CHAPITRE II
une maladie plus alarmante, la petite-vérole. Cette maladie, sur laquelle la science a depuis remporté une succession de glorieuses et bienfaisantes victoires, était alors le plus terrible des ministres de la mort. Les ravages de la peste avaient été beaucoup plus rapides, mais la peste ne s'était abattue sur nos rivages qu'une ou deux fois dans le cours de la génération d'alors. La petite vérole, au contraire, était toujours présente, remplissant les cimetières de cadavres, tourmentant par des craintes continuelles tous ceux qu'elle n'avait pas encore frappés, laissant sur ceux dont elle épargnait la vie des traces hideuses de son passage, faisant de l'enfant au berceau un monstre à la vue duquel la mère frissonnait, et rendant les yeux et les joues de la jeune fille promise à l'hymen des objets d'horreur pour son fiancé. Vers la fin de l'année 1694, ce fléau sévit avec une rigueur inaccoutumée. La contagion finit par pénétrer dans le palais et atteignit la reine encore dans l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Elle reçut l'avis de son danger avec une véritable grandeur d'àme. Elle donna l'ordre à toutes les dames de sa chambre, à toutes les tilles d'honneur et même à tous les simples domestiques qui n'avaient pas eu la petite vérole de quitter immédiatement Kensington-House. Elle s'enferma pendant quelque temps dans son cabinet, brûla quelques papiers, mit les autres en ordre, puis attendit son sort avec calme.
Pendant deux ou trois jours, il y eut de nombreuses alternatives de crainte et d'espoir. Les médecins se contredisaient entre eux et se contredisaient eux-mêmes d'une manière qui indique sullisamment l'état de la science médicale à celte époque. Tantôt c'était la rougeole, tantôt la fièvre scarlatine, tantôt la fièvre pétéchiale, tantôt un érysipèle. A un moment, quelques symptômes qui montraient en réalité que le cas était presque désespéré, furent salués comme les indicés d'un retour de la santé. A la fin, tous les doutes disparurent. L'opinion de Radclid'e se trouva être la vraie. La reine était atteinte d'une petite vérole de l'espèce la plus dangereuse.
Pendant tout ce temps, Guillaume resta nuit et jourau chevet de Marie. On lui dressa dans l'antichambre le petit lit sur lequel il dormait quand il était en campagne, mais c'est à peine s'il s'y reposa. « La vue de sa douleur , écrivait l'Envoyé
de Hollande, suffirait pour amollir le cœur le plus dur. » Il ne restait plus rien en lui de l'homme dont le courage plein de sérénité avait fait l'admiration des vieux soldats dont la désastreuse journée de Landen et des vieux matelots dans cette nuit terrible qu'il passa au milieu des nappes de glace et des bancs de sable de la côte de Gorée. Les domestiques même virent les larmes couler en abondance le long de ce visage dont la victoire ou la défaite avait rarement troublé l'impassible tranquillité. Plusieurs des prélats étaient présents. Le roi prit Burnet à part et s'abandonna devant lui à l'expression de sa poignante douleur : « Il n'y a plus d'espoir, s'écria-t-il. J'étais l'homme le plus heureux de la terre et j'en suis aujourd'hui le plus misérable. Elle n'avait point de défaut, non. Vous la connaissiez bien, mais vous ne pouviez pas savoir, moi seul je pouvais savoir combien elle était bonne. » Tenison se chargea d'annoncer à Marie que sa dernière heure était venue. Il craignait qu'une pareille communication, faite, brusquement, ne lui causât une agitation violente, et il commença avec beaucoup de ménagement. Mais elle comprit bientôt ce qu'il voulait lui dire, et avec ce courage calme qui, chez les femmes, fait souvent honte à la bravoure de notre sexe, elle se soumit à la volonté de Dieu. Elle se fit apporter un petit nécessaire dans lequel étaient enfermés ses papiers les plus importants, ordonna que, quand elle ne serait plus, il fût remis au roi, puis chassa de son esprit toutes les préoccupations de ce monde. Elle reçut l'Eucharistie et répéta après Tenison les prières îles agonisants d'une voix faible, mais avec une mémoire et une intelligence qui n'avaient rien perdu de leur netteté. Elle remarqua que Tenison s'était tenu longtemps debout à son chevet, et, avec cette politesse pleine de douceur qui lui était habituelle, elle lui commanda, d'une voix qui s'éteignait de plus en plus, de s'asseoir, et elle insista jusqu'à ce qu'il lui eût obéi. Quand elle eut reçu les sacrements, elle s'affaissa rapidement et ne prononça plus que quelques mots entre-coupés. Deux fois, elle essaya de dire un dernier adieu à celui qu'elle avait aimé d'un amour si vrai et si absolu, mais il lui fut impossible de parler. Guillaume eut une suite de crises nerveuses si alarmantes que ses Conseillers-Privés qui étaieut réunis dans une pièce voisine, craignirent pour sa raison et pour sa vie. Le