‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 125 sur 246 · CHAPITRE III. 2G · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. 2G

avec un courage tranquille. On lui proposa d'envoyer un exprès pour prévenir son fils. Mais Halifax, conservant jusqu'à la fin la bonté de son cœur, ne voulut point troubler la félicité d'un premier jour de mariage. Il donna des ordres rigoureux pour que son enterrement se fil en secret, se prépara au grand changement par des dévolions qui étonnèrent ceux qui l'avaient fait passer pour un athée, et mourut avec la sérénité d'un philosophe et d'un chrétien, tandis que ses amis et ses parents, ne soupçonnant point son danger, buvaient le lait au vin et se livraient à tous les plaisirs d'une noce*.

Sa postérité mâle légitime et ses titres ne tardèrent pas à s'éteindre. Toutefois, une bonne partie de son esprit et de son éloquence passa au fils de sa fille, Philipp Stanhope, quatrième comte de Chesterlield. Mais on ne sait peut-être pas que quelques aventuriers qui, dépourvus de tout avantage de fortune ou de position, se firent un nom par leur seul talent, héritèrent du sang d'Halifax. Il laissa un fils naturel, Henry Carey, dont les pièces attirèrent autrefois la foule dans les théâtres, et dont quelques vers, pleins de verve et de gaieté, vivent encore dans la mémoire. C'est d'Henry Carey que descendait Edmond Kean, qui, de nos jours, a donné, par son merveilleux talent, une si puissante individualité aux personnages de Shylock, d'Iago et d'Othello.

Plus d'un historien a été occupé de partialité pour Halifax. La vérité est que la mémoire d'Halifax a droit d'une manière toute spéciale à la protection de l'histoire. En effet, ce qui le distingue de tous les autres hommes d'Elat de l'Angleterre, c'est que dans le cours d'une longue vie publique, et à travers de fréquentes et violentes révolutions de l'opinion, il prit presque invariablement sur les grandes questions de son temps cette vue que l'histoire a définitivement adoptée. On l'accusait d'inconstance, parce que sa position, relativement aux partis en lutte, variait perpétuellement. Autant vaudrait accuser l'étoile polaire d'inconstance, parce qu'elle est tantôt à l'est et tantôt à l'ouest des aiguilles. Avoir défendu contre une populace séditieuse un jour, contre un

1 L'Hermitage, 10 (20) avril 1695; Burûel, II, 149.

gouvernement tyrannique un autre , l'ancienne et légale Constitution du royaume; avoir été le plus ardent défenseur de l'ordre dans le Parlement turbulent de 1680, et le plus ardent défenseur de la liberté dans le parlement servile de 1685; s'être montré juste et clément envers les Catholiques romains lors du complot papiste, de même qu'envers les exclusionistes lors du complot de Rye-House; avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour sauver à la fois la tête de Stafford et celle de Russell , voilà ce que des contemporains, aveuglés par la passion et abusés par les noms et les apparences, étaient excusables peut-être d'appeler de l'inconsiance dans les principes, mais qui mérite de la justice tardive de l'histoire un nom bien différent.

Il ne reste qu'une seule tache regrettable sur la mémoire de cet homme éminent. Il est triste de penser que le politique qui avait joué dans la Convention un rôle si considérable ait pu s'abaisser ensuite à entretenir des communications avec Saint-Germain. Le fait ne peut être révoqué en doute, et pourtant il y a pour Halifax des excuses qu'on ne saurait invoquer en faveur d'autres personnages qui se rendirent coupables du même crime.

A l'imitation de Marlborough, de Russell, de Godolphin et de Shrewsbury, il ne trahit pas un maître qui avait mis sa confiance en lui et qui l'avait comblé de bienfaits. C'est l'ingratitude et la malveillance des Whigs qui le poussèrent à se réfugier un moment dans le camp des Jacobites. Ajoutons qu'il se repentit presque aussitôt de l'erreur dans laquelle la passion l'avait précipité, que, bien qu'il ne se réconcilia jamais avec la cour, il se distingua par son zèle pour la poursuite vigoureuse de la guerre, et que son dernier ouvrage fut une brochure où il exhortait ses concitoyens à se souvenir que les charges publiques, si lourdes qu'elles leur parussent, étaient légères en comparaison du joug de la France et de Rome *.

Une quinzaine environ après la mort d'Halifax, un coup plus cruel que la mort vint frapper son ancien rival et ennemi, le LOrd-Président. Cet homme d'Etat, habile, ambitieux et entreprenant, fui de nouveau renversé du pouvoir. Dans

1 Essai sur tes Taxes, écrit en vue de la crise actuelle des affaires, 1093.

sa première chute, quelque terrible qu'elle fut, il y avait eu quelque dignité, et, en profitant avec une rare adresse d'une crise extraordinaire dans les affaires publiques, il avait reconquis la position la plus élevée à laquelle un sujet anglais pût aspirer. La seconde ruine fut moins violente que la première, mais elle fut ignominieuse et irréparable.

