CHAPITRE II
par tous ceux qui l'entouraient. Il avait constamment à ses côtés Hugh Speke et Aaron Smith, gens pour lesquels la chasse au Jacobite était le plus émouvant des plaisirs. Les mécontents disaient que Nottingham avait tenu ses limiers en laisse, mais que Trenchard les avait lâchés. Tout honnête gentilhomme qui aimait l'Eglise et haïssait le Hollandais courait risque de la vie. C'était un mouvement continuel dans les bureaux du secrétaire ; on ne voyait que des gens qui entraient pour faire des rapports et des messagers qui sortaient avec des mandats. On disait aussi que ces mandats étaient souvent rédigés d'une manière irrégulière, qu'ils ne spécifiaient pas tantôt la personne, tantôt le crime, et que cependant, munis de ces mandats, les agents de l'autorité entraient dans les maisons , fouillaient dans les bureaux et dans les nécessaires, emportaient des papiers précieux et jetaient en prison, au milieu des voleurs, des personnes appartenant par leur naissance et leur éducation aux classes élevée '. Le ministre et ses agents répondaient que Westminster-Hall était ouvert à tous, que si quelque individu avait été illégalement emprisonné, il n'avait qu'à intenter son action, que les jurys étaient parfaitement disposés à écouter toute personne qui prétendait avoir été victime de l'oppression de la part d'hommes en place avides et cruels, et que, comme aucun des prisonniers dont on retraçait si pathétiquement les souffrances n'avait osé recourir à ce moyen si naturel et si facile d'obtenir le redressement de ses griefs, on pouvait raisonnablement en inférer qu'il ne s'était rien fait qui ne se pût justifier. Toutefois, les clameurs des mécontents firent une impression considérable sur l'esprit public. Enfin , une affaire dans laquelle Trenchard fut plus malheureux que coupable, jeta sur lui et sur le gouvernement auquel il était attaché un discrédit momentané.
Poursuites de Laucashire.
Parmi les espions qui hantaient ses bureaux se trouvait un vagabond irlandais qui avait porté plus d'un nom et professé plus d'une religion. Il s'appelait alors Taaffe. Il avait été prêtre de l'Eglise catholique romaine et secrétaire d'Adda ,
1 Lettre à Trenchard, 1694.
tion n'était pas à dédaigner. Il reçut d'abord une certaine somme de la main à la main ; puis on lui promit une pension viagère annuelle dès que l'affaire serait laite, et on l'envoya en province où on le tint, pour ainsi dire, au secret jusqu'au jour du procès '.
Sur ces entrefaites, des pamphlets clandestins, où l'on classait le complot du Lancashire à côté de ceux d'Oates, de Dangerfield, de Fuller, de Young, de Whitney, circulaient dans tout le royaume et principalement dans le comté qui devait fournir le jury. Le plus long, le plus habile et le plus violent de ces pamphlets, qui avait pour titre : Lettre au secrétaire Trenchard, était attribué communément àFerguson. Il n'est pas impossible que Ferguson ait fourni quelques matériaux et porté le manuscrit à l'impression. Mais un grand nombre de passages sont écrits avec un art et une vigueur qui assurément ne lui appartiennent pas. Ceux qui jugent d'après les témoignages intrinsèques reconnaîtront peut-être dans quelques parties de ce remarquable opuscule le dernier rayon du génie malfaisant de Montgomery. Quelques semaines après l'apparition de la Lettre à Trenchard, il descendit dans la tombe, et personne n'honora sa mémoire et ne pleura sa mort. l.
Il n'y avait point à cette époque de journaux imprimés, à l'exception de la Gazette de Londres; mais depuis la Révolution, la Nouvelle à la Main ou Lettre-Gazette était devenue une machine politique plus importante qu'elle ne l'avait été précédemment. La lettre-gazette d'un nommé Dyer, circulait au loin en manuscrit. Dyer affectait de professer les principes du Torysme et de la Haute-Eglise; aussi était-il regardé comme un oracle par tous les possesseurs de manoirs chasseurs de renards. Il avait déjà été deux fois en prison; mais ses gains l'avaient plus que récompensé de ses souffrances, et il persistait à accommoder ses nouvelles et sa rédaction au goût des gentilshommes de province. Il se mit à tourner en ridicule le complot du Lancashire, il déclara que les fusils que l'on avait trouvés n'étaient que de vieux fusils de chasse, que les selles ne servaient également qu'à la chasse et que les sabres
1 Kingston. Pour le fait que de l'argent fui donné à Taaffe, Kingston c.te une déposition faite sous serment à la Chambre des Lords. • Journal de Narcisse Luitrdl, ti octobre 1694.
