CHAPITRE I
quatre chevaux. La perspective d'un pareil martyre n'avait rien de séduisant pour des natures vulgaires. Ces deux hommes avaient donc, presque en même temps, quoique, à ce qu'il paraît, sans aucun accord entre eux, fait parvenir à Guillaume, par différents canaux, l'avis que ses jours étaient en danger. Dumont avait tout avoué au duc de Zell, un des princes alliés. Leefdale avait transmis les renseignements les plus complets par l'intermédiaire de ses parents qui résidaient en Hollande. Morel, protestant suisse d'un grand savoir, qui était alors en France, avait également écrit à Burnet qu'on avait entendu Grandval parler d'un ton vantard d'un événement qui étonnerait bientôt le monde, et prédire avec confiance que le prince d'Orange ne vivrait pas jusqu'à la fin du mois suivant.
Ces avis ne furent pas négligés. Du moment où Grandval eut mis le pied dans les Pays-Bas, il fut entouré d'espions. Ses mouvements furent surveillés ; on prit note de toutes ses paroles : il fut arrêté, interrogé, mis en présence de ses complices et envoyé sous bonne garde au camp des alliés. Une semaine environ après la bataille de Steinkerque, il comparut devant un conseil de guerre. Ginkell, qui avait reçu le titre de comte d'Athlone comme récompense de ses grands services en Irlande, remplissait les fonctions de Président, et Talmash était un des juges. Mackay et Lanier auraient dû faire partie du Conseil; mais ils n'étaient plus, et ils furent remplacés par des officiers plus jeunes.
Le devoir du conseil de guerre fut fort simple; car le prisonnier n'essaya pas de se défendre. Sa conscience se serait, à ce qu'il paraîtrait, éveillée tout à coup. Il admit, avec des expressions de remords, la vérité de tous les chefs d'accusation, fit des aveux explicites et en apparence sincères, et reconnut qu'il avait mérité la mort. Condamné à être pendu et écartelé, il subit son châtiment avec beaucoup de courage et avec des démonstrations de piété. Il laissa derrière lui quelques lignes, où il déclarait qu'il allait mourir pour avoir trop fidèlement obéi aux ordres de Barbezieux.
Sa confession fut immédiatement publiée en plusieurs langues et lue avec des émotions diverses. Son authenticité ne pouvait être mise en doute : elle était garantie par la signature de quelques-uns des militaires les plus distingués
de l'époque. Il n'était guère supposable qu'elle eût été dictée par l'espoir du pardon; car Guillaume avait pris soin de ne pas encourager cet espoir. Encore moins pouvait-on penser que le prisonnier eût fait des mensonges pour éviter la torture ; car, bien que ce fût la pratique universelle dans les Pays-Bas d'appliquer à la torture les individus convaincus d'assassinat, afin de leur arracher les noms de leurs complices et de leurs instigateurs, Guillaume avait douné ordre que, dans cette occasion, il n'en fût pas même question. On doit ajouter que le Conseil ne fit pas subir à Grandval un interrogatoire très-sévère, mais le laissa raconter les clroses à sa manière. Il y a donc tout lieu de croire que son récit est exact au fond, et aucune partie de ce récit ne porte un cachet plus frappant de vérité que celle où il rend compte de l'audience dont Jacques l'avait honoré à Saint-Germain.
En Angleterre, la sensation produite par cette nouvelle fut grande. Les Whigs qualifièrent hautement Jacques et Louis d'assassins. Comment, demandait-on, était-il possible, sans faire violence au sens commun, de donner une signification innocente aux paroles que Grandval déclarait avoir entendues de la bouche du roi banni d'Angleterre? Et, pour quiconque connaissait la cour de Versailles, était-il croyable que Barbezieux, un jeune homme, un simple novice en politique, un commis plutôt qu'un ministre, eût osé faire ce qu'il avait fait, sans prendre les ordres de son maître? Peut-être était-il permis à des personnes très-charitables et en même temps trèsignorantes de se livrer à l'espoir que la complicité de Louis n'était pas antérieure au fait : mais au moins était-il hors de doute qu'il avait accepté cette complicité après le fait. Il avait dû voir les procédures devant le conseil de guerre, les dépositions, la confession. S'il avait réellement cette horreur de l'assassinat qu'ont tous les honnêtes gens, Barbezieux n'aurait-il pas dû être chasse ignominieusement, et jeté à la Bastille? Cependant Barbezieux était toujours au ministère de la guerre, et l'on ne disait pas qu'il eût été puni, même d'un mot ou d'un geste. Il était donc évident que les deux rois avaient pris part au crime de Grandval. Et si l'on demandait comment deux princes qui affectaient des principes si religieux avaient pu se laisser entraîner à un tel oubli de leurs devoirs, on répondait qu'ils avaient appris leur religion des