‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 122 sur 246 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ECM de In mnrt do Marie sur le Continent.

Sur le continent, la nouvelle de la mort de Marie excita des émotions diverses. Les Huguenots, dans toutes les parties de l'Europe où la persécution les avait jetés, pleurèrent la Femme Élue qui avait retranché sur le luxe de sa maison royale pour donner un asile et du pain au peuple persécuté de Dieu1. Dans les Provinces-Unies, où elle était bien connue et où elle avait toujours été populaire, elle fut amèrement regrettée. Mathieu Prior à qui ses talents et ses connaissances avaient valu le patronage du libéral Dorset et qui était alors attaché à l'ambassade à La Haye, écrivit que le plus froid et le moins passionné des peuples s'était laissé toucher. « Le marbre, dit-il, le marbre même a pleuré 2. » Les lamentations de Cambridge et d'Oxford trouvèrent de l'écho à Leyde et à Utrecht. Les États-Généraux prirent le deuil. Pendant plusieurs jours, dans toutes les villes Se la Hollande, les cloches firent entendre des sons plaintifs 3. Jacques, au contraire, défendit sévèrement qu'on prît le deuil à Saint- Germain, et Louis, à son instigation, fit la même défense à Versailles. Quelques-unes des plus illustres familles de la

' Voir le Sermon de Claude sur la mort de Marie.

' Prior à Lord et Lady Lexington, 14 (24) janvier 1695. Cette lettre

* Mercure mensuel de janvier 1695. Un orateur qui prononça à Utrecht un panégyrique de la reine, poussa l'absurdité jusqu'à dire que ses dernières paroles furent une prière pour la prospérité des Provinces-Unies : « Valeant et Batavi, dit-elle, sint incolumes, sint florentes, sint beati : stet in œternùm, stet immota praclarissima illorum civitas, hospiliutn aliquando mihi gratissimum, optimè de me meritum. » Voir aussi les Oraisons funèbres prononcées par Pierre-François d'Amsterdam, et de Jean Orlwinius de Delft.

noblesse française, entre autres celles des ducs de Bouillon et de Duras, avaient des liens de parenté avec la maison de Nassau, et, chaque fois que la mort s'était abattue sur cette maison, elles avaient observé rigoureusement les témoignages extérieurs d'affliction que leur prescrivait le décorum. Dans cette circonstance, elles reçurent l'injonction formelle de ne point porter de deuil, et elles se soumirent ; mais tout le pouvoir du grand roi ne put empêcher ses courtisans à l'âme élevée et à l'esprit mordant de stigmatiser, tout bas entre eux, cette vengeance misérable, exercée par les vivants sur les morts, par un père sur un de ses enfants '.

Les espérances de Jacques et de ses compagnons d'exil étaient alors plus vives qu'elles ne l'avaient été depuis la bataille de La Hogue. Il est certain que l'opinion générale des politiques en Angleterre comme sur le Continent était que Guillaume se verrait dans l'impossibilité de se maintenir plus longtemps sur le trône. Il ne s'y serait pas maintenu si longtemps, disaientils, sans sa femme. L'affabilité de Marie avait concilié à Guillaume bien des gens que son air glacial et ses réponses laconiques avaient repoussés. L'accent, les goûts et les sentiments tout anglais de la reine avaient charmé bien des gens auxquels déplaisaient le parler et les habitudes hollandaises du roi. Bien qu'elle n'appartînt pas au parti de la Haute- Église, elle aimait le rituel auquel elle avait été habituée dès l'enfance, et se conformait avec plaisir et respect à certaines cérémonies que Guillaume regardait, non pas, il est vrai, comme impies, mais comme puériles et auxquelles il n'assistait qu'avec répugnance. Dans le cours de la guerre, il était obligé de passer hors d'Angleterre près de la moitié de l'année, et pendant ses absences, c'était Marie qui jusqu'alors avait tenu sa place et sans désavantage. Qui la tiendrait maintenant? En quel représentant aurait-il la même confiance? Quel représentant la nation environnerait-elle du même respect? Tous les hommes d'Etat de L'Europe s'accordaient donc à penser que la mort de la reine avait rendu la position de Guillaume, déjà si dillicile et si dangereuse , plus dangereuse et plus dillicile encore. Mais l'événement donna tort à tous les hommes d'Etat de l'Europe. Chose curieuse!

' Journal de Dangeau; Mémoires de Saint-Simon.

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