèrent pas de s'avancer hardiment. En première ligne étaient les Anglais, commandés parle comte Soimes. C'était la division de Mackay qui devait donner la première, soutenue, d'après le plan de Guillaume, par un gros corps d'infanterie et de cavalerie. La plupart des hommes de Mackay n'avaient jamais vu le feu, mais ils se conduisirent avec un apiomb qui présageait Blenheim et Ramilles. Ils abordèrent d'abord les Suisses, qui tenaient un rang distingué dans l'armée française. On combattit de si près et avec un tel acharnement, que les canons des fusils s'entre-croisaient. LesSuisses furent repoussésavec un affreux carnage. Il paraît, d'après les relations françaises, que dixhuit cents d'entre eux furent tués ou blessés. Luxembourg avoua plus tard qu'il n'avait jamais vu de sa vie une mêlée aussi furieuse. Il prit à la hâte l'avis des généraux qui l'entouraient. Tous pensèrent que la situation était telle qu'on devait avoir recours aux grandes mesures. Il fallait faire charger les Anglais par la maison du roi. Le maréchal donna le signal, el la maison du roi, les princes du sang en tête, s'avança, rejetant ses mousquets sur l'épaule. « L'épée à la main » cria-t-on dans tous les rangs de cette terrible brigade; « l'épée à la main. Ne tirez pas. C'est avec l'acier qu'il faut faire la besogne. » Après une longue et opiniâtre résistance, les Anglais furent forcés de plier. Ils ne cessèrent de répéter ensuite que, si Soimes avait fait ce qu'il devait faire, ils seraient venus à bout même de la maison du roi. Mais Soimes ne leur fut réellement d'aucun secours. Il lança en avant quelque cavalerie, qui, en raison de la nature du terrain, fut à peu près inutile. Il ne voulut pas faire donner son infanterie. Elle ne pourrait, dit-il, faire aucun bien, et il ne voulait pas la faire écharper. Ormond étaient impatient de courir au secours de ses compatriotes, mais il ne put en obtenir la permission. Mackay lit dire que lui et ses hommes étaient abandonnés à une destruction certaine : tout fut inutile. « Que la volonté de Dieu soit faite ! » dit le vieux guerrier. 11 mourut comme il avait vécu, en bon chrétien et en bon soldat. Avec lui tombèrent Douglas et Lanier, deux gént laux distingués parmi les vainqueurs de l'Irlande. Mounljoy se trouva aussi au nombre des morts. Après avoir langui trois ans dans la Bastille, il venait d'être échangé

contre Richard llamilton, et, converti au whiggisme par des griefs plus puissants que tous les arguments de Locke et de Sidney, s'était empressé de se rendre, comme volontaire, au camp de Guillaume '. Cinq beaux régiments lurent taillés en pièces. Il ne serait rien resté de cette malheureuse dhision sans le courage et la conduite d'Auverquerque, qui, au moment suprême, amena deux bataillons à son secours. On se souvint longtemps avec admiration et reconnaissance, autour des feux des bivouacs anglais, de la bravoure avec laquelle il couvrit et ramena les débris de la division Mackay. Le terrain sur lequel la lutte avait eu lieu était couvert de monceaux de cadavres; et ceux qui furent chargés du soin d'enterrer les morts remarquèrent que presque toutes les blessures avaient été reçues en combattant corps à corps, au sabre, à l'épée ou à la baïonnette.

Guillaume, dit-on, oublia son stoïcisme ordinaire au point de laisser échapper une exclamation de colère sur la manière dont les régiments anglais avaient été sacrifiés. Mais il reprit bientôt son égalité d'âme et résolut de se mettre en retraite. Il était grand temps; car l'armée française se renforçait de moment en moment, les troupes commandées par Boufflers arrivant rapidement sur le champ de bataille. Les alliés se retirèrent sur Lambèque en bon ordre et sans être poursuivis2.

