CHAPITRE III
sionnellement à la tête de ses cardinaux, avait proclamé un jubilé, avait fait tirer les canons du fort Saint-Ange en l'honneur de l'abominable boucherie dans laquelle Coligny avait perdu la vie. Un autre pape, dans une allocution solennelle, avait glorifié le meurtre d'Henri III de France dans un langage enthousiaste, emprunté au livre du prophète Habacuc, et avait élevé le meurtrier au-dessus de Phinée et de Judith1. Guillaume était regardé à Saint-Germain comme un monstre auprès duquel Coligny et Henri III étaient des saints. Néanmoins Jacques refusa, pendant plusieurs années, de donner sa sanction à aucune entreprise contre la personne de son neveu. Les raisons qu'il assignait à son refus sont venues jusqu'à nous, car il les écrivit de sa propre main. Il n'affecta pas de considérer l'assassinat comme un crime qu'un chrétien doit tenir en horreur ou comme une infamie indigne d'un gentilhomme; il dit simplement que les difficultés étaient considérables et qu'il ne voulait point précipiter ses amis dans un aussi grand péril, alors qu'il n'était pas en son pouvoir de les seconder d'une manière efficace 2. A dire vrai, tant que Marie vécut, il est douteux que le meurtre de Guillaume eût été un service réel pour la cause jacobite. Sa mort enlèverait sans doute au gouvernement la force qu'il tirait des éminentes qualités personnelles de ce prince, mais elle le soulagerait en même temps du fardeau de l'impopularité qui s'attachait à son nom. Tout son pouvoir serait immédiatement dévolu à sa veuve, et la nation se rallierait probablement autour d'elle avec enthousiasme. Si ses talents politiques n'égalaient pas ceux de Guillaume, elle n'avait point ses manières rebutantes, sa prononciation étrangère, sa partialité pour tout ce qui était hollandais et calviniste. Beaucoup de gens qui l'avaient accusé de manque de piété filiale, la jugeraient maintenant déliée de toute obligation, de tout devoir envers un père teint du sang de son époux. Toute la machine administrative continuerait à fonctionner sans cette interruption qui suivait ordinairement une transmission de la couronne. Il n'y aurait point de dissolution du
• De Thou, LUI, xcvi.
* Vie de Jacques, II, 545; Mém. Orig. Comme on le pense bien, Jacques ne prononce pas le mot d'assassinat. Il parle de s'emparer du Prince d'Orange et de l'enlever.
Parlement, de suspension des droits de douane et d'excisé; les Commissions conserveraient leur force et Jacques n'aurait gagné à la chute de son ennemi qu'une stérile vengeance.
Mais la mort de la reine changeait tout cela. Si maintenant un coup de poignard ou une balle perçait le cœur de Guillaume, il était probable qu'il s'ensuivrait aussitôt une anarchie générale. Le Parlement et le Conseil-Privé cesseraient d'exister. L'autorité des ministres et des juges cesserait avec celui qui en était la source et l'on pouvait croire que, dans un tel moment, une restauration s'accomplissait sans coup férir.
Charnock.
Marie était donc à peine descendue dans la tombe que des hommes remuants et sans principes commencèrent à conspirer avec ardeur contre la vie de Guillaume. Au premier rang parmi ces conspirateurs pour les moyens, le courage, l'énergie, brillait Robert Charnock. Il avait reçu une éducation libérale sous le dernier règne, avait été agrégé du Collège de la Madeleine à l'Université d'Oxford. — Seul de ce grand corps, il avait trahi la cause commune, avait consenti à se faire l'instrument de la Haute-Commission, s'était séparé, par une apostasie publique, de l'Eglise d'Angleterre, et lorsque son collège était devenu un séminaire papiste, il y avait exercé les fonctions de Vice-Président. La Révolution vint et changea en même temps tout le cours de sa vie. Arraché à l'ombre paisible de la Madeleine, à son antique allée de chênes sur les bords du Chernell, il fréquenta des endroits d'un genre différent. Pendant plusieurs années, il mena la vie périlleuse et agitée d'un conspirateur, passa et repassa la Manche chargé de messages secrets entre l'Angleterre et la France, changea souvent de logement à Londres et fui connu dans différents cafés sous différents noms. En récompense de ses services, il avait reçu une commission de capitaine siguée du roi exilé.
Porter.
Charnock avait pour ami intime un aventurier nommé George Porter qui se disait catholique romain et royaliste, mais qui, en réalité, était dépourvu de tout principe religieux