CHAPITRE I
armées en présence y avaient reçu des renforts tirés de bien des pays. Partout ailleurs les opérations militaires étaient languissantes et dépourvues d'intérêt. Le grand vizir et Louis de Bade ne faisaient guère que s'observer mutuellement sur le Danube; il en était de même du maréchal de Noailles et du duc de Médina Sidonia sous les Pyrénées. Sur le haut Rhin et le long de la frontière qui sépare la France du Piémont, se poursuivait une guerre de pillage, sans autre résultat que de faire peu de mal au soldat et beaucoup aux cultivateurs. Mais tout le monde observait, dans l'attente de quelque grand événement, la frontière de Brabant, où Guillaume se trouvait en présence de Luxembourg.
Luxembourg.
Luxembourg, alors dans sa soixante-sixième année, s'était élevé lentement, et par suite de la mort de plusieurs grands hommes, au premier rang parmi les généraux de son époque. Il appartenait à cette noble maison de Montmorency, qui possédait beaucoup de titres glorieux, les uns mythiques, les autres historiques, qui se vantait de descendre du premier Franc qui eût été baptisé au nom du Christ dans le cinquième siècle, et qui avait, depuis le onzième siècle, fourni à la France une longue et brillante série de connétables et de maréchaux. Luxembourg ne le cédait en valeur et en talents à aucun de ses illustres ancêtres. Mais quelle que fût la noblesse de sa race et la supériorité de son génie, il avait eu de la peine à surmonter les obstacles qu'il avait rencontrés dans le chemin de la renommée. S'il devait beaucoup à la nature et à la fortune, il avait eu encore plus à s'en plaindre. Ses traits étaient d'une dureté repoussante; il était de petite taille, d'une constitution faible et maladive ; une protubérance pointue s'élevait sur ses épaules. De cruelles imputations avaient été jetées sur ses mœurs. Accusé d'avoir été en rapport avec des sorciers et des empoisonneurs, il avait langui longtemps en prison, et avait fini par recouvrer sa liberté, sans recouvrer entièrement son honneur1. Louvois, ainsi que Louis,
■ Saint-Simon, Mi-moires; Voltaire, Siècle de Louis XIV. Voltaire parle avec un mépris qui paraît élre mérité du compte rendu de cette airaire dans les Causes célèbres. Voir aussi les Lettres de Madame de Sévigné, des mois de janvier et de février 1630. Dans plusieurs libelles anglais, on
avait toujours eu de l'éloignement pour lui. Cependant la guerre contre la coalition européenne n'avait encore duré que fort peu de temps lorsque le ministre, ainsi que le roi, comprirent que le général qui leur était personnellement odieux était nécessaire à l'Etat. Condé et Turenne n'étaient plus, et Luxembourg était sans contredit le premier homme de guerre que possédât alors la France. Comme vigilance, comme activité, comme persévérance, il laissait à désirer. Il semblait réserver ses grandes qualités pour les grandes occasions. C'était sur le champ de bataille qu'il se retrouvait tout entier. Son coup d'oeil était rapide et infaillible. C'était lorsque la responsabilité la plus lourde pesait sur lui, lorsque les embarras s'accumulaient autour de lui, que ses idées étaient le plus nettes, son jugement le plus sûr. Son pays fut redevable de quelques journées glorieuses à son habileté, à son énergie, à sa présence d'esprit. Mais il n'eut pas, dans ses campagnes, de succès aussi remarquables que ceux qu'il obtint dans ses batailles rangées. Il se Gt une immeuse réputation aux dépens de Guillaume; et pourtant il y avait, en ce qui touchait le but réel de la guerre, un choix embarrassant à faire entre les deux commandants. Luxembourg fut souvent victorieux, mais il ne savait pas profiter d'une victoire ; Guillaume fut souvent battu, mais personne mieux que lui ne savait réparer une défaite.
Au mois de juillet, le quartier général de Guillaume était à Lambèque. A six milles environ de distance, à Steinkerque, campait Luxembourg avec le gros de son armée; et, à six milles plus loin, était postée une force considérable sous les ordres du marquis de Boufflers, un des meilleurs ofliciers au service de Louis.
Le pays entre Lambèque et Steinkerque était entre-coupé d'une multitude de baies et de fossés; et les deux armées ne pouvaient s'approcher l'une de l'autre sans franchir plusieurs longs et étroits défilés. Luxembourg avait donc peu de raison de craindre de se voir attaqué dans ses retranchements, et il
donne à Luxembourg le sobriquet d'Esope, à cause de sa difformité, et on l'appelle magicien, par allusion à ses relations avec la Voisin. Dans uni" ailégorie jacobite, il est désigné comme le nécromancien Grandorsio. Narcissus Luttrell, dans son Diary de juin iti'J?, l'appelle sorcier. J'ai vu deux ou trois caricatures anglaises de Luxembourg.
