CHAPITRE III
ses sujets furent charmés d'apprendre qu'au plus fort du combat, frappant sur l'épaule de l'Electeur de Bavière, il s'était écrié : « Regardez, regardez mes braves Anglais. » Au premier rang parmi ces braves Anglais brillait Cutts. Il était sans rival au monde pour ce courage de bouledogue qui ne recule devant aucun danger, si formidable qu'il soit. On trouvait sans peine parmi les Allemands, les Anglais et les Hollandais de hardis volontaires pour aller en enfants perdus; mais Cutts était le seul homme qui parût considérer ces sortes d'expéditions comme des parties de plaisir. Il était tellement à son aise sous le feu le plus terrible des batteries françaises que ses soldats lui donnèrent dans cette occasion le glorieux surnom de « Cutts la Salamandre K » Le 17, on attaqua la première contrescarpe de la ville. Les Anglais et les Hollandais furent repoussés trois fois après un immense carnage, et revinrent trois fois à la charge. Enfin, en dépit des efforts des officiers français qui combattirent vaillamment l'épée à la main sur les glacis, les assaillants restèrent en possession des ouvrages attaqués. Tandis que la lutte était dans toute sa fureur, Guillaume qui donnait ses ordres sous une grêle de balles, aperçut avec surprise et colère au milieu des officiers de son état-major, Michel Godfrey, le Député-Gouverneur de la Banque d'Angleterre. Ce financier s'était rendu au quartier général du roi pour prendre quelques arrangements relatifs à la remise prompte et sûre de l'argent destiné à l'armée dans les Pays-Bas, et avait voulu voir la guerre de près et dans sa réalité. — Cette curiosité déplut à Guillaume. « M. Godfrey, » lui dit-il, « vous ne devriez point vous exposer ainsi. Vous n'êtes point soldat et vous ne nous êtes bon à rien ici. » — « Sire, » répondit Godfrey, « je ne cours pas plus de risques que Votre Majesté. » — « Ce n'est pas cela, Monsieur, » répliqua Guillaume; « moi, je suis où mon devoir veut que je sois, et je puis sans présomption confier ma vie à la garde de Dieu, mais vous... » Tandis qu'ils échangeaient ces paroles, un boulet de canon arriva des remparts et étendit mort Godfrey aux pieds du roi. Cependant la crainte
1 Gazette de Londres, 52 juillet 1695; Mercure mensuel, août 1G95; Swift, dix ans plus tard, écrivit contre Cutts une satire si lourde, et d'une nnerie si nauséabonde que VVard ou Gildon en aurait rougi. Cette satire était intitulée : Descripti-jn d'une Salamandre.
d'être Godfreyé (ce mot fut de mode pendant quelque temps, n'empêcha point une foule de gens de venir en simples spectateurs aux tranchées '. Guillaume eut beau défendre à ses cochers, à ses valets de pied, à ses cuisiniers de s'exposer; il les vit fréquemment se glisser à la dérobée dans les endroits les plus dangereux et essayer de jeter» un coup d'œil sur la bataille; parfois même, dit-on, il fut obligé de les chasser à coups de cravache hors de la portée des canons français. Celte histoire, vraie ou fausse, est très-caractéristique.
Le 12 juillet, les Bavarois et les Brandebourgeois, sous la direction de Cohorn, se rendirent maîtres, après un combat sanglant, d'une ligne d'ouvrages que Vauban avait creusés dans le roc de la Sambre à la Meuse. Trois jours plus tard, les Anglais et les Hollandais, Cutis comme d'habitude en tête, se logèrent dans la contrescarpe. Tous était prêt pour un assaut général lorsqu'un drapeau blanc fut arboré hors des remparts. L'effectif de la garnison était réduit à un peu moins de la moitié de ce qu'il était quand la tranchée fut ouverte. Boufllers craignait que ses huit mille hommes ne fussent dans l'impossibilité de défendre longtemps encore toute l'enceinte des murailles, mais il avait la confiance que celle force sullirait pour se maintenir dans la forteresse située au sommet du roc. On fut promptement d'accord sur les termes de la capitulation. Une porle fut remise aux alliés. On laissa aux Français quarante-huit heures pour se retirer dans le château, et on leur donna l'assurance que tous les blessés qu'ils laissaient dans le bas de la ville, au nombre d'environ quinze cents, seraient bien traités. Le G, les alliés avancèrent. La lutte au sujet de la possession de Namur était finie, mais une seconde lutte plus terrible s'engagea pour la possession de la citadelle 2.
Sur ces entrefaites, Villeroi avait fait quelques conquêtes insignifiantes. Dixmude qui aurait pu olfrir quelque résistance, lui avait ouvert ses portes, non sans de graves soupçons de trahison de la part du gouverneur. Deynse qui était
1 Gazette de Londres, 29 juillet 1695; Mercure mensuel, août 1690; Stephen à Lord Lexington, (5 (-26) aoûl ; Portrait du roi Guillaume, par Robert Fleming, 1702. Ce fut à l'attaque du 17 (37) juillet que le capitaine Shandy de Sterne reçut dans l'aine sa mémorable blessure.
* Gazelle de Londres l", :> août 1695; Mercure mensuel d'août 1695, contenant les lettres de Guillaume et de Dykvelt aux Etats-Généraur.