CHAPITRE IL
Chambeiiayne , deux faiseurs de projets qui eussent été dignes de figurer dans cette académie que Gulliver vit à Lagado. Ces individus déclaraient que le remède unique pour toutes les maladies de l'Etat consistait dans l'établissement d'une Banque Foncière. A les entendre, une Banque Foncière devait opérer pour l'Angleterre des miracles tels que Jéhovah n'en avait jamais fait pour Israël, des miracles qui dépasseraient en merveilleux et les monceaux de cailles dont parle l'Ecriture et la manne qui tombait chaque jour du ciel pour nourrir le peuple dans le désert. Il n'y aurait plus d'impôts, et cependant l'Echiquier serait plein jusqu'à déborder. Il n'y aurait plus de taxes des pauvres, car il n'y aurait plus de pauvres. Le revenu de chaque propriétaire serait doublé, le profit de chaque négociant considérablement accru. En un mot, l'île britannique, pour nous servir des expressions de Briscoë, serait le paradis du monde. Ceux là seuls qui perdraient, seraient les hommes d'argent, ce fléau de la nation, qui avaient fait à la bourgeoisie et aux fermiers plus de mal qu'une armée d'invasion venue de France n'aurait eu le cœur de lui en faire '.
Ces admirables résultats, la Banque Foncière devait les produire par la simple émission de quantités énormes de billets sur une garantie en biens-fonds. La doctrine des auteurs du projet était que toute personne qui possédait une propriété réelle devait avoir, en outre de cette propriété, une quantité de papier-monnaie jusqu'à concurrence de la valeur exacte de cette propriété; de telle sorte que si sa propriété valait deux mille livres, le propriétaire devait avoir, avec sa propriété, deux mille livres en papier-monnaie 2.
1 Proposition du Dr Hugh Chamberlayne d'Essex-Street, ayant pour but d'établir une banque de crédit foncier pour le bien général des propriétaires, l'accioissement de la valeur de la terre ainsi que pour l'avantage du commerce intérieur et extérieur, 1695.
Pioposilion ayant pour but de fournira Leurs Majestés de l'argent à des conditions faciles, exempter la noblesse et la bourgeoisie, etc., des taxes; d'accroître les revenus de leurs propriétés, et d'enrichir tous les sujets du royaume au moyen d'une taxe nationale, par John Briscoë : « 0 fortunatos nimiùm sua si bona norint Anglicanos! » Briscoë paraît avoir été aussi versé dans la littérature latine qu'en économie politique.
En confirmation de ce qui est dit dans le texte, j'extrais un seul paragraphe des propositions de Briscoë : «Supposez qu'un gentilhomme n'ait tout au plus pour vivre qu'une propriété qui lui rapporte cent livres par an, qu'il ait avec cela une femme et quatre enfants à nourrir. Cet indi-
Briscoë et Chamberlayne afllcliaient le plus profond mépris pour cette idéev qu'il pouvait y avoir surémission de papier tant que, pour chaque billet de dix livres, il y avait dans le pays une pièce de terre valant dix livres. « Personne, « disaient-ils, » n'accuserait un orfèvre de trop émettre de papier tant que ses caves contiendraient une quantité de guinées et de couronnes représentant la valeur exacte de tous les billets portant sa signature. » Mais il n'y avait pas d'orfèvre qui eût dans ses caves une quantité de couronnes et de guinées représentant la valeur exacte de tout son papier. Et puis uu mille carré de territoire fertile dans la vallée de Taunton ne conslituait-il pas tout autant qu'un sac d'or ou d'argent une véritable richesse? Les auteurs du projet en question ne pouvaient nier que, dans l'esprit de beaucoup de gens, il n'existât un préjugé en faveur des métaux précieux, et que, par suite, si la Banque Foncière était obligée de rembourser ses billets en espèces, elle ne tarderait pas à cesser ses payements. Ils se tirèrent de cette dilliculté en proposant que les billets fussent déclarés inconvertibles, et que chacun fût forcé de les prendre.
Les théories de Chamberlayne sur la question du crédit trouveront peut-être de nos jours encore des admirateurs. Mais à toutes ses erreurs, il en ajouta une qui commença et linit avec lui. 11 eut la folie, dans tous ses raisonnements, de regarder comme admis que la valeur d'une propriété variait selon sa durée. Il soutenait que si le revenu actuel que l'on tirait d'un manoir était de mille livres, une cession de ce domaine pour vingt ans devait valoir vingt mille livres, une cession pour cent ans cent mille livres. Si donc le propriétaire de ce domaine voulait l'engager pour cent années à la Banque
vidu, en supposant qu'il n'y ait point de taxes sur sa propriété, doit être Lien économe s'il veut suffire à ses dépenses, mais il ne faut pas qu'il soDge à rien mettre de côlé pour établir ses enfants dans le monde. » D'après la méthode propo-ée, au contraire, il peut donner à ses enfants 500 livres chacun, et avoir encore lJ0 livres par an pour vivre lui et sa femme, lesquelles 90 livres il peut encore laisser à tel de ses enfants qu'il lui plaît, après sa mort et celle de sa femme. Car, après avoir ei vu-nu
de 100 livres par an, ainsi qu'il est dit dans les propositions 1 et 3, il peut avoir des billet et crédit pour 2,000 livres pour son usage personnel, à m Sh. pour 100 par an. ainsi qu'il esl dit dans la proposition 5:'. oe qui ne. fait que 10 livres par an pour les 2,000 livres, lesquelles tu livi es étant déduites de son revenu de 100 livres, il reste 90 livn s i ai an net pour lui. u Nous ferons remarquer que cette absurdité eut trois 0 liliOBS,
Foncière, la Banque Territoriale pouvait, sur cette garantie, émettre aussitôt des billets pour cent mille livres. Sur ce sujet, Chamberlayne fut en vain attaqué à la fois par le ridicule, par le raisonnement et même par des démonstrations arithmétiques. On lui objecta que le prix de vente d'une propriété libre ne dépassait jamais la somme produite par vingt années de revenu. Donc, prétendre qu'un transfert de cent ans valait cinq fois plus qu'un transfert de vingt ans, c'était dire que le transfert de cent valait cinq fois la propriété simple et libre; en d'autres termes, que cent valait cinq fois l'infinité. A ceux qui raisonnaient ainsi, on leur répondait qu'ils n'étaient que des usuriers, et il semble qu'un grand nombre de gentilshommes de province regardèrent cette réfutation comme excellente '.