était d'ailleurs sûr, en cas d'attaque, d'être informé assez de temps à l'avance : il était en effet parvenu à gagner un aventurier nommé Millevoix, chef de musique et secrétaire particulier de l'Electeur de Bavière. Cet homme transmettait régulièrement au quartier général français des renseignements authentiques sur les plans des alliés.
Confiant dans la force de sa position et dans l'exactitude de ses renseignements, le maréchal vivait dans sa tente comme il avait coutume de vivre dans son hôtel à Paris. Il était à la fois un valétudinaire et un voluptueux, et à ce douille titre il aimait ses aises. Il ne montait presque jamais à cheval. Des conversations légères et les cartes occupaient la plus grande partie de son temps. Sa table était somptueuse, el lorsqu'il était assis à souper, il pouvait être dangereux de le déranger. Les railleurs remarquaient que dans ses dispositions militaires il n'était pas toujours guidé exclusivement p;-r des raisons militaires, qu'il s'arrangeait en général de manière à s'établir dans quelque endroit où le veau et la volaille étaient d'excellente qualité, et qu'il se préoccupait beaucoup de maintenir ses communications avec la mer, afin d'avoir, du mois de septembre au mois d'avril, un approvisionnement régulier d'huîtres de Sandwich. S'il y avait dans le voisinage du camp quelques femmes agréables, on les trouvait ordinairement à ses banquets. On concevra facilement que, sous un pareil général, les jeunes princes et les nobles français devaient faire assaut de luxe et de galanterie l.
Tandis qu'il s'amusait à sa manière, les alliés découvrirent qu'ils étaient trahis. Un paysan ramassa une lettre qu'on avait laissée tomber et la porta à l'Electeur de Bavière. Elle contenait la preuve complète de la trahison de Millevoix. Guillaume conçut l'espoir de prendre ses ennemis au piège qu'ils lui avaient tendu. Le perfide secrétaire fut mandé devant le roi qui lui reprocha son crime. On lui mit une plume dans la main et, lui tenant un pistolet sur la poitrine, on lui ordonna d'écrire sous peine de mort immédiate. La lettre dictée par Guillaume fut envoyée au camp français. Elle in-
' Sa-ni-Simon, Mémoires; Mémoires de Villars ; Racine à Boileau, 21 mai ir,y?.
formait Luxembourg que les alliés se proposaient de faire le lendemain un grand fourrage. Afin de protéger les fourrageurs, ils devaient, ajoutait-on, faire avancer pendant la nuit quelques bataillons d'infanterie, accompagnés d'artillerie, pour occuper les défilés situés entre les deux armées Le maréchal lut ce billet, y ajouta foi et alla se coucher, tandis que Guillaume disposait tout pour une attaque générale contre les lignes françaises.
Toute l'armée alliée avait pris tes armes avant le jour. Aux premières lueurs du matin, Luxembourg fut réveillé par des éclaireurs qui annoncèrent que l'ennemi s'avançait en grande force. Il traita d'abord cette nouvelle très-légèrement, et en conclut seulement que son correspondant l'avait, comme à l'ordinaire, bien renseigné. Le prince d'Orange avait envoyé un détachement pour protéger ses fourrageurs, et la peur, qui grossit les objets, avait fait de ce détachement toute une armée. Mais des informations de plus en plus alarmantes se succédèrent rapidement. Tous les défilés, disait-on, étaient encombrés de masses d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, marchant sous les drapeaux de l'Angleterre et de l'Espagne, des Provinces-Unies et de l'Empire, et toutes ces colonnes s'avançaient sur Steinkerque. Enfin, le maréchal se leva, monta à cheval et courut voir ce qui se passait.
Cependant l'avant-garde des alliés était arrivée sur ses avant-postes. A un demi-mille environ, en avant de son armée, était campée une brigade portant le nom de la province du Bourbonnais. Ce fut celle qui eut à supporter le premier choc. Surprise, et saisie d'une terreur panique, elle fut balayée en un moment, et s'enfuit en désordre, abandonnant à l'ennemi ses tentes et ses pièces de canon.
Jusque-là les plans de Guillaume avaient complètement réussi. Mais ce fut alors que la fortune commença à tourner contre lui. 11 avait été mal informé sur la nature du terrain qui séparait la position de la brigade de Bourbonnais de celle du gros de l'armée. Il s'attendait à pouvoir avancer sans obstacle, à trouver l'armée française en confusion et à remporter une victoire facile et complète. Mais sa marche fut arrêtée par des fossés el des clôtures : il y eut un peu de retard, et ce peu de retard sullit pour déjouer toutes ses combinaisons. Luxembourg était précisément l'homme qu'il