étaient de vieilles reliques d'Edge-Hill et de Marston-Moor l.
L'effet produit sur l'esprit public par ces invectives et ces sarcasmes semble avoir été très-grand. Même à l'ambassade de Hollande, où assurément on n'éprouvait point de sympathies pour le jacobitisme, on était fermement convaincu qu'il serait impolitique de mettre les accusés en jugement. Dans le Lancashire et le Cheshire, les sentiments qui dominaient étaient ceux de la compassion pour les accusés et de la haine contre les persécuteurs. Le gouvernement toutefois persévéra. En octobre, quatre juges se rendirent à Manchester. De nos jours, la population de cette ville est composée de personnes nées dans toutes les parties des Iles Britanniques, et par suite elle n'a aucune sympathie particulière pour les propriétaires, les fermiers et les ouvriers agricoles des districts du voisinage. Mais au xvne siècle, l'habitant de Manchester appartenait exclusivement au Lancashire. Sa politique était celle de son comté. Il professait un profond respect pour les vieilles familles de Cavaliers de la province, et il entrait en fureur à l'idée qu'une bande de Têtes Rondes appartenant aux plus bas étages de la chicane venait de Londres pour verser le sang le plus pur de son comté. Une foule immense accourue des villages voisins remplissait les rues et voyait avec indignation et douleur les sabres nus et les carabines chargées qui entouraient les accusés. Les dispositions prises par Aaron Smith semblent avoir manqué d'habileté. Le principal avocat de la Couronne était sir William Williams qui, bien que déjà appesanti par l'âge et possesseur d'une grande fortune, continuait encore à pratiquer. Une faute avait jeté une ombre fatale sur la dernière partie de sa vie.
Le souvenir de cette journée où il s'était levé à Westminster-Hall, au milieu des rires et des huées, pour défendre le pouvoir absolu et attaquer le droit de pétition l'avait, depuis la Révolution, constamment tenu éloigné des honneurs. C'était un homme aigri par les déceptions et qui n'était en aucune façon disposé à encourir l'impopularité pour servir un gouvernement auquel il ne devait rien et dont il n'espérait rien.
' Pour la lellre, Gazette de Dyer. Voir le Journal de Narcisse Lutlrell, numéros do juin et d'août 1093, et de septembre 1001.
Le compte rendu détaillé du procès n'est point venu jusqu'à nous, mais nous en avons deux relations, l'une vvhig, l'autre jacobite !. Il paraît que les prisonniers qui furent cités les premiers à la barre ne se séparèrent point dans leurs récusations, et que par suite ils furent jugés tous ensemble. Williams examina ou plutôt contre-examina ses propres témoins avec une sévérité qui les troubla. La foule qui remplissait l'enceinte couvrit leurs dépositions de ses rires et de ses clameurs. Lunt en particulier perdit complètement la tête, prit une personne pour l'autre, et il ne recouvra sa présence d'esprit que lorsque les juges l'eurent enlevé des mains de l'avocat de la Couronne. Quelques prisonniers invoquèrent un alibi. On produisit des témoignages tendant à prouver, ce qui était incontestable, que Lunt était un homme perdu de réputation. Toutefois, le résultat sembla douteux jusqu'au moment où, au grand étonnement des parties poursuivantes, Taatfe entra dans la stalle des témoins. Il affirma sou.? serment avec une cynique impudence que toute l'histoire du complot était dans tous ses détails un mensonge inventé par Lunt et par lui. Williams jeta son dossier, et en vérité, un avocat plus honnête aurait fait de même. Les prisonniers qui étaient à la barre furent acquittés immédiatement. Ceux qui n'avaient pas encore été jugés furent mis en liberté. Les témoins à charge furent chassés de Manchester. Le greffier de la Couronne échappa avec peine à ceux qui voulaient le tuer; et les juges quittèrent la ville au milieu des sifllets et des imprécations.
Peu de jours après que le procès de Manchester fut terminé, Guillaume revint en Angleterre. Le 12 novembre, quarante-huit heures seulement après son arrivée à Kensington, les Chambres se rouvrirent. Il les félicita de l'amélioration survenue dans l'aspect des affaires, sur terre comme sur mer, les événements de l'année qui allait Boir avaient été, en somme, favorable aux alliés. Les armées françaises n'avaient fait aucun progrès; les Hottes de Louis n'avaient point osé se montrer. Néanmoins on ne pouvait obtenir une paix sûre et honorable que par une vigoureuse continuation
' La Relation whig est de Kingston; la Relation jacobite, d'un tuteur anonyme, a été imprimée récemment par la Société de Chelham. Voir aussi Lettre écrite du Lancaslure à un ami à Londres, où t°{ est parlé du dernier Procès, 10'Ji.