En décembre 1693, Chamberlayne soumit son projet, dans son absurdité toute nue, à la Chambre des Communes, et demanda dans une pétition à être entendu. Il se chargea hardiment de lever huit mille livres sur chaque propriété libre de cent cinquante livres, qui serait apportée, c'était son expression, dans sa Banque Foncière, et cela sans déposséder le propriétaire. Tous les Squires de la Chambre devaient savoir que la propriété libre d'un domaine de cette nature atteindrait à peine sur le marché trois mille livres 2.
Il aurait dû, ce semble, paraître incroyable au chasseur de renard le plus illettré de la Chambre qu'on pût, par un
' Voir les Propositions Je Chamberlayne. Ses axiomes appuyés par les arguments expliquant le mécanisme du Crédit Foncier. Voir aussi un excellent petit Traité d'un adversaire de Chamberlayne, intitulé : Dialogue sur la Banque entre le Dr H. C. et un gentilhomme de province, 1696, et quelaues remarques sur un libelle anonyme et injurieux intitulé : Dialogue sur la Banque entre le Dr H. C. et un gentilhomme de province dans une Litre à une personne de qualité.
* Procès-Verbaux des Communes, 7 décembre 1693. Je crains qu'on ne me soupçonne d'exagérer l'absurdité de ce projet. Je transcris donc la partie la plus importante de cette pétition. « Comme équivalent pour les propriétaires qui engageront leurs terres dans cette Banque de Crédit foncier, qui doit être établie par acte du Parlement, on propose que, pour tout revenu de 150 livres par an, garanti pour 150 ans, pour cent payements annuels seulement de 100 livres par an, libre de toutes espèces de taxes et de déductions quelconques, chaque propriétaire reçoit 4,000 livres en billes de ladite Banque, qu'il en ait 2,000 autres de placés pour son bénéfice personnel dans les actions de la société des Pêcheries, et que f?,000 livres et plus soient mises à la disposition du Parlement pour souien:r la guerre actuelle. Le propriétaire ne sera jamais évincé de la possession desdites propriétés à moins que la rente annuelle ne se trouve en arrière.
expédient quelconque, faire produire huit mille livres à une cession de propriété autre que celle de la propriété libre d'un domaine de cette nature, mais la détresse et l'esprit de parti avaient rendu crédules les propriétaires fonciers. Ils insistèrent pour que le projet de Chamberlayne fût renvoyé en comité, et le comité, dans son rapport, déclara que ce projet était praticable et serait avantageux pour la nation '. Mais, dans l'intervalle, la force de la logique, unie à celle du ridicule, avait produit de l'effet même sur les campagnards les plus ignorants de la Chambre. Le rapport déposé sur le bureau, on ne s'en occupa plus, et le pays fut sauvé d'une calamité en comparaison de laquelle la défaite de Landen et la perte de la Hotte de Smyrne eussent été des bienfaits.
Mais tous les faiseurs de projets de cette époque féconde en projets n'étaient pas aussi absurdes que Chamberlayne. L'un d'eux, William Paterson, était un théoricien ingénieux, bien que parfois le jugement lui fît défaut. On sait peu de chose des commencements de sa vie, si ce n'est qu'il était natif d'Ecosse et qu'il avait été aux Indes-Occidentales; mais en quelle qualité avait-il visité ce dernier pays? C'est là un point sur lequel ses contemporains n'étaient point d'accord. Ses amis prétendaient qu'il y avait été comme missionnaire, et ses ennemis comme boucanier. Il parait qu'il avait reçu de la nature une imagination fertile et un tempérament ardent avec une grande puissance de persuasion, et que, dans le cours de sa vie vagabonde, il avait acquis quelque part une connaissance parfaite du calcul.
N. Paterson soumit, en 1691, au Gouvernement, un plan de banque nationale, et ce plan fut accueilli favorablement par les politiques ainsi que par les commerçants. Mais des années se passèrent, et rien ne se lit jusqu'au moment où dans le printemps de 1C94 il devint absolument nécessaire de trouver quelque nouveau moyen de défrayer les dépenses de la guerre. Monlague s'empara alors et s'occupa sérieusement du plan imaginé par le pauvre et obscur aventurier écossais. 11 était uni par les liens d'une étroite alliance à Michel Godlïey, le frère de sir Edmonbury Godlïey dont la mort triste et mystérieuse avait, quinze ans auparavant pro-
1 Procès-Verbaux des Communes, b février 1G03-4,