CHAPITRE II
concitoyens à en revenir au bon vieux système et à ne point s'exposer à une ruine complète pour s'épargner un peu de peine. Il lutta seul contre la société tout entière. Les avantages du nouveau système se faisaient sentir à chaque heure du jour dans tous les quartiers de Londres, et le monde n'était pas plus disposé à abandonner ces avantages, par crainte des malheurs qui survenaient à de longs intervalles, qu'à s'abstenir de bâtir des maisons par crainte du feu, ou de construire des vaisseaux par crainte des tempêtes. Il est curieux qu'un homme qui, en tant que théoricien, se distinguait de tous les commerçants de son siècle par la largeur de ses vues et par une intelligence supérieure à tous les préjugés, se soit, dans la pratique, distingué des marchands de son siècle par un attachement obstiné à une méthode surannée de faire les affaires, longtemps après que les commerçants les plus épais et les plus ignorants avaient abandonné cette méthode pour un système mieux approprié à une grande société commerçante1.
La banque ne fut pas plutôt devenue une branche de commerce distincte et importante, que l'on commença à discuter avec chaleur la question de savoir s'il serait convenable se fonder une banque nationale. L'opinion générale semble s'être prononcée énergiquement en faveur d'une banque nationale. Cela ne doit pas nous étonner, car peu de personnes savaient alors qu'en général le commerce se fait avec bien plus de prolit par les individus que par de grandes sociétés, et la banque est en réalité du petit nombre de ces branches de commerce qui offrent autant d'avantages aux mains d'une grande société que dans celles d'un individu. Deux banques publiques, la Banque de Saint-Georges à Gènes et la Banque d'Amsterdam jouissaient depuis longtemps en Europe d'une grande réputation. Les trésors immenses que ces établissements avaient en dépôt, la confiance qu'ils inspiraient, la prospérité qu'ils avaient créée, leur stabilité éprouvée par les paniques, par les guerres , par les révolutions et qu'aucune secousse n'avait ébranlée, tels étaient les sujets de conversation favoris. La Banque de Saint-Georges avait presque complété le troisième siècle de son existence. Elle avait com-
• Voir la Vie de Dudley North, par son frère Roger.
mencé à recevoir des dépôts et à faire des emprunts avant que Colomb eût traversé l'Atlantique, avant que Gama eût doublé le Cap, alors qu'un empereur chrétien régnait à Constantinople et qu'un sultan professant la religion de Mahométan trônait à Grenade, alors que Florence était une république et que la Hollande obéissait à une dynastie héréditaire. Toutes ces choses avaient changé de face. On avait découvert de nouveaux continents et de nouveaux océans. Le Turc était à Constantinople et le Castillan à Grenade; Florence avait son prince héréditaire ; la Hollande était une république, mais la Banque de Saint-Georges recevait encore des dépôts et faisait encore des emprunts. La Banque d'Amsterdam avait un peu plus de quatre-vingts ans d'existence, mais son crédit avait résisté à de dures épreuves. Même dans la terrible crise de 1672, alors que tout le Delta du Rhin était couvert de troupes françaises et que du haut du palais du Stadhouder, on voyait les drapeaux blancs se déployer dans la plaine, il y avait un endroit où, au milieu de la consternation et de la confusion générales, on trouvait encore la tranquillité et l'ordre, et cet endroit c'était la Banque. Pourquoi la Banque de Londres ne serait-elle pas aussi célèbre et ne durerait-elle pas autant que celles de Gênes et d'Amsterdam? Avant la fin du règne de Charles II, plusieurs plans furent proposés, examinés, attaqués et défendus. On soutint dans quelques pamphlets qu'une Banque nationale devait être sous la direction du roi. D'autres pensèrent que l'administration en devait être confiée an Lord-Maire, aux Aldermen et au Conseil municipal (Commnn couneil) de la capitale l. Après la Révolution, la question fut discutée avec une animation inconnue auparavant, car, sous l'influence de la liberté, la race des faiseurs de projets politiques se multiplia à l'infini. Une multitude de plans dont quelques-uns ressemblent aux fantaisies d'un enfant ou aux rêves d'un homme en proie à la lièvre fondirent sur le gouvernement. Aux premiers rangs de ces charlatans politiques dont on voyait chaque jour dans les couloirs de la Chambre des Communes les mines affairées, brillaient John Briscoê et Hugh
1 Voir un pamphlet intitulé : Crédit par corporatioti ou wm Banque de Crédit mis en circulation par Je consentement commun à Londns eil plus utile et plus sùrc que forgent.