CHAPITRE II
fallu un peu moins de vingt ans pour monter, de la position de gentilhomme de province, au rang le plus élevé de la pairie. Deux grands comtes du parti whig, Bedford et Devonshire furent créés ducs en même temps. Il faut rappeler que Bedford avait à plusieurs reprises refusé celte dignité qu'il n'acceptait maintenant encore qu'avec répugnance. Il déclara qu'il préférait son comté à un duché, et il donna de sa préférence une raison très-sensée. Un comte qui avait une nombreuse famille pouvait envoyer un de ses fils au Temple pour en faire un avocat, et un autre dans une maison de banque. Mais les fils d'un duc étaient tous lords, et un lord ne pouvait gagner sa vie ni au barreau ni à la Bourse. On finit, toutefois, par triompher des objections du vieillard, et les deux grandes maisons de Russëll et de Cavendish, qui avaient été longtemps étroitement unies entre elles par les liens de l'amitié et du mariage, par la communauté des opinions, des souffrances et des triomphes, reçurent le même jour l'honneur le plus insigne qu'il soit au pouvoir de la couronne de conférer '.
Plan de guerre du gouvernement français.
Le numéro de la gazette qui annonça ces créations annonça également que le roi était parti pour le coutinent. Avant son départ, Guillaume avait délibéré avec ses ministres sur les moyens de s'opposer à l'exécution d'un plan d'opérations navales combiné par le gouvernement français. Jusqu'alors la guerre maritime avait eu principalement pour théâtre la Manche et l'Atlantique. Mais Louis résolut cette fois de concentrer toutes ses forces navales dans la Méditerranée. Il espérait qu'avec l'aide de sa flotte, l'armée du maréchal de JNoailles pourrait s'emparer de Barcelone, subjuguer toute la Catalogne et forcer l'Espagne a implorer la paix. En conséquence, l'escadre de Tourville, composée de cinquantetrois vaisseaux de guerre, mit à la voile de Brest le 25 avril, et franchit le détroit de Gibraltar le 4 mai.
Plan de guerre du gouvernement anglais.
Guillaume, afin de déjouer les projets de l'ennemi, décida
' Gaxeile de Londres, 30 avril, 7 mai 1694 ; Shrewsburv à Guillaume. Il -:i; ii. a: ; Guillaume à Shrewsbury, 22 mai ((er juin) ; L'Ueimitage, 27 avul (7 mai).
d'envoyer Russell dans la Méditerranée avec la plus grande partie de la flotte combinée d'Angleterre et de Hollande. Une escadre devait rester dans les eaux anglaises, sous les ordres du comte de Berkeley. Talmash devait s'embarquer à bord de cette escadre avec un corps de troupes considérable et attaquer Brest, dont on supposait qu'il serait facile de s'emparer en l'absence de Tourville et de ses cinquante-trois vaisseaux.
On ne pouvait cacher longtemps au public que des préparatifs se faisaient à Portsmouth pour une expédition dans laquelle les forces de terre devaient jouer un rôle. On disserta à perle de vue dans les Cafés de la Rose et de Garraway sur la destination de cet armement. Les uns parlaient de Rhé, les autres d'Oléron , ceux-ci de La Rochelle, ceux-là de Rochefort. Jusqu'au moment où la flotte commença à mettre à la voile dans la direction de l'Ouest, beaucoup pensèrent qu'elle allait à Dunkerque. Quelques-uns supposèrent qu'il s'agissait d'une attaque sur Brest, mais ils ne firent que le deviner, car le secret fut beaucoup mieux gardé que la plupart des secrets de cette époque ».
Russell, jusqu'au moment de lever l'ancre, persiste à assurer à ses amis Jacobites qu'il ne savait rien. Sa discrétion résista même à tous les artifices de Marlboroagh. Mais celuiavait d'autres sources d'information. Il s'y adressa et réussit à la fin à découvrir tout le plan du gouvernement. Aussitôt il écrivit à Jacques. Il venait d'apprendre, lui disait-il, à l'instantmème.que douze régiments d'infanterie et deux régiments de sodats de marine étaient sur le point de s'embarquer, sous le commandement de Talmash, dans le but de détruire le port de Brest avec les vaisseaux qui s'y trouvaient. « Ceci, ajoutait-il, serait un grand avantage pour l'Angleterre. Mais aucune considération ne peut m'empèeher et ne m'empêchera jamais de vous faire savoir ce que je croirai utile à votre service. » Il continuait en conseillant à Jacques de se tenir en garde contre Russell. « Il y a quelque temps que
1 L'Herroitage, 15 (25) mai. Après avoir mentionné ces divers bruits, il ajoute : « De tous ces divers projets qu'on s'imagine, aucun n'est venu à la cognoissance du public. » Ceci est important; car on a souvent dit, pour excuser Marlborough, qu'il ne communiqua à la cour de Saint-Germain que ce qui faisait le sujet de la conversation dans tous les cafés, et qu'on n'avait pas besoin de lui pour savoir.