‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 143 sur 246 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

le meilleur ingénieur de l'armée française, après Vauban. Quelques heures après l'entrée de Boufflers dans la place, les assiégeants l'enfermèrent de tous côtés dans un cercle étroit et formèrent rapidement leurs lignes de circonvallation.

Cette nouvelle n'excita aucune alarme à la cour de France. On n'y doutait pas que Guillaume ne fût bientôt forcé d'abandonner son entreprise avec des pertes immenses et couvert d'ignominie. La ville était forte, le château réputé imprenable, les magasins remplis de provisions et de munitions en quantité suffisante pour durer jusqu'au moment ou les armées, à cette époque, avaient l'habitude de se retirer dans les quartiers d'hiver. La garnison se composait de seize mille hommes des meilleures troupes qui fussent au monde. Elles étaient commandées par un excellent général, assisté par un excellent ingénieur. On ne doutait pas non plus que Villeroi ne marchât avec sa grande armée au secours de Boufflers et que les assiégeants ne se trouvassent alors dans un danger beaucoup plus grand que les assiégés.

Les dépêches de Villeroi entretenaient ces espérances. Il se proposait, disait-il, d'abord d'anéantir l'armée de Vaudemont, puis de chasser Guillaume de dessous Namur. Vaudemonl essayerait peut-être d'éviter un engagement, mais il ne pouvait échapper. Le maréchal alla jusqu'à promettre à son maître dans les vingt-quatre heures la nouvelle d'une victoire complète. Louis passa une journée tout entière dans une impatience fiévreuse. A la fin, au lieu d'un officier supérieur chargé des étendards anglais et hollandais, arriva un courrier apportant la nouvelle que Vaudemont avait effectué sa retraite presque sans perte et était en sûreté sous les murs de Grand. Guillaume exalta dans les termes les plus chaleureux les talents militaires de son lieutenant : « Mon cousin, lui écrivit-il, vous vous êtes montré plus grand maître dans votre art que si vous aviez gagné une bataille rangée '. » Toutefois, dans le camp français et à la cour de Versailles, il fut universellement reconnu que Vaudemont devait son salut, moins à son habileté personnelle qu'à la mauvaise conduite de ceux qu'il avait en tête. Quelques personnes jetèrent tout

1 La dépêche de Vaudemont et la réponse de Guillaume se trouvent dans le Mercure mensuel, numéro de juillet 1695.

le blâme sur Villeroi, et Villeroi n'essaya point de se justifier. Mais on pensa généralement qu'il aurait pu le faire avec avantage s'il n'avait préféré la faveur royale à sa réputation militaire. Son plan, disait-on, aurait pu réussir si l'exécution n'en avait pas été confiée au duc du Maine. Au premier indice du danger, le cœur avait manqué au bâtard de Louis. Il n'avait pu parvenir à cacher sa poltronnerie. On l'avait vu trembler, balbutier, demander son confesseur, tandis que les vieux officiers qui l'entouraient le suppliaient, les larmes aux yeux, d'avancer. Pendant quelque temps, on réussit à cacher au père la honte du fils. Mais le silence de Villeroi indiqua qu'il y avait un secret; les plaisanteries des gazettes hollandaises éclaircirent bientôt le mystère, et Louis apprit, sinon toute la vérité, au moins assez pour le rendre malheureux. Jamais, dans le cours de son long règne, il n'éprouva une telle émotion. Pendant quelques heures, son humeur sombre et irritable jeta la terreur parmi ses domestiques, ses courtisans et ses prêtres eux-mêmes. Il oublia à un point inconcevable cette grâce et cette dignité pour lesquelles il était renommé dans le monde entier. On le vit, sous les yeux de la foule brillante des gentilshommes et des dames qui étaient venus le voir dîner à Marly, briser sa canne sur les épaules d'un laquais et poursuivre le pauvre homme en le menaçant du poing1.

Cependant les alliés pressaient vigoureusement le siège de Namur. La partie scientifique de leurs opérations était sous la direction de Cohorn qui, aiguillonné par l'émulation, déployait toute son habileté. Il avait eu, trois ans auparavant, la mortification de voir la ville, telle qu'il l'avait fortifiée, prise par son illustre maître, Vauban. La reprendre, maintenant que Vauban avait donné à ces fortifications la dernière main, lui paraissait une belle revanche.

Le 2 juillet, on ouvrit la tranchée; le 8, une vaillante sortie des dragons français fut vaillamment reponssée. Dans la soirée du même jour, à une heure avancée, un corps nombreux d'infanterie, les gardes à pied anglais en lête, emporta d'assaut, après une lutte sanglante, les ouvrages extérieurs du côté de Bruxelles. Le roi en personne dirigea l'attaque et

1 Voir los Mémoires de Saint-Simon et sa Piotc sur Danycau.

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