CHAPITRE III
Réconciliation entre Guillaume et la princesse Anne.
Quelques personnes s'étonnèrent que la princesse de Danemark ne fût pas nommée régente. La réconciliation qui avait été commencée au lit de mort de Marie s'était complétée, à l'extérieur du moins, depuis la mort de cette princesse. C'était là une de ces occasions où Sunderland pouvait mieux utiliser ses talents. Il était admirablement propre à conduire une affaire personnelle, à adoucir le ressentiment, à calmer l'orgueil blessé, à choisir entre tous les objets de la convoitise humaine l'appât qui devait le mieux séduire la personne qu'il cherchait à gagner. Dans cette circonstance sa tâche ne fut pas difficile. Il trouva deux aides excellents, Marlborough, dans la maison d'Anne, et Somers dans le cabinet de Guillaume.
Marlborough se montrait maintenant aussi désireux de soutenir le Gouvernement qu'il l'avait été autrefois de le renverser. La mort de Marie avait opéré dans ses combinaisons un changement complet. Il y avait un événement qu'il appelait de ses vœux les plus ardents, c'était l'accession de la princesse au trône d'Angleterre. Il était certain, dès qu'elle commencerait à régner, d'être à sa cour tout ce que Buckingham avait été dans celle de Jacques Ier. Marlborough devait aussi sentir en lui des talents d'un ordre différent de ceux que Buckingham avait possédés ; il devait avoir la conscience d'un génie politique égala celui de Richelieu et d'un génie militaire égal à celui de ïurenne. Peut-être le général disgracié, réduit à vivre dans l'obscurité et l'inaction, entrevoyait-il, dans sa pensée, le jour où son pouvoir de faire le bien et le mal, en Europe, égalerait celui des plus fiers potentats du continent, le jour où César, d'une part, et Louis le Grand, de l'autre, lui prodigueraient les flatteries et l'encens, où chaque année ajouterait des centaines de mille livres à la fortune la plus considérable qui eût jamais été amassée par un sujet anglais. Tout cela pouvait se réaliser si mistress Morley devenait reine. Mais puisque, dans ces derniers temps, monsieur Freeman n'avait pas dû espérer voir jamais mistress Morley sur le trône, selon toutes les apparences, Marie était destinée à vivre plus longtemps que lui et aussi longtemps que sa sœur, la princesse de Danemark. Il n'était pas pro-
bable que Guillaume eût de postérité, et l'on pensait généralement qu'il ne tarderait pas à mourir. Mais sa veuve pouvait se remarier et laisser des enfants pour lui succéder. Dans cette situation, il était naturel que Marlborough crût avoir peu d'intérêt à maintenir la loi de succession telle que l'avait établie la Convention. Rien , dès lors, ne paraissait plus propre à servir ses desseins que la confusion, la guerre civile, une nouvelle révolution, une nouvelle abdication, une nouvelle vacance du trône. Peut-être la nation, irritée contre Guillaume et non réconciliée avec Jacques, partagée entre la haine des étrangers et la haine des Jésuites, préférerait-elle, et au roi hollandais et au roi papiste, un souverain qui serait à la fois d'origine anglaise et membre de l'Église nationale. Telle était, nous l'avons vu, aux yeux de quelquesuns des Jacobites les plus ardents, la véritable explication des ténébreuses intrigues de Marlborough, et, dans notre opinion, cette explication est la plus vraisemblable. Il est certain que, pendant plusieurs années, il n'avait rien épargné pour irriter la nation et l'armée contre le gouvernement. Mais maintenant tout était changé. Marie n'était plus. Aux termes du Bill des Droits, la couronne devait, après la mort de Guillaume, être dévolue par substitution à la princesse Anne. La mort de Guillaume ne pouvait être bien éloignée. Les médecins s'étonnaient qu'il fût encore en vie, et, les risques de la guerre ajoutés aux risques de la maladie, la probabilité semblait cire que dans peu de mois, il serait descendu dans la tombe. Marlborough comprit que ce serait maintenant une folie que de tout mettre en désordre et de tout livrer au hasard. Il avait fait tous ses efforts pour ébranler le trône quand il n'espérait pas qu'Anne pût y monter autrement que par des moyens violents, mais il s'employa de son mieux à l'affermir solidement dès qu'il vit qu'elle pourrait y être appelée par le cours régulier de la nature et de la loi.
La princesse se laissa facilement persuader, par les Churchill, d'écrire au roi une lettre de condoléance pleine de soumission et de tendresse. Guillaume, qui ne fut jamais Irèsporté à s'engager dans un commerce de compliments sans sincérité, et qui d'ailleurs était encore dans les premières angoisses de sa douleur, montra peu de disposition à répondre à ses avances. Mais Somers, qui comprenait l'impor-