CHAPITRE IL
duit dans le peuple une explosion terrible. Michel était l'un des plus habiles, des plus intègres et des plus opulents des princes marchands de Londres. C'était, ainsi qu'on devait l'attendre de son étroite parenté avec le martyr de la foi protestante, un whig zélé. Quelques-uns de ses écrits existent encore et prouvent qu'il avait un esprit remarquable par la force et la clarté.
Ces deux personnages éminents patronèrent le plan de Palerson. Montague se chargea d'agir sur l'opinion de la Chambre des Communes, et Godfrey sur celle de la Cité. On obtint du Comité des voies et moyens un vote approbatif, puis un bill dont le titre donna lieu à une foule de sarcasmes fut déposé sur le bureau de la Chambre. Et, en effet, il n'était pas facile de deviner qu'un bill qui n'avait d'autre but que d'imposer un nouveau droit de tonnage au profit des personnes qui avanceraient de l'argent au gouvernement, pour l'aider à continuer la guerre, créait en réalité la plus grande institution commerciale que le monde eût jamais vue.
Voici en quoi consistait le plan. Le Gouvernement devait emprunter douze cent mille livres au taux, que l'on considérait alors comme modéré, de huit pour cent. Afin d'engager les capitalistes à avancer promptement, à des conditions aussi avantageuses pour le public, l'argent dont le Gouvernement avait besoin, on stipula que les souscripteurs formeraient une corporation ayant pour raison sociale : « Le Gouverneur et la Compagnie de la Banque d'Angleterre. » La société ne devait avoir aucun privilège exclusif, et ses opérations de commerce devaient se borner aux lettres de change, aux métaux précieux et aux nantissements confisqués.
Dès que ce plan fut connu, on vit éclater une guerre d'écrits aussi violente que celle qui avait eu lieu entre les partisans et les adversaires du serment, ou bien entre l'ancienne Compagnie des Indes orientales et la nouvelle. Les auteurs des projets qui n'avaient pas été adoptés par le Gouvernement tombèrent comme des furieux sur leur confrère plus heureux. Tous les orfèvres et les prêteurs sur gages poussèrent des cris de rage. Quelques Tories, mécontents, prédirent la ruine de la monarchie. Il était remarquable, disaientils, que les banques et les rois n'avaient jamais pu exister ensemble. Les banques étaient des institutions républicaines.
Il y avait des banques florissantes à Venise, à Gênes, à Amsterdam et à Hambourg. Mais qui avait jamais entendu parler d'une banque de France ou d'une banque d'Espagne1 ? D'un autre côté, quelques Whigs également mécontents prédirent la ruine de nos libertés. C'est là, s'écrièrent-ils, un instrument de tyrannie plus formidable que la Haute-Commission, que la Chambre Etoilée et même que les cinquante mille soldats de Cromvvell. Toute la richesse de la nation sera entre les mains de la Banque de Tonnage (tel était le sobriquet sous lequel on la désignait alors), et la Banque de Tonnage sera entre les mains du souverain. Le pouvoir de la bourse, l'une des grandes garanties des droits des Anglais, passera de la Chambre des Communes au Gouverneur et aux Directeurs de la nouvelle compagnie. Cette dernière considération avait réellement quelque valeur, et les auteurs du bill le reconnurent en insérant fort judicieusement une clause qui défendait à la Banque d'avancer de l'argent à la Couronne sans autorisation du Parlement. Toute infraction à cette salutaire prohibition devait être punie de la perte de trois fois la somme avancée, et il fut stipulé que le roi n'aurait pas le droit de faire remise d'aucune partie de la peine.
Le plan, ainsi amendé, reçut la sanction des Communes plus facilement qu'on n'aurait pu l'espérer d'après la violence des clameurs du parti adverse. Le fait est que le Parlement était sous le coup de la nécessité. Il fallait de l'argent et c'était le meilleur moyen d'en trouver. On n'a pu découvrir ce qui se passa lorsque la Chambre se fut formée en comité, mais tant que le Speaker fut au fauteuil, aucun vole par division n'eut lieu.
Mais le Bill n'était pas sauvé quand il fut porté à la Chambre des Lords. Quelques Lords soupçonnèrent le plan d'une Banque nationale d'avoir été imaginé dans le but d'exalter l'intérêt des capitalistes au détriment de l'intérêt des propriétaires fonciers. D'autres pensèrent que ce plan , quel qu'il fût d'ailleurs, bon ou mauvais, n'aurait pas dû leur être soumis sous cette forme. La question desavoir s'il était prudent de créer un corps qui pouvait un jour dominer le monde commercial tout entier, et celle de savoir comment ce corps
' Kxamen du projet concernant la Banque d'Angleterre.