‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 131 sur 246 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

gissait d'affermer l'Excise. Plusieurs enchérisseurs se présentaient. Harry Savile, pour qui j'avais une grande estime, m'informa qu'ils lui avaient demandé sa protection auprès de moi, et il me pria de leur dire qu'il avait usé près de moi de toute son influence en leur faveur. Quoi, lui répondis-je, le leur dire à tous, quand il n'y en a qu'un seul qui puisse avoir la ferme ! — N'importe, me répliqua Harry, dites-le à tous, et celui d'entre eux qui obtiendra la ferme croira qu'il me la doit. « Les individus vinrent chez moi. Je leur dis à chacun en particulier : Monsieur, vous êtes fort obligé à M. Savile. — Monsieur, M. Savile s'est fort montré votre ami. » Bref, Harry eut un joli présent, et je lui en lis mes compliments. J'étais alors son homme de paille, comme je suis aujourd'hui celui de M. Bâtes. »

Le duc avait a peine raconté cette anecdote, qui jette un jour si vif sur l'état de la moralité des hommes politiques de celte génération, qu'on vint lui dire qu'une motion de mise en accusation avait été faite contre lui dans la Chambre des Communes. Il se hâta de s'y rendre, mais déjà avant qu'il fût arrivé, la motion avait été votée. Néanmoins, il insista pour être admis, et la Chambre y consentit. D'après un ancien usage, une chaise fut placée pour lui en dedans de la barre, et la Chambre l'informa qu'elle était prête à l'entendre. 11 parla, mais avec moins de tact et de jugement que d'habitude. Il exalta les services publics qu'il avait rendus. A cause de ces services, dit-il, il n'aurait jamais dû se trouver une Chambre des Communes pour le mettre en accusation. Cette vanterie avait un tel cachet d'extravagance qu'elle porta naturellement ses auditeurs à lui refuser le peu d'éloges que sa conduite, au temps de la Révolution, lui méritait réellement. Quant à l'accusation dont il était l'objet, il se|borna à dire qu'il était innocent, que depuis longtemps ses ennemis avaient formé le dessein de le perdre, qu'il ne descendrait pas dans les détails, que les faits qui avaient été prouvés étaient susceptibles de deux interprétations, et que c'était la plus favorable de ces deux interprétations que la Chambre, si elle était impartiale, devrait adopter. Il se retira après avoir prié la Chambre de revenir sur le vote qu'elle venait de passer, ou, si cela n'était pas possible, de lui faire prompte justice.

Ses amis sentirent que ce discours ne le justifiait en rien, et n'essayèrent point de faire annuler la résolution qui le concernait. Wharton, suivi par un grand nombre de membres, se rendit à la Chambre des Lords, et l'informa que les Communes avaient décidé la mise en accusation du duc. Un comité fut nommé pour rédiger les articles et préparer les preuves *.

Les articles furent promptement rédigés; mais un anneau manquait à la chaîne des preuves. Selon toute probabilité. Robart eût été obligé de les compléter, s'il avait été sévèrement interrogé et confronté avec les autres témoins. Il fut cité à la barre de la Chambre des Communes. Un messager se rendit avec l'assignation à l'hôtel du duc de Leeds, et là on lui apprit que le Suisse n'était pas dans la maison, qu'il était absent depuis trois jours, et que le portier ne pouvait dire où il était. Les Lords présentèrent immédiatement une adresse au roi, le priant de donner des ordres pour que les ports fussent fermés, et le fugitif arrêté. Mais Robart était déjà en Hollande, d'où il passa dans son pays.

La fuite de cet individu mit les Communes dans l'impossibilité de continuer leurs poursuites. Elles accusaient avec violence Leeds d'avoir fait disparaître le seul témoin qui pût fournir la preuve légale d'un fait qui était déjà établi par des preuves morales. Leeds, tranquille désormais sur le résultat de sa mise en accusation, se donna les airs d'une victime. « Milords, dit-il, la conduite des Communes est sans précédents. Elles me mettent en accusation comme coupable d'un crime contre l'Etat; puis voyant qu'elles n'ont point les moyens de le prouver, elles m'outragent parce que je ne vais pas les leur fournir. N'auraient-elles pas dû, avant de proférer une accusation comme celle-ci, bien examiner si elles avaient ou non des témoignages suffisants pour la soutenir? Si le témoignage de Robart était, comme elles le prétendent, indispensable, pourquoi, avant de prendre leur résolution, n'ont-elles pas envoyé chercher cet homme et entendu ce qu'il avait à dire? Qu'elles s'en prennent de sa disparition à leur légèreté, à leur précipitation. Robart est étranger; il

' Pour ce qui se passa dans celte journée mémorable du 37 avril 1690, il faut lire les Procès-Verbaux des Umr-Chambrcsci la Collection exacte.

Page 1