1 Narcissus Lutlrell, 28 avril 1692

■ Lundon Gazette, 4, 8, 11 août 1692; Gazette de Paris. 9, 16 août; Voltaire, Siècle de Louis XIV; Burnet, II, 97 ; Mémoires de Berwick; Lettre de Dykvclt aux Etats Généraux, en date du 16 août 1692. Voir aussi la discussion très-intéressante qui eut lieu à la Chambre des Communes, le 21 novembre 1692. On trouvera dans le Monthly Mercury de septembre 1692 une traduction anglaise de la dépêche très-soignée et très-adroite de Luxembourg. L'original a été récemment imprimé dans la nouvelle édition de Dangeau. Louis déclara que c'était la meilleure dépêche au'il eût jamais lue. L'éditeur du Monthly Mercury soutient qu'elle fut fabriquée à Paris: « Ce serait folie, dit-il, que de penser autrement ; comme si Luxembourg avait eu le loisir d'écrire une si longue lettre, qui est moins celle d'un général que d'un pédant, ou plutôt le rapport d'un moniteur d'école, rendant compte à son maître de la conduite des autres élèves. » On trouvera également dans le Monthly Mercury la liste oflicielle française des tués et des blessés. De toutes les relations de la bataille, la meilleure me paraît être celle des Mémoires de Feuquières. Elle est accompagnée d'une carte. Feuquières fait une distrrbution très-équitable d'éloges et de blâme entre les généraux. Les traditions des cantines anglaises nous ont été conservées par Sterne, élevé sur les genoux des vieux soldats de Guillaume « Il y eut le régiment de Cuits, » continua le caporal en appliquant l'inl

Les Français reconnurent qu'ils avaient eu environ sept mille hommes hors de combat. La perle des alliés n'avait pas été beaucoup plus considérable, si elle l'avait été. La force relative des deux armées resta la même, et elles continuèrent d'occuper leurs anciennes positions. Mais l'effet moral de la bataille fut grand. L'éclat de la renommée de Guillaume pâlit. Ses admirateurs eux-mêmes furent forcés d'avouer que, sur le champ de bataille, il n'était pas de force à lutter contre Luxembourg. En France, la nouvelle fut reçue avec des transports de joie et d'orgueil. La cour, la capitale, le peuple même des provinces les plus éloignées, furent fiers de la valeur impétueuse qu'avaient déployée tant de jeunes ofliciers, héritiers de noms illustres. On se plut à répéter par tout le royaume que le jeune duc de Chartres avait repoussé toutes les instances qu'on lui faisait pour ne pas s'exposer au danger; que son habit avait été traversé d'une balle; qu'il avait élé blessé à l'épaule. On faisait la haie sur les routes pour voir passer les princes et les nobles qui revenaient de Steinkerque. Les bijoutiers fabriquèrent des boucles à la Steinkerque; les parfumeurs vendirent des poudres de Steinkerque. Mais le nom de ce champ de bataille fut particulièrement donné à une nouvelle mode de cravates. Les gens comme il faut portaient alors des cravates de dentelle, et l'usage était de les arranger avec beaucoup de soin. Mais dans le terrible moment où la brigade de Bourbonnais fuyait devant la charge des alliés, on n'avait pas le temps de songer à ces détails de toilette, et les gentilshommes de la cour les plus renommés pour leur élégance arrivèrent au galop sur le front de la ligne de bataille avec leurs riches cravates en désordre. Ce devint donc la mode parmi les beautés de Paris de porter autour du cou des mouchoirs de la plus belle dentelle, jetés avec une négligence affectée ; et ces mouchoirs s'appelèrent des Steinkerques '.

des de sa main droiie sur le pouce de sa main gauche et comptant sur ses doigts : « Il y eut le régiment de Cutts, celui de Maekay, celui d'Angus, celui de Graham et celui de Leven, tous (aillés en pièces; et il en aurait élé de môme des gardes du corps, sans quelques régiments de lad qui B'avfincèrenl hardiment à leur secours, et reçurent le feu de l'ennemi en plein visage, avant d'avoir pu tirer un coup de mousquet. Aussi irout-ils au ciel, ajouta l'rim. »

1 Voltaire, Sièclt dt Cohii W,

Page 1