Enquêtes parlementaires sur la corruption des fonctionnaires publies.

Le péculat et la vénalité, au moyen desquels les fonctionnaires publics de cette époque avaient coutume de s'enrichir avaient excité dans l'esprit public un sentiment qui ne pouvait manquer d'amener tôt au tard quelque explosion formidable. Mais les bénéfices étaient immédiats, le jour de la punition incertain, et les pillards qui soumettaient le pays à leurs exactions, se montraient aussi avides et aussi audacieux que jamais, lorsque la vengeance qui les menaçait depuis longtemps, longtemps différée, s'abattit à l'improviste sur le plus orgueilleux et le plus puissant d'entre eux.

Les premiers bruits de l'orage qui s'approchait n'indiquèrent aucunement la direction qu'il allait prendre ni la fureur avec laquelle il allait éclater. Un régiment d'infanterie en garnison à Royston avait frappé des contributions sur la population de cette ville et des environs. La somme exigée n'était pas considérable. En France ou dans le Brabant^ la modération de cette somme eût étonné tout le monde. Mais pour les boutiquiers et les fermiers anglais, les extorsions des militaires étaient heureusement chose complètement nouvelle et insupportable. Une pétition fut adressée aux Communes qui mandèrent à la barre accusateurs et accusés. Il fut bientôt démontré qu'un délit grave avait été commis, mais que les coupables n'étaient point absolument sans excuse. L'argent qui avait été envoyé par l'Echiquier pour la solde et la subsistance des soldats avait été frauduleusement retenu par leur colonel et son agent. Il n'était pas surprenant que des hommes qui avaient à la main des armes et qu'on laissait manquer du nécessaire, s'inquiétassent peu delà Pétition des Droits et de la Déclaration des Droits. Mais il était monstrueux que tandis que les citoyens supportaient de lourdes taxes pour payer aux soldats la plus forte solde militaire connue en Europe, les soldats fussent amenés par

un dénûment absolu ù piller les citoyens. Ce point fut vigoureusement exposé dans des représentations que les Communes adressèrent à Guillaume. Guillaume qui, depuis longtemps, luttait contre des abus qui affaiblissaient considérablement la puissance de son armée fut enchanté de l'appui qu'il trouvait dans les Communes. Il promit ample satisfaction, cassa le colonel qui avait commis le délit, donna des ordres rigoureux pour que les troupes reçussent leur paye régulièrement, et établit un conseil militaire chargé de découvrir et de punir les malversations, telles que celles qui avaient eu lieu à Royston '.

Mais l'administration tout entière se trouvait dans un état tel qu'il n'était guère possible de mettre la main sur un coupable sans en découvrir dix autres. Dans le cours de l'enquête sur la conduite des troupes à Royston on découvrit que Henry Guy, membre du Parlement pour Heyden et secrétaire de la Trésorerie, avait reçu un pot de vin de deux cents guinées. Guy fut immédiatement envoyé à la Tour, à la grande joie des Whigs, car il était un de ces instruments qui avaient passé, avec les bâtiments et le mobilier des administrations publiques, de Jacques à Guillaume. Il alïectait de partager les principes de la Haute-Eglise, et il était connu pour être intimement lié avec quelques-uns des chefs du parti tory, plus particulièrement avec Trevor 2.

Un autre nom, qui ne devint ensuite que trop célèbre, vint, à ce moment, pour la première fois, à la connaissance du public. James Craggs avait commencé comme barbier, puis il avait été valet de pied de la duchesse de Clevelantl. Ses talents, éminemment vigoureux, bien que l'éducation ne les eût point développés, l'avaient élevé dans le monde, et il entrait maintenant dans une carrière qui, après vingt-cinq années de prospérité, devait finir dans une misère et dans

1 Procès-Verbaux des Communes, 12 janvier, 26 février, 6 mars; Collection des Débats (t des Àe es du Parlement en 1094 et 1605, lors de l'enquête sur les Concessions et les Pratiques corrompues de << s il- rniers temps, 1695; L'Hermiiage aux Etats-Généraux, 8 (18) mars; Van Cillera, 15 (-25) niais'. L'Hermiiage dit : «Si, par cette recherche, la Chambre pouvait remédier au désordre qui règne, elle rendrait un service très-utile et Irèsagréab e au roy. »

1 Procès-Verbaux des Communes, 10 février 1695; Collection des Débals et des Actes du Parlement en tG'Ji et 1095; Vie de ]\iiarton; iJurnet, 